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4 avril 2013

Portraits de famille(s)



Depuis quelques saisons, quelques marques mettent en scène la famille dans leurs campagnes publicitaires, y compris de grandes marques du luxe, qui n'avaient pourtant guère l'habitude de faire cohabiter luxe et famille et valorisaient plutôt la singularité, l'exception...

▲Tommy Hilfinger, campagnes publicitaires 2012 et 2013, photographie Craig Mac Dean,
style Karl Templer, direction artistique Trey Laird de Laird & Partners
Tous les visuels du printemps 2013 sur Tommy Hilfinger

Tommy Hilfinger est un habitué du genre. Depuis 2011, il montre la famille américaine idéale qui « réussit », façon clan ou dynastie – on pense aux Kennedy – avec ses preppies beaux et chics, qui fréquentent les campus américains de la côte Est, assistent aux traditionnels pique-niques américains, pratiquent la chasse l'automne et voguent l'été sur des yachts.

▲Dolce & Gabbana, campagnes publicitaires 2012 et 2013, photographie Giampaolo Sgura et Mariano Vivanco
Tous les visuels sur Dolce & Gabbana

Chez Dolce & Gabbana, depuis 2012, on met aussi en avant le clan, tendance famille sicilienne multigénérationnelle : de la mamma chic aux cheveux blancs à la cousine pulpeuse, les frères et les oncles sensuels ou ténébreux, les mamans et les enfants magnifiques. Le dimanche, on va à l'église, puis à la plage.

La famille serait-elle l'ultime valeur refuge en ces temps de crise ? Pas si simple...

J'ai eu l'occasion de vous raconter en sept articles l'histoire du luxe autour de la mode enfantine [Lire sur Les Petites Mains : Mode enfantine et luxe]. Aussi ne serez-vous pas étonnés de reconnaître des points communs au luxe et à la famille : ancrage à des valeurs à sauvegarder, à la tradition, à l'héritage.

Certes tout le monde a une famille ; mais avoir construit une famille qui s'apparente au clan, à une dynastie, une lignée, c'est autre chose. Cela sous-entend des valeurs de force ou de soutien, un sentiment d'appartenance culturelle à un modèle qu'on défend – ou qu'on copie.

Si on a l'esprit moins traditionnaliste ou élitiste, on peut y voir simplement la famille moderne recomposée. Tous les modèles cohabitent.

▲Publicités et visuels collection Kid & Tweens Benetton, printemps 2013
Tous les visuels sur United Colors of Benetton

▲Publicités Aigle automne-hiver 2012-2013 et été 2013
sur le site Aigle et Esprit de famille - Aigle

▲Publicités Sandro 2011-2012 et 2012 sur Madame Figaro

▲Publicité Uniqlo Undercover 2013 sur Fashion Daily News

Traditionnelle chez Benetton : les enfants en vacances chez Papy et Mamie se régalent de spaghetti maison et caressent des petits chats. Chez Aigle, elle est tellement écolo qu'un ours est venu poser sur le perron pour la photo ! En 2012, chez Sandro elle s'affichait plus parisienne et nettement bobo. Chez Uniqlo, pour Uniqlo Undercover, elle est métissée, mi-occidentale mi-asiatique, et arty...

▲Publicités Éram sur le site La Passerelle

Et preuve que la famille s'adapte à tous les genres, Éram, qui provoque et détourne tous les clichés [Voir Éram fait sa pub, de 1975 à aujourd'hui, sur le site Éram], a fait le buzz en 2011 en présentant des familles modernes pas très « catholiques », affirmant toutes que « la famille, c'est sacré ».

Balzac ne se trompait sans doute pas quand il a écrit : « La famille sera toujours la base des sociétés ». Et sauf exception – « Familles, je vous hais ! Foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur » fulminait comme on sait André Gide – il est finalement plutôt bon de vivre entouré des siens. Mieux vaut s'en rendre compte et l'apprécier avant que le temps ne passe et hélas n'emporte à jamais certains de ses membres. Je sais de quoi je parle.


20 avril 2012

Mode enfantine et luxe (2) – Qu’est-ce que le luxe ?


