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31 mars 2011

Sous l’Égide de Mars (costume militaire vs costume civil)



On oublie souvent ce que l’histoire du costume doit à l’armure : sinon comment expliquer – c’est un exemple, la mode au XVIe siècle du pourpoint rembourré à pointe proéminente, le panseron ? Cette arête médiane, fort utile sur l’armure pour détourner les coups portés par les armes et autres projectiles, ne se justifie guère sur le costume civil.

▲à g. : Portrait de Robert Dudley, premier comte de Leicester
attribué à Steven van der Meulen, 1564, sur Wikimedia Commons
à dr. : Sir John Shurley of Isfield, peintre anonyme, 1588
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲à g. : Dos de brigandine, acier, cuivre (métal), textile (technique générale), milieu XVIe siècle
France ou Italie, Musée national du Moyen Âge - Thermes de Cluny, Paris
sur Agence photographique de la RMN
La brigandine est une sorte de pourpoint de toile ou de cuir recouvert de lames ou d’écailles d’acier
qui forme une sorte de cuirasse. Son nom vient des brigands – ou soldats à pied qui la portaient
et dont les excès de pillage ont donné au mot la signification qu’il a aujourd’hui.
à dr. : Portrait de l’empereur Maximilien II, par Antonio Moro, 1550
Musée du Prado, Madrid

▲à g. : Portrait de François Ier, roi de France, par Jean Clouet
vers 1530, Musée du Louvre, Paris
à dr. : Plastron (pièce d’armure) de Pompeo della Chiesa, créée vers 1580-1600 à Milan
doré (technique), fer forgé (matière), gravé, Musée de l’Armée, Paris
sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : Armure du Dauphin Henri, futur Henri II
réalisée entre 1536 et 1547 par l’atelier des frères Negroli
argent (métal), damasquiné, fer (métal), Cabinet d'armes de la Couronne de France
Musée de l’Armée, Paris sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Portrait de Vratislav de Pernstein, par Jacob Seisenegger, 1588
Château de Nelahozeves, Prague

▲à g. : Armure aux lions, attribuée à Giovanni Paolo Negroli (1513-1569)
fabriquée à Milan vers 1540-1545
argent (métal), damasquiné, fer forgé (matière), or (métal)
Musée de l’Armée, Paris sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Charles IX, roi de France, seconde moitié du XVIe siècle, d’après François Clouet
Musée Condé, Chantilly

Les historiens du costume estiment même que c’est vraisemblablement sous l'influence de l'armure et des vêtements portés sous l'armure par les hommes, qu'est apparue vers 1340-1350 la « mode » marquant la différenciation des vestiaires masculin et féminin. Ce phénomène spécifique, propre à l’Europe occidentale, est considéré comme la naissance de la mode, du latin « modus » (manière, mesure), qui désigne la manière, puis la façon de se vêtir (le terme anglais fashion a gardé cette connotation), avant de prendre le sens de « manière collective de se vêtir » vers 1480.

▲à g. : Portraits des princes palatins, Charles Louis Ier électeur (1617-1680) et de son frère Robert (1619-1682)
par Anton van Dyck, 1637, Musée du Louvre, Paris
à dr. : André François Alloys de Theys d'Herculais, par Nicolas de Largillière, 1727
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲à g. : Corset en fer de l'époque de Catherine de Médicis, 1590
Musée National de la Renaissance, Ecouen sur Agence photographique de la RMN
au centre : Portrait d'une femme, École florentine, XVIe siècle
The Metropolitan Museum of Art, New York
à dr. : Robe redingote, détail de jockei à l’épaule, vers 1810-1812
collection UCAD (Union centrale des Arts décoratifs) – UFAC (Union Française des Arts du Costume)

▲à g. : Armure de George Clifford, 3e comte de Cumberland, Angleterre, vers 1585
The Metropolitan Museum of Art, New York
au centre : Le banquet d'Hérode (détail), par Garcia de Benavarri
vers 1470 sur wikipedia C’est la première représentation connue du verdugo.
à dr. : Portrait du roi Philippe II d’Espagne en armure, par Le Titien, 1550
Musée du Prado, Madrid

▲à g. : Cotte de mailles, XIVe siècle, Musée de l’Armée, Paris
sur Agence photographique de la RMN
au centre : Portrait de Charles Quint et son chien, par Jacob Seisenegger, 1532-1533
Musée du Prado, Madrid
à dr. : Braguette d'armure, XVIe siècle
extrait de Vangaard, 1972 sur le blog Le Rituel et le Matériel

Avec le développement de l'artillerie, l'armure perd de son importance au XVIIe siècle, son utilité est en recul, elle est simplifiée, mais on continue de la porter jusqu’au XVIIIe siècle pour la parade et sur les portraits d’apparat. La tradition du soldat qui sert son pays et son monarque figure désormais comme modèle d’attitude, l'armure rappelle l'état de son propriétaire et sa bravoure. La noblesse va imposer pour plusieurs siècles cette exigence du « corps redressé » – l’expression est du sociologue et historien Georges Vigarello, dans le code des postures et de l’élégance.

