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1 septembre 2014

Il y a cent ans, la rentrée scolaire 1914


▲La rentrée scolaire en 1914▼
Voir le court extrait vidéo [0mn30] du film Apocalypse, sur le site de FranceTV

▲à g. : Albert Sarraut, Circulaire ministérielle du 30 septembre 1914
Bulletin de l'Instruction Primaire de Seine-et-Oise, Partie officielle, « Classe de rentrée », p.98
Musée de l'Éducation du Val d'Oise sur le site Mission Centenaire 14-18
à dr. : Illustration pour « 2 août 1914 », Jacques Onfray de Bréville dit Job
BnF, Paris, sur Agence photographique de la RMN

Le 30 septembre 1914, à la veille de la rentrée scolaire, le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, Albert Sarraut, écrit aux recteurs d'académie : « Je désire que le jour de la rentrée, dans chaque classe, la première parole du maître aux élèves hausse le cœur vers la patrie, et que sa première leçon honore la lutte sacrée où nos armées sont engagées ». D'emblée, les écoliers français sont impliqués dans la guerre, présentée et vécue comme une défense de la civilisation contre la « barbarie » et la « lâcheté » allemandes.

▲« Allons, Enfants de la Patrie... » sur le forum CPArama de cartes postales anciennes de France
« En Alsace. École faite dans une cour de ferme par un maître soldat. »
Musée national de l'Éducation / CNDP Rouen sur le site Mission Centenaire 14-18
La reconquête de l'Alsace-Lorraine, perdue depuis la guerre de 1870, au centre du sentiment de revanche
qui anime la France de la fin du XIXe siècle, s'affiche comme le principal but de la guerre.
Les territoires d'Alsace-Lorraine retrouvent la France dès août 1914 ;
ils obtiennent le retour d'un enseignement en français, réalisé par des militaires ou des instituteurs sous les drapeaux.

►L'école devient le vecteur d'une culture de guerre

Les enseignements scolaires sont réorganisés pour mettre l'école au diapason de ce que vit le pays au quotidien depuis l'ordre de mobilisation générale. Depuis le 2 août, les écoliers ont tous un membre de leur famille, père, frère, oncle... au front. Le discours tenu à l'école vise avant tout à justifier la guerre. Les maîtres doivent expliquer les raisons du conflit et commenter les communiqués officiels.

▲Exemples d'exercices de calcul et de dictée donnés lors de la « Semaine de l'Emprunt », 1917-1918
Archives municipales de Nantes sur le site Mission Centenaire 14-18

▲Rédaction d'écolier sur le canon de 75, 8 février 1915
Musée de l'Éducation du Val d'Oise sur le site Mission Centenaire 14-18

▲Devoir d'écriture d'une élève de l'école de Mézières (Eure), année scolaire 1917-1918
Musée de l'Éducation du Val d'Oise sur le site Mission Centenaire 14-18

▲Tous les écoliers doivent contribuer à l'effort de guerre.
Les petites filles font de la charpie pour les blessés dans la classe installée dans le logement de l'institutrice.
Les grands s'occupent de collectes et de ventes lors des journées patriotiques.
Les leçons de gymnastique sont prétexte à la préparation militaire des garçons.▼
Archives municipales de Nantes sur le site Mission Centenaire 14-18

La guerre devient le support pédagogique pour toutes les matières scolaires. La dictée est l'occasion de découvrir des textes qui glorifient le sacrifice des soldats. Les sujets de rédactions entraînent les écoliers à réinvestir les leçons de morale et de patriotisme, à célébrer les héros de guerre, les textes produits sont significatifs de l'embrigadement des esprits. La leçon d'histoire rappelle que la France est le pays des droits de l'homme et assimile les poilus aux soldats de l'an II. Ce soutien aux poilus passe par un ressentiment violent contre l'ennemi, présenté comme brutal et arriéré. On apprend des chants patriotiques. Les travaux manuels sont l'occasion, surtout pour les filles, de coudre et tricoter des articles et confectionner des colis pour les soldats du front. L'éducation physique prépare les garçons à « l'effort physique et viril qui sera demandé à ceux pour lesquels approche le moment d'être appelés sous les drapeaux » précise une note de janvier 1915. Même en calcul, dans les énoncés des problèmes, la vitesse et la distance de tir des canons remplacent les robinets, les exercices de pourcentages se réfèrent à l'emprunt national de guerre...

