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31 janvier 2011

Histoire du tricot (4) - Le tricot au XXe siècle, 1900-1930



Des dessous « hygiéniques » fin XIXe au sportswear des Années folles

▲à g. : Le Chalet du cycle au bois de Boulogne, par Jean Béraud, fin XIXe-début XXe siècle
Musée de l’Île-de-France, Sceaux sur Agence photographique de la RMN
Les élégantes viennent au Chalet du cycle exhiber leur garde-robe sportive, la grande nouveauté,
c’est la culotte bouffante qui permet de montrer ses jambes, ce qui n’est possible que par la pratique de la bicyclette.
à dr. : Sweater en laine, France, vers 1895, The Metropolitan Museum of Art, New York

▲à g. : Sweater cardigan en laine, Amérique, vers 1900-1903 The Metropolitan Museum of Art, New York
à dr. : Carte postale des montagnes du Doubs intitulée « Sports d’hiver, départ du bolide, 60 à l’heure », vers 1900

Dans la lignée de la fin du XIXe siècle et la vogue des lainages « hygiéniques » utilisés pour les vêtements de dessous puis les tenues de sport, la mode des vêtements en tricot se développe au début du XXe siècle. L’hiver à Saint-Moritz, on s’équipe d’un bonnet, d’une écharpe, d’un pull et de chaussettes de laine pour pratiquer les sports de plein air comme le patinage, la luge, le ski, le hockey ; les autres saisons, on porte d’élégants et confortables sweaters [de l’anglais to sweat : transpirer] et ensembles de maille pour la chasse et les parties de campagne, la plage à Deauville et le vélocipède au bois de Boulogne.

▲à g. : Gabrielle Chanel photographiée à Deauville vêtue d’un ensemble de tricot, 1913
à dr. : Costumes en jersey de Chanel, illustration, première parution dans Les Elégances parisiennes, juillet 1916
Bibliothèque des Arts Décoratifs, Paris sur Life.com

Gabrielle Chanel est à juste titre considérée comme une pionnière du vêtement en tricot. En 1913, elle ouvre sa boutique à Deauville ; en 1916, elle rachète à Jacques Rodier (tisserands depuis 1852) un stock de jersey habituellement utilisé pour la bonneterie ; elle y réalise des modèles de tailleurs à veste trois-quarts et jupes raccourcies et des marinières. Mais elle n’est pas la seule à apprécier sa souplesse, sa douceur et son confort : d’autres couturiers s’enthousiasment pour le djersabure de la maison Rodier, comme Jean Patou, ou André Gillier, le futur inventeur de la fameuse maille piquée Lacoste deux décennies plus tard.

▲à g. : Ensemble en tricot, publié dans le magazine Madame, 1921
boutique Au Fil du Temps sur e-Bay
à dr. : Tailleur sport Lanvin, photographié au Bois de Boulogne par les Frères Séeberger, hiver 1922
Les Séeberger, photographes de l'élégance, 1909-1939, BnF, Paris

▲à g. : Suzanne Lenglen dans un ensemble en maille de Jean Patou, 1926, sur examiner.com
à dr. : Pullover en soie et laine, par Lucien Lelong, 1927 The Metropolitan Museum of Art, New York

▲à g. et à dr. : Sweater en laine et soie, Angleterre, vers 1929
The Metropolitan Museum of Art, New York
au centre : Robe Chanel, photographiée à Deauville, le jour du Grand Prix,
par les frères Séeberger, 29 août 1928,
Les Séeberger, photographes de l'élégance, 1909-1939, BnF, Paris

Le style de vie des années 1920, qui se veut libre et pratique et exige qu’on ait l’air «sport», voit le triomphe de la maille et des pullovers – le terme apparaît à cette époque. Certes le soir, on brille dans des tenues luxueuses et pailletées, mais en journée, la base de la garde-robe, c’est l’ensemble sport (sportswear), le plus souvent en maille, souple, pratique, confortable.

