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3 septembre 2010

La robe à pois de Sandra



"Je ne me souviens pas de cette petite robe d'été, à bretelles, blanche à pois rouges. D'ailleurs, les pois étaient-ils vraiment rouges ? Je l'ai toujours pensé, mais je ne sais pas pourquoi. Peut-être que, finalement, je m'en souviens un peu. Cette petite robe, je la porte sur cette photo de moi, enfant (je devais avoir 4 ou 5 ans), accrochée au mur du salon de mes grands-parents. Elle a toujours été là, aussi loin que je me souvienne. Il y a longtemps, on m'a dit que c'était moi, mais je ne me reconnais pas. Pourtant, il faut bien croire que c'est le cas, puisque tout le monde le dit. Et puis, je me souviens de la couleur des pois, c'est une preuve supplémentaire : la photo est en noir et blanc."

Encore du rouge. Quand je vous dis que c’est la couleur de l’enfance… Sandra trop mimi en robe à pois sur cette photo.

Mais d’où viennent les pois ?

Le semé et le tacheté du Moyen Âge

Au Moyen Âge, l’œil humain est particulièrement sensible aux surfaces. L’uni jugé "pur" est rare, en particulier pour les textiles, les techniques ne permettent pas d’obtenir de grandes pièces lisses, nettes, d’une seule couleur. Restent le rayé - qui peut être un damier, le semé et le tacheté.

Le maître d’école menace sa classe de la férule (c’est la rentrée des classes !)
Gossouin de Metz, Image du monde, XIVe siècle Paris, BnF, département des Manuscrits, Français 574, fol. 27
sur L’Enfance au Moyen Âge, dossier pédagogique BnF

Le semé est une sorte d’uni parsemé de façon régulière de figures diverses : points, trèfles, fleurs de lis, étoiles, etc. ; le tacheté est un semé irrégulier et désordonné. Si la frontière entre le semé et le tacheté n’est visuellement pas toujours facile à établir, ils s’opposent pourtant : le premier a une connotation positive, voire majestueuse ; le second exprime plutôt le désordre et la confusion.

L’essor des techniques d’impression

▲Fragment textile en velours, Italie, fin XIVe-début XVe, Los Angeles County Museum of Art, Los Angeles

Le semé à pois a certainement tenté de nombreux tisseurs depuis des siècles. Mais on imagine qu’avant les techniques d’impression des étoffes – du moins celles destinées à l’habillement, réussir un tissu façonné à pois régulier représente une difficulté d’autant plus ingrate que pour le même travail de tissage, on peut obtenir un motif plus flatteur, comme par exemple un décor floral.

▲à g. : Le déjeuner sur l'herbe, à Chailly (détail), par Claude Monet, 1865-1866
à dr. : Femmes au jardin, à Ville d'Avray (détail), par Claude Monet, 1867
Musée d’Orsay sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN 

▲L'impératrice Eugénie en robe à pois, photographie Léopold Ernest Mayer, Société Mayer et Pierson
Musée et château de Compiègne sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN

Cela expliquerait que le motif à pois ne connaisse ses premiers vrais succès qu’au moment du grand essor de l’impression textile européenne, dans la première moitié du XIXe siècle. Le terme anglais consacré confirme cette information : l’apparition des pois [en anglais : polka dot] coïncide avec la polkamania qui s’est emparée de l’Europe dans les années 1830-1840, et qui va durer plusieurs décennies – il n’y a aucun autre lien que l’époque entre la danse et le motif.

▲Catalogue d'échantillons textiles de 284 pages comportant des échantillons de coton imprimé alsaciens, regroupés par le fabricant d'indiennes Huet et Benner. entre 1869 et 1872
© Notre-Dame-de-Bondeville, musée industriel de la Corderie Vallois sur Base Joconde

On appelle impression la décoration d’une étoffe – ou tout autre support, avec un motif répétitif. Le but est d’obtenir un dessin plus ou moins grand. On utilise une pâte colorée pour imprimer le tissu. Les historiens ont l’habitude de faire remonter les débuts de l’impression en Inde, au minimum au Ier siècle avant J.C. On importe des cotonnades indiennes en Europe dès la fin du XVe siècle, mais c’est au XVIIe siècle, avec par exemple en France la création de la Compagnie des Indes, que la mode des "indiennes", ces tissus de coton imprimés de motifs exotiques, légers, lavables va révolutionner le textile européen.