▲« La guerre et nos enfants de France », vue d'une salle de classe,
journal revue Sur le Vif, 8 mai 1915, collection particulière
Le maître a dessiné la carte de France, et y a inscrit les noms des chefs de guerre.
Le texte au tableau dit : « Enfants, gardez ces noms gravés dans la mémoire./
Bientôt nous leur devrons : paix, travail liberté./
Ils grandiront toujours, purs joyaux de l’histoire,/ Gloire à notre France, chers à l’humanité. »
 

▲Souvenir offert par l'Inspecteur d'Académie du Loiret à un écolier qui a participé
à l'opération Le mois de l'or dans les écoles, initié en 1916 par la Banque de France.
Publié par Guironnet sur le forum Pages 14-18

▲École communale de garçons, Paris 5e, « le versement de l'or », 1915
Musée national de l'Éducation / CNDP Rouen sur le site Mission Centenaire 14-18▼
Les écoles participent à la « mobilisation de l'arrière » pour l'effort de guerre ;
il s'agit ici de collecter l'or épargné par les particuliers.

▲à g. : « Petits sous, que deviendrez-vous ? », Simone Bouglé, illustratrice, vers 1915
Archives départementales de l'Essonne sur le site Mission Centenaire 14-18
à dr. : « Conjugaison de l'emprunt, Mode infinitif - Temps passé »
collection Historial de la Grande Guerre, Péronne
Affiches de propagande incitant les enfants à participer à l'effort de guerre

▲à g. : Suppression de la distribution des prix à Beaumont-sur-Oise, 1916
Il est précisé que la distribution des prix a été supprimée à la demande des élèves,
les sommes attribuées à des œuvres patriotiques.
Musée de l'Éducation du Val d'Oise sur le site Mission Centenaire 14-18
à dr. : « La Patrie à l'école. Guynemer », bon point d'honneur vierge, 1917
Ce bon point célèbre un héros du conflit, Guynemer, jeune combattant intrépide, as de l'aviation.
Musée national de l'Éducation / CNDP Rouen sur le site Mission Centenaire 14-18

▲à g. :« 1914. Attaque des Gourkhas », couverture de cahier, A. Delagrave éd., Paris, vers 1914
Les couvertures des cahiers, publiées par séries, collent au plus près de l'actualité de la guerre.
à dr. : Buvard publicitaire à l'effigie de soldats de la guerre 14-18,
sur le site pédagogique Les Itinéraires de citoyenneté

Les salles de classe sont décorées aux couleurs du drapeau national. Les écoliers sont largement sollicités pour participer aux journées patriotiques. Ils organisent des collectes, sont impliqués dans la propagande pour les souscriptions et emprunts nationaux et locaux, par exemple le premier emprunt national lancé le 16 novembre 1915. Ils écrivent des lettres aux soldats sur le front – c'est parfois leur propre instituteur, mobilisé. Certaines classes adoptent un filleul de guerre. Manuels, cahiers, bons points, diplômes... sont illustrés de séquences patriotiques ou mettent en scène la guerre. L'école devient le vecteur d'une véritable « culture de guerre ».

