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25 juin 2011

Petit Bateau sexiste ? La tradition du rose - bleu


▲Body fille et body garçon, Petit Bateau

Petit Bateau vient de mettre en vente deux bodies, l’un pour fille, rose, l’autre pour garçon, bleu, avec pour chacun des qualificatifs réputés spécifiques à chaque sexe. La petite fille est jolie, têtue, rigolote, douce, gourmande, coquette, amoureuse, mignonne, élégante, belle. Le petit garçon est courageux, fort, fier, robuste, malin, vaillant, rusé, habile, déterminé, espiègle, cool.

Cela fait un vilain buzz sur Internet, relayé par la presse. Petit Bateau écrit sur sa page Facebook : « Notre intention n’a jamais été de véhiculer un message sexiste ». On les croit volontiers, la marque au style plutôt sage et traditionnel n’a jamais recherché la provocation.

Là est justement le problème : ne pas voir où ça bloque. Que le processus d’identification sexuelle de l’enfant puisse passer à un certain âge – vers 5 ou 6 ans, par l’exagération de certaines règles de conduites ou certaines attitudes qui lui paraissent conformes aux attentes de son sexe, est un phénomène connu des psychologues et des parents. Mais le rôle des éducateurs n’est-il justement pas d’assouplir cette position, sans non plus la stigmatiser, en lui permettant de concevoir qu’il est possible de transgresser ces stéréotypes sans perdre son identité ?

▲Affiches publicitaires Société Générale sur Olympe et le plafond de verre

▲Affiche du film Billy Elliott, de Stephen Daldry sur dvdvore.fr

Petit Bateau est loin d’être le seul à véhiculer ces poncifs masculin-féminin. À voir l’exemple de la campagne publicitaire de la Société Générale, « Rien n’est plus beau que l’esprit d’équipe », on se dit qu’il serait pourtant si facile, ne serait-ce que via l’humour, de rendre ce message plus moderne et plus égalitaire en brouillant les genres.

▲Affiches de la campagne de recrutement des professeurs 2011
Ministère de l’Éducation Nationale sur education.gouv

Plus insidieusement sexiste et irresponsable est à mon sens le message de la campagne presse de recrutement 2011 du Ministère de l’Éducation nationale. En devenant professeur de l’Éducation nationale, « Laura réalise ses rêves et lit », alors que « Julien réalise ses ambitions et utilise un ordinateur ». Remarque : Laura est habillée en rose, Julien en bleu. En reproduisant ces stéréotypes, le Ministère défait les efforts de ceux qui justement, par leur rôle éducatif, essaient de les déconstruire au quotidien.


Mais d’où vient donc cette tradition d'habiller en rose ou en bleu les bébés filles ou garçons ? Les Petites Mains ont déjà essayé de répondre à cette question et je vous invite à lire ou à relire : Bébés roses – Bébés bleus.

22 juin 2009

Mode adulte - Mode enfant (1)



Petit Bateau habille les adultes

Il y a quelques mois, vous avez pu voir dans la presse cette publicité Petit Bateau, et n'avez sans doute pas résisté, comme moi, à la curiosité de calculer votre âge en mois. Puis on a appris que Petit Bateau a ouvert une boutique réservée aux adultes.

Petit Bateau est célèbre pour être le génial inventeur, en 1918, de la petite culotte pour enfant réalisée dans sa fameuse maille en coton à côte "2 et 2", et pour plusieurs innovations comme l'emmanchure américaine (1950), la bouclette éponge élastique (1960), la rayure milleraies qui peut bouillir (1970), la bordure picot de ses articles : une belle histoire dédiée au confort des enfants. (On peut voir sur le site de la marque des petites animations sur l'histoire et les coulisses de la marque. )

▲à g. : Culotte Petit Bateau, 1918
à dr. : côte 2 et 2 de la culotte Petit Bateau,
Musée du Textile Choletais Musée du Textile choletais

C'est donc bien une petite révolution, car certes la marque habille depuis 1994 les grandes filles plutôt minces dans ses T-shirts en 16 et 18 ans, mais cette fois le magasin est vraiment 100% adulte. Le 20 ans équivaut à une taille 42, on y trouve aussi des articles pour homme. Ceci est le prétexte à ma question d'aujourd'hui : a-t-on déjà vu ce type de glissements mode adulte - mode enfant dans l'histoire du costume ?