Selon le Robert, le luxe est un « mode de vie caractérisé par de grandes dépenses consacrées à l'acquisition de biens superflus, par goût de l'ostentation et du plus grand bien-être. » Définir le luxe s'avère de fait bien plus complexe.

Savoir-faire unique et rareté des produits

« Le luxe, ce n'est pas le contraire de la pauvreté mais celui de la vulgarité » dit Coco Chanel. Ce mot, souvent cité lorsqu'on tente de définir le luxe le résume en effet assez bien, si on retient du mot « vulgarité » la définition de « caractère commun ».

▲Portrait de Louis XV enfant, en 1717 (détail), par Augustin Justinat

▲à g. : Portrait de Louis de France, dauphin, fils de Louis XV, à un an, par Alexis Simon Belle, 1730
Châteaux de Versailles et de Trianon, sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Robe en soie brodée de fils de soie, d'or et d'argent pour enfant, Allemagne ou Italie
fin XVIIe-début XVIIIe siècle, Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg

À l'origine, le luxe se distingue par un savoir-faire artisanal unique, pour répondre aux exigences d'un client fortuné ; c'est généralement un aristocrate, qui exige un objet ou un vêtement d'exception, à son image. À cette rareté du savoir-faire peut s'ajouter une rareté de la matière première.

À l'heure de la mondialisation qui augmente le nombre des clients potentiels venant des pays émergents, les maisons de luxe continuent de cultiver cette rareté, en entretenant la pénurie, en proposant des séries limitées. Elles veulent échapper à la consommation courante et positionnent leurs produits comme des œuvres d'art quasi intemporelles. Le luxe entretient des relations étroites avec l'art.

▲Modèles de la collection Baby Dior, hiver 2011-2012 sur Baby Dior

Certes la relation avec une clientèle fortunée demeure, mais paradoxalement, les maisons de luxe personnalisent de moins en moins leurs produits, voire plus du tout, alors que des marques plus populaires s'y risquent parfois.

Toutes ces raisons ont pour effet une caractéristique déterminante du luxe : le prix élevé des articles.

▲Vitrine Bonpoint, 6 rue de Tournon, Paris, octobre 2010
Bonpoint a été coopté par le Comité Colbert en novembre 2011.

▲Vitrine Hermès, 24 faubourg Saint-Honoré, mars 2012
Ces deux photos sont empruntées au blog Le Journal des vitrines
Stéphanie Moisan vous y invite à une tournée des plus belles vitrines de Paris depuis votre fauteuil !

Le secteur du luxe est aujourd'hui fortement mondialisé. La France y est bien positionnée, son image facilement associée à l'image prestigieuse du luxe. Le Comité Colbert qui rassemble 75 maisons de luxe, concerne dix secteurs d'activité de l'art de vivre français : les nouvelles technologies, certaines denrées alimentaires, les vins et spiritueux, l'art de la table, la restauration et l'hôtellerie haut de gamme, la joaillerie, l'horlogerie, les parfums et cosmétiques, et bien sûr la mode à laquelle je me limiterai ici.

De la maison de couturier à la marque internationale

La réputation des articles de Paris, des tissus exclusifs, du savoir-faire des vêtements confectionnés s'est confirmée entre la fin du premier Empire et la chute du second Empire, qui a vu la naissance de la haute couture avec Charles-Frederick Worth. Au cours du siècle suivant, le secteur de la mode va connaître de profonds bouleversements. D'un monde quasi artisanal, au savoir-faire remarquable, on passe progressivement à une grande production destinée à un marché de plus en plus ouvert, à la fois mondialisé et démocratisé.

▲à g. : Portrait de Charles-Frederick Worth sur Wikipédia
Portrait de Tom Ford, sur Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent

Des directeurs artistiques, hommes de marketing et de communication – dont Tom Ford est l'archétype, qui ressuscite Gucci dans les années 1990 – ont peu à peu remplacé les couturiers passionnés par leur métier. D'une logique d'offre, on est passé à une logique de demande. Il s'agit pour le styliste de comprendre les attentes et les besoins du marché et de les interpréter via de nouveaux produits marketing conformes à l'esprit et à l'image de la maison, dans le respect de ses traditions et de ses valeurs.