▲en ht. : Planche à imprimer en bois à motif palmette de type cachemire en métal incrusté
photographie Musée de l’impression sur Étoffes, Mulhouse
en bas : Tissu imprimé à motif palmette de type cachemire, photographie Écomusée textile du parc de Wesserling

A la fin du XVIIIe siècle, on pratique l’impression à la planche ; on grave les dessins en relief sur une planche en bois, on enduit les dessins de colorant, puis on applique la planche sur le tissu. La technique nécessite autant de passages qu’on a de couleurs. En 1797, la manufacture de Jouy-en-Josas met au point la première machine française à imprimer au rouleau. Au début du XIXe, une version concurrente va contribuer à la réputation des manufactures d’impression textile alsaciennes (qui à travers les grands groupes comme DMC, Schaeffer, Scheurer Lauth,… durera jusqu’au XXe siècle). On dépose la couleur sur des cylindres de cuivre gravés en creux. On passe le tissu à imprimer en continu puis on le fait sécher. Puis viendront l’impression au cadre plat ou sérigraphie, puis l’impression au cadre rotatif

▲Machine à impression sur rouleau, photographie Musée de l’impression sur Étoffes, Mulhouse

Ce serait trop long de vous raconter ici cette histoire, et celle de la "guerre des indiennes" contre l’industrie de la soie de Lyon – qui commence au XVIIe siècle et dure jusque dans les années 1760, et qui aura une répercussion inattendue tragique : le trafic des esclaves venus d’Afrique. Si vous voulez en savoir plus, je vous renvoie aux excellentes fiches pédagogiques réalisées par le service éducatif du Musée de l’impression sur étoffes de Mulhouse sur l’impression à la planche ou l'impression au rouleau, et les indiennes.

Au XVIIIe siècle, les matières colorantes sont naturelles, elles viennent du règne animal – ainsi vous ai-je déjà parlé de la cochenille qui donne le rouge, qu’on va remplacer par la racine de la garance, moins chère, à la base du fameux rouge turc andrinople, selon un secret de fabrication que les Français volent aux Turcs (Lire ici cette passionnante histoire d’espionnage industriel racontée par le magazine Histoire d’Entreprises). Pour le bleu, l’indigo a remplacé depuis le XIIe siècle le pastel. On obtient le jaune grâce à des plantes tinctoriales comme le curcuma, la gaude, le genêt, la sarrette, le safran et le fustet à l’origine du fameux jaune provençal. L’extrait de noix mélangé avec du fer donne le noir. Berthollet découvre en 1791 le blanchiment par le chlore. La chimie des couleurs fait tout au long du XIXe siècle d’impressionnants progrès qui permettent la découverte de nouveaux colorants chimiques comme le rouge solférino, bleu impératrice, brun bismarck, tous les tons crus et durs de rose, jaune, violet, vert... qui vont modifier la perception des couleurs et contribuer à l'image tapageuse du second Empire. Jusqu'alors, les couleurs ne pénétraient pas profondément les étoffes, elles ne résistaient pas aux lessives ni à la lumière, ce qui explique les couleurs fades, délavées, "pisseuses" des vêtements du peuple

▲à g. : Robe de coton rouge imprimé à pois, 1859-1861, Wisconsin Historical Society, Madison
à dr. : Portrait de petite fille sous le second Empire, sur le blog Bijouterie du spectacle

▲à g. : Robe à pois en lainage, 1870, Vintage Textile
à dr. : Portrait de fillette en robe à pois, photographie Charles David Winter, vers 1850
Musée d'art moderne et contemporain, Strasbourg sur Base Joconde

Les pois des années 1950

Minnie Mouse sur Voyage autour du monde

▲à g. : Robe à pois, vers 1950, Cristobal Balenciaga sur Flickr
à dr. : Robe du soir en soie à pois, Cristobal Balenciaga, 1955
The Metropolitan Museum of Art, New York.

Mis en avant à la fois par la célébrissime Minnie Mouse de Walt Disney et par l’élégantissime couturier Cristobal Balenciaga, les pois vont devenir l’imprimé phare des années 50. On les voit partout, sur les robes des mères et des filles, les chemises et les cravates des pères et des fils…

▲à g. : Robe à pois pour la mère et la fille, fin des années 1950
à dr. : Robe fillette à volants, à manches ballon, imprimé pois, vers 1950, photographie Karine Maucotel
catalogue d'exposition La Mode et l'Enfant 1780... 2000, Musée Galliéra

Une chanson leur est en quelque sorte dédiée, elle fait le tour du monde, chantée dans toutes les langues. Elle raconte l’histoire d’une jeune fille timide qui a peur de quitter sa cabine pour aller prendre son bain, car elle tremble de montrer… un deux trois elle tremble de montrer quoi ???

On peut entendre "Itsy Bitsy Teenie Weenie Yellow-Polkadot-Bikini" écrite par Paul Vance et Lee Pockriss, chanté pour la première fois en 1960 par Bryan Hyland sur la page Facebook des Petites Mains ou ici

.

Et vive les pin-up !

