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18 juin 2013

Pourquoi Superman porte-t-il un slip ?



Certes, les images que je vous propose aujourd'hui, à l'occasion de la sortie cinéma de Man of Steel ce mercredi 19 juin, semblent à première vue bien éloignées de l'univers enfantin. Mais c'est oublier que Superman est le superhéros préféré des enfants, surtout les garçons.

▲Superman dans Man of Steel, film de Zack Snyder, avec Henry Cavill, 2013
sur le site du film Man of Steel

Même si ce n'est pas la première fois que cela arrive, les spectateurs ne manquent pas de montrer leur étonnement devant cette nouvelle version 2013 signée Zack Snyder : Superman ne porte pas son célèbre slip rouge par-dessus son costume moulant !

Les Petites Mains, curieuses de tout phénomène de mode, toute évolution de style, même les plus déconcertants, répondent aujourd'hui à cette question cruciale que vous vous êtes sûrement posée : pourquoi Superman porte-t-il un slip par-dessus sa combinaison ?

▲Couverture et page 13 du numéro 1 de Action Comics, juin 1938,
première parution d'une aventure de Superman
National Allied Publications, DC Comics sur le blog Arkham Comics

La première apparition de Superman dans une bande dessinée – on est en Amérique et on parle de comics – date de juin 1938, dans le premier numéro de la revue Action Comics. Mais le personnage est né en 1933 dans une fanzine, de l’imaginaire de l'illustrateur Joe Shuster et du scénariste Jerry Siegel. Ils ont alors dix-neuf ans et se réfèrent au contexte culturel dans lequel ils ont grandi.

▲Superman enfant dans Man of Steel, film de Zack Snyder, avec Henry Cavill, 2013
sur le site du film Man of Steel

Superman, c'est un costaud invincible. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il plaît aux enfants. Les psychologues le confirment, l'enfant a en lui naturellement le mythe de la force et du pouvoir. L'idéologie de la toute-puissance des superhéros l'aide à supporter son sentiment d'impuissance face au monde des adultes. « Ah ! Si j'avais ma cape de Superman ! » s'écrie un jour un garçonnet furieux à son institutrice qui le punit pour indiscipline [anecdote citée par Maguy Chailley dans La Télévision pour lire et écrire, Hachette, Paris, 1993].

▲à g. : Louis Uni dit Apollon, leveur de poids, 1878
Premier « champion du monde de force », c'est un colosse (1,90m - 120 kg) ;
il débute aux Folies-Bergère en 1887 où il entre en scène de façon
impressionnante en écartant les barreaux de fer d'une grille.
Fonds Gustave Soury, MuCEM, Marseille
à dr. : Affiche des Folies-Bergère, « Tous les soirs : Jack de Fer », fin XIXe, début XXe siècle
MuCEM, Marseille sur Agence photographique de la RMN

▲Troupe de l'arène athlétique Ambroise et Adrien Marseille, début XXe siècle
Arène de lutte, Eugène de Paris, début XXe siècle▼
Fonds Gustave Soury, MuCEM, Marseille
À la fin du XIXe siècle, jusqu'à la première moitié du XXe siècle, les arènes sportives
ou arènes athlétiques, arènes de lutte, sont très fréquentées par le public populaire.
Elles deviennent baraques de lutte, les « hercules » se produisent
sur les foires et les fêtes de province et à Paris.

▲à g. : Publicité annonçant les « Grandes luttes athlétiques »
de l'Arène athlétique Marseille Jeune, début XXe siècle
sur le site Quentin Lutte olympique
à dr. : Lutteurs de la foire du Trône, Marcel Bovis, 1936
Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine, Paris sur culture.fr

Dans les sociétés rurales, où le travail est rude, la force et le muscle ont de tout temps été des qualités appréciées et valorisées. En France, cela est encore accentué après la déroute de la guerre de 1870. Dans un contexte de revanche, on exalte la lutte française et on encourage les jeunes hommes à pratiquer les exercices du corps [Lire sur L'Histoire par l'image, L'Essor de la lutte française]. Les jours de foire, on exhorte les hommes forts à venir se mesurer avec les « hercules », des athlètes et lutteurs professionnels, parfois même des machines. De la Russie à l'Amérique, le phénomène est international. On prône la « culture physique » sous l'influence des idées hygiénistes, dont le programme se résume à « santé, air pur et perfectionnement de la race », face aux ravages de la tuberculose et de l'alcoolisme.

▲à g. : Georges le Rochetin, lutteur, début XXe siècle
à dr. : The Damien's, acrobates de force, début XXe siècle
Fonds Gustave Soury, MuCEM, Marseille

▲à g. : Héros, 1913, Fonds Gustave Soury, MuCEM, Marseille
à dr. : Eugène Sandow, précurseur du culturisme, vers 1912
Il pouvait casser des chaînes, mais recherchait surtout la beauté physique.
sur Eugen Sandow

▲à g. : Louis Cyr, « L'Homme le plus fort du monde »
Affiche du John Robinson's Circus, 1898
sur 4point4milliondays.com
à dr. : George Steadman, lutteur américain, 1900, sur the speed boys

▲Le lutteur canadien Louis Cyr tirant deux chevaux, 1892
Maison Louis Cyr sur Flickr

▲Le culturiste Charles Atlas, né Angelo Sicilano,
développeur d'une méthode de « bodybuilding », sur tomorrow heroes
Ses campagnes de publicités étaient fameuses en Amérique dans les années 1940-1950 :
ne trouvez-vous pas qu'il se donne des airs de Superman ?