Gérer le paradoxe entre rareté et démocratisation de l'offre

La renommée des maisons de luxe se fonde sur le génie de leur créateur visionnaire, leur authenticité et leur longue histoire, qu'elles imposent de façon autoritaire, à travers un savoir-faire artisanal et une créativité toujours renouvelée, ancrée dans la modernité.

▲Petit cheval, chef d'oeuvre de sellier-harnacheur, présenté à l'Exposition universelle de Lyon en 1894
collection Émile Hermès (capture d'écran)
Écouter et voir ici la vidéo sur le site Internet de la maison Hermès

Mais dans le marché d'aujourd'hui, mondialisé et démocratisé, les noms des marques supplantent ceux des maisons de couturiers. En contrôlant le secteur, le marketing et la publicité organisent un amalgame factice entre haut de gamme arrangé et luxe véritable. Les stratégies qui marchent utilisent le statut d'icône des maisons et des marques tout en s'ouvrant à de nouveaux consommateurs.

▲Publicité Burberry Enfants, 2007
Voir sur le site Burberry l' « héritage » de la marque établie depuis 1856

Le luxe s'accorde mal à la démocratisation de l'offre. Face à la concurrence et au défi créatif des marques de mode, qui ciblent la même clientèle et mettent elles aussi en avant le savoir-faire traditionnel, les marques de luxe ont trouvé le subterfuge de la vente de parfums, puis d'accessoires, et maintenant de vêtements pour enfants. Cela leur permet de gérer l'ambivalence entre la rareté de leur offre et le développement et la démocratisation des produits.

Entre racines et innovation, histoire et modernité, luxe de masse et sur-mesure, raffinement et ostentation, la définition du luxe, brouillée par le marketing de marque, est loin d'être simple.

(à suivre : Mode enfantine et luxe (3) - Le luxe est-t-il moral ?)

15 septembre 2011

Mode enfantine et luxe (1) – Analyse du phénomène


▲23 janvier 1957 : naissance de Caroline de Monaco

▲Caroline, princesse de Monaco, à deux ans, habillée par Dior, 1959
sur le blog royalteurope

▲à g. : « La Princesse Grace de Monaco, portant le tailleur San Francisco de Marc Bohan pour Dior,
lors de l'inauguration de la boutique Baby Dior en 1967
auprès de Marc Bohan et du petit Hubert de Chalmeton de Croy » sur puretrend.com
à dr. : Annonce de l’ouverture de Baby Dior, 1967,
L’Officiel de la Mode n°549 (page 178)

A la naissance de sa fille Caroline, en 1957, la princesse Grace de Monaco demande à Christian Dior de réaliser pour elle quelques mini-modèles. Elle répète le geste de plusieurs générations de clientes fortunées, qui depuis la création de la haute couture par Charles Frederick Worth en 1858, habillent leurs enfants des mêmes griffes prestigieuses qu’elles-mêmes. Dix ans plus tard, en 1967, Baby Dior ouvre 28 rue Montaigne à Paris. La marque partage pendant des décennies le marché du luxe et du haut de gamme enfant avec Bonpoint et Tartine et Chocolat, créés respectivement en 1975 et 1977.

▲à g. : Publicité Tartine et Chocolat, 1977, sur delcampe.fr
à dr. : Publicité Cacharel enfant, Sarah Moon, années 1970
sur le blog christandjack

▲Modèles Bonpoint, 1992, L’Officiel de la Mode n°774 et 775

▲à g. : Publicité Armani Junior, Vogue Bambini n°162, 2001, collection particulière
à dr. : Publicité Burberry, L’Officiel de la Mode n°871, 2002

▲à g. : Publicité Dolce & Gabbana Junior
à dr. : Publicité Gian Franco Ferré Enfant
Vogue Bambini n°164, 2001, collection particulière

▲Créations John Galliano pour Dior enfant
extrait du catalogue 2001, collection particulière