6 juillet 2010

La veste de velours rouge de Sylvie



Rouge, elle était, rouge en velours, une petite veste d’un rouge profond.

Pour le « grand mariage », une robe et une veste furent coupées dans une immense pièce de velours achetée au Marché Saint Pierre par ma grand-mère.

La veste s’ajustait parfaitement sur les plis de la belle robe longue. Elle était cintrée avec des boutons recouverts du même velours. Doux et discrets, ces petits cercles sur une mer d’écarlate me captivaient : parfaitement ronds. Du haut de mes cinq ans, j’étais princesse des Neiges.

Quelques années plus tard, la veste fut retaillée pour mon frère qui marchait à peine. Petit page remuant à la cour d’un riche marchand vénitien, il commençait à explorer le monde.

Adolescente, j’achetai une veste de velours rouge : je serais la plus belle pour aller danser le jerk, alors ma mère ressortit la petite veste, celle des mariages…

Je les oubliai toutes deux dans ma penderie, la grande protégeant la petite.

Jusqu’au jour où, des années après, ma fille rentra toute fière du collège, elle avait échangé son blouson contre la veste d’une amie. La veste était identique à la mienne : même velours, même rouge. D’enfant, elle était devenue femme et je ne m’en étais pas aperçue.

Alors, Viviane, toi qui en as une aussi, je l’ai vue l’autre jour, tu étais George Sand parlant affaire, fais attention, je pourrais bien te la piquer pour compléter ma collection…



Chère Sylvie, nous avons en effet découvert que nous avons le même goût pour le velours rouge. Nous partageons aussi le même intérêt pour l’histoire, je suis persuadée que les deux ne sont pas sans lien.

Comme dit dans l’article précédent, sous l’Ancien Régime le rouge est l’archétype de la couleur, la première de toutes les couleurs. Pendant des siècles un beau vêtement est un vêtement rouge. Cela s’explique sans doute par le fait que c’est dans la gamme des rouges que la teinturerie du monde occidental parvient aux meilleurs résultats, aux couleurs les plus stables, les plus éclatantes et les plus nuancées.

Le rouge, couleur du luxe et de l’aristocratie

Déjà dans la Rome impériale, le rouge, qu’on fabrique avec une substance colorante liquide extraite d’un coquillage rare récolté en Méditerranée, le murex, est réservé à l’Empereur et aux généraux. Cette technique se perd avec l’épuisement des principaux gisements de murex de Palestine et d’Egypte. Les teinturiers du Moyen Âge utilisent le kermès des teinturiers ou graines écarlates, un insecte parasite de type cochenille vivant sur le chêne kermès en Espagne et autour de la Méditerranée. La récolte est laborieuse, la fabrication hors de prix. Mélangé à un mordant comme l’étain, le kermès donne le fameux écarlate, spécialité de la famille Gobelin, magnifique, lumineux, résistant. Ces colorants rouges restent chers. Les seigneurs du Moyen Âge continuent donc à porter cette couleur du luxe.

▲Portrait de Charles VII, par Jean Fouquet, vers 1445-1450,
Musée du Louvre sur Wikipedia
Le roi est immortalisé dans un habit de velours écarlate bordé de fourrure ;
tous les jeunes hommes et les nobles,
comme Guillaume Jouvenel des Ursins, chancelier de France,
ou Etienne Chevalier, trésorier, se faisaient ainsi représenter.
(voir les portraits de Jean Fouquet sur le site de la BnF).

Le velours, l’autre distinction du luxe

Le velours est né dans le Cachemire sous le nom de duvet de cygne, puis développé en Perse où les Italiens le découvrent, l’importent et en reprennent la technique. Lié à l’épanouissement de l’industrie de la soie dont il est le plus souvent tissé, le velours se répand dans les grandes villes italiennes de Gênes, Venise, Milan et Florence au XIVe siècle. En 1347, le Grand Conseil de Venise autorise les tisseurs veloutiers à se constituer en corporation, au XVe siècle leur maîtrise est grande comme l’attestent des pièces conservées. En France, ces velours importés d’Italie sont très appréciés, mais on ne sera capable de les tisser qu’à la fin du XVIe siècle.