On porte le sweater sans col, à manches longues ; on l’appelle cardigan quand il s’ouvre sur le jumper qui s’enfile par la tête ; le chandail – qui viendrait de « marchand d’ail », est à manches courtes, long et décolleté en V ; le pull-over est à manches longues ; quant au gilet, il se boutonne devant. On porte ces articles tricotés à la taille basse sur des jupes courtes, c’est l’allure « garçonne ». Paul Poiret, le couturier vedette de la Belle Époque, n’apprécie guère cette mode : « Autrefois une robe était autre chose qu’une jupe plissée avec un sweater. Ah ! on pouvait alors faire de belles choses avec de beaux tissus que la femme préférait aux jerseys et aux tissus de sport ! » déclare-t-il dans L’Art et la Mode en 1927. Ces toilettes sont immédiatement adoptées par les Américaines, plus rationnelles et moins conformistes que les Françaises.

Du tricot utile de la guerre au tricot de loisir

▲à g. : Cartes postales françaises « patriotiques », 1914-1918
sur sur le blog France/Allemagne : Mémoires de guerres

▲à g. : Femme tricotant (photographie choisie pour la couverture de
No idle hands : The Social History of American Knitting, Ann Macdonald, Ballantine Books, 1990)
sur Flickr Vintage Knitting
à dr. : Une partie du stock des 125 636 chaussettes tricotées pour les soldats à Sydney,
photographie G. A. Hills, mai 1917
sur Knitting for our boys, Galerie de photos de State Library of New South Wales collections sur Flickr

Un tel engouement pour les tenues en maille, relayé par des couturiers renommés, ne peut que profiter au tricot domestique, qui depuis la Première Guerre mondiale s’est répandu dans toutes les couches de la société. Pendant la guerre, femmes, enfants, et même les soldats blessés immobilisés, tout le monde tricote « patriotiquement », en très grand nombre, des chaussettes, des mitaines, des genouillères, des bonnets et des écharpes pour les soldats du front. Les dames de la haute société, qu’on aperçoit dans les rubriques mondaines des journaux, se font infirmières ; elles passent leur temps à tricoter, partout, dans les trains, au théâtre, au restaurant, à la maison, dans les écoles… On les représente même parfois le tricot à la main lors des présentations de mode des maisons de couture, le journal Les Modes raconte très sérieusement ce genre d’anecdotes dans ses articles. On dit que les soldats reçoivent tant d’articles tricotés qu’ils s’en servent pour astiquer leurs armes !

▲à g. : Tricotin soldat, 1915 sur Musée national de l'Education, Rouen
au centre : Catalogue de tricot, modèles spéciaux pour soldats, 1914-1918, sur The Vintage Knitting Lady
à dr. : Recueil de modèles de tricots pour les poilus, La Femme et la Guerre sur Musée virtuel militaire

▲à g. : Tunique tricotée en soie blanche, anonyme, vers 1921
Exposition Les Années Folles, 1919-1929, du 20 octobre 2007 au 29 février 2008, Musée Galliéra
à dr. : Tunique nouvelle au crochet en lacet de soie, magazine Madame, 1922
boutique Au Fil du Temps sur e-Bay

▲à g. : Ensemble tricoté de Joseph Paquin, photographié au Bois de Boulogne par les Frères Séeberger, 1925
Les Séeberger, photographes de l'élégance, 1909-1939, BnF, Paris
à dr. : Pullover moderne au tricot, magazine Mon Ouvrage, 1929
boutique Au Fil du Temps sur e-Bay

▲à g. : Casaque nouvelle au tricot rayé, magazine Madame, 1921
boutique Au Fil du Temps sur e-Bay
au centre : Jumper à col en V, tricoté en soie de couleur rouille, et petit sac à gland, vers 1920
Getty Images sur aufeminin.com

▲à g. : Annonce publicitaire pour les fils à tricoter La Redoute, revue L'Illustration, 1926
sur le blog Les Mailles de Francinelle
à dr. : Publicité pour les Laines du Pingouin de la Lainière de France, Roubaix, 1929
sur hprints.com

Les femmes de toutes conditions sociales prennent ainsi l’habitude de tricoter, et pour longtemps. Après la guerre, le tricot devient un loisir, même s’il reste aussi dans les familles une manière économique de s’habiller utile, confortable et de manière originale. Les magazines de mode continuent, comme au XIXe siècle, à proposer des modèles de tricots à réaliser soi-même, mais aussi désormais des modèles en maille en coupé-cousu à faire fabriquer par sa couturière. Certains de ces articles de guerre vont faire leur entrée dans le vestiaire de la mode : c’est le cas de la cagoule. A partir des années 1920, les filatures françaises proposent la vente de laine au détail, par correspondance, via la presse féminine et familiale ; au début, il s’agit juste pour elles d’écouler leurs fins de séries.