▲François Henri « Jack » Lalanne, « first fitness superhero » tirant une Cadillac
photographie Russ Warner, vers 1950 sur tumblr

▲à g. : Page 1 du numéro 1 de Action Comics, juin 1938,
première parution d'une aventure de Superman
National Allied Publications - DC Comics sur le blog Arkham Comics
à dr. : Superman sur superman.wikia.com
(une encyclopédie collaborative qui vous dit tout sur Superman)

▲Superman dans Man of Steel, film de Zack Snyder, avec Henry Cavill, 2013
sur le site Man of Steel

Sur les images et les affiches, ces hommes forts sont représentés revêtus d'un simple slip, afin de mettre en avant leur exceptionnelle musculature. Le costume ne distingue alors guère athlètes, gymnastes, culturistes et forains. Par convenance, dans les spectacles fréquentés par les familles, comme les cirques, les athlètes prennent l'habitude de porter un collant de couleur chair sous le slip. C'est la base de tous les costumes de scène des artistes de cirque jusqu'à nos jours. Ainsi en est-il dans les années 1930 lorsque naît Superman. C'est cette tenue typique que les jeunes créateurs de Superman choisissent, comme l'expression évidente de sa puissance surhumaine.

Aujourd'hui les symboles de la force ont changé dans les esprits. Se présenter en slip n'exprime plus guère que la ringardise et le ridicule. Autre époque, autres références, l'icône Superman abandonne son slip rouge pour une combinaison high tech de type seconde peau. Mais il garde sa longue cape rouge de noble superhéros – cinématographiquement si seyante – comme les chevaliers et les gentilshommes des siècles anciens, mais c'est là une autre histoire...



21 mai 2013

Être né coiffé



Les fidèles lecteurs des Petites Mains auront sans doute reconnu la source de cette image : l'objet est extrait des registres des années 1741 à 1760 du Foundling Hospital de Londres (équivalent de l'Hôpital des Enfants-trouvés de Paris), conservé par le Foundling Museum, présentés lors de l'exposition Threads of feeling ; Fate, Hope and Charity – qu'on pourrait ainsi traduire : « Quand le sentiment ne tient qu'à un fil ; destin, espoir et charité ». [Lire sur Les Petites Mains – la vêture des Enfants-trouvés (2) ; voir le site et la page Facebook de l'exposition]

Cet « objet » a été retrouvé sur un petit garçon admis au Foundling Hospital. Mais il ne s'agit ni d'un tissu, ni d'un mouchoir, ni d'une tabatière, ni d'un préservatif comme certains facétieux visiteurs ont répondu à la question-devinette du musée : « Quel est cet objet ? »

Pour ma part, j'en avais seulement entendu parler, au hasard de mes lectures. D'où ma grande curiosité qui est peut-être aussi la vôtre, que je m'en vais essayer de satisfaire...

Au moment de la délivrance, certains nouveaux-nés portent à leur naissance, enveloppant leur crâne, une « coiffe » constituée d'un fragment de la membrane la plus externe du placenta, qui contient le liquide amniotique. Le nom savant est chorion, le nom grec du placenta. Il arrive même que toute la membrane soit intacte. Depuis l'Antiquité, un peu partout dans le monde, les peuples voient dans cet attribut un signe de chance, une promesse de réussite et de bonheur futurs pour l'enfant ainsi « né coiffé » – l'expression est attestée en 1549. Cela est sans doute dû à la rareté du phénomène – moins d'une naissance sur quatre-vingts mille selon Wikipedia. La coiffe, partie du corps maternel qui protège l'enfant pendant sa vie intra-utérine, continue en quelque sorte de veiller sur lui comme un talisman après sa naissance. La survie incertaine, pendant des siècles, du nouveau-né et la hantise des maléfices ancrée dans les croyances populaires ont généré toutes sortes de pratiques symboliques censées préserver l'enfant.

Lors de l'accouchement, la sage-femme fait glisser avec précaution le fragment de membrane sur un parchemin et le donne à la mère, qui le conserve précieusement. On lui attribue de nombreuses vertus, dont un effet sur la fertilité ; il protègerait son propriétaire des mauvais sorts. Selon La Furetière, « les sorciers en usent dans leurs maléfices ». Cela est confirmé en 1617 par Louise Bourgeois, sage-femme de Marie de Médicis, dans ses Instructions à ma Troisième Fille, qui a choisi elle aussi d'être sage-femme : «  Ne retenes jamais la membrane amnios [dite la coiffe de l'enfant de laquelle aucuns enfans viennent couverts la teste et les épaules] d'autant que les sorciers s'en servent ». On dit que les accoucheuses font commerce du placenta, du cordon et des coiffes des nouveau-nés.