▲à g. : Portrait de femme à la fenêtre, par Fra Filippo Lippi, vers 1440-1444, The Metropolitan Museum of Art
à dr. : Morceau de velours, Italie, vers 1450, Los Angeles County Museum of Art

▲à g. : Portrait d’Isabelle du Portugal, épouse de Philippe III duc de Bourgogne, Wikipedia
à dr. : Fragment de tissu de velours, Italie, première moitié du XVe siècle,
Agence photographique de la RMN / ph. Gérard Blot

▲à g. : Portrait de jeune femme de profil, par Domenico Veneziano, vers 1465,
Gemälde Galerie, Berlin sur Wikipedia
à dr. : Fragment de velours, Venise (Italie) Los Angeles County Museum of Art

▲à g. : Donatrice en prière (détail), retable par Petrus Christus, 1450-1460, Wikimedia Commons
au centre : Tryptique du jugement dernier, par Hans Memling, 1467-1471, Wikimedia Commons
à dr. : Portrait de Marguerite d'Autriche, par Jean Hey ou le Maître de Moulins,
vers 1490, The Metropolitan Museum of Art

Le velours est un tissage spécifique. Le principe de départ d’un tissage est une chaîne tendue entrecroisée de fils de trame dans le sens de la largeur. Le velours nécessite deux chaînes : la première chaîne de fond qui forme la base et assure la solidité du tissu et une seconde chaîne pour les boucles. Une baguette appelée fer passe entre les deux chaînes. Quand on retire ces fers, le tissu montre sur l’endroit des petites boucles ou arceaux, les poils. On rase à deux millimètres et on aplanit les poils des pannes de velours unis ou cramoisis ; ceux des pannes de velours ciselés sont coupés à différentes hauteurs, réalisant de somptueuses arabesques aux effets changeants, les décors naissent des effets de surface. Dès le XIVe siècle, les décors orientaux animaliers laissent la place à la mode italienne des semis et rinceaux de feuilles et de fleurs stylisées.

▲à g. : Les fiançailles, Ecole de Ferrare, 1470, Gemälde Galerie, Berlin sur Wikipedia
à dr. : Fragments de tissus de velours, Italie, XVe-XVIe siècles,
Agence photographique de la RMN / ph. Franck Raux

La fabrication coûteuse du velours, le savoir-faire et la lenteur de son tissage ainsi que la cherté de ses matériaux de base en font l’étoffe la plus recherchée et la plus luxueuse de la fin du Moyen-Âge et de la Renaissance. Quand Venise délègue en 1502 ses ambassadeurs au mariage du duc de Ferrare avec Lucrèce Borgia, ceux-ci se présentent au public en costume de cérémonie dans la grande salle du Sénat, toute la ville défile pour les admirer ainsi que les deux manteaux rouge cramoisi bordés de fourrure destinés aux jeunes époux. Le velours partage avec le rouge cette notion de luxe aristocratique, quand on est un puissant de ce monde on aime se vêtir de velours rouge « cramoisi ». Ce terme sous-entend, non pas un rouge éclatant et vif comme on le décrit aujourd’hui, mais un velours uni d’une qualité excellente. Les techniques des XIVe et XVe siècles ne permettent pas d’obtenir facilement une grande surface de couleur vraiment unie, l’uni se trouve donc valorisé, économiquement, socialement et symboliquement, une étoffe unie est une étoffe « pure ».

▲à g. : Portrait présumé de Madeleine de Bourgogne (donatrice) sous le portrait de Marie Madeleine,
par le Maître de Moulins, vers 1490-1495, Musée du Louvre sur Wikimedia Commons
au centre : Le tryptique de Sir John Donne de Kidwelly (détail), par Hans Memling, 1478, National Gallery, Londres
à dr. : Tryptique de Jean des Trompes (détail), par Gérard David, 1505,
Musée Groeninge, Brugges sur Wikimedia Commons

On trouve en 1483, dans l'inventaire des biens de Charlotte de Savoie, reine de France èpouse de Louis XI : « une robe de velours cramoisy brun, fourrée de rampens, à un grant gict et collet de janetes de la longueur de la beste » estimée à 35 écus ; « une robe de velours cramoisy brun, fourrée de martres de pais, à grant gict de martres subelines de la longueur de la beste » – qui devaient ressembler à celles des images ci-dessus, ainsi qu’une « une pièce de velours cramoisy de Millen, contenant quatre aulnes et demye ».

▲à g. : Panne de velours rouge à décor floral, Italie, Victoria & Albert Museum
au centre : Velours rouge à décor en soie jaune d'or à décor floral, 1er quart 16e siècle,
Musée national de la Renaissance, Ecouen sur Agence photographique de la RMN / ph. René-Gabriel Ojéda
à dr. : Portrait d’Isabelle de Portugal, reine d’Espagne épouse de Charles Quint, par Le Titien, 1548,
Musée du Prado, Madrid

▲à g. : Portrait de Jane Seymour, par Hans Holbein, 1536-1537, Kunsthistorisches Museum, Vienne sur Wikipedia
à dr. : Portrait d’Anne de Clèves, par Hans Holbein, vers 1539, Musée du Louvre sur Wikipedia
(voir ici le superbe projet de deux créatrices à partir de ce portrait)