Cela concerne la mode féminine aussi bien que masculine. Le corset des femmes est le symbole de l’armure de leurs époux, et peut-être faut-il voir là l’explication de ces fameux corsets de fer forgés, estimés pour la plupart de 1590-1600, que Catherine de Médicis aurait rapportés d’Italie au moment de son mariage avec Henri II. D’après l’historienne Valérie Steele, spécialiste du corset, ils n’ont jamais été portés et tiennent du mythe, comme les ceintures de chasteté du Moyen Âge. Même les premières représentations du verdugo, ancêtre du panier, sont assez éloquentes.

Outre cette rigidité hiératique, que le port de la fraise va encore accentuer [Lire sur Les Petites Mains, l’histoire de la fraise en 6 épisodes], on retrouve dans l’armure et le costume civil les mêmes lignes verticales qui stylisent et façonnent le corps, le même détail des découpes, le même répertoire décoratif de motifs et tracés or et argent à entrelacs et rinceaux. Le décor des riches étoffes des pourpoints et le travail du métal damasquiné et repoussé des armures se répondent. Lequel a inspiré l’autre ? La forme proéminente en coquille de la braguette voit certainement son origine dans le gousset de la cotte de maille destiné à protéger le sexe. La pièce d’épaule rapportée à l’emmanchure, qu’on retrouvera par intermittence dans les modes jusqu’au XIXe siècle apparaît à la Renaissance : elle prend à coup sûr naissance dans le costume militaire et ses renforcements destinés à protéger les articulations et points sensibles du corps. On note aussi que c’est sous le règne de François Ier qu’on commence à porter l’épée avec le costume civil, habitude qui va modifier la posture masculine jusqu’à la Révolution française, et même au-delà si on admet le point de vue que la canne est un avatar de l’épée.

▲Portrait de Cornelia Burch à deux mois
École flamande, 1581, Hull City Council

▲g. : Demi-armure en fer pour enfant, fabriquée vers 1550-1560 en Allemagne sous le règne de Henri II
Musée de l’Armée, Paris sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Portrait du roi Jacques Ier d’Angleterre, IV d’Écosse, enfant
par Rowland Lockey d'après Arnold van Brounckhorst, 1574
National Portrait Gallery, Londres

▲à g. et au centre : Armure pour un enfant fabriquée en France vers 1550-1560
Cabinet d'armes de la Couronne de France
doré (technique), fer (métal), gravé, textile (matière) Musée de l’Armée, Paris
sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Portrait de jeune garçon, auteur anonyme, vers 1570
Musée du Prado, Madrid

▲à g. : Portrait de Marie de Medicis, fille de Cosme Ier, par Agnolo Bronzino, 1551
au centre : Portrait de François de Medicis, par Agnolo Bronzino, 1551
Galerie des Offices, Florence
à dr. : Dessin de cuirasse attribué à Etienne Delaune, XVIe siècle
Musée du Louvre, Paris sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : Portrait d’homme avec un enfant, école vénitienne, milieu du XVIe siècle
Musée du Louvre sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Portrait présumé de Henri IV enfant, milieu XVIe siècle
Musée national du château de Pau sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : Armure de Philippe III d'Espagne enfant, fabriquée à Milan vers 1585
à dr. : Portrait du prince, futur Philippe III d’Espagne en armure
par Juan Pantoja de la Cruz, vers 1592
Musée du Prado, Madrid

▲à g. : Portrait de Louis XIII à l’âge de 20-25 ans, par Pierre Paul Rubens
vers 1622-1625, Norton Simon Museum sur Wikipedia
à dr. : Armure du roi Louis XIII, fabriquée en France entre 1620 et 1630
cuir (matière), cuivre (métal), doré (technique), fer (métal), textile (matière)
Cabinet d'armes de la Couronne de France
Musée de L’Armée, Paris sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : Portrait de Jean François de Paule de Créquy de Bonne, duc de Lesdiguières, 1687
par Hyacinthe Rigaud, Musée du Louvre, Paris
à dr. : Mademoiselle de Lambesc, de la maison de Lorraine sous la figure de Minerve
armant et destinant Monsieur le comte de Brionne son frère, au métier de la guerre
par Jean Marc Nattier, 1732 Palais des Beaux-Arts, Lille sur Wikipedia