La maille est associée à la modernité

▲à g. : Pullover, Madeleine Vionnet, photographie dépôt de modèle, 23 août 1924
au centre : Ensemble en maille, Jean Patou, photographie dépôt de modèle, 10 août 1926
à dr. : Pullover, modèle Champion, Lucien Lelong, photographié par Edigio Scaioni, 1928
Exposition Les Années Folles, 1919-1929,
du 20 octobre 2007 au 29 février 2008, Musée Galliéra

▲à g. : Coco Chanel posant dans un de ses ensembles cardigan et pull, 1929
Hulton Getty Picture Collection sur Life.com
à dr. : Publicité pour les tissus en lainage et jersey Chanel, 1934 sur hprints. com

▲à g. : Ensembles Jean Patou, photographiés à Deauville par les Frères Séeberger le 14 août 1927
Les Séeberger, photographes de l'élégance, 1909-1939, BnF, Paris
au centre : Sweater en laine, Amérique, vers 1920 The Metropolitan Museum of Art, New York
à dr. : Ensembles cardigans Wilson's of Great Portland Street, Londres, mai 1928
Brooke/ Hulton, Getty Images dans Decades of Fashion

▲à g. et à dr. : Devants de jumpers ou sweaters en trompe-l’œil, tricotés main
par Madame Azarian pour Elsa Schiaparelli, 1927-1928
Exposition Les Années Folles, 1919-1929 , du 20 octobre 2007 au 29 février 2008, Musée Galliéra
au centre : Jumper au motif noeud en trompe-l’œil tricoté main, Elsa Schiaparelli, 1927
Victoria & Albert Museum, Londres

Cette simplicité des lignes de la mode 1920 pousse les couturiers et les artistes à rivaliser d’audace dans le choix des motifs. En 1924, Madeleine Vionnet fait figure de précurseur en proposant des chandails aux motifs géométriques bicolores. Jean Patou, Lucien Lelong, Jane Régny présentent des modèles colorés à rayures ou à diagonales, à motifs géométriques, héraldiques ou en trompe-l’œil – comme la cravate, gros succès de cette mode « à la garçonne ». En 1927, Elsa Schiaparelli lance sa célèbre première collection tricotée main avec cols, cravates et nœuds en trompe-l’œil, ou foulard incrusté ; le modèle à nœud a été très souvent copié, le Jardin des Modes en a publié une version simplifiée dans son numéro de février 1929.

▲à g. : Maillot de bain tricoté main, Sonia Delaunay, 1928
Exposition Les Années Folles, 1919-1929 du 20 octobre 2007 au 29 février 2008, Musée Galliéra
à dr. : Projets de maillots de bain, Sonia Delaunay, 1928
Fashion and Fabrics, Jacques Damase Thames and Hudson (1991) sur Flickr

▲à g. et à dr. : Les danseurs Lydia Sokolova, Anton Dolin, Bronislava Nijinska et Leon Woizikowsky
des Ballets Russes de Serge Diaghilev en costumes de maille pour Le Train bleu, 1924
Hulton Getty Picture Collection sur Victoria & Albert Museum, Londres
au centre : Costumes en maille créés par Coco Chanel pour le ballet Le Train bleu, 1924
Victoria & Albert Museum, Londres

A travers l’image d’une femme mince, indépendante, qui bouge, la maille est associée à la modernité. Elle inspire les artistes cubistes et Art déco, dont certains refusent la distinction trop nette entre les « beaux-arts » et l'art décoratif ou appliqué. En 1924, Coco Chanel crée les costumes en tricot du Train bleu des Ballets russes, dont l’histoire se déroule dans une station balnéaire, un monde qu’elle connaît bien. Sonia Delaunay dessine des vêtements à motifs géométriques et coloris vifs, notamment des maillots de bain en tricot.