▲Nativité (détail), Georges de La Tour, Musée des Beaux-Arts, Rennes sur wikipédia

En Angleterre, la « coiffe » est aussi censée sauvegarder son propriétaire de la noyade, c'est un talisman très apprécié des marins. En 1849, Charles Dickens en dote son héros, David Copperfield : « Je suis né coiffé, et ma coiffe fut mise en vente par voie d'annonces dans les journaux, au très bas prix de quinze guinées. Les personnes qui s'en allaient en mer manquaient-elles d'argent à l'époque, ou bien manquaient-elles de foi et préféraient-elles des ceintures de liège ? Je ne sais. Tout ce que je sais, c'est qu'il n'y eut qu'une seule offre ; et elle émanait d'un avoué qui s'occupait de courtage : il offrait deux livres en espèces et le complément en xérès mais se refusait à payer davantage la garantie contre le risque de noyade. En conséquence on retira l'annonce qui fut une perte sèche – car pour ce qui est du xérès, le xérès même de ma pauvre mère était alors en vente – et dix ans plus tard la coiffe fut offerte comme enjeu dans une loterie qui eut lieu dans notre région à cinquante participants, à raison d'une demi-couronne par tête, le gagnant devant ajouter cinq shillings. J'y assistais en personne, et je me rappelle m'être senti très mal à mon aise et troublé de voir disposer ainsi d'une partie de moi-même. La coiffe fut gagnée il m'en souvient par une vieille dame portant un petit panier et qui, bien à contrecoeur, en tira les cinq shillings convenus, le tout en pièces d'un demi-penny ; encore en manquait-il deux et demi, ainsi qu'on s'efforça pendant un temps infini et à grand renfort d'arithmétique sans aucun résultat d'ailleurs, de le lui prouver. De fait – on se rappellera longtemps dans le pays cette particularité remarquable – elle ne se noya jamais et mourut triomphalement dans son lit à quatre-vingt-douze ans. » Ce passage est tout à fait conforme à la réalité qu'aurait pu vivre un enfant à cette époque.

On dit que pendant les grandes batailles navales de l'amiral Nelson, un fragment de membrane foetale pouvait valoir jusqu'à trente guinées (la guinée est une monnaie d'or équivalent à vingt-et-un shillings, aujourd'hui monnaie de compte, un peu comme nos louis ou napoléon or). On en trouve par petites annonces publiées dans les journaux anglais, jusque vers la Première Guerre mondiale.

Charlemagne, Napoléon, Lord Byron, Sigmund Freud seraient « nés coiffés ». Shakespeare en gratifie son héros Hamlet. C'est aussi une des (nombreuses) interprétations du conte Le Petit Chaperon rouge. La mère de Chaperon rouge, qui a toujours pris soin de « coiffer » sa fillette, la protège et lui permet ainsi de vivre une seconde naissance lorsqu'elle est délivrée de l'estomac du loup. Des versions orales indépendantes et antérieures à celles de Perrault et de Grimm montrent que la couleur rouge de la coiffure de la fillette est accessoire, elle peut être indifféremment d'une autre couleur.

« Si mon père m'eust fait coëffé
Et qu'il eust moins philosophé,
Il eust amassé davantage
 »
écrit au XVIIe siècle Scarron, infirme et sans le sou.

Hier comme aujourd'hui, la richesse est certes héréditaire et compte dans la notion de chance ; mais « être né coiffé », ce n'est pas la même chose qu'« être né une cuillère d'argent dans la bouche » !

Les registres ne nous disent pas si le petit John, rebaptisé Robin Carr, « né coiffé », a eu une vie heureuse malgré ce premier accident de parcours qui l'a mené au Foundling Hospital... Il est attendrissant de penser que ceux qui l'y ont placé lui ont laissé son fragment de membrane porte-bonheur, alors qu'ils auraient pu l'en priver pour le vendre et en retirer quelque petit profit.


6 juillet 2010

La veste de velours rouge de Sylvie



Rouge, elle était, rouge en velours, une petite veste d’un rouge profond.

Pour le « grand mariage », une robe et une veste furent coupées dans une immense pièce de velours achetée au Marché Saint Pierre par ma grand-mère.

La veste s’ajustait parfaitement sur les plis de la belle robe longue. Elle était cintrée avec des boutons recouverts du même velours. Doux et discrets, ces petits cercles sur une mer d’écarlate me captivaient : parfaitement ronds. Du haut de mes cinq ans, j’étais princesse des Neiges.

Quelques années plus tard, la veste fut retaillée pour mon frère qui marchait à peine. Petit page remuant à la cour d’un riche marchand vénitien, il commençait à explorer le monde.

Adolescente, j’achetai une veste de velours rouge : je serais la plus belle pour aller danser le jerk, alors ma mère ressortit la petite veste, celle des mariages…

Je les oubliai toutes deux dans ma penderie, la grande protégeant la petite.

Jusqu’au jour où, des années après, ma fille rentra toute fière du collège, elle avait échangé son blouson contre la veste d’une amie. La veste était identique à la mienne : même velours, même rouge. D’enfant, elle était devenue femme et je ne m’en étais pas aperçue.

Alors, Viviane, toi qui en as une aussi, je l’ai vue l’autre jour, tu étais George Sand parlant affaire, fais attention, je pourrais bien te la piquer pour compléter ma collection…



Chère Sylvie, nous avons en effet découvert que nous avons le même goût pour le velours rouge. Nous partageons aussi le même intérêt pour l’histoire, je suis persuadée que les deux ne sont pas sans lien.

Comme dit dans l’article précédent, sous l’Ancien Régime le rouge est l’archétype de la couleur, la première de toutes les couleurs. Pendant des siècles un beau vêtement est un vêtement rouge. Cela s’explique sans doute par le fait que c’est dans la gamme des rouges que la teinturerie du monde occidental parvient aux meilleurs résultats, aux couleurs les plus stables, les plus éclatantes et les plus nuancées.