Les enfants de haute naissance n’échappent pas à ce modèle de la rectitude du corps. Il s’acquiert dès la naissance, l’enfant porte des bandelettes puis un corset – cette habitude dure jusqu’à la fin du XIXe siècle. Le musée de l’Armée conserve dans ses collections plusieurs armures d’enfant. Le XVIIIe siècle voit se modifier le sentiment d’enfance qui simplifie le vêtement, mais comme leurs pères, à partir de sept ans, les garçons portent la culotte et les chausses [bas]. Comme leurs pères dont ils sont le miroir, les petits aristocrates portent l’épée et continuent de recevoir une armure.

▲Affiche de l’exposition Sous l’Égide de Mars, armures des princes d’Europe

Je vous invite donc à aller voir d’un œil un peu différent ces armures aux décors raffinés, créées par les plus grands artistes dont la plupart restent anonymes. Ce sont de véritables pièces d’orfèvrerie. Cette exposition permet d’entrer dans l’atelier des maîtres armuriers, de voir les dessins préparatoires de ces objets d’apparat portés par les prestigieux princes et souverains d’Europe au XVIe siècle, dont François Ier, Henri II, Charles IX, Henri III, rois de France, l’empereur Maximilien d’Autriche, le roi Erik XIV de Suède, l’électeur Jean-Georges de Saxe…

Sous l’Égide de Mars, armures des princes d’Europe
Musée de l’Armée, Paris, Hôtel national des Invalides
Du 16 mars au 26 juin 2011
On peut voir un florilège des œuvres présentées ici et une vidéo sur le site de l’ECPAD (Établissement de communication et de production audiovisuelle de la défense).

En 2010, le Musée du Prado a organisé sur un thème proche l’exposition El arte del poder. La Real Armería y el retrato de corte [L’art du pouvoir. L’armure royale et le portrait de cour] dont on peut voir ici des photos et des vidéos.

6 juillet 2010

La veste de velours rouge de Sylvie



Rouge, elle était, rouge en velours, une petite veste d’un rouge profond.

Pour le « grand mariage », une robe et une veste furent coupées dans une immense pièce de velours achetée au Marché Saint Pierre par ma grand-mère.

La veste s’ajustait parfaitement sur les plis de la belle robe longue. Elle était cintrée avec des boutons recouverts du même velours. Doux et discrets, ces petits cercles sur une mer d’écarlate me captivaient : parfaitement ronds. Du haut de mes cinq ans, j’étais princesse des Neiges.

Quelques années plus tard, la veste fut retaillée pour mon frère qui marchait à peine. Petit page remuant à la cour d’un riche marchand vénitien, il commençait à explorer le monde.

Adolescente, j’achetai une veste de velours rouge : je serais la plus belle pour aller danser le jerk, alors ma mère ressortit la petite veste, celle des mariages…

Je les oubliai toutes deux dans ma penderie, la grande protégeant la petite.

Jusqu’au jour où, des années après, ma fille rentra toute fière du collège, elle avait échangé son blouson contre la veste d’une amie. La veste était identique à la mienne : même velours, même rouge. D’enfant, elle était devenue femme et je ne m’en étais pas aperçue.

Alors, Viviane, toi qui en as une aussi, je l’ai vue l’autre jour, tu étais George Sand parlant affaire, fais attention, je pourrais bien te la piquer pour compléter ma collection…



Chère Sylvie, nous avons en effet découvert que nous avons le même goût pour le velours rouge. Nous partageons aussi le même intérêt pour l’histoire, je suis persuadée que les deux ne sont pas sans lien.

Comme dit dans l’article précédent, sous l’Ancien Régime le rouge est l’archétype de la couleur, la première de toutes les couleurs. Pendant des siècles un beau vêtement est un vêtement rouge. Cela s’explique sans doute par le fait que c’est dans la gamme des rouges que la teinturerie du monde occidental parvient aux meilleurs résultats, aux couleurs les plus stables, les plus éclatantes et les plus nuancées.