Les échanges mode adulte - mode enfant

Pendant l'Ancien régime, les adultes apparaissent comme le modèle à suivre en matière d'habillement. Le costume des enfants est une sorte de miniaturisation du costume des adultes, - même si l'oeil averti sait distinguer des détails spécifiques, son évolution est particulièrement lente. On retrouve à partir du XVIIIe siècle dans le vestiaire layette et jeune enfant les mêmes évolutions de style que dans la mode féminine. C'est encore plus évident au XIXe. L'émancipation de la mode enfantine et le succès du costume marin sont aussi partiellement dus à la difficulté à minaturiser, entre 1876 et 1910, les nouvelles évolutions de la mode féminine, comme la crinoline, la tournure, le corsage cuirasse, la taille serrée et la ligne en S [Lire Costume marin (6) - Les raisons d'un succès].

▲à g. : Robes femme et fillette de style tapissier, vers 1883, Musée Galliéra
à dr. : Le Banc de jardin, par James Tissot, vers 1882,
collection particulière Artrewal

Inversement, depuis le XVIIIe siècle - quand apparaît un nouveau sentiment d'enfance, une mode enfantine plus libre et plus confortable - certaines spécificités de l'habillement des enfants influencent la mode féminine. Les historiens du costume remarquent d'ailleurs que cela arrive précisément à des moments où la société s'interroge sur la place de l'enfant, où on introduit des vêtements inédits dans sa garde-robe, souvent en fin de siècle. Ainsi on copie les enfants à la fin du XVIIIe siècle, c'est plus diffus avant 1900 - surtout en France, mais particulièrement puissant dans les dernières décennies du XXe siècle.

▲à g. et à dr. : Ensemble robe gilet, et robe André Courrèges, 1965, The Metropolitan Museum of Art, New York
au centre : le mannequin vedette des années 1960, Twiggy Lawson
sur The Fashion Model Directory

Ce processus d'échange entre mode adulte et mode enfant est évidemment très intéressant, et je propose dans les prochains articles, d'en étudier deux cas particuliers, dont je vous laisse la surprise...

Alors au fait ? Ça vous fait quel âge, en mois ?

(à suivre)

25 mars 2009

Histoire et origines de la marinière



Une information est tombée il y a quelques temps, qui réjouit comme moi ceux qui s'intéressent à la mode enfantine : Jean Paul Gaultier lance une collection enfant pour l'hiver 2009, Junior Gaultier. Le groupe Zannier - qui détient déjà entre autres les marques Absorba, Catimini, Chipie, Ikks, Kenzo, Lili Gaufrette, réalisera les modèles sous licence. Trois inspirations sont attendues, dont je vous laisse la surprise ; mais nul doute que les rayures marin, signature de Jean-Paul Gaultier, seront de la partie.

Une autre information grignote les pages culturelles d'Internet et de la presse ces dernières semaines : Les Marins font la mode, la nouvelle exposition du Musée national de la Marine.

Il y a de la marinière dans l'air ! Mais d'où vient-elle ?

Origines de la marinière

La marinière est, à l'origine, le costume des matelots. A partir du XVIIe siècle des tableaux hollandais ou anglais représentant des batailles navales montrent des marins habillés de rayures, soit bleues et blanches, soit rouges et blanches, mais jusqu'au second Empire, la règlementation ne concerne que les costumes des officiers. Les hommes d'équipage, souvent des pêcheurs, apportent à bord leurs propres vêtements.

▲ à g. : Marine Royale, 1688, planche de
Costumes Militaires Français depuis l'organisation des premières troupes régulières en 1439 jusqu'en 1789,
d'Alfred de Marbot et de Dunoyer de Noirmont, 1850-1860, musée de l'Armée, Paris,
sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN
à dr. : Le Secret de la Licorne, album Tintin, Hergé, 1946, Casterman

En 1858, une ordonnance fixe dans les moindres détails les composantes de l'uniforme des hommes d'équipage : pantalon à pont, chemise blanche à col bleu, manteau court en drap de laine (qui deviendra le caban), et bien sûr le tricot rayé qui sert de tricot de corps. Un bonnet à pompon pour le travail et un chapeau rond pour les sorties complètent la tenue. La marinière doit être « à mailles unies, le tricot se compose de fils teints à l'indigo pur, formant des raies alternativement blanches et bleues. Pour le corps de la chemise, les raies blanches d'une largeur de 20 millimètres sont au nombre de 21 » – selon la légende, le nombre des victoires de Napoléon – « les raies bleues larges de 10 millimètres sont au nombre de 20 à 21. » Pour les manches, c'est « 15 raies blanches pour 14 à 15 raies bleues ». On ne plaisante plus avec le costume dans la marine !

▲Tricot rayé d'homme d'équipage "modèle 1945", vers 1953, Musée national de la Marine


Voilà, notre marinière est donc née.

Mais pourquoi des rayures ?