Le rouge, couleur du luxe et de l’aristocratie

Déjà dans la Rome impériale, le rouge, qu’on fabrique avec une substance colorante liquide extraite d’un coquillage rare récolté en Méditerranée, le murex, est réservé à l’Empereur et aux généraux. Cette technique se perd avec l’épuisement des principaux gisements de murex de Palestine et d’Egypte. Les teinturiers du Moyen Âge utilisent le kermès des teinturiers ou graines écarlates, un insecte parasite de type cochenille vivant sur le chêne kermès en Espagne et autour de la Méditerranée. La récolte est laborieuse, la fabrication hors de prix. Mélangé à un mordant comme l’étain, le kermès donne le fameux écarlate, spécialité de la famille Gobelin, magnifique, lumineux, résistant. Ces colorants rouges restent chers. Les seigneurs du Moyen Âge continuent donc à porter cette couleur du luxe.

▲Portrait de Charles VII, par Jean Fouquet, vers 1445-1450,
Musée du Louvre sur Wikipedia
Le roi est immortalisé dans un habit de velours écarlate bordé de fourrure ;
tous les jeunes hommes et les nobles,
comme Guillaume Jouvenel des Ursins, chancelier de France,
ou Etienne Chevalier, trésorier, se faisaient ainsi représenter.
(voir les portraits de Jean Fouquet sur le site de la BnF).

Le velours, l’autre distinction du luxe

Le velours est né dans le Cachemire sous le nom de duvet de cygne, puis développé en Perse où les Italiens le découvrent, l’importent et en reprennent la technique. Lié à l’épanouissement de l’industrie de la soie dont il est le plus souvent tissé, le velours se répand dans les grandes villes italiennes de Gênes, Venise, Milan et Florence au XIVe siècle. En 1347, le Grand Conseil de Venise autorise les tisseurs veloutiers à se constituer en corporation, au XVe siècle leur maîtrise est grande comme l’attestent des pièces conservées. En France, ces velours importés d’Italie sont très appréciés, mais on ne sera capable de les tisser qu’à la fin du XVIe siècle.

▲à g. : Portrait de femme à la fenêtre, par Fra Filippo Lippi, vers 1440-1444, The Metropolitan Museum of Art
à dr. : Morceau de velours, Italie, vers 1450, Los Angeles County Museum of Art

▲à g. : Portrait d’Isabelle du Portugal, épouse de Philippe III duc de Bourgogne, Wikipedia
à dr. : Fragment de tissu de velours, Italie, première moitié du XVe siècle,
Agence photographique de la RMN / ph. Gérard Blot

▲à g. : Portrait de jeune femme de profil, par Domenico Veneziano, vers 1465,
Gemälde Galerie, Berlin sur Wikipedia
à dr. : Fragment de velours, Venise (Italie) Los Angeles County Museum of Art

▲à g. : Donatrice en prière (détail), retable par Petrus Christus, 1450-1460, Wikimedia Commons
au centre : Tryptique du jugement dernier, par Hans Memling, 1467-1471, Wikimedia Commons
à dr. : Portrait de Marguerite d'Autriche, par Jean Hey ou le Maître de Moulins,
vers 1490, The Metropolitan Museum of Art

Le velours est un tissage spécifique. Le principe de départ d’un tissage est une chaîne tendue entrecroisée de fils de trame dans le sens de la largeur. Le velours nécessite deux chaînes : la première chaîne de fond qui forme la base et assure la solidité du tissu et une seconde chaîne pour les boucles. Une baguette appelée fer passe entre les deux chaînes. Quand on retire ces fers, le tissu montre sur l’endroit des petites boucles ou arceaux, les poils. On rase à deux millimètres et on aplanit les poils des pannes de velours unis ou cramoisis ; ceux des pannes de velours ciselés sont coupés à différentes hauteurs, réalisant de somptueuses arabesques aux effets changeants, les décors naissent des effets de surface. Dès le XIVe siècle, les décors orientaux animaliers laissent la place à la mode italienne des semis et rinceaux de feuilles et de fleurs stylisées.

▲à g. : Les fiançailles, Ecole de Ferrare, 1470, Gemälde Galerie, Berlin sur Wikipedia
à dr. : Fragments de tissus de velours, Italie, XVe-XVIe siècles,
Agence photographique de la RMN / ph. Franck Raux

La fabrication coûteuse du velours, le savoir-faire et la lenteur de son tissage ainsi que la cherté de ses matériaux de base en font l’étoffe la plus recherchée et la plus luxueuse de la fin du Moyen-Âge et de la Renaissance. Quand Venise délègue en 1502 ses ambassadeurs au mariage du duc de Ferrare avec Lucrèce Borgia, ceux-ci se présentent au public en costume de cérémonie dans la grande salle du Sénat, toute la ville défile pour les admirer ainsi que les deux manteaux rouge cramoisi bordés de fourrure destinés aux jeunes époux. Le velours partage avec le rouge cette notion de luxe aristocratique, quand on est un puissant de ce monde on aime se vêtir de velours rouge « cramoisi ». Ce terme sous-entend, non pas un rouge éclatant et vif comme on le décrit aujourd’hui, mais un velours uni d’une qualité excellente. Les techniques des XIVe et XVe siècles ne permettent pas d’obtenir facilement une grande surface de couleur vraiment unie, l’uni se trouve donc valorisé, économiquement, socialement et symboliquement, une étoffe unie est une étoffe « pure ».