Le rouge, couleur du luxe et de l’aristocratie

Déjà dans la Rome impériale, le rouge, qu’on fabrique avec une substance colorante liquide extraite d’un coquillage rare récolté en Méditerranée, le murex, est réservé à l’Empereur et aux généraux. Cette technique se perd avec l’épuisement des principaux gisements de murex de Palestine et d’Egypte. Les teinturiers du Moyen Âge utilisent le kermès des teinturiers ou graines écarlates, un insecte parasite de type cochenille vivant sur le chêne kermès en Espagne et autour de la Méditerranée. La récolte est laborieuse, la fabrication hors de prix. Mélangé à un mordant comme l’étain, le kermès donne le fameux écarlate, spécialité de la famille Gobelin, magnifique, lumineux, résistant. Ces colorants rouges restent chers. Les seigneurs du Moyen Âge continuent donc à porter cette couleur du luxe.

▲Portrait de Charles VII, par Jean Fouquet, vers 1445-1450,
Musée du Louvre sur Wikipedia
Le roi est immortalisé dans un habit de velours écarlate bordé de fourrure ;
tous les jeunes hommes et les nobles,
comme Guillaume Jouvenel des Ursins, chancelier de France,
ou Etienne Chevalier, trésorier, se faisaient ainsi représenter.
(voir les portraits de Jean Fouquet sur le site de la BnF).

Le velours, l’autre distinction du luxe

Le velours est né dans le Cachemire sous le nom de duvet de cygne, puis développé en Perse où les Italiens le découvrent, l’importent et en reprennent la technique. Lié à l’épanouissement de l’industrie de la soie dont il est le plus souvent tissé, le velours se répand dans les grandes villes italiennes de Gênes, Venise, Milan et Florence au XIVe siècle. En 1347, le Grand Conseil de Venise autorise les tisseurs veloutiers à se constituer en corporation, au XVe siècle leur maîtrise est grande comme l’attestent des pièces conservées. En France, ces velours importés d’Italie sont très appréciés, mais on ne sera capable de les tisser qu’à la fin du XVIe siècle.

▲à g. : Portrait de femme à la fenêtre, par Fra Filippo Lippi, vers 1440-1444, The Metropolitan Museum of Art
à dr. : Morceau de velours, Italie, vers 1450, Los Angeles County Museum of Art

▲à g. : Portrait d’Isabelle du Portugal, épouse de Philippe III duc de Bourgogne, Wikipedia
à dr. : Fragment de tissu de velours, Italie, première moitié du XVe siècle,
Agence photographique de la RMN / ph. Gérard Blot

▲à g. : Portrait de jeune femme de profil, par Domenico Veneziano, vers 1465,
Gemälde Galerie, Berlin sur Wikipedia
à dr. : Fragment de velours, Venise (Italie) Los Angeles County Museum of Art

▲à g. : Donatrice en prière (détail), retable par Petrus Christus, 1450-1460, Wikimedia Commons
au centre : Tryptique du jugement dernier, par Hans Memling, 1467-1471, Wikimedia Commons
à dr. : Portrait de Marguerite d'Autriche, par Jean Hey ou le Maître de Moulins,
vers 1490, The Metropolitan Museum of Art

Le velours est un tissage spécifique. Le principe de départ d’un tissage est une chaîne tendue entrecroisée de fils de trame dans le sens de la largeur. Le velours nécessite deux chaînes : la première chaîne de fond qui forme la base et assure la solidité du tissu et une seconde chaîne pour les boucles. Une baguette appelée fer passe entre les deux chaînes. Quand on retire ces fers, le tissu montre sur l’endroit des petites boucles ou arceaux, les poils. On rase à deux millimètres et on aplanit les poils des pannes de velours unis ou cramoisis ; ceux des pannes de velours ciselés sont coupés à différentes hauteurs, réalisant de somptueuses arabesques aux effets changeants, les décors naissent des effets de surface. Dès le XIVe siècle, les décors orientaux animaliers laissent la place à la mode italienne des semis et rinceaux de feuilles et de fleurs stylisées.

▲à g. : Les fiançailles, Ecole de Ferrare, 1470, Gemälde Galerie, Berlin sur Wikipedia
à dr. : Fragments de tissus de velours, Italie, XVe-XVIe siècles,
Agence photographique de la RMN / ph. Franck Raux

La fabrication coûteuse du velours, le savoir-faire et la lenteur de son tissage ainsi que la cherté de ses matériaux de base en font l’étoffe la plus recherchée et la plus luxueuse de la fin du Moyen-Âge et de la Renaissance. Quand Venise délègue en 1502 ses ambassadeurs au mariage du duc de Ferrare avec Lucrèce Borgia, ceux-ci se présentent au public en costume de cérémonie dans la grande salle du Sénat, toute la ville défile pour les admirer ainsi que les deux manteaux rouge cramoisi bordés de fourrure destinés aux jeunes époux. Le velours partage avec le rouge cette notion de luxe aristocratique, quand on est un puissant de ce monde on aime se vêtir de velours rouge « cramoisi ». Ce terme sous-entend, non pas un rouge éclatant et vif comme on le décrit aujourd’hui, mais un velours uni d’une qualité excellente. Les techniques des XIVe et XVe siècles ne permettent pas d’obtenir facilement une grande surface de couleur vraiment unie, l’uni se trouve donc valorisé, économiquement, socialement et symboliquement, une étoffe unie est une étoffe « pure ».