▲à g. : Tenue de ski tricotée photographiée à Saint-Moritz, Jean Patou, 1924
Getty Images dans Decades of Fashion
à dr. : Chandail de ski AA Tunmer & Cie porté sur une culotte de ski, auteur anonyme, vers 1927
Exposition Les Années Folles, 1919-1929, du 20 octobre 2007 au 29 février 2008, Musée Galliéra

▲à g. : Jupe pour le sport, publicité Amy Linker, 1925 sur hprints
à dr. : Patinage à Saint-Moritz, 1926 Nationaal Archief sur Flickr

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▲à g. : Pull Louise Boulanger en cashmere et angora, 1928
The Metropolitan Museum of Art, New York
à dr. : Publicité Jane Regny, dessinée par Ernst Dryden, 1927 sur hprints

▲à g. : Marie-Rose, Bibi, Dani et Simone sur la plage d’Hendaye, par Jacques-Henri Lartigue, août 1927
Exposition Les Années Folles, 1919-1929, du 20 octobre 2007 au 29 février 2008, Musée Galliéra
à dr. : Ensemble de bain Jean Patou, photographié par George Hoyningen Huené pour Vogue,
1er juillet 1928 sur condenaststore.com

▲à g. : Publicité pour les maillots de bain Jantzen, la marque au logo baigneuse rouge, 1929
sur le blog interviewmagazine
au centre : Maillot de bain Jantzen, vers 1920 sur collectibles-articles.com
à dr. : Modèle de maillot de bain à tricoter, vers 1920 sur The Retro Knitting Company

▲à g. : Femmes en pyjamas de plage à Bandol, Carte postale Yvon, vers 1920
à dr. : Tenue de plage, griffe Jean Patou Sport et Voyages, vers 1929
Kyoto Costume Institute, Kyoto

On a aujourd’hui bien du mal à s’imaginer porter un maillot de bain de laine tricotée. Pendant ces années 20, le succès des activités sportives favorise la mode des vêtements en maille – le maillot de bain n’est qu’un exemple parmi d’autres, et il vient de loin ! Le maillot féminin du XIXe siècle couvrant, opaque et long ressemble plus à une robe qu’à un maillot. L’engouement pour les sports d’eau et la nouvelle mode du teint hâlé des années d’après-guerre vont progressivement imposer un maillot de bain inspiré de celui des hommes, moulant, ne gênant pas les mouvements pendant la nage, souvent rayé bleu et blanc. Seul le jersey de laine ou de coton répond alors à cette exigence, même si l’eau salée finit par rétrécir les lainages et le soleil pâlir les couleurs. Certaines femmes portent sous leur maillot de bain une « gaine de plage ».

Article emblématique de ce nouveau style de vie sportif, le maillot de bain fait fureur. Grâce à ses recherches techniques, la société américaine Jantzen a l’idée d’intégrer des fibres élastiques dans ses maillots de bain tricotés à côtes, le maillot s’ajuste au corps et ne se déforme plus à l’usage. En France, pas une femme du monde ne manque de porter les maillots de bain siglés « JP. » – c’est une première, du couturier Jean Patou, réputé exceller dans la création de modèles balnéaires. Les maisons de couture ouvrent des rayons spécialisés. Une décennie plus tard, pour se démarquer des « congés payés » en maillots tricotés « faits maison » qui arrivent sur les plages, on portera l’élégant pyjama de plage en jersey.

(à suivre : Histoire du tricot (5) - Le Tricot au XXe siècle, 1930-1980)

À lire aussi sur Les Petites Mains :

Histoire du tricot (1)Les origines
→Des chaussettes coptes de l'Antiquité égyptienne des origines, en passant par les gants liturgiques de l'Église chrétienne, le tricot se diffuse peu à peu dans toute l'Europe.

Histoire du tricot (2)Du XIVe au début du XVIIe siècle
→Le tricot du Moyen Âge ne concerne que les gants, les bas, les bonnets et chapeaux ; guildes et corporations se structurent autour du travail de la « bonneterie » qui se mécanise.

Histoire du tricot (3)Les « ouvrages de dames » des XVIIIe et XIXe siècles
→Sous l'Ancien Régime, le tricot est une occupation féminine convenable, la tricoteuse une figure exemplaire de vertu féminine ; premiers recueils de modèles, progrès techniques et modes hygiénistes diffusent la mode du tricot.