▲à g. : Portrait présumé de Madeleine de Bourgogne (donatrice) sous le portrait de Marie Madeleine,
par le Maître de Moulins, vers 1490-1495, Musée du Louvre sur Wikimedia Commons
au centre : Le tryptique de Sir John Donne de Kidwelly (détail), par Hans Memling, 1478, National Gallery, Londres
à dr. : Tryptique de Jean des Trompes (détail), par Gérard David, 1505,
Musée Groeninge, Brugges sur Wikimedia Commons

On trouve en 1483, dans l'inventaire des biens de Charlotte de Savoie, reine de France èpouse de Louis XI : « une robe de velours cramoisy brun, fourrée de rampens, à un grant gict et collet de janetes de la longueur de la beste » estimée à 35 écus ; « une robe de velours cramoisy brun, fourrée de martres de pais, à grant gict de martres subelines de la longueur de la beste » – qui devaient ressembler à celles des images ci-dessus, ainsi qu’une « une pièce de velours cramoisy de Millen, contenant quatre aulnes et demye ».

▲à g. : Panne de velours rouge à décor floral, Italie, Victoria & Albert Museum
au centre : Velours rouge à décor en soie jaune d'or à décor floral, 1er quart 16e siècle,
Musée national de la Renaissance, Ecouen sur Agence photographique de la RMN / ph. René-Gabriel Ojéda
à dr. : Portrait d’Isabelle de Portugal, reine d’Espagne épouse de Charles Quint, par Le Titien, 1548,
Musée du Prado, Madrid

▲à g. : Portrait de Jane Seymour, par Hans Holbein, 1536-1537, Kunsthistorisches Museum, Vienne sur Wikipedia
à dr. : Portrait d’Anne de Clèves, par Hans Holbein, vers 1539, Musée du Louvre sur Wikipedia
(voir ici le superbe projet de deux créatrices à partir de ce portrait)

▲à g. : Le prince Don Carlos d’Autriche, fils de Philippe II roi d’Espagne, par Alonso Sanchez Coello, 1557,
Musée du Prado, Madrid
à dr. : Pourpoint et chausses, reproduction de costume réalisée au XIXe siècle
dans un tissu fin XVIe - début XVIIe siècle, Espagne, Los Angeles County Museum of Art

Les lois somptuaires

Apparues au XIVe siècle en Italie, puis en France, variables d’une ville à l’autre, des lois somptuaires rappellent qu’on s’habille selon son rang ou selon sa classe. En 1294, Philippe IV de France, dit le Bel, institue des lois somptuaires pour contenir l'extravagance des costumes. Jusqu’au XVIIe siècle, des centaines vont se succéder pour réglementer ou interdire la consommation ostentatoire de produits de luxe ou d’importation. Elles précisent quels tissus doivent être portés, interdisent les broderies, les dentelles, les ornements en or ou en argent… Le but avoué est de protéger les industries nationales et la balance commerciale des pays.

▲à g. : Mariage de Louis de France, duc de Bourgogne et de Marie-Adélaïde de Savoie, le 7 décembre 1697,
par Antoine Dieu, Musée des châteaux de Versailles et de Trianon, Versailles,
sur Agence photographique de la RMN / ph. Daniel Arnaudet / Gérard Blot
en ht à dr. : Portrait en pied de Louis XIV âgé de 63 ans en grand costume royal (détail),
par Hyacinthe Rigaud, 1702, Musée des châteaux de Versailles et de Trianon, Versailles sur Wikipedia
en bas à dr. : Chaussures d’homme, troisième quart XVIIIe siècle, Palais Galliéra,
Musée de la mode de la ville de Paris sur Base Joconde

C’est Louis XIV, bel homme de sa personne mais de petite taille, qui lance la mode des chaussures à talons rouges, sa couleur préférée avec le marron. Cette mode se répand très vite, se poursuit sous Louis XV, et sans qu’aucun règlement ne le leur réserve expressément, seuls les grands seigneurs admis à la cour font peindre en rouge les talons de leurs chaussures.

▲à g. et au centre : Napoléon Bonaparte, premier consul, représenté devant une vue de la ville d'Anvers en 1803,
par Jean-Baptiste Greuze, 1803-1806,
Musée des châteaux de Versailles et de Trianon, Versailles sur Agence photographique de la RMN / ph. Gérard Blot
à dr. : Habit offert par la ville de Lyon au 1er Consul, 1800,
Châteaux et Musées Malmaison et Bois-Préau sur Agence photographique de la RMN

Sous le Consulat, Napoléon Ier, qui comprend l’importance économique de la production textile française, relance l’activité des soyeux lyonnais en leur faisant des commandes publiques. Ils le remercieront en lui offrant ce splendide habit de velours rouge (trop souvent exposé, il a aujourd’hui perdu ses couleurs d’origine) qu’il portera pour la signature du Concordat en 1800.