▲Des enfants jouent à la guerre, L'Illustré, 1914
sur le site de la RTBF (Radio Télévision belge francophone)

▲« La guerre des gosses » :
- Un « Taube » est signalé. Une pièce de 75 est aussitôt mise en batterie,
pendant que l'aviateur Pépète s'apprête à le prendre en charge.
- Exécution d'un boche... au moyen d'une pièce de 75 !
- Les troupes prennent un repos bien mérité tout en savourant les sucres d'orge distribués par l'opérateur.▼
Photographies autochromes de Léon Gimpel, août à septembre 1915
La Société française de photographie met à l'honneur ce curieux et superbe « photoreportage » sur son site.
En partenariat avec la SFP, Radio France (France Inter) a conçu un diaporama sonore.

▲Au Printemps, catalogue de jouets-étrennes 1915-1915 et 1916
Les jouets guerriers sont nombreux, même pour les filles.
Tous les jouets sont bien sûr « de fabrication française » !
Musée national de l'Éducation / CNDP Rouen sur le site Mission Centenaire 14-18

▲« Jusqu'au bout. Nouveau jeu de la guerre de 1914 », adaptation du jeu de l'oie, 1914
Le jeu commence par l'attentat de Sarajevo et se termine par la fuite des soldats allemands.
Musée national de l'Éducation / CNDP Rouen sur le site Mission Centenaire 14-18

▲Jeu de cubes contenant cinq planches lithographiées signées Delblond, vers 1918
Tous les tableaux à reproduire représentent des exactions allemandes.
Musée national de l'Éducation / CNDP Rouen sur le site Mission Centenaire 14-18

▲« L'Actualité. L'union fait la force. Jeu stratégique », vers 1915
la gravure est typique de la propagande française du début de la guerre :
le coq gaulois, entouré de ses alliés, terrasse l'aigle allemand.
Musée national de l'Éducation / CNDP Rouen sur le site Mission Centenaire 14-18

▲à g. : Enfants en costumes d'infirmiers et d'infirmières
sur 14/18 en photos,le blog photographique de Daneck, enseignant, passionné de l'histoire de la guerre 14
à dr. : Poupée Simon avec tête Simon et Halbig en tenue d'infirmière
photographie Yazid Medmoun, collection Historial de la Grande Guerre, Péronne

▲à g. : Garçonnet portant un casque de poilu (à sa taille), un fusil et une médaille
Publié par Guy François sur le forum Pages 14-18
à dr. : Jeu de tir à système avec carabine bois et métal à fléchettes Euréka dans son étui, vers 1914 ;
la carabine à fléchettes est couramment offerte aux garçonnets au XIXe siècle,
la marque Euréka en fabrique depuis 1889, le carton d'emballage s'est adapté au contexte de la guerre :
lorsque la flèche atteint son but, le (grotesque) soldat allemand bascule,
le coq pousse un cri de triomphe grâce à un soufflet à musique.
Musée national de l'Éducation / CNDP Rouen sur le site Mission Centenaire 14-18

▲« En guerre ! » Texte et illustrations de Charlotte Schaller (pages 6-7 et 24-25), 1915▼
Fonds Heure Joyeuse, expositions BnF, Paris
On peut feuilleter tout le livre sur Gallica

▲« Oscar et Rosalie », Pierre Gallien, Larousse, Paris 1915
Cette collection illustrée des Livres roses pour la jeunesse, petits livres bon marché,
a débuté en 1910 ; pendant la guerre les histoires patriotiques remplacent les contes traditionnels.
« Rosalie » est le surnom donné à la baïonnette du fusil Lebel.
Musée national de l'Éducation / CNDP Rouen sur le site Mission Centenaire 14-18

En dehors de l'école, jouets, jeux, livres et périodiques sont aussi fortement militarisés. Ils n'hésitent pas à entretenir la haine de l'ennemi. Dès Noël 1914, la moitié des nouveautés des grands magasins comme le Printemps ou les Magasins du Louvre exploite le thème de la guerre. Modèles réduits d'armes, jeux de sociétés, d'adresse et de stratégie deviennent « patriotiques » et abordent crûment la guerre. Les poupées des filles revêtent des tenues d'infirmières ou d'alsaciennes.