▲Modèles Jean Paul Gaultier Junior, Automne-Hiver 2009-2010
sur maxitendance.com

Si le luxe pour enfant n’est pas un phénomène nouveau, il semble actuellement la stratégie retenue par les marques de mode et de luxe pour élargir leur offre. L’enfant est considéré comme la troisième clé d’accès au luxe, derrière le parfum et l’accessoire de mode. Après Gucci Baby et Burberry en 2000, Dolce Gabbana Junior en 2001, suivent Mamonia, I love Ungaro, Armani Junior, Ferré Children, Ralph Lauren, Fendi, Chloé, Escada, Missoni

Depuis la première collection enfant de Jean Paul Gautier en 2009, le phénomène s’amplifie. En 2010, tandis que Cacharel repositionne ses lignes enfant, le marché voit arriver Paul Smith Junior et Boss Enfant. On annonce pour 2012-2013 l’arrivée de Young Versace, Lanvin Petites, Little Marc Jacobs – même si pour l‘exception Lanvin, il s’agit d’un retour aux sources : modiste, Jeanne Lanvin a commencé à créer des « vêtements artistiques » pour sa fille Marie Blanche à partir des années 1890.

▲Collection Lanvin Petites, par Alber Elbaz,
attendue en boutique en novembre 2010 sur modevogue.fr

Analyse du phénomène

Dans un contexte de crise économique, le marché mondial du prêt-à-porter de luxe pour adultes a baissé de 20%. Dans le même temps, celui pour enfants – estimé en 2009 selon Global Industry Analysts à 3,5 milliards d’euros pour l’Europe – de 10% seulement. Les groupes doivent faire preuve d’offensive commerciale pour poursuivre leur développement. Parce qu’elle permet de réduire les coûts d’introduction, la stratégie est tentante de mettre en avant une marque qui bénéficie déjà d’une forte notoriété et d’une crédibilité sur ce marché exigeant, afin de consolider les marchés historiques en crise et gagner rapidement des parts sur les territoires porteurs ou émergents comme le Moyen Orient, la Russie, l’Asie… Même si la mode enfantine se montre une étape non négligeable de croissance économique pour l’avenir de ces groupes, elle reste néanmoins un marché de niche. Il n’empêche que ces stratégies remettent en question l’organisation du marché tout entier de la mode enfantine, et obligent certains de ses acteurs à se repositionner.

▲En 2000, les chaussons baby Gucci, créés par Tom Ford,
font un tabac dans les rédactions de tous les magazines de mode
(ici en 2000 dans Elle)

▲Supplément enfant, L'Officiel de la Mode n°889, 2004

Par ailleurs, depuis la fin des années 1990, le marché bénéficie en France d’une hausse constante et significative des naissances. L’âge moyen des nouvelles mères recule. On ne fait plus un enfant pour les mêmes motivations, dans les mêmes conditions qu’avant. Avoir un enfant est un « projet » mûrement réfléchi. Plus avancées dans leur carrière, ces mères plus âgées disposent de budgets plus confortables, qui profitent aux marques de créateurs et de luxe. Ces enfants plus attendus, sont probablement plus choyés par l’entourage proche, la montée en gamme se perçoit aussi dans les cadeaux de naissance.

▲Pages de mode féminine, L'Officiel de la Mode n°746(pages 242 et 245), 1989

Très chers enfants - Le bébé, nouvel accessoire de mode,
article de Marie-Pierre Lannelongue dans Elle, 11 décembre 2000

▲à g. : Le bébé au cœur d’un nouveau style de vie,
article de Marie-Pierre Lannelongue dans Elle, 25 août 2003
à dr. : Fils et filles de, article de Tala Mazhari,
L’Officiel de la Mode n°889, 2004

Dans ce contexte de recherche du plaisir et de survalorisation de l’enfant, le vêtement devient un objet de valorisation sociale, mis au jour par les sociologues, relayés par les magazines de mode qui titrent que le bébé est devenu « tendance » ou encore « accessoire de mode » (Elle, 11 décembre 2000). On n’a jamais vu autant de célébrités exhiber leurs rejetons. Plus que jamais, l’enfant incarne la vitrine sociale de sa famille. Il devient lui-même prescripteur. Des études montrent qu’un enfant de deux ans peut identifier un logo, un enfant de quatre ans une marque. Comme les nouveaux consommateurs des pays émergents, ils aiment les marques et les logos qui se voient.