Les gentilhommes du duc d’Orléans dans l’habit de Saint-Cloud, par Félix Philippoteaux (1839)
d'après Louis Carrogis dit Carmontelle, 1770, Les Arts décoratifs, Musée Nissim de Camondo

Au fil des siècles, le costume est devenu une représentation politique de l’apparence selon la classe à laquelle on appartient, un enjeu de pouvoir qui permet aux puissants de maintenir leurs privilèges. En instituant une ségrégation vestimentaire qui frappe en priorité les bourgeois et les membres du commun, les lois somptuaires visent surtout à empêcher d’imiter l’aristocratie et à imposer une manière de se vêtir en fonction de la catégorie sociale à laquelle on appartient. Cependant elles ne sont guère efficaces, les bourgeois enrichis des sociétés urbaines et parisiennes préfèrent payer l’amende plutôt que de se plier aux interdits.

▲à g. : Ex-voto à Sainte-Geneviève offerte par la municipalité de la ville de Paris,
par Nicolas de Largillière, 1694-1696,
église Saint Etienne du Mont, Paris sur Wikimedia Commons
au centre : Portrait dit de Madame de Monginot et de son époux, attribué à François de Troy, 1710-1713,
Musée des Beaux-Arts, Nantes sur Agence photographique de la RMN / ph. Gérard Blot
à dr. : Conseiller de Paris, par Nicolas de Largillière, 1703, Detroit Institute of Arts

▲à g. : Portrait de Victor Marie d'Estrées, par Nicolas de Largillière, 1710,
collection privée sur Wikimedia Commons
à dr. : Habit d’homme, sur Base Joconde

▲à g. : Portrait d’Antoine Gaspard Grimod de la Reynière, par Maurice Quentin de La Tour, 1751,
Musée Lécuyer, Saint-Quentin sur Wikimedia Commons
au centre : Habit d’homme en velours rouge, France, vers 1750 1770, The Metropolitan Museum of Art
à dr. : Portrait de Nathaniel Sparhawk, par John Singleton Copley, 1764, Museum of Fine Arts, Boston

▲à g. : Portrait du tsar Paul Ier de Russie enfant, par Vigilius Eriksen, 1766
au centre : Portrait de François de Bourbon, par Madame Vigée Lebrun, 1790
à dr. : 1 Portrait de Charles William Lambton enfant, par Thomas Lawrence, 1825
sur Wikipedia

La souplesse, le brillant et le moelleux qui caractérisent le velours de soie rouge en feront pour longtemps encore le tissu le plus noble et le plus luxueux, signe d’opulence et de raffinement. La démocratisation du velours ne se fera qu’à partir du XIXe siècle, qui verra l’ouvrier revêtir le traditionnel pantalon largeot en velours côtelé de coton ou de laine pour sa chaleur et sa solidité, mais ceci est encore une autre histoire.



Voici, tout spécialement pour toi Sylvie, un choix de vêtements de velours rouge tous plus somptueux les uns que les autres. J’aurais bien aimé bien sûr te les offrir en vrai, mais il faudra que tu te contentes d’un essayage imaginaire ! Bon alors, on dirait que tu serais une princesse et que tu aurais tout ça pour de vrai dans tes armoires…

▲à g. : Portrait de la comtesse Sophie Marie de Voss à 16 ans, par Antoine Pesne, vers 1746,
Château de Charlottenburg sur Wikimedia Commons
à dr. : Casaquin de velours rouge, vers 1700-1725,
Palais Galliéra, Musée de la mode de la ville de Paris sur Base Joconde

▲à g. : Portrait de jeune femme dite Elisabeth de Beauharnais, par Nicolas de Largillière,
Musée de Grenoble, 1701-1711, sur Flickr
à dr. : Portrait de Marie-Antoinette, par Madame Vigée Lebrun, 1785,
Château de Konopiste sur le magnifique 18th century blog

▲à g. : Manteau de cour en velours de soie, vers 1804,
Châteaux et Musées Malmaison et Bois-Préau sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Sacre de l’empereur Napoléon Ier et couronnement de l’impératrice Joséphine, le 2 décembre 1804, par Jacques Louis David, Musée du Louvre, Paris, sur Agence photographique de la RMN / ph. Hervé Lewandowski

▲à g. : Portrait de Madame de Senonnes, par Jean Auguste Dominique Ingres, 1814,
Musée des Beaux-Arts, Nantes sur Agence photographique de la RMN / ph. Gérard Blot
à dr. : Portrait de Louise, reine des Belges, par François Xavier Winterhalter, 1841 The Royal Collection, Londres

▲à g. : Madame Charles E. Inches (Louise Pomeroy), par John Singer Sargent, 1887,
Musée des Beaux-Arts de Boston
à dr. : Manteau Dolman de velours rouge, vers 1885, Victoria & Albert Museum, Londres

▲à g. : Cape en velours de soie rouge, Paul Poiret, vers 1920
à dr. : Cape en velours de soie rouge, Maison Worth, vers 1930-1940
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲à g. : Manteau Cristobal Balenciaga, photographié par Richard Avedon, 1950, par divima_is_divine sur Flickr
à dr. : Manteau en velours de soie pour le soir, Cristobal Balenciaga, Automne-Hiver 1950-1951,
The Metropolitan Museum of Art New York

▲à g. : Ensemble jupe et caraco de velours rouge, Christian Dior, vers 1950, sur Rice and Beans Vintage
à dr. : Robe de velours rouge pour le soir, Christian Dior, photographiée par Sacha, 1957