▲à g. : « Le nouveau bonnet d'âne », carte postale
sur le blog La Propagande française de 1914 à 1918
à dr. : « Le professeur de 'Kultur', » dessin de Jean-Gabriel Domergue, décembre 1914
Musée d'Histoire culturelle, Osnabrück sur le site Mission Centenaire 14-18
Des documents de propagande véhiculent l'idée que la culture allemande, avec un K,
n'est pas équivalente, ni même comparable à la « culture française », plus « civilisée ».

▲« Une jeune victime », carte illustrée, R. Bataille, 1914
« Un enfant de sept ans fusillé », carte illustrée, Louis Boucher, 1914▼
Il s'agit probablement à la base, du même fait divers ou légende.
« Les atrocités allemandes », exagérées ou inventées, sont régulièrement
mises en scène par la propagande, y compris à l'attention des enfants.
Bibliothèque de documentation internationale contemporaine sur le site Mission Centenaire 14-18

▲« Aux petits réfugiés - Là fut notre maison... », Tancrède Synave, 1915
Musée d'Histoire culturelle, Osnabrück sur le site Mission Centenaire 14-18

▲à g. : Orphelinat des Armées, Groupe régional de la Loire-Inférieure, Chantreau & Cie, Nantes, 1917
Collection Pierre Grézard sur le site Mission Centenaire 14-18
à dr. : Insigne en carton de quête pour la Journée Nationale des Orphelins de Guerre, vers 1915
Les collecteurs, parfois des enfants, attachaient l'insigne sur leur poitrine pour se faire reconnaître.
Musée national de l'Éducation / CNDP Rouen sur le site Mission Centenaire 14-18

▲à g. : Affiche pour l'emprunt national, Société générale, Georges Redon, 1917
Enfant, portrait du soldat au front, poupée alsacienne, autant de symboles patriotiques.
photographie Yazid Medmoun, collection Historial de la Grande Guerre, Péronne
à dr. : Affiche pour le troisième emprunt de la Défense nationale, 1917
Musée franco-américain du Château de Blérancourt sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : Affiche pour le quatrième emprunt de la Défense nationale, Marcel Falter, 1918
Collection particulière Pierre Grézard sur le site Mission Centenaire 14-18
à dr. : « En Belgique, les Belges ont faim », affiche pour une tombola artistique, Théophile Alexandre Steinlen
Musée de l'Armée, Paris sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : Affiche Journée du Poilu, 25 et 26 décembre 1915, Francisque Poulbot, 1915
sur le blog La Propagande française de 1914 à 1918
à dr. : Affiche Journée de Paris, 14 juillet 1916, Au profit des œuvres de guerre de l'Hôtel de Ville,
Francisque Poulbot, 1916, Musée de l'Armée, Paris sur Agence photographique de la RMN

►L'utilisation de l'enfant par et pour la propagande

Mais on ne se limite pas à la mobilisation des jeunes esprits. L'enfant devient le principal « outil » ou instrument de la propagande. La guerre se focalise sur les enfants : c'est pour faire triompher la « civilisation », pour qu'ils ne vivent « plus jamais cela » que tous les hommes valides doivent s'enrôler ; ils se battent pour eux, pour leur avenir. On utilise l'image de l'enfant dans un but idéologique, et pour provoquer au besoin la culpabilité de l'adulte.

L'image de l'enfant est diffusée dans les journaux, sur les affiches, pour diaboliser l'ennemi et frapper l'opinion. Lors de l'invasion de la Belgique par l'armée allemande, les autorités et la presse n'hésitent pas à exagérer des faits de guerre déjà terribles, pour mettre en scène une enfance martyre belge, dans le but de rallier les opinions publiques, française certes, mais aussi celle des pays restés neutres dans le conflit.