Dans son livre L'étoffe du diable, Une histoire des rayures et des tissus rayés – dont je vous recommande la lecture, c'est un de mes coups de ♥ – Michel Pastoureau décrit comment la rayure et les étoffes rayées sont longtemps restées en Occident des marques d'exclusion ou d'infamie, et comment depuis le Moyen Âge elle a vêtu tous ceux qui dérangent ou transgressent l'ordre établi : jongleurs, saltimbanques, musiciens, bâtards, prostituées, bourreaux, condamnés, hérétiques, traîtres... Depuis, les codes ont subi des glissements, mais cette symbolique négative a perduré dans le temps, la rayure habille au XXe siècle encore domestiques, prisonniers, bagnards, membres de la pègre, déportés des camps de la mort...

▲ à g. : Gilet de domestique, 1865, The Bowes Museum , Barnard Castle
à dr. : Le valet Nestor, Objectif Lune, album Tintin, par Hergé, 1953, Casterman

▲ à g. : Les frères Dalton dans Le Magot des Dalton, Lucky Luke, 1998, Dargaud
à dr. : Tenue de déporté d'un camp de concentration nazi, 1945

Pour en revenir au monde de la marine, Michel Pastoureau rappelle que la marinière n'est portée que par les simples matelots, que c'est « une pièce de vêtement qui situe celui qui la porte au bas de la hiérarchie ». Il ajoute : « Aujourd'hui encore, par exemple, les officiers de marine français qualifient de 'zèbres' ceux des officiers qui ne sont pas sortis des écoles navales mais du rang, et qui ont donc autrefois porté un tricot rayé bleu et blanc. »

Il n'exclut cependant pas que la marinière puisse être aussi un vêtement signalétique, permettant aux matelots d'être bien visibles lors des manoeuvres toujours dangereuses, ou mieux repérés s'ils tombent à la mer. Une troisième explication, ni symbolique ni utilitaire viendrait tout simplement des contraintes du mode de tissage par métier mécanique utilisé pour sa confection : la marinière est un tricot de dessous destiné à tenir chaud, et pendant longtemps, la bonneterie européenne a surtout produit sur des métiers circulaires des pièces de vêtements rayées (bas, chausses, bonnets, gants). A noter : le tricot rayé descend très bas, jusqu'à mi-cuisses. On dit aussi que la teinture indigo coûtant fort cher, on aurait alterné le blanc et le bleu par souci d'économie.

▲ Bas rayés, vers 1850, The Metropolitan Museum of Art, New York

Hygiène de la rayure

Pendant des siècles, en Occident, il paraît inconcevable de porter un linge de corps qui ne soit autre qu'écru ou blanc, pour des raisons à la fois de modestie et de pureté (surtout quand la couleur est obtenue par des matières animales). Les teinturiers font figure d'alchimistes, on s'en méfie. Les premiers changements apparaissent vers 1860 dans les pays anglo-saxons, et ce changement du blanc à la couleur (pour le linge de corps, de toilette et plus tard les draps) se fait partout de la même manière : par le biais de la rayure et des couleurs pastel. Cette rayure hygiénique, qui purifie la couleur tout en égayant le blanc, n'a bien sûr rien à voir avec la rayure vulgaire et négative héritée du Moyen Âge.

▲ à g : Linge pour homme, La Mode illustrée, 1911, Victoria & Albert Museum, Londres

Une mode balnéaire en bleu marine et blanc

Tous ces usages anciens de la rayure vont curieusement fusionner au XIXe et au XXe siècles, lorsque la société européenne découvre les plaisirs des bains de mer et de la plage. Dès la fin du second Empire, on trouve cette mode des tissus et vêtements rayés sur les plages normandes, telles que les peint par exemple Eugène Boudin.

La Plage de Trouville par Louis Eugène Boudin, 1864,
Musée d'Orsay sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN

Cette mode va s'étendre et toucher toutes les côtes d'Europe à la Belle Epoque. Pour la société bourgeoise à la fois puritaine et mondaine, la plage réalise la fusion entre la rayure exotique ou transgressive des marins et la rayure saine et morale du bon air de la mer. Tout devient rayé : les costumes de bain, les serviettes et les peignoirs, les tentes de plage.

▲ Publicité pour des costumes de bain, vers 1880-1889, BnF Cabinet des Estampes, Paris

Le costume de bain fait son apparition, les hommes exhibent sur les plages de la Belle Epoque leur maillot une pièce caleçon gilet de corps en tricot rayé. Ils sont bientôt suivis par les femmes qui, en osant peu à peu montrer leurs jambes, vont apprendre à s'émanciper. La mode du tricot rayé va s'amplifier au cours du XXe siècle au point de devenir un grand classique de l'élégance. En 1917, Gabrielle Chanel lance à Deauville le style marin en pantalon à pont, marinières courtes, maillots et ensembles fluides de jersey rayé. Portée par l'aristocratie et la bourgeoisie aisée, la rayure est chic et raffinée.