Histoire du tricot (5)Le tricot au XXe siècle, 1930-1980
→Dans la seconde moitié du XXe siècle, le tricot suit les tendances de modes : débrouille des années 40, sophistication des années 50, dynamisme rayé et coloré des années 70, la presse féminine diffuse les modèles.

Histoire du tricot (6)La layette et le tricot pour enfants
→Depuis toujours, le tricot habille l'enfant, parce qu'il le tient au chaud ; en rose ou en bleu, tricoter la layette de son bébé est considéré comme la meilleure des occupations pour une jeune mère.



18 mai 2009

Le costume marin (6)


Les raisons d'un succès

Le costume marin connaît un grand succès dès les premières années de sa création, vers 1860-1870. Il va s'imposer dans la garde-robe des enfants comme le premier vêtement spécifique à l'enfance, cela vaut la peine qu'on essaie d'en analyser les raisons.

Des changements importants dans les techniques de production et de confection

En 1860, la France est la première puissance industrielle d'Europe continentale, le textile sa première industrie, grâce aux progrès de l'énergie hydraulique, puis électrique (vers 1890), à l'invention de nouveaux métiers automatiques rectilignes et circulaires pour la draperie et la bonneterie, du développement de la chimie des teintures et nouveaux textiles. L'Américain Singer impose sur le marché français sa machine à coudre brevetée en 1851, louée à de nombreux apiéceurs et ouvriers (surtout des ouvrières) en chambre, qui travaillent d'innombrables heures pour des salaires de misère. On introduit le système des tailles standardisées.

▲à g. : Exposition universelle de 1855, Palais de l'Industrie, vue de la nef, exposition entièrement montée
sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN
à dr. : Publicité Singer, 1892, auteur inconnu, Lithographie J. Ottmann Wikipedia

La production de mode se centralise surtout à Paris, lieu de toutes les créations, même si certains autres lieux mondains suscitent de nouvelles modes, comme justement le costume marin et les bains de mer. Les premiers costumes marins sont réalisés par les tailleurs de la Marine pendant leur morte saison, mais cette tenue, qui peut être portée peu ajustée, a l'avantage de pouvoir être produite massivement, à un coût relativement modeste, en semi-confection.

La naissance des grands magasins

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le commerce est bouleversé par l'apparition des grands magasins. Au Bon Marché est créé en 1852 par les époux Boucicaut, Les Galeries Lafayette en 1853, ils seront suivis par d'autres enseignes. On y pratique l'entrée libre, l'exposition des marchandises, l'affichage de prix fixés à l'avance et non plus à la tête du client, la "garantie de qualité" et l'usage du "satisfait ou remboursé". C'est une révolution. Le succès est immédiat. Le roman de Zola, Au Bonheur des Dames, rend bien compte de la fascination exercée par le grand magasin sur la société de l'époque.

▲à g. : Au Bon Marché, Galerie des confections, fin XIXe, BNF estampes et photographies
à dr. : Au Bon Marché, couverture de catalogue, 1866, BNF

Tous les grands magasins possèdent un rayon de confection pour garçonnet à côté du rayon des layettes, bonneterie, chaussettes et tricots. On y trouve aussi les vestes et culottes d'usage, c'est-à-dire pour tous les jours. Le style des maillots marins rayés en bonneterie, avec patte de boutonnage convient parfaitement pour les sous-vêtements d'hommes et d'enfants, garçons et filles [Lire l'article sur la marinière / hygiène de la rayure]. Dès les années 1885, on trouve des costumes marins en maille jersey, avec jupe ou culotte, qu'on peut aussi choisir sur catalogue et acheter par correspondance si on habite dans une petite ville de province.

▲à g. et au centre : Image publicitaire A la Belle Jardinière, recto verso
à dr. : Costume marin A la Belle Jardinière, vers 1900,
photo Frédéric Coune pour La Dame d'Atours

Par ailleurs, le succès de la mode du costume marin entraîne l'implantation dans les grandes villes européennes de boutiques spécialisées, comme à Paris, Le Petit Matelot. C'est à cette époque que s'établissent de nombreuses maisons anglaises de vestes de chasse, de pluie, de sport, ou de commerce de tissus, comme Old England, Burberry's, West &amp; Co, qui proposent un rayon de costumes marins pour enfants, et se prévalent de vendre, eux, des modèles "authentiques".