Pour recruter, pour récolter des fonds et mieux apitoyer et convaincre les « généreux » donateurs, les enfants sont sur-représentés sur les affiches d'organisation de goûters, de soirées de gala et diverses ventes de charité au profit des populations en détresse, victimes de guerre ou orphelins. Lorsque l'État lance ses quatre grands emprunts de guerre, chaque année entre 1914 et 1918, elle utilise l'image de l'enfant sur les affiches et se sert de l'école pour les promouvoir à l'intérieur des familles, les inciter à souscrire par solidarité nationale, pour affirmer l' « union sacrée ».

▲Cartes postales représentant des garçonnets en uniformes
des armées française ou alliées, sur Delcampe
Ces cartes postales sentimentales ou humoristiques sont très échangées pendant la guerre.
On peut voir plus de 150 cartes postales de la collection du CIDEM (Civisme et Démocratie)
sur cette page du site Les Itinéraires de citoyenneté, portail de ressources pédagogiques

▲à g. : « Petits héros de la Grande Guerre », illustrations Henry Morin, Hachette, 1918
Plusieurs nouvelles mettent en scène des exploits d'enfants héroïques,
dont deux enfants des colonies ; elle sont présentées comme des histoires vraies.
Musée national de l'Éducation / CNDP Rouen sur le site Mission Centenaire 14-18
à dr. : « Je veux rejoindre mon Père au combat, / Étendard en main, en vaillant soldat »
sur le forum CPArama de cartes postales anciennes de France

▲à g. : « Oh moi, c'est avec des vrais petits boches que je voudrais jouer à la guerre »
à dr. : « Si j'étais grand... », dessins de Francisque Poulbot, 1915
collection privée Monsieur Bertholot sur le site Mission Centenaire 14-18
Francisque Poulbot, affichiste, dessinateur et illustrateur français,
signe de nombreuses affiches et cartes postales patriotiques.
Après la guerre, il croquera les gamins de Montmartre,
au point que le néologisme « poulbot » désignera les gamins des rues de Paris.
On peut feuilleter le carnet de dessins de guerre
« Des gosses et des bonshommes, cent dessins et deux lettres anonymes » sur Internet Archive digital library

►Les fugues héroïques et le cas symbolique de Jean Corentin Carré

Embrigadés par l'école, leur ardeur patriotique et leur sens du devoir exaltés par les Églises et entretenus par leurs jeux et leurs lectures, les enfants, petits soldats du « front scolaire » doivent à leur tour se rendre dignes du sacrifice de leurs aînés. Eux aussi doivent servir leur patrie. Leur travail en classe est assimilé à l'effort de guerre. La responsabilité, la culpabilisation et l'appel au renoncement sont partout présents. En étant des écoliers ou écolières exemplaires, ils préparent la relève des futurs soldats ou futures infirmières – les rôles sociaux dévolus aux garçons et aux filles sont très cloisonnés. Toute leur vie se concentre sur la guerre.

Ainsi apparaît l'idée de l'« enfant-héros », utilisé comme instrument de propagande. Littérature et journaux racontent des histoires d'enfants héroïques, en partie basées sur des histoires vraies, ou de pure fiction. Les mises en scène d'enfants revêtus de l'uniforme du poilu ou des soldats alliés sont fréquentes, notamment sur les cartes postales.

Dans ce contexte, il n'est pas étonnant qu'on assiste parfois à des « fugues héroïques » d'enfants, qui quittent leur domicile et prennent le train pour rejoindre les troupes au front. Ces cas sont relayés par la presse qui glorifie l'élan patriotique de ces enfants et les montre en exemple. L'enfant soldat devient une mascotte, une idole. Heureusement, peu d'entre eux se trouvent réellement mêlés aux combats.