▲à g. : Portrait présumé de Madeleine de Bourgogne (donatrice) sous le portrait de Marie Madeleine,
par le Maître de Moulins, vers 1490-1495, Musée du Louvre sur Wikimedia Commons
au centre : Le tryptique de Sir John Donne de Kidwelly (détail), par Hans Memling, 1478, National Gallery, Londres
à dr. : Tryptique de Jean des Trompes (détail), par Gérard David, 1505,
Musée Groeninge, Brugges sur Wikimedia Commons

On trouve en 1483, dans l'inventaire des biens de Charlotte de Savoie, reine de France èpouse de Louis XI : « une robe de velours cramoisy brun, fourrée de rampens, à un grant gict et collet de janetes de la longueur de la beste » estimée à 35 écus ; « une robe de velours cramoisy brun, fourrée de martres de pais, à grant gict de martres subelines de la longueur de la beste » – qui devaient ressembler à celles des images ci-dessus, ainsi qu’une « une pièce de velours cramoisy de Millen, contenant quatre aulnes et demye ».

▲à g. : Panne de velours rouge à décor floral, Italie, Victoria & Albert Museum
au centre : Velours rouge à décor en soie jaune d'or à décor floral, 1er quart 16e siècle,
Musée national de la Renaissance, Ecouen sur Agence photographique de la RMN / ph. René-Gabriel Ojéda
à dr. : Portrait d’Isabelle de Portugal, reine d’Espagne épouse de Charles Quint, par Le Titien, 1548,
Musée du Prado, Madrid

▲à g. : Portrait de Jane Seymour, par Hans Holbein, 1536-1537, Kunsthistorisches Museum, Vienne sur Wikipedia
à dr. : Portrait d’Anne de Clèves, par Hans Holbein, vers 1539, Musée du Louvre sur Wikipedia
(voir ici le superbe projet de deux créatrices à partir de ce portrait)

▲à g. : Le prince Don Carlos d’Autriche, fils de Philippe II roi d’Espagne, par Alonso Sanchez Coello, 1557,
Musée du Prado, Madrid
à dr. : Pourpoint et chausses, reproduction de costume réalisée au XIXe siècle
dans un tissu fin XVIe - début XVIIe siècle, Espagne, Los Angeles County Museum of Art

Les lois somptuaires

Apparues au XIVe siècle en Italie, puis en France, variables d’une ville à l’autre, des lois somptuaires rappellent qu’on s’habille selon son rang ou selon sa classe. En 1294, Philippe IV de France, dit le Bel, institue des lois somptuaires pour contenir l'extravagance des costumes. Jusqu’au XVIIe siècle, des centaines vont se succéder pour réglementer ou interdire la consommation ostentatoire de produits de luxe ou d’importation. Elles précisent quels tissus doivent être portés, interdisent les broderies, les dentelles, les ornements en or ou en argent… Le but avoué est de protéger les industries nationales et la balance commerciale des pays.

▲à g. : Mariage de Louis de France, duc de Bourgogne et de Marie-Adélaïde de Savoie, le 7 décembre 1697,
par Antoine Dieu, Musée des châteaux de Versailles et de Trianon, Versailles,
sur Agence photographique de la RMN / ph. Daniel Arnaudet / Gérard Blot
en ht à dr. : Portrait en pied de Louis XIV âgé de 63 ans en grand costume royal (détail),
par Hyacinthe Rigaud, 1702, Musée des châteaux de Versailles et de Trianon, Versailles sur Wikipedia
en bas à dr. : Chaussures d’homme, troisième quart XVIIIe siècle, Palais Galliéra,
Musée de la mode de la ville de Paris sur Base Joconde

C’est Louis XIV, bel homme de sa personne mais de petite taille, qui lance la mode des chaussures à talons rouges, sa couleur préférée avec le marron. Cette mode se répand très vite, se poursuit sous Louis XV, et sans qu’aucun règlement ne le leur réserve expressément, seuls les grands seigneurs admis à la cour font peindre en rouge les talons de leurs chaussures.