▲à g. : Le prince Don Carlos d’Autriche, fils de Philippe II roi d’Espagne, par Alonso Sanchez Coello, 1557,
Musée du Prado, Madrid
à dr. : Pourpoint et chausses, reproduction de costume réalisée au XIXe siècle
dans un tissu fin XVIe - début XVIIe siècle, Espagne, Los Angeles County Museum of Art

Les lois somptuaires

Apparues au XIVe siècle en Italie, puis en France, variables d’une ville à l’autre, des lois somptuaires rappellent qu’on s’habille selon son rang ou selon sa classe. En 1294, Philippe IV de France, dit le Bel, institue des lois somptuaires pour contenir l'extravagance des costumes. Jusqu’au XVIIe siècle, des centaines vont se succéder pour réglementer ou interdire la consommation ostentatoire de produits de luxe ou d’importation. Elles précisent quels tissus doivent être portés, interdisent les broderies, les dentelles, les ornements en or ou en argent… Le but avoué est de protéger les industries nationales et la balance commerciale des pays.

▲à g. : Mariage de Louis de France, duc de Bourgogne et de Marie-Adélaïde de Savoie, le 7 décembre 1697,
par Antoine Dieu, Musée des châteaux de Versailles et de Trianon, Versailles,
sur Agence photographique de la RMN / ph. Daniel Arnaudet / Gérard Blot
en ht à dr. : Portrait en pied de Louis XIV âgé de 63 ans en grand costume royal (détail),
par Hyacinthe Rigaud, 1702, Musée des châteaux de Versailles et de Trianon, Versailles sur Wikipedia
en bas à dr. : Chaussures d’homme, troisième quart XVIIIe siècle, Palais Galliéra,
Musée de la mode de la ville de Paris sur Base Joconde

C’est Louis XIV, bel homme de sa personne mais de petite taille, qui lance la mode des chaussures à talons rouges, sa couleur préférée avec le marron. Cette mode se répand très vite, se poursuit sous Louis XV, et sans qu’aucun règlement ne le leur réserve expressément, seuls les grands seigneurs admis à la cour font peindre en rouge les talons de leurs chaussures.

▲à g. et au centre : Napoléon Bonaparte, premier consul, représenté devant une vue de la ville d'Anvers en 1803,
par Jean-Baptiste Greuze, 1803-1806,
Musée des châteaux de Versailles et de Trianon, Versailles sur Agence photographique de la RMN / ph. Gérard Blot
à dr. : Habit offert par la ville de Lyon au 1er Consul, 1800,
Châteaux et Musées Malmaison et Bois-Préau sur Agence photographique de la RMN

Sous le Consulat, Napoléon Ier, qui comprend l’importance économique de la production textile française, relance l’activité des soyeux lyonnais en leur faisant des commandes publiques. Ils le remercieront en lui offrant ce splendide habit de velours rouge (trop souvent exposé, il a aujourd’hui perdu ses couleurs d’origine) qu’il portera pour la signature du Concordat en 1800.

Les gentilhommes du duc d’Orléans dans l’habit de Saint-Cloud, par Félix Philippoteaux (1839)
d'après Louis Carrogis dit Carmontelle, 1770, Les Arts décoratifs, Musée Nissim de Camondo

Au fil des siècles, le costume est devenu une représentation politique de l’apparence selon la classe à laquelle on appartient, un enjeu de pouvoir qui permet aux puissants de maintenir leurs privilèges. En instituant une ségrégation vestimentaire qui frappe en priorité les bourgeois et les membres du commun, les lois somptuaires visent surtout à empêcher d’imiter l’aristocratie et à imposer une manière de se vêtir en fonction de la catégorie sociale à laquelle on appartient. Cependant elles ne sont guère efficaces, les bourgeois enrichis des sociétés urbaines et parisiennes préfèrent payer l’amende plutôt que de se plier aux interdits.

▲à g. : Ex-voto à Sainte-Geneviève offerte par la municipalité de la ville de Paris,
par Nicolas de Largillière, 1694-1696,
église Saint Etienne du Mont, Paris sur Wikimedia Commons
au centre : Portrait dit de Madame de Monginot et de son époux, attribué à François de Troy, 1710-1713,
Musée des Beaux-Arts, Nantes sur Agence photographique de la RMN / ph. Gérard Blot
à dr. : Conseiller de Paris, par Nicolas de Largillière, 1703, Detroit Institute of Arts

▲à g. : Portrait de Victor Marie d'Estrées, par Nicolas de Largillière, 1710,
collection privée sur Wikimedia Commons
à dr. : Habit d’homme, sur Base Joconde

▲à g. : Portrait d’Antoine Gaspard Grimod de la Reynière, par Maurice Quentin de La Tour, 1751,
Musée Lécuyer, Saint-Quentin sur Wikimedia Commons
au centre : Habit d’homme en velours rouge, France, vers 1750 1770, The Metropolitan Museum of Art
à dr. : Portrait de Nathaniel Sparhawk, par John Singleton Copley, 1764, Museum of Fine Arts, Boston