▲à g. : Photographie de Jean Corentin Carré, l'un des plus jeunes « poilus » de l'Armée française
sur le site du collège Jean Corentin Carré, Le Faouët
à dr. : « À la gloire de Jean Corentin Carré », affiche de Victor Prouvé, 1919
Archives départementales de la Dordogne sur le site Mission Centenaire 14-18

Le cas le plus emblématique est celui de Jean Corentin Carré, un jeune Breton de moins de quinze ans qui ment sur son âge et se fait enrôler comme fantassin. Lorsqu'il atteint l'âge légal pour être incorporé, deux ans plus tard – alors qu'il est déjà sergent – il dévoile la supercherie, devient aviateur et trouve une « mort glorieuse » en 1918, des suites de blessures d'un combat aérien. Dans une lettre adressée à son instituteur, il écrit : « Je ne pourrais pas vivre sous le joug de l'ennemi, c'est pourquoi je suis soldat. Eh bien ! ce sentiment de l'honneur, c'est à l'école que je l'ai appris […]. » Cette déclaration sera illustrée par une affiche, largement diffusée dans les écoles en 1919.

►Pourquoi une telle violence envers les enfants ?

Après 1916, une usure se fait sentir. L'absentéisme est fréquent à l'école, en l'absence des pères, les familles ont besoin des enfants pour travailler. La guerre se prolonge et s'installe dans le quotidien, avec son lot de deuils et de souffrances. Les lettres des soldats du front parviennent aux familles ; ils tiennent un discours sensiblement différent. Parents, enfants, enseignants se détournent de ce « bourrage des crânes ». La place de la guerre dans les enseignements diminue, les apprentissages classiques retrouvent leur droit à l'école.

Le patriotisme délirant connaîtra un regain après l'armistice de 1918. Les enfants participeront activement aux commémorations, à l'édification des monuments aux morts. La mobilisation, physique et morale, la culture de guerre enseignée à l'école auront un impact profond sur cette génération d'écoliers – nombre d'entre eux voudront montrer le vrai visage de la guerre et se tourneront vers le pacifisme. Mais les réflexes anti-allemands n'auront pas de mal à refaire surface en 1939.

▲« Collection des petits patriotes et bons enfants », carte postale, 1914
sur le forum CPArama de cartes postales anciennes de France

▲à g. : « Barbarie allemande. Générosité française. »
à dr. : « La France guerrière. Gloire à la France immortelle / Gloire à ceux qui meurent pour elle »
cartes postales patriotiques de la Première Guerre mondiale sur le forum CPArama

▲à g. : « Nous les vaincrons »
à dr. : « Je ferai mon devoir comme tout fils de France ;
Je suis petit, c'est vrai, mais je suis l'Espérance ! »
cartes postales patriotiques de la Première Guerre mondiale sur le forum CPArama et sur Delcampe

Cette radicalisation d'une guerre totale, ce conditionnement des jeunes esprits et cette violence envers les enfants, auxquels on ne cache rien des brutalités et des atrocités du conflit, nous stupéfient aujourd'hui. Depuis le XVIIIe siècle et la prise de conscience – notamment grâce aux idées répandues par Jean-Jacques Rousseau [Lire sur Les Petites Mains : Émile ou l'émergence d'un nouveau sentiment d'enfance au XVIIIe siècle] – que l'enfance constitue un public distinct, on essaie de la protéger et de la préserver du monde des adultes. La cristallisation de la guerre et de ses valeurs patriotiques sur l'enfant est nouvelle en 1914. Elle n'est pas propre à la France.

Selon l'historien Stéphane Audoin-Rouzeau, auteur de plusieurs livres sur les enfants et la Première Guerre mondiale, dont La Guerre des enfants, 1914-1918. Essai d'histoire culturelle, la violence envers les enfants est révélatrice de la totalisation de la guerre dans les mentalités, qui – pour faire court – réduirait les valeurs à une sorte de « noyau dur » des cultures nationales. Cette version, en quelque sorte « simplifiée » des valeurs nationales et leurs enjeux, se résumerait à ce que les sociétés jugent indispensable de faire comprendre et transmettre à la jeune génération.