La presse diffuse les patrons de mode et les techniques modernes de couture

Destinés à la petite et moyenne bourgeoisie, les journaux spécialisés comme La Mode illustrée se multiplient. Leur format s'agrandit, se prêtant à la publication de belles planches en couleur. L'Art et la Mode publie pour la première fois la reproduction d'une photo de mode en 1881. Ces journaux diffusent les patrons des modèles et propagent les techniques nouvelles de couture dans de nouvelles couches sociales jusqu'alors exclues du domaine de la mode, qui se renouvelle de plus en plus rapidement. La machine à coudre modifie aussi le travail de la ménagère qui coud pour toute sa famille.

▲à g. : Publicité Singer France, vers 1880, plaque émaillée
au centre et à dr. : La Mode illustrée, patron de costumes marins, décembre 1890


Le nationalisme ambiant

Le patriotisme est une valeur montante, il faut préparer la "revanche" contre les Allemands, qui va aboutir à la Première Guerre mondiale. Comme Albert-Edouard, le fils de Victoria, porter un costume marin, c'est exalter la puissance de sa nation. L'enfant porte un costume marin inspiré de l'uniforme de la Marine de son pays. [Lire l'article Costume marin (1)]. Mais la société de consommation naissante n'étant pas à un paradoxe près, on trouve aussi dans les catalogues des costumes marins inspirés de tous les pays : anglais, russes, américains, écossais...

▲à g. : Garçonnet allemand en costume marin et casque militaire
vers 1900, sur Flickr
à dr. : Carte publicitaire Souvenir du Bon Marché,
commémorant l'alliance franco-russe, vers 1893-1895


De la difficulté à miniaturiser la mode féminine

Depuis l'Ancien Régime, le vêtement enfantin est une sorte de copie en réduction du vêtement adulte. Ce n'est qu'à la fin du XVIIIe siècle que les vêtements des nourrissons et des petits enfants se féminisent, vraisemblablement lors de l'abandon des couvre-langes pour la robe blanche. Nourrisson, petit enfant et femme sont alors habillés de façon identique.

Or, entre 1876 et 1910, il devient de plus en plus difficile de miniaturiser la crinoline, la tournure, le corsage cuirasse, la taille serrée, la ligne en S, et autres caractéristiques de la mode féminine, ce qui participe à l'émancipation de la mode enfantine.

▲Modes parisiennes dans Petersons Magazine, juin 1874, The Customer's Manifesto


L'influence des théories hygiénistes

A la fin du XIXe siècle, les doctrines hyginénistes, qui s'appuient notamment sur les travaux de Pasteur et sa découverte des microbes, révolutionnent les sociétés occidentales par l'étendue de leurs applications : le baron Haussmann et le préfet Poubelle assainissent Paris, le baron Coubertin oeuvre au développement du sport... Elles concernent aussi l'habillement, l'exemple le plus célèbre étant la parution de schémas alarmistes sur le danger du port du corset.

On craint pour les enfants les maladies pulmonaires. On préconise l'oxygénation et l'ensoleillement, on loue les vertus thérapeutiques des bains de mer. On pratique la gymnastique, qui devient obligatoire pour les garçons dans les écoles publiques en 1880 – il s'agit aussi de préparer de futurs bons petits soldats ; les filles, elles, se contentent d'exercices respiratoires. Peu à peu ces pratiques vont quitter le champ médical pour devenir hédonistes, on va faire de la bicyclette au Bois de Boulogne et canoter le dimanche sur les bords de Marne.

▲à g. : Course de cerceaux place de la Concorde, Paris 1909,
photo Roger Viollet, Paris en images
à dr. : Séance de gymnastique pour fillettes, vers 1910, collection Viollet

Cela implique que l'enfant ne soit plus gêné dans ses mouvements par les vêtements, et on note un réel effort de la mode enfantine dans ce sens – même si cela ne nous semble pas évident aujourd'hui ! Par sa simplicité et sa symbolique, le costume marin répond parfaitement aux nouveaux canons du costume enfantin quotidien. Les notions d'apparence et de représentation sociale ne disparaissent pas pour autant. Les enfants s'ennuieront encore longtemps, empêtrés dans leurs habits du dimanche.


(à suivre : Pas de costume marin sans son chapeau !)