▲à g. : Portrait du tsar Paul Ier de Russie enfant, par Vigilius Eriksen, 1766
au centre : Portrait de François de Bourbon, par Madame Vigée Lebrun, 1790
à dr. : 1 Portrait de Charles William Lambton enfant, par Thomas Lawrence, 1825
sur Wikipedia

La souplesse, le brillant et le moelleux qui caractérisent le velours de soie rouge en feront pour longtemps encore le tissu le plus noble et le plus luxueux, signe d’opulence et de raffinement. La démocratisation du velours ne se fera qu’à partir du XIXe siècle, qui verra l’ouvrier revêtir le traditionnel pantalon largeot en velours côtelé de coton ou de laine pour sa chaleur et sa solidité, mais ceci est encore une autre histoire.



Voici, tout spécialement pour toi Sylvie, un choix de vêtements de velours rouge tous plus somptueux les uns que les autres. J’aurais bien aimé bien sûr te les offrir en vrai, mais il faudra que tu te contentes d’un essayage imaginaire ! Bon alors, on dirait que tu serais une princesse et que tu aurais tout ça pour de vrai dans tes armoires…

▲à g. : Portrait de la comtesse Sophie Marie de Voss à 16 ans, par Antoine Pesne, vers 1746,
Château de Charlottenburg sur Wikimedia Commons
à dr. : Casaquin de velours rouge, vers 1700-1725,
Palais Galliéra, Musée de la mode de la ville de Paris sur Base Joconde

▲à g. : Portrait de jeune femme dite Elisabeth de Beauharnais, par Nicolas de Largillière,
Musée de Grenoble, 1701-1711, sur Flickr
à dr. : Portrait de Marie-Antoinette, par Madame Vigée Lebrun, 1785,
Château de Konopiste sur le magnifique 18th century blog

▲à g. : Manteau de cour en velours de soie, vers 1804,
Châteaux et Musées Malmaison et Bois-Préau sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Sacre de l’empereur Napoléon Ier et couronnement de l’impératrice Joséphine, le 2 décembre 1804, par Jacques Louis David, Musée du Louvre, Paris, sur Agence photographique de la RMN / ph. Hervé Lewandowski

▲à g. : Portrait de Madame de Senonnes, par Jean Auguste Dominique Ingres, 1814,
Musée des Beaux-Arts, Nantes sur Agence photographique de la RMN / ph. Gérard Blot
à dr. : Portrait de Louise, reine des Belges, par François Xavier Winterhalter, 1841 The Royal Collection, Londres

▲à g. : Madame Charles E. Inches (Louise Pomeroy), par John Singer Sargent, 1887,
Musée des Beaux-Arts de Boston
à dr. : Manteau Dolman de velours rouge, vers 1885, Victoria & Albert Museum, Londres

▲à g. : Cape en velours de soie rouge, Paul Poiret, vers 1920
à dr. : Cape en velours de soie rouge, Maison Worth, vers 1930-1940
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲à g. : Manteau Cristobal Balenciaga, photographié par Richard Avedon, 1950, par divima_is_divine sur Flickr
à dr. : Manteau en velours de soie pour le soir, Cristobal Balenciaga, Automne-Hiver 1950-1951,
The Metropolitan Museum of Art New York

▲à g. : Ensemble jupe et caraco de velours rouge, Christian Dior, vers 1950, sur Rice and Beans Vintage
à dr. : Robe de velours rouge pour le soir, Christian Dior, photographiée par Sacha, 1957

26 juin 2010

La salopette rouge de Bambita

Je me rappelle ma chouette salopette rouge,
de cette enfant qui pirouette et qui bouge,
c’était le printemps et constamment
je voulais porter ce vêtement !
Elle était rouge comme mon mini vélo,
j’adorais pédaler ma salopette sur le dos.
Elle était large et confortable
je me sentais invulnérable,
je mettais les mains dans les poches
je n’avais plus les pétoches.
Je me prenais pour Fifi Brindacier,
je passais chez le pâtissier
acheter des boules de gommes,
j’étais haute comme trois pommes !
C’était ma salopette « Chipie »
je faisais le ouistiti !
Avec ma belle bicyclette
et ma chouette salopette,
j’oubliais d’avoir les chocottes,
j’étais une vraie tête de linotte !

Mais j’ai grandi et maintenant
je hais le rouge intensément...


Jolie et tendre évocation de l’enfance que Bambita brunette fillette qui pirouette et qui bouge dans sa chouette salopette rouge ! Couleur des ballons, bonbons et confitures, le rouge joyeux et ludique traduit bien le sentiment d’enfance.