Certains historiens et sociologues voient dans l'animalisation de l'ennemi, la mort de masse et l'extrême violence sans précédent de la Première Guerre mondiale, qui n'épargne pas les enfants, le début de la brutalisation des sociétés européennes du XXe siècle. Cette violence paroxystique les mènera à d'autres guerres, d'autres massacres, qui feront de ce siècle celui de la violence, des crimes de guerre, des génocides et des crimes contre l'humanité.


18 juin 2013

Pourquoi Superman porte-t-il un slip ?



Certes, les images que je vous propose aujourd'hui, à l'occasion de la sortie cinéma de Man of Steel ce mercredi 19 juin, semblent à première vue bien éloignées de l'univers enfantin. Mais c'est oublier que Superman est le superhéros préféré des enfants, surtout les garçons.

▲Superman dans Man of Steel, film de Zack Snyder, avec Henry Cavill, 2013
sur le site du film Man of Steel

Même si ce n'est pas la première fois que cela arrive, les spectateurs ne manquent pas de montrer leur étonnement devant cette nouvelle version 2013 signée Zack Snyder : Superman ne porte pas son célèbre slip rouge par-dessus son costume moulant !

Les Petites Mains, curieuses de tout phénomène de mode, toute évolution de style, même les plus déconcertants, répondent aujourd'hui à cette question cruciale que vous vous êtes sûrement posée : pourquoi Superman porte-t-il un slip par-dessus sa combinaison ?

▲Couverture et page 13 du numéro 1 de Action Comics, juin 1938,
première parution d'une aventure de Superman
National Allied Publications, DC Comics sur le blog Arkham Comics

La première apparition de Superman dans une bande dessinée – on est en Amérique et on parle de comics – date de juin 1938, dans le premier numéro de la revue Action Comics. Mais le personnage est né en 1933 dans une fanzine, de l’imaginaire de l'illustrateur Joe Shuster et du scénariste Jerry Siegel. Ils ont alors dix-neuf ans et se réfèrent au contexte culturel dans lequel ils ont grandi.

▲Superman enfant dans Man of Steel, film de Zack Snyder, avec Henry Cavill, 2013
sur le site du film Man of Steel

Superman, c'est un costaud invincible. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il plaît aux enfants. Les psychologues le confirment, l'enfant a en lui naturellement le mythe de la force et du pouvoir. L'idéologie de la toute-puissance des superhéros l'aide à supporter son sentiment d'impuissance face au monde des adultes. « Ah ! Si j'avais ma cape de Superman ! » s'écrie un jour un garçonnet furieux à son institutrice qui le punit pour indiscipline [anecdote citée par Maguy Chailley dans La Télévision pour lire et écrire, Hachette, Paris, 1993].

▲à g. : Louis Uni dit Apollon, leveur de poids, 1878
Premier « champion du monde de force », c'est un colosse (1,90m - 120 kg) ;
il débute aux Folies-Bergère en 1887 où il entre en scène de façon
impressionnante en écartant les barreaux de fer d'une grille.
Fonds Gustave Soury, MuCEM, Marseille
à dr. : Affiche des Folies-Bergère, « Tous les soirs : Jack de Fer », fin XIXe, début XXe siècle
MuCEM, Marseille sur Agence photographique de la RMN

▲Troupe de l'arène athlétique Ambroise et Adrien Marseille, début XXe siècle
Arène de lutte, Eugène de Paris, début XXe siècle▼
Fonds Gustave Soury, MuCEM, Marseille
À la fin du XIXe siècle, jusqu'à la première moitié du XXe siècle, les arènes sportives
ou arènes athlétiques, arènes de lutte, sont très fréquentées par le public populaire.
Elles deviennent baraques de lutte, les « hercules » se produisent
sur les foires et les fêtes de province et à Paris.