26 juin 2010

La salopette rouge de Bambita

Je me rappelle ma chouette salopette rouge,
de cette enfant qui pirouette et qui bouge,
c’était le printemps et constamment
je voulais porter ce vêtement !
Elle était rouge comme mon mini vélo,
j’adorais pédaler ma salopette sur le dos.
Elle était large et confortable
je me sentais invulnérable,
je mettais les mains dans les poches
je n’avais plus les pétoches.
Je me prenais pour Fifi Brindacier,
je passais chez le pâtissier
acheter des boules de gommes,
j’étais haute comme trois pommes !
C’était ma salopette « Chipie »
je faisais le ouistiti !
Avec ma belle bicyclette
et ma chouette salopette,
j’oubliais d’avoir les chocottes,
j’étais une vraie tête de linotte !

Mais j’ai grandi et maintenant
je hais le rouge intensément...


Jolie et tendre évocation de l’enfance que Bambita brunette fillette qui pirouette et qui bouge dans sa chouette salopette rouge ! Couleur des ballons, bonbons et confitures, le rouge joyeux et ludique traduit bien le sentiment d’enfance.

▲à g. : Publicité confitures Bonne Maman, parution presse écrite, 2009
à dr. : Enfant à la sucette, queen'slace sur Flickr, 2006

▲à g. : Le ballon rouge, film de Albert Lamorisse,
avec Pascal Lamorisse, Renaud et David Séchan, Gébéka Films
à dr. : Bottes en vinyle rouge dites Wellington en Grande-Bretagne,
(le modèle dont elles s’inspirent fut popularisé par Arthur Wellesley, premier duc de Wellington)
fabrication Dunlop, Manchester City Galleries, 1977-1978

Longtemps, parler de rouge et de couleur a été la même chose, le rouge est la première, la plus belle des couleurs. Dans certaines langues, le même mot exprime le rouge et le coloré - coloratus en latin, colorado en espagnol ; en russe, krasnoï signifie à la fois rouge et beau.

Dans Le petit livre des couleurs, l’historien Michel Pastoureau écrit à propos du rouge et de son succès dans l’histoire de l’Europe occidentale : « Cette couleur va s’imposer parce qu’elle renvoie à deux éléments, omniprésents dans toute son histoire : le feu et le sang. On peut les considérer, soit positivement soit négativement, ce qui nous donne quatre pôles autour desquels le christianisme primitif a formalisé une symbolique si forte qu’elle perdure aujourd’hui. Le rouge feu, c’est la vie, l’Esprit saint de la Pentecôte, les langues de feu régénératrices qui descendent sur les apôtres ; mais c’est aussi la mort, l’enfer, les flammes de Satan qui consument et anéantissent. Le rouge sang, c’est celui versé par le Christ, la force du sauveur qui purifie et sanctifie ; mais c’est aussi la chair souillée, les crimes (de sang), le péché et les impuretés des tabous bibliques ».

La symbolique du rouge est associée à celle du sang et à celle du feu, il y a donc par là un bon et un mauvais rouge comme il y a un bon et un mauvais sang, un bon et un mauvais feu. Tous les usages du rouge de nos archétypes sociaux et de notre vie quotidienne s’appuient sur cette symbolique des quatre rouges. Je me concentre ici particulièrement sur ce qui concerne l’enfant, mais pour en savoir plus, je vous invite à lire les livres passionnants de Michel Pastoureau, ainsi que l’entretien publié sur le site de la BNF à l’occasion de l’exposition « Rouge » de Christian Lacroix en 2005-2006.

Rouge, couleur de l’enfance

Ainsi au Moyen Âge le rouge est déjà la couleur de l'enfance, chaque personne en porte pour rappeler qu'il fut un enfant : « Veoir couleur vermeille enforest corage d’ome – voir la couleur vermeille renforce le courage de l’homme » écrit au XIIIe siècle Raymond Lulle, philosophe apologiste chrétien, auteur de traités sur l’enfance. Cette couleur de pouvoir est censée protéger les enfants des maladies ou accidents, des saignements de nez ou de la rougeole. Dans les classes aisées, on lie les langes des nourrissons de bandelettes rouges, couleur de sang, pour leur donner la force de rester en bonne santé et de repousser la mort – selon la spécialiste de l’enfance au Moyen Âge, Danièle Alexandre-Bidon, un enfant sur trois meurt avant d’avoir atteint l’âge de cinq ans. Le rouge, couleur diabolique, chasse aussi les mauvais esprits et les démons – on connaît la croyance en l’« enfant changelin » substitué par le Diable à l’insu des parents.

Les sept âges de la vie (détail) dans Le Livre des propriétés des choses de Barthélémy l’Anglais, traduction française par Jean Corbechon, illustré par le Maître de Boucicaut, Paris vers 1410, BNF

Couleur du luxe héritée de la pourpre impériale antique, le rouge est aussi au Moyen Âge et à la Renaissance la couleur la plus noble – j’y reviendrai dans un prochain article. S’habiller de rouge est réservé à l’aristocratie et fait l’objet de lois somptuaires. On ne s’étonne donc pas de voir les petits princes habillés de rouge.