Mais le luxe, au juste, c’est quoi ? Essai de définition dans le prochain article des Petites Mains…

(à suivre : Mode enfantine et luxe (2) – Qu’est-ce que le luxe ?)


18 mai 2009

Le costume marin (6)


Les raisons d'un succès

Le costume marin connaît un grand succès dès les premières années de sa création, vers 1860-1870. Il va s'imposer dans la garde-robe des enfants comme le premier vêtement spécifique à l'enfance, cela vaut la peine qu'on essaie d'en analyser les raisons.

Des changements importants dans les techniques de production et de confection

En 1860, la France est la première puissance industrielle d'Europe continentale, le textile sa première industrie, grâce aux progrès de l'énergie hydraulique, puis électrique (vers 1890), à l'invention de nouveaux métiers automatiques rectilignes et circulaires pour la draperie et la bonneterie, du développement de la chimie des teintures et nouveaux textiles. L'Américain Singer impose sur le marché français sa machine à coudre brevetée en 1851, louée à de nombreux apiéceurs et ouvriers (surtout des ouvrières) en chambre, qui travaillent d'innombrables heures pour des salaires de misère. On introduit le système des tailles standardisées.

▲à g. : Exposition universelle de 1855, Palais de l'Industrie, vue de la nef, exposition entièrement montée
sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN
à dr. : Publicité Singer, 1892, auteur inconnu, Lithographie J. Ottmann Wikipedia

La production de mode se centralise surtout à Paris, lieu de toutes les créations, même si certains autres lieux mondains suscitent de nouvelles modes, comme justement le costume marin et les bains de mer. Les premiers costumes marins sont réalisés par les tailleurs de la Marine pendant leur morte saison, mais cette tenue, qui peut être portée peu ajustée, a l'avantage de pouvoir être produite massivement, à un coût relativement modeste, en semi-confection.

La naissance des grands magasins

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le commerce est bouleversé par l'apparition des grands magasins. Au Bon Marché est créé en 1852 par les époux Boucicaut, Les Galeries Lafayette en 1853, ils seront suivis par d'autres enseignes. On y pratique l'entrée libre, l'exposition des marchandises, l'affichage de prix fixés à l'avance et non plus à la tête du client, la "garantie de qualité" et l'usage du "satisfait ou remboursé". C'est une révolution. Le succès est immédiat. Le roman de Zola, Au Bonheur des Dames, rend bien compte de la fascination exercée par le grand magasin sur la société de l'époque.

▲à g. : Au Bon Marché, Galerie des confections, fin XIXe, BNF estampes et photographies
à dr. : Au Bon Marché, couverture de catalogue, 1866, BNF

Tous les grands magasins possèdent un rayon de confection pour garçonnet à côté du rayon des layettes, bonneterie, chaussettes et tricots. On y trouve aussi les vestes et culottes d'usage, c'est-à-dire pour tous les jours. Le style des maillots marins rayés en bonneterie, avec patte de boutonnage convient parfaitement pour les sous-vêtements d'hommes et d'enfants, garçons et filles [Lire l'article sur la marinière / hygiène de la rayure]. Dès les années 1885, on trouve des costumes marins en maille jersey, avec jupe ou culotte, qu'on peut aussi choisir sur catalogue et acheter par correspondance si on habite dans une petite ville de province.

▲à g. et au centre : Image publicitaire A la Belle Jardinière, recto verso
à dr. : Costume marin A la Belle Jardinière, vers 1900,
photo Frédéric Coune pour La Dame d'Atours

Par ailleurs, le succès de la mode du costume marin entraîne l'implantation dans les grandes villes européennes de boutiques spécialisées, comme à Paris, Le Petit Matelot. C'est à cette époque que s'établissent de nombreuses maisons anglaises de vestes de chasse, de pluie, de sport, ou de commerce de tissus, comme Old England, Burberry's, West & Co, qui proposent un rayon de costumes marins pour enfants, et se prévalent de vendre, eux, des modèles "authentiques".