▲à g. et au centre : Napoléon Bonaparte, premier consul, représenté devant une vue de la ville d'Anvers en 1803,
par Jean-Baptiste Greuze, 1803-1806,
Musée des châteaux de Versailles et de Trianon, Versailles sur Agence photographique de la RMN / ph. Gérard Blot
à dr. : Habit offert par la ville de Lyon au 1er Consul, 1800,
Châteaux et Musées Malmaison et Bois-Préau sur Agence photographique de la RMN

Sous le Consulat, Napoléon Ier, qui comprend l’importance économique de la production textile française, relance l’activité des soyeux lyonnais en leur faisant des commandes publiques. Ils le remercieront en lui offrant ce splendide habit de velours rouge (trop souvent exposé, il a aujourd’hui perdu ses couleurs d’origine) qu’il portera pour la signature du Concordat en 1800.

Les gentilhommes du duc d’Orléans dans l’habit de Saint-Cloud, par Félix Philippoteaux (1839)
d'après Louis Carrogis dit Carmontelle, 1770, Les Arts décoratifs, Musée Nissim de Camondo

Au fil des siècles, le costume est devenu une représentation politique de l’apparence selon la classe à laquelle on appartient, un enjeu de pouvoir qui permet aux puissants de maintenir leurs privilèges. En instituant une ségrégation vestimentaire qui frappe en priorité les bourgeois et les membres du commun, les lois somptuaires visent surtout à empêcher d’imiter l’aristocratie et à imposer une manière de se vêtir en fonction de la catégorie sociale à laquelle on appartient. Cependant elles ne sont guère efficaces, les bourgeois enrichis des sociétés urbaines et parisiennes préfèrent payer l’amende plutôt que de se plier aux interdits.

▲à g. : Ex-voto à Sainte-Geneviève offerte par la municipalité de la ville de Paris,
par Nicolas de Largillière, 1694-1696,
église Saint Etienne du Mont, Paris sur Wikimedia Commons
au centre : Portrait dit de Madame de Monginot et de son époux, attribué à François de Troy, 1710-1713,
Musée des Beaux-Arts, Nantes sur Agence photographique de la RMN / ph. Gérard Blot
à dr. : Conseiller de Paris, par Nicolas de Largillière, 1703, Detroit Institute of Arts

▲à g. : Portrait de Victor Marie d'Estrées, par Nicolas de Largillière, 1710,
collection privée sur Wikimedia Commons
à dr. : Habit d’homme, sur Base Joconde

▲à g. : Portrait d’Antoine Gaspard Grimod de la Reynière, par Maurice Quentin de La Tour, 1751,
Musée Lécuyer, Saint-Quentin sur Wikimedia Commons
au centre : Habit d’homme en velours rouge, France, vers 1750 1770, The Metropolitan Museum of Art
à dr. : Portrait de Nathaniel Sparhawk, par John Singleton Copley, 1764, Museum of Fine Arts, Boston

▲à g. : Portrait du tsar Paul Ier de Russie enfant, par Vigilius Eriksen, 1766
au centre : Portrait de François de Bourbon, par Madame Vigée Lebrun, 1790
à dr. : 1 Portrait de Charles William Lambton enfant, par Thomas Lawrence, 1825
sur Wikipedia

La souplesse, le brillant et le moelleux qui caractérisent le velours de soie rouge en feront pour longtemps encore le tissu le plus noble et le plus luxueux, signe d’opulence et de raffinement. La démocratisation du velours ne se fera qu’à partir du XIXe siècle, qui verra l’ouvrier revêtir le traditionnel pantalon largeot en velours côtelé de coton ou de laine pour sa chaleur et sa solidité, mais ceci est encore une autre histoire.



Voici, tout spécialement pour toi Sylvie, un choix de vêtements de velours rouge tous plus somptueux les uns que les autres. J’aurais bien aimé bien sûr te les offrir en vrai, mais il faudra que tu te contentes d’un essayage imaginaire ! Bon alors, on dirait que tu serais une princesse et que tu aurais tout ça pour de vrai dans tes armoires…

▲à g. : Portrait de la comtesse Sophie Marie de Voss à 16 ans, par Antoine Pesne, vers 1746,
Château de Charlottenburg sur Wikimedia Commons
à dr. : Casaquin de velours rouge, vers 1700-1725,
Palais Galliéra, Musée de la mode de la ville de Paris sur Base Joconde

▲à g. : Portrait de jeune femme dite Elisabeth de Beauharnais, par Nicolas de Largillière,
Musée de Grenoble, 1701-1711, sur Flickr
à dr. : Portrait de Marie-Antoinette, par Madame Vigée Lebrun, 1785,
Château de Konopiste sur le magnifique 18th century blog