▲à g. : Publicité annonçant les « Grandes luttes athlétiques »
de l'Arène athlétique Marseille Jeune, début XXe siècle
sur le site Quentin Lutte olympique
à dr. : Lutteurs de la foire du Trône, Marcel Bovis, 1936
Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine, Paris sur culture.fr

Dans les sociétés rurales, où le travail est rude, la force et le muscle ont de tout temps été des qualités appréciées et valorisées. En France, cela est encore accentué après la déroute de la guerre de 1870. Dans un contexte de revanche, on exalte la lutte française et on encourage les jeunes hommes à pratiquer les exercices du corps [Lire sur L'Histoire par l'image, L'Essor de la lutte française]. Les jours de foire, on exhorte les hommes forts à venir se mesurer avec les « hercules », des athlètes et lutteurs professionnels, parfois même des machines. De la Russie à l'Amérique, le phénomène est international. On prône la « culture physique » sous l'influence des idées hygiénistes, dont le programme se résume à « santé, air pur et perfectionnement de la race », face aux ravages de la tuberculose et de l'alcoolisme.

▲à g. : Georges le Rochetin, lutteur, début XXe siècle
à dr. : The Damien's, acrobates de force, début XXe siècle
Fonds Gustave Soury, MuCEM, Marseille

▲à g. : Héros, 1913, Fonds Gustave Soury, MuCEM, Marseille
à dr. : Eugène Sandow, précurseur du culturisme, vers 1912
Il pouvait casser des chaînes, mais recherchait surtout la beauté physique.
sur Eugen Sandow

▲à g. : Louis Cyr, « L'Homme le plus fort du monde »
Affiche du John Robinson's Circus, 1898
sur 4point4milliondays.com
à dr. : George Steadman, lutteur américain, 1900, sur the speed boys

▲Le lutteur canadien Louis Cyr tirant deux chevaux, 1892
Maison Louis Cyr sur Flickr

▲Le culturiste Charles Atlas, né Angelo Sicilano,
développeur d'une méthode de « bodybuilding », sur tomorrow heroes
Ses campagnes de publicités étaient fameuses en Amérique dans les années 1940-1950 :
ne trouvez-vous pas qu'il se donne des airs de Superman ?

▲François Henri « Jack » Lalanne, « first fitness superhero » tirant une Cadillac
photographie Russ Warner, vers 1950 sur tumblr

▲à g. : Page 1 du numéro 1 de Action Comics, juin 1938,
première parution d'une aventure de Superman
National Allied Publications - DC Comics sur le blog Arkham Comics
à dr. : Superman sur superman.wikia.com
(une encyclopédie collaborative qui vous dit tout sur Superman)

▲Superman dans Man of Steel, film de Zack Snyder, avec Henry Cavill, 2013
sur le site Man of Steel

Sur les images et les affiches, ces hommes forts sont représentés revêtus d'un simple slip, afin de mettre en avant leur exceptionnelle musculature. Le costume ne distingue alors guère athlètes, gymnastes, culturistes et forains. Par convenance, dans les spectacles fréquentés par les familles, comme les cirques, les athlètes prennent l'habitude de porter un collant de couleur chair sous le slip. C'est la base de tous les costumes de scène des artistes de cirque jusqu'à nos jours. Ainsi en est-il dans les années 1930 lorsque naît Superman. C'est cette tenue typique que les jeunes créateurs de Superman choisissent, comme l'expression évidente de sa puissance surhumaine.

Aujourd'hui les symboles de la force ont changé dans les esprits. Se présenter en slip n'exprime plus guère que la ringardise et le ridicule. Autre époque, autres références, l'icône Superman abandonne son slip rouge pour une combinaison high tech de type seconde peau. Mais il garde sa longue cape rouge de noble superhéros – cinématographiquement si seyante – comme les chevaliers et les gentilshommes des siècles anciens, mais c'est là une autre histoire...