14 novembre 2009

La fraise (1) – naissance d'une mode



Parmi les passionnés qui s'intéressent à l'histoire de la mode et du costume, il y a ceux qui tentent de le reconstituer – un petit coucou à mes lecteurs du Forum de l'Histoire du Costume et de la Mode ici, ceux dont le défi est de dater à coup sûr la pièce qu'ils ont dans les mains – bonjour à mes lecteurs de l'Ecole du Louvre ici ou ... Mon truc à moi, c'est de déconstruire les mécanismes de la mode, de comprendre, dans la mesure du possible, pourquoi et comment une mode apparaît, comment elle se développe, meurt – et parfois renaît. Déformation professionnelle d'ex-styliste, sans doute, à travailler nez en l'air pour capter la fameuse « tendance », on ne se refait pas. Et ne croyez pas que décrypter la tendance à rebours soit plus facile.

A titre d'exemple de ma démarche, je vous propose de faire un bout de chemin avec la fraise. Certes, je m'éloigne un peu de la mode enfantine pure, puisque la mode des enfants n'est alors, sauf la layette, qu'une miniaturisation de la mode adulte : mais après tout les enfants ont quand même aussi bel et bien porté la fraise.

On commence par montrer sa chemise

Après avoir pudiquement caché sa chemise pendant des siècles, on la montre sous son pourpoint, pour les hommes et les garçonnets, ou sous son corps [corset] pour les femmes et fillettes. Leur encolure dégagée met en valeur la blancheur et la finesse du tissu, la chemise devient signe de distinction sociale. Peu à peu elle se plisse et se fronce avec raffinement. Dans les premières décennies du XVIe siècle, on porte le décolleté carré, très ouvert, qui laisse apparaître le haut de la chemise parfois brodée, garnie au col d’une cordelette, qu'on peut serrer et nouer.

▲Le dauphin François, fils de François Ier et de Claude de France, né en 1518,
par Jean Clouet, vers 1520-1525, Musée royal des Beaux-Arts, Anvers

▲Portrait de famille (détail), par Maerten van Heemskerck, vers 1530,
Staatliche Museen, Kassel sur Wikipedia
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▲Portrait de Edouard VI, enfant, par Hans Holbein le Jeune, vers 1538,
National Gallery of Art, Washington

C’est l’ébauche de la collerette – terme générique pour les tours de cou plissés, et de la fraise, qui vont apparaître dans la seconde moitié du siècle. C'est aussi dans cette première moitié du XVIe siècle, que les premiers passements [dentelles], galons, passementeries et rubans vont orner col et poignets.

▲Portrait des soeurs de l'artiste jouant aux échecs (détail), par Sofonista Anguissola, 1555,
Muzeum Narodowe, Poznan, The Raczynski Foundation sur wikipedia

Puis on détache le col de la chemise

D’abord bordé de petits ruchés librement froncés qui débordent largement du col du pourpoint, le col en calice va peu à peu se détacher de la chemise, le godronné se faire de plus en plus régulier.

C'est sous le règne de Henri II (de 1547 à 1559) que commence en France la mode des fraises de toile, empesées et plissées, qu'on nomme ainsi en raison de leur ressemblance avec le viscère fraise de veau. Les toutes premières seraient apparues en Europe du Nord. La tendance à la Cour, prescriptrice de la mode à suivre, est incontestablement italienne : la fraise est importée par Catherine de Médicis lors de son mariage avec le roi en 1533. Sous l'influence protestante grandissante dans le royaume, le costume garde cependant une certaine austérité.

▲Portrait de Catherine de Médicis, vers 1550, British Museum, Londres
Une petite fraise ouverte orne le col de la chemise, les godrons [plis ronds] ne sont pas réguliers.

La fraise godronnée apparaît à la fin des années 1550, elle se diffuse dans les années 1560. Réalisée dans des toiles de linon ou de batiste particulièrement fines, elle est plissée, tuyautée ou godronnée [à gros plis ronds] au fer rond, apprêtée – l'empesage à l’amidon aurait été imaginé en 1564 par un Hollandais vivant en Angleterre. Soit elle déborde hors du col et reste ouverte, soit elle déborde du col fermé. Elle est formée de godrons bien réguliers, empesés et se détache peu à peu de la chemise.