▲à g. : Publicité confitures Bonne Maman, parution presse écrite, 2009
à dr. : Enfant à la sucette, queen'slace sur Flickr, 2006

▲à g. : Le ballon rouge, film de Albert Lamorisse,
avec Pascal Lamorisse, Renaud et David Séchan, Gébéka Films
à dr. : Bottes en vinyle rouge dites Wellington en Grande-Bretagne,
(le modèle dont elles s’inspirent fut popularisé par Arthur Wellesley, premier duc de Wellington)
fabrication Dunlop, Manchester City Galleries, 1977-1978

Longtemps, parler de rouge et de couleur a été la même chose, le rouge est la première, la plus belle des couleurs. Dans certaines langues, le même mot exprime le rouge et le coloré - coloratus en latin, colorado en espagnol ; en russe, krasnoï signifie à la fois rouge et beau.

Dans Le petit livre des couleurs, l’historien Michel Pastoureau écrit à propos du rouge et de son succès dans l’histoire de l’Europe occidentale : « Cette couleur va s’imposer parce qu’elle renvoie à deux éléments, omniprésents dans toute son histoire : le feu et le sang. On peut les considérer, soit positivement soit négativement, ce qui nous donne quatre pôles autour desquels le christianisme primitif a formalisé une symbolique si forte qu’elle perdure aujourd’hui. Le rouge feu, c’est la vie, l’Esprit saint de la Pentecôte, les langues de feu régénératrices qui descendent sur les apôtres ; mais c’est aussi la mort, l’enfer, les flammes de Satan qui consument et anéantissent. Le rouge sang, c’est celui versé par le Christ, la force du sauveur qui purifie et sanctifie ; mais c’est aussi la chair souillée, les crimes (de sang), le péché et les impuretés des tabous bibliques ».

La symbolique du rouge est associée à celle du sang et à celle du feu, il y a donc par là un bon et un mauvais rouge comme il y a un bon et un mauvais sang, un bon et un mauvais feu. Tous les usages du rouge de nos archétypes sociaux et de notre vie quotidienne s’appuient sur cette symbolique des quatre rouges. Je me concentre ici particulièrement sur ce qui concerne l’enfant, mais pour en savoir plus, je vous invite à lire les livres passionnants de Michel Pastoureau, ainsi que l’entretien publié sur le site de la BNF à l’occasion de l’exposition « Rouge » de Christian Lacroix en 2005-2006.

Rouge, couleur de l’enfance

Ainsi au Moyen Âge le rouge est déjà la couleur de l'enfance, chaque personne en porte pour rappeler qu'il fut un enfant : « Veoir couleur vermeille enforest corage d’ome – voir la couleur vermeille renforce le courage de l’homme » écrit au XIIIe siècle Raymond Lulle, philosophe apologiste chrétien, auteur de traités sur l’enfance. Cette couleur de pouvoir est censée protéger les enfants des maladies ou accidents, des saignements de nez ou de la rougeole. Dans les classes aisées, on lie les langes des nourrissons de bandelettes rouges, couleur de sang, pour leur donner la force de rester en bonne santé et de repousser la mort – selon la spécialiste de l’enfance au Moyen Âge, Danièle Alexandre-Bidon, un enfant sur trois meurt avant d’avoir atteint l’âge de cinq ans. Le rouge, couleur diabolique, chasse aussi les mauvais esprits et les démons – on connaît la croyance en l’« enfant changelin » substitué par le Diable à l’insu des parents.

Les sept âges de la vie (détail) dans Le Livre des propriétés des choses de Barthélémy l’Anglais, traduction française par Jean Corbechon, illustré par le Maître de Boucicaut, Paris vers 1410, BNF

Couleur du luxe héritée de la pourpre impériale antique, le rouge est aussi au Moyen Âge et à la Renaissance la couleur la plus noble – j’y reviendrai dans un prochain article. S’habiller de rouge est réservé à l’aristocratie et fait l’objet de lois somptuaires. On ne s’étonne donc pas de voir les petits princes habillés de rouge.

▲à g. : Portrait de Jean de Médicis bébé, fils du grand-duc de Toscane Cosme Ie et d'Éléonore de Tolède, par Allori Angelo di Cosimo, dit Bronzino, vers 1544-1545, sur Wikipedia
à dr. : Le prince Federico d'Urbino dans son berceau, par Federico Barocci, 1605, Galerie Palatine, Florence sur Wikimedia Commons

Le petit chaperon rouge

Est-il possible de parler de rouge et d’enfance sans évoquer le fameux Petit Chaperon rouge du conte ? Un jour ou l’autre, vous avez ouvert votre dictionnaire pour enfin savoir ce que sont la chevillette et la bobinette, vous avez aussi par la même occasion découvert que le chaperon est « une coiffure à bourrelet prolongée d’une sorte de queue », en fait, au XVIIe siècle une simple bande de tissu que des bourgeoises attachent à leur tête. Beaucoup d’illustrateurs en font une pèlerine avec capuchon, plus seyante, plus moderne aussi.