La presse diffuse les patrons de mode et les techniques modernes de couture

Destinés à la petite et moyenne bourgeoisie, les journaux spécialisés comme La Mode illustrée se multiplient. Leur format s'agrandit, se prêtant à la publication de belles planches en couleur. L'Art et la Mode publie pour la première fois la reproduction d'une photo de mode en 1881. Ces journaux diffusent les patrons des modèles et propagent les techniques nouvelles de couture dans de nouvelles couches sociales jusqu'alors exclues du domaine de la mode, qui se renouvelle de plus en plus rapidement. La machine à coudre modifie aussi le travail de la ménagère qui coud pour toute sa famille.

▲à g. : Publicité Singer France, vers 1880, plaque émaillée
au centre et à dr. : La Mode illustrée, patron de costumes marins, décembre 1890


Le nationalisme ambiant

Le patriotisme est une valeur montante, il faut préparer la "revanche" contre les Allemands, qui va aboutir à la Première Guerre mondiale. Comme Albert-Edouard, le fils de Victoria, porter un costume marin, c'est exalter la puissance de sa nation. L'enfant porte un costume marin inspiré de l'uniforme de la Marine de son pays. [Lire l'article Costume marin (1)]. Mais la société de consommation naissante n'étant pas à un paradoxe près, on trouve aussi dans les catalogues des costumes marins inspirés de tous les pays : anglais, russes, américains, écossais...

▲à g. : Garçonnet allemand en costume marin et casque militaire
vers 1900, sur Flickr
à dr. : Carte publicitaire Souvenir du Bon Marché,
commémorant l'alliance franco-russe, vers 1893-1895


De la difficulté à miniaturiser la mode féminine

Depuis l'Ancien Régime, le vêtement enfantin est une sorte de copie en réduction du vêtement adulte. Ce n'est qu'à la fin du XVIIIe siècle que les vêtements des nourrissons et des petits enfants se féminisent, vraisemblablement lors de l'abandon des couvre-langes pour la robe blanche. Nourrisson, petit enfant et femme sont alors habillés de façon identique.

Or, entre 1876 et 1910, il devient de plus en plus difficile de miniaturiser la crinoline, la tournure, le corsage cuirasse, la taille serrée, la ligne en S, et autres caractéristiques de la mode féminine, ce qui participe à l'émancipation de la mode enfantine.

▲Modes parisiennes dans Petersons Magazine, juin 1874, The Customer's Manifesto


L'influence des théories hygiénistes

A la fin du XIXe siècle, les doctrines hyginénistes, qui s'appuient notamment sur les travaux de Pasteur et sa découverte des microbes, révolutionnent les sociétés occidentales par l'étendue de leurs applications : le baron Haussmann et le préfet Poubelle assainissent Paris, le baron Coubertin oeuvre au développement du sport... Elles concernent aussi l'habillement, l'exemple le plus célèbre étant la parution de schémas alarmistes sur le danger du port du corset.

On craint pour les enfants les maladies pulmonaires. On préconise l'oxygénation et l'ensoleillement, on loue les vertus thérapeutiques des bains de mer. On pratique la gymnastique, qui devient obligatoire pour les garçons dans les écoles publiques en 1880 – il s'agit aussi de préparer de futurs bons petits soldats ; les filles, elles, se contentent d'exercices respiratoires. Peu à peu ces pratiques vont quitter le champ médical pour devenir hédonistes, on va faire de la bicyclette au Bois de Boulogne et canoter le dimanche sur les bords de Marne.

▲à g. : Course de cerceaux place de la Concorde, Paris 1909,
photo Roger Viollet, Paris en images
à dr. : Séance de gymnastique pour fillettes, vers 1910, collection Viollet

Cela implique que l'enfant ne soit plus gêné dans ses mouvements par les vêtements, et on note un réel effort de la mode enfantine dans ce sens – même si cela ne nous semble pas évident aujourd'hui ! Par sa simplicité et sa symbolique, le costume marin répond parfaitement aux nouveaux canons du costume enfantin quotidien. Les notions d'apparence et de représentation sociale ne disparaissent pas pour autant. Les enfants s'ennuieront encore longtemps, empêtrés dans leurs habits du dimanche.


(à suivre : Pas de costume marin sans son chapeau !)