▲à g. : Portrait de Hercule-François, duc d'Alençon puis d'Anjou et de Brabant (1555-1584),
fils d'Henri II et de Catherine de Médicis, vers l'âge de deux ans,
par François Clouet, vers 1557, The Weiss Gallery, Londres
à dr. : Portrait de François II (1544-1560), fils de Henri II et Catherine de Médicis, vers l'âge de quinze ans,
par François Clouet, en 1559-1560, BnF, Cabinet des Estampes, Paris

▲à g. : Portrait de Charles IX (1550-1574), fils de Henri II et Catherine de Médicis, vers l'âge de onze ans,
par François Clouet, en 1561, Kunsthistorisches Museum, Vienne
à dr. : Catherine de Médicis et ses enfants ; au centre Charles, onze-douze ans, à droite Marguerite, huit-neuf ans, Henri, dix-onze ans, devant à gauche, François Hercule, six-sept ans, vers 1561,
sur Les derniers Valois (blog perso que je vous recommande si vous voulez en savoir plus sur cette période)

▲à g. : Portrait de Henry Stuart, Lord Darnley et de son frère Charles Stuart, futur duc de Lennox,
à l'âge de six ans (détail), par Hans Eworth, 1563, The Royal Collection, Londres
à dr. : Portrait de Hercule-François, duc d'Alençon puis d'Anjou et de Brabant (1555-1584),
fils d'Henri II et de Catherine de Médicis,
vers l'âge de douze-quatorze ans, par François Clouet, vers 1565-1570,
Musée du Louvre sur Agence photographique de la RMN

▲Caricature sur l'usage des fraises (détails), vers 1595,
d'après Maerten de Vos, Diaboli Partus Superbia, vers 1600-1620
Le fer à godronner, chauffé à la bonne température dans un récipient rempli de sable, sert à former les godrons.
Musée Plantin-Moretus, Anvers.

Les femmes portent la fraise sur une robe montante à haut collet, portée sur un corps [corset] rigide et un vertugadin ; cette allure altière et figée, qui constitue une marque d’appartenance à l'aristocratie ou la haute bourgeoisie – à l'origine de l'expression « être collet monté » – est en quelque sorte la traduction au féminin de l'armure rigide de leurs nobles époux. La fraise n'en est que le point d'orgue. Il s'agit aussi de mettre en valeur l'éclat de son teint blanc, signe de distinction sociale.

▲à g. : Portrait de femme de la famille Wentworth, par Hans Eworth,
vers 1565-68, Tate Gallery, Londres
à dr. : Portrait de Lady Helena Snakeborg, marquise de Northampton,
Ecole anglaise, 1569, Tate Gallery, Londres

La cour royale d’Espagne va porter cette mode à son comble. Les cours d’Angleterre et d’Autriche, des Flandres, s’habillent à la mode espagnole ; les Français, les Allemands et les Italiens adoptent un port moins rigide. Dans les portraits de famille, les enfants n'échappent pas à cette allure hiératique.

▲La famille de Pierre de Moucheron, marchand à Middelburg et Anvers,
Ecole flamande, 1563, Rijksmuseum, Amsterdam

▲Portrait de William Brooke et de sa famille, Ecole anglaise, 1567,
collection Longleat House, Longleat

(à suivre : Une mode extravagante)

5 commentaires:

  1. Comme toujours, une somme d'informations particulièrement intéressantes. Je m'étais toujours demandée à quoi rimait cette mode. Vous nous donnez déjà l'information sémantique de "fraise" en référence à la fraise de veau et non au fruit...Ensuite, la pratique du godronnage et des plis ronds, qui se traduisent en tricot par des rangs jersey "à l'envers" du sens commun du tissu...Quel talent !

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  2. Cette mode fut vraiment extravagante, j'en parlerai plus en détail dans le prochain article.
    C'était tout un art que de plisser les fraises. On peut se faire une idée de cette technique et de ce savoir-faire sur cette page : http://www.dentellieres.com/Reportage/R2000/Saint-saulve/saint-saulve.htm.
    Merci de votre fidélité aux Petites Mains.

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  3. Bonjour!
    Je viens de découvrir votre blog par hasard et je le trouve excellent!
    Je reviendrait vous lire très souvent.
    Merci pour cet énorme travail!

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  4. Merci pour ce joli blog auquel je reviendrai souvent.Ecrire n'est pas mon fort,mais je voulais laisser un petit message.
    Je reviens sur le mot " fraise ", en effet,les fraises godronnées doivent leur appellation à la fraise de veau.Mais pourquoi la fraise de veau porte-t-elle un nom de fruit ?
    Merci encore pour tout le plaisir que vous apportez.
    Claire.

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  5. Comme on se doit d'essayer de ne jamais décevoir son lecteur, j'ai ouvert mon Littré rien que pour vous, Claire : il n'y aurait aucune origine commune entre ces deux "fraises".

    L'étymologie du fruit vient du latin "fragum" devenu "fraise" par l'intermédiaire d'un type de fraise, "fragea". Toujours selon le Littré, la fraise de boucherie, appelée "frase" ou "frasse" dans le Nord, "fresza" en provençal "frassa" en bas-latin, serait à rapprocher de "fractillum" signifiant "frange" en bas-latin : la fraise de boucherie serait dite ainsi car assimilée à une frange.

    Mais ne m'en demandez pas plus !

    Merci à vous, Constanza et Claire pour vos encouragements.

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