▲à g. : Portrait de Jean de Médicis bébé, fils du grand-duc de Toscane Cosme Ie et d'Éléonore de Tolède, par Allori Angelo di Cosimo, dit Bronzino, vers 1544-1545, sur Wikipedia
à dr. : Le prince Federico d'Urbino dans son berceau, par Federico Barocci, 1605, Galerie Palatine, Florence sur Wikimedia Commons

Le petit chaperon rouge

Est-il possible de parler de rouge et d’enfance sans évoquer le fameux Petit Chaperon rouge du conte ? Un jour ou l’autre, vous avez ouvert votre dictionnaire pour enfin savoir ce que sont la chevillette et la bobinette, vous avez aussi par la même occasion découvert que le chaperon est « une coiffure à bourrelet prolongée d’une sorte de queue », en fait, au XVIIe siècle une simple bande de tissu que des bourgeoises attachent à leur tête. Beaucoup d’illustrateurs en font une pèlerine avec capuchon, plus seyante, plus moderne aussi.

Le petit chaperon rouge, par François Richard Fleury, vers 1820,
Musée du Louvre sur Agence photographique de la RMN

On trouve la trace de l’histoire du Petit Chaperon rouge très haut dans la tradition orale du Moyen Âge européen, sous différentes versions, par exemple, vers l’an mille, dans la région de Liège, sous le titre La Petite Robe rouge. Il est fixé et retranscrit par le biais des versions de Charles Perrault dans Les Contes de ma Mère l’Oye en 1697.en France, puis des frères Grimm dans les Contes des Enfants et du Foyer en 1812 en Allemagne, avec de multiples variantes diffusées par la littérature de colportage, on peut en lire sur le mini-site Contes de fées de la BNF.

À l’époque de Charles Perrault, le chaperon est une coiffure féminine déjà démodée. Ce n’est pas étonnant, le costume des enfants de l’Ancien Régime, s’il copie la mode des adultes, se caractérise aussi par ses détails archaïques et ses emprunts aux modes populaires. Mais pourquoi rouge ?

Les hypothèses sont multiples. Si on en fait une interprétation symbolique basique, le rouge représenterait le sang qui coule, le meurtre de la grand-mère, et même du Chaperon rouge dans certaines versions ; c’est un peu sommaire. D’après Bruno Bettelheim, auteur de la Psychanalyse des contes de fées, le Petit Chaperon rouge symbolise le passage de la fillette à la puberté, le cycle menstruel, l’envie de « voir le Loup ». Cela ne convainc guère les historiens, d’une part parce l’analyse de Bettelheim est basée sur le conte de Perrault trop souvent modifié, qui omet des détails importants de l’évolution du conte. D’autre part, on ne peut pas affirmer que le rouge a une connotation sexuelle dans la symbolique médiévale des couleurs.

Le Petit Chaperon rouge, par Gustave Doré, 1867,
sur Wikipedia

Comme déjà dit plus haut, vêtir les jeunes enfants de rouge est une pratique courante au Moyen Âge, même en milieu paysan, le rouge protège les enfants de toutes sortes de maux – ou alors est-ce juste plus facile de les repérer pour les surveiller. Peut-être aussi le Petit Chaperon rouge a-t-elle mis sa plus belle tenue pour rendre visite à sa grand-mère, c’est-à-dire – c’est un pléonasme pour le vêtement féminin de l’époque, un vêtement rouge. Ou encore, il est vraisemblable que l’enfant, née le jour de la Pentecôte (détail présent dans la plus ancienne version du conte), se trouve consacrée à la couleur rouge de l’Esprit saint.

▲à g. : Cape enfant, 1890, The Metropolitan Museum of Art
à dr. : Jannis & Fanny Meson en capes à capuchons, ph. Warwick Brookes, 1892,
Cathedral Steps, Manchester sur Flickr Pool Vintage Kids

Michel Pastoureau avance une dernière hypothèse d’ordre sémiologique particulièrement intéressante et séduisante pour l’esprit, basée sur la structure du conte et son partage en trois couleurs : la fillette porte un vêtement rouge et un petit pot de beurre blanc à sa grand-mère vêtue de noir – le loup aussi est noir, qui remplace la grand-mère. Nous aurions là les trois couleurs blanc-rouge-noir, noyau typique de tous les contes et toutes les fables des cultures anciennes : on les retrouve par exemple dans la fable Le corbeau et le renard (un fromage blanc passe du corbeau noir au renard rouge) ou le conte Blanche-Neige (une sorcière vêtue de noir remet une pomme rouge empoisonnée à une princesse au teint très blanc)…

▲à g. : Le Petit Chaperon rouge, par John Everett Millais, 1881,
Joslyn Art Museum, Nebraska
à dr. : Cape rouge, 1898–1899, The Metropolitan Museum of Art

▲à g. : Premier sermon, par John Everett Millais, 1862-1863, Guildhall Art Gallery, Londres
à dr. : Second sermon, par John Everett Millais, 1864, Victoria & Albert Museum, Londres
sur Wikipedia

Pendant des siècles, les illustrateurs s’en donnent à cœur joie, au point qu’on ne sait plus si le Petit Chaperon rouge s’inspire des petites filles, ou si les petites filles imitent le Chaperon rouge. Bambita, parce que tu es née au XXe siècle, tu as porté une salopette Chipie rouge, aux XVIIIe et XIXe siècles, comme le Petit Chaperon rouge, tu aurais sans doute porté une cape rouge et tu aurais été aussi mignonne.