▲à g. : Manteau de cour en velours de soie, vers 1804,
Châteaux et Musées Malmaison et Bois-Préau sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Sacre de l’empereur Napoléon Ier et couronnement de l’impératrice Joséphine, le 2 décembre 1804, par Jacques Louis David, Musée du Louvre, Paris, sur Agence photographique de la RMN / ph. Hervé Lewandowski

▲à g. : Portrait de Madame de Senonnes, par Jean Auguste Dominique Ingres, 1814,
Musée des Beaux-Arts, Nantes sur Agence photographique de la RMN / ph. Gérard Blot
à dr. : Portrait de Louise, reine des Belges, par François Xavier Winterhalter, 1841 The Royal Collection, Londres

▲à g. : Madame Charles E. Inches (Louise Pomeroy), par John Singer Sargent, 1887,
Musée des Beaux-Arts de Boston
à dr. : Manteau Dolman de velours rouge, vers 1885, Victoria & Albert Museum, Londres

▲à g. : Cape en velours de soie rouge, Paul Poiret, vers 1920
à dr. : Cape en velours de soie rouge, Maison Worth, vers 1930-1940
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲à g. : Manteau Cristobal Balenciaga, photographié par Richard Avedon, 1950, par divima_is_divine sur Flickr
à dr. : Manteau en velours de soie pour le soir, Cristobal Balenciaga, Automne-Hiver 1950-1951,
The Metropolitan Museum of Art New York

▲à g. : Ensemble jupe et caraco de velours rouge, Christian Dior, vers 1950, sur Rice and Beans Vintage
à dr. : Robe de velours rouge pour le soir, Christian Dior, photographiée par Sacha, 1957

14 novembre 2009

La fraise (1) – naissance d'une mode



Parmi les passionnés qui s'intéressent à l'histoire de la mode et du costume, il y a ceux qui tentent de le reconstituer – un petit coucou à mes lecteurs du Forum de l'Histoire du Costume et de la Mode ici, ceux dont le défi est de dater à coup sûr la pièce qu'ils ont dans les mains – bonjour à mes lecteurs de l'Ecole du Louvre ici ou ... Mon truc à moi, c'est de déconstruire les mécanismes de la mode, de comprendre, dans la mesure du possible, pourquoi et comment une mode apparaît, comment elle se développe, meurt – et parfois renaît. Déformation professionnelle d'ex-styliste, sans doute, à travailler nez en l'air pour capter la fameuse « tendance », on ne se refait pas. Et ne croyez pas que décrypter la tendance à rebours soit plus facile.

A titre d'exemple de ma démarche, je vous propose de faire un bout de chemin avec la fraise. Certes, je m'éloigne un peu de la mode enfantine pure, puisque la mode des enfants n'est alors, sauf la layette, qu'une miniaturisation de la mode adulte : mais après tout les enfants ont quand même aussi bel et bien porté la fraise.

On commence par montrer sa chemise

Après avoir pudiquement caché sa chemise pendant des siècles, on la montre sous son pourpoint, pour les hommes et les garçonnets, ou sous son corps [corset] pour les femmes et fillettes. Leur encolure dégagée met en valeur la blancheur et la finesse du tissu, la chemise devient signe de distinction sociale. Peu à peu elle se plisse et se fronce avec raffinement. Dans les premières décennies du XVIe siècle, on porte le décolleté carré, très ouvert, qui laisse apparaître le haut de la chemise parfois brodée, garnie au col d’une cordelette, qu'on peut serrer et nouer.

▲Le dauphin François, fils de François Ier et de Claude de France, né en 1518,
par Jean Clouet, vers 1520-1525, Musée royal des Beaux-Arts, Anvers

▲Portrait de famille (détail), par Maerten van Heemskerck, vers 1530,
Staatliche Museen, Kassel sur Wikipedia
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▲Portrait de Edouard VI, enfant, par Hans Holbein le Jeune, vers 1538,
National Gallery of Art, Washington

C’est l’ébauche de la collerette – terme générique pour les tours de cou plissés, et de la fraise, qui vont apparaître dans la seconde moitié du siècle. C'est aussi dans cette première moitié du XVIe siècle, que les premiers passements [dentelles], galons, passementeries et rubans vont orner col et poignets.

▲Portrait des soeurs de l'artiste jouant aux échecs (détail), par Sofonista Anguissola, 1555,
Muzeum Narodowe, Poznan, The Raczynski Foundation sur wikipedia

Puis on détache le col de la chemise

D’abord bordé de petits ruchés librement froncés qui débordent largement du col du pourpoint, le col en calice va peu à peu se détacher de la chemise, le godronné se faire de plus en plus régulier.