▲ à g. : Costume de bain rayé pour homme, vers 1900, Musée Galliéra
à dr. : Dupont et Dupond dans Tintin au pays de l'or noir, Dargaud, 1950

▲ à g. : Gabrielle Chanel en pantalon à pont et tricot rayé, vers 1930
à dr. : Costume marin en tricot, par Gabrielle Chanel, 1917
Archives Chanel sur Les Marins font la mode, Musée national de la Marine

▲ Pablo Picasso, par Robert Doisneau (Silver Photo Agency)
Brigitte Bardot dans Le Mépris, film de Jean Luc Godard, 1963

Dans les années 1950 et 1960, les intellectuels et les artistes adoptent la marinière, comme Pablo Picasso et Brigitte Bardot sur la Côte d'Azur. En 1962, Yves Saint Laurent est le premier à créer des tenues extrêmement élégantes inspirées du marin, dont une marinière. Cela deviendra un exercice de style pour les couturiers et les créateurs. Jean Paul Gaultier en fait son vêtement fétiche, la rayure devient un des codes de la marque. Le tricot rayé ne s'est pas seulement contenté de passer dans l'habillement civil, il est devenu une icône de mode.

▲ La marinière par Jean Paul Gaultier en 1988, 1999, 2002, 2009

Gardiennes du temple, des entreprises comme Saint-James (depuis 1889) ou Armor-Lux (depuis 1938) perpétuent la tradition de la marinière, et s'inscrivent dans le renouveau et la modernité d'une mode atlantique qui mêle uniformes de marins, tenues de pêcheurs et vêtements de loisirs nautiques et balnéaires.

▲ La marinière par Armor-Lux, modèle Saint Guénolé
Charlotte Gainsbourg dans L'Effrontée, film de Claude Miller, 1985

▲ Mode marine par (1985) Jacadi et (2008) Cyrillus

▲ Mode marine atlantique parPetit Bateau

▲ Mode balnéaire par Le Bisou de la Sorcière (1993)

La rayure ludique

Pour les enfants apparaît sous le second Empire le costume marin, sous l'impulsion de la reine Victoria qui en habille son fils Edouard, le prince de Galles, et qui sera largement imité par toutes les familles aristocrates et bourgeoises d'Europe – j'y reviendrai plus longuement dans un prochain article, pour ne me consacrer ici qu'au seul tricot rayé.

Les relations entre l'enfance et la rayure sont particulières. Elles rejoignent bien sûr la rayure hygiéniste, Michel Pastoureau fait remarquer que l'apparition de la rayure pour les enfants coïncide avec celle du bleu ciel et du rose. Un vêtement rayé paraît moins salissant.

Mais la rayure a aussi une dimension dynamique (qui s'épanouira dans le sportswear du XXe siècle), libre et joyeuse, particulièrement bien adaptée à l'univers de l'enfance. Les clowns portent souvent une pièce de costume rayée. La boucle est bouclée : nous retournons à la case départ des jongleurs, des musiciens, des fous du roi et autres trublions du Moyen Âge...

▲à g. : Obélix dans Obélix & Compagnie, Une aventure d'Astérix le Gaulois, 1976, Dargaud
à dr. : Coluche en salopette rayée, Photo Prisma Presse

A lire :

-L'étoffe du diable, Une histoire des rayures et des tissus rayés par Michel Pastoureau, Ed. du Seuil 1991, coll. Points Histoire, 6€. Pour en savoir plus sur la rayure, sur son aspect négatif hérité du Moyen Âge, puis sur sa modernité, par exemple sous la période révolutionnaire, celle de l'époque romantique qui voit apparaître une rayure positive liée à la liberté et la jeunesse...

-JPG rayé en diable, extrait du catalogue d'exposition Les Marins font la mode, Musée national de la Marine / Gallimard, page 73, par Anne Zazzo, conservatrice au Musée Galliéra. Cet excellent article analyse le processus de création de Jean Paul Gaultier, et nous fait sentir comment à partir de la transposition des codes vestimentaires marins, JPG condense toute une chaîne de références, d'images, de métaphores, pour explorer toutes les possibilités de la rayure.

-L'article intitulé La Rayure, illustré de photos de marinières présentées dans l'exposition Les Marins font la mode, par la rédactrice du blog du Musée de la Marine.

(à suivre : Le costume marin)