Le petit chaperon rouge, par François Richard Fleury, vers 1820,
Musée du Louvre sur Agence photographique de la RMN

On trouve la trace de l’histoire du Petit Chaperon rouge très haut dans la tradition orale du Moyen Âge européen, sous différentes versions, par exemple, vers l’an mille, dans la région de Liège, sous le titre La Petite Robe rouge. Il est fixé et retranscrit par le biais des versions de Charles Perrault dans Les Contes de ma Mère l’Oye en 1697.en France, puis des frères Grimm dans les Contes des Enfants et du Foyer en 1812 en Allemagne, avec de multiples variantes diffusées par la littérature de colportage, on peut en lire sur le mini-site Contes de fées de la BNF.

À l’époque de Charles Perrault, le chaperon est une coiffure féminine déjà démodée. Ce n’est pas étonnant, le costume des enfants de l’Ancien Régime, s’il copie la mode des adultes, se caractérise aussi par ses détails archaïques et ses emprunts aux modes populaires. Mais pourquoi rouge ?

Les hypothèses sont multiples. Si on en fait une interprétation symbolique basique, le rouge représenterait le sang qui coule, le meurtre de la grand-mère, et même du Chaperon rouge dans certaines versions ; c’est un peu sommaire. D’après Bruno Bettelheim, auteur de la Psychanalyse des contes de fées, le Petit Chaperon rouge symbolise le passage de la fillette à la puberté, le cycle menstruel, l’envie de « voir le Loup ». Cela ne convainc guère les historiens, d’une part parce l’analyse de Bettelheim est basée sur le conte de Perrault trop souvent modifié, qui omet des détails importants de l’évolution du conte. D’autre part, on ne peut pas affirmer que le rouge a une connotation sexuelle dans la symbolique médiévale des couleurs.

Le Petit Chaperon rouge, par Gustave Doré, 1867,
sur Wikipedia

Comme déjà dit plus haut, vêtir les jeunes enfants de rouge est une pratique courante au Moyen Âge, même en milieu paysan, le rouge protège les enfants de toutes sortes de maux – ou alors est-ce juste plus facile de les repérer pour les surveiller. Peut-être aussi le Petit Chaperon rouge a-t-elle mis sa plus belle tenue pour rendre visite à sa grand-mère, c’est-à-dire – c’est un pléonasme pour le vêtement féminin de l’époque, un vêtement rouge. Ou encore, il est vraisemblable que l’enfant, née le jour de la Pentecôte (détail présent dans la plus ancienne version du conte), se trouve consacrée à la couleur rouge de l’Esprit saint.

▲à g. : Cape enfant, 1890, The Metropolitan Museum of Art
à dr. : Jannis & Fanny Meson en capes à capuchons, ph. Warwick Brookes, 1892,
Cathedral Steps, Manchester sur Flickr Pool Vintage Kids

Michel Pastoureau avance une dernière hypothèse d’ordre sémiologique particulièrement intéressante et séduisante pour l’esprit, basée sur la structure du conte et son partage en trois couleurs : la fillette porte un vêtement rouge et un petit pot de beurre blanc à sa grand-mère vêtue de noir – le loup aussi est noir, qui remplace la grand-mère. Nous aurions là les trois couleurs blanc-rouge-noir, noyau typique de tous les contes et toutes les fables des cultures anciennes : on les retrouve par exemple dans la fable Le corbeau et le renard (un fromage blanc passe du corbeau noir au renard rouge) ou le conte Blanche-Neige (une sorcière vêtue de noir remet une pomme rouge empoisonnée à une princesse au teint très blanc)…

▲à g. : Le Petit Chaperon rouge, par John Everett Millais, 1881,
Joslyn Art Museum, Nebraska
à dr. : Cape rouge, 1898–1899, The Metropolitan Museum of Art

▲à g. : Premier sermon, par John Everett Millais, 1862-1863, Guildhall Art Gallery, Londres
à dr. : Second sermon, par John Everett Millais, 1864, Victoria & Albert Museum, Londres
sur Wikipedia

Pendant des siècles, les illustrateurs s’en donnent à cœur joie, au point qu’on ne sait plus si le Petit Chaperon rouge s’inspire des petites filles, ou si les petites filles imitent le Chaperon rouge. Bambita, parce que tu es née au XXe siècle, tu as porté une salopette Chipie rouge, aux XVIIIe et XIXe siècles, comme le Petit Chaperon rouge, tu aurais sans doute porté une cape rouge et tu aurais été aussi mignonne.