C'est sous le règne de Henri II (de 1547 à 1559) que commence en France la mode des fraises de toile, empesées et plissées, qu'on nomme ainsi en raison de leur ressemblance avec le viscère fraise de veau. Les toutes premières seraient apparues en Europe du Nord. La tendance à la Cour, prescriptrice de la mode à suivre, est incontestablement italienne : la fraise est importée par Catherine de Médicis lors de son mariage avec le roi en 1533. Sous l'influence protestante grandissante dans le royaume, le costume garde cependant une certaine austérité.

▲Portrait de Catherine de Médicis, vers 1550, British Museum, Londres
Une petite fraise ouverte orne le col de la chemise, les godrons [plis ronds] ne sont pas réguliers.

La fraise godronnée apparaît à la fin des années 1550, elle se diffuse dans les années 1560. Réalisée dans des toiles de linon ou de batiste particulièrement fines, elle est plissée, tuyautée ou godronnée [à gros plis ronds] au fer rond, apprêtée – l'empesage à l’amidon aurait été imaginé en 1564 par un Hollandais vivant en Angleterre. Soit elle déborde hors du col et reste ouverte, soit elle déborde du col fermé. Elle est formée de godrons bien réguliers, empesés et se détache peu à peu de la chemise.


▲à g. : Portrait de Hercule-François, duc d'Alençon puis d'Anjou et de Brabant (1555-1584),
fils d'Henri II et de Catherine de Médicis, vers l'âge de deux ans,
par François Clouet, vers 1557, The Weiss Gallery, Londres
à dr. : Portrait de François II (1544-1560), fils de Henri II et Catherine de Médicis, vers l'âge de quinze ans,
par François Clouet, en 1559-1560, BnF, Cabinet des Estampes, Paris

▲à g. : Portrait de Charles IX (1550-1574), fils de Henri II et Catherine de Médicis, vers l'âge de onze ans,
par François Clouet, en 1561, Kunsthistorisches Museum, Vienne
à dr. : Catherine de Médicis et ses enfants ; au centre Charles, onze-douze ans, à droite Marguerite, huit-neuf ans, Henri, dix-onze ans, devant à gauche, François Hercule, six-sept ans, vers 1561,
sur Les derniers Valois (blog perso que je vous recommande si vous voulez en savoir plus sur cette période)

▲à g. : Portrait de Henry Stuart, Lord Darnley et de son frère Charles Stuart, futur duc de Lennox,
à l'âge de six ans (détail), par Hans Eworth, 1563, The Royal Collection, Londres
à dr. : Portrait de Hercule-François, duc d'Alençon puis d'Anjou et de Brabant (1555-1584),
fils d'Henri II et de Catherine de Médicis,
vers l'âge de douze-quatorze ans, par François Clouet, vers 1565-1570,
Musée du Louvre sur Agence photographique de la RMN

▲Caricature sur l'usage des fraises (détails), vers 1595,
d'après Maerten de Vos, Diaboli Partus Superbia, vers 1600-1620
Le fer à godronner, chauffé à la bonne température dans un récipient rempli de sable, sert à former les godrons.
Musée Plantin-Moretus, Anvers.

Les femmes portent la fraise sur une robe montante à haut collet, portée sur un corps [corset] rigide et un vertugadin ; cette allure altière et figée, qui constitue une marque d’appartenance à l'aristocratie ou la haute bourgeoisie – à l'origine de l'expression « être collet monté » – est en quelque sorte la traduction au féminin de l'armure rigide de leurs nobles époux. La fraise n'en est que le point d'orgue. Il s'agit aussi de mettre en valeur l'éclat de son teint blanc, signe de distinction sociale.

▲à g. : Portrait de femme de la famille Wentworth, par Hans Eworth,
vers 1565-68, Tate Gallery, Londres
à dr. : Portrait de Lady Helena Snakeborg, marquise de Northampton,
Ecole anglaise, 1569, Tate Gallery, Londres

La cour royale d’Espagne va porter cette mode à son comble. Les cours d’Angleterre et d’Autriche, des Flandres, s’habillent à la mode espagnole ; les Français, les Allemands et les Italiens adoptent un port moins rigide. Dans les portraits de famille, les enfants n'échappent pas à cette allure hiératique.

▲La famille de Pierre de Moucheron, marchand à Middelburg et Anvers,
Ecole flamande, 1563, Rijksmuseum, Amsterdam

▲Portrait de William Brooke et de sa famille, Ecole anglaise, 1567,
collection Longleat House, Longleat

(à suivre : Une mode extravagante)