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1 septembre 2015

Le kabig, histoire d'un vêtement identitaire breton



Nous nous sommes quittés fin juin avec le choix de passer les vacances en marinière à Saint-Malo ou en bikini sexy à Saint-Tropez... Pour moi ce fut Saint-Malo. Et qui dit marinière... Le 8 juillet, Jean-Paul Gaultier présentait sa collection Haute Couture Automne-Hiver 2015-2016, entièrement dédiée à la Bretagne, terre natale de sa fameuse marinière fétiche. Explorant et revisitant les traditions culturelles et l'imaginaire bretons, il nous a offert un festival de broderies bigoudènes sur des contrastes de draps secs, de velours brillants et de soies transparentes, de jeux de dentelles et de rayures marin, de coiffes moulées dans une dentelle de faux cheveux... Qui d'autre que lui pousserait le délire jusqu'à créer des jupes et des robes crêpes ? Du Gaultier pur beurre !

▲Modèles de la collection Haute Couture Automne-Hiver 2015-2016, Jean-Paul Gaultier
sur Le Figaro Madame, L'Express Styles, Elle

Caban, vareuse, gilet, imperméable, tous les basiques du vestiaire marin sont représentés dans cette collection. Mais, cher Jean Paul, vous avez oublié le kabig ! Vêtement identitaire porté « comme un drapeau » par certains Bretons, devenu le manteau quotidien de tous les écoliers bretons des années 1960, il est vrai qu'il n'a plus guère droit aux honneurs aujourd'hui. L'occasion pour Les Petites Mains, en cette rentrée de septembre, de raviver sa mémoire et vous raconter son histoire.

▲Kabig enfant en laine bouillie, gris chiné, boutons en bois, taille 8/9 ans, années 1970
en vente sur etsy.com

Au XVIIIe siècle, avant le kabig, le kab-an-aod

Étymologiquement, le kabig [prononcer : kabik], comme son grand frère le caban, vient de l'arabe Qabâ [tunique] qui a donné le mot sicilien cabbanu [vareuse]. Le kab-an-aod, littéralement « manteau de grève », est porté dès la première moitié du XIXe siècle par les ramasseurs de goémon dans le pays de Pagan, dans le Nord Finistère, plus particulièrement autour de Kerlouan et Brignogan. Le terme de kabig n'apparaît qu'après la Seconde Guerre mondiale.

Selon le PDG d'Armor-Lux Jean-Guy Le Floc'h, qui se passionne pour le kabig, celui-ci est sans doute né du sac'h rouz, le simple sac de pommes de terre en jute qu'on repliait pour se protéger la tête et le dos des pluies infiltrantes. Le kabig semble n'être au départ qu'un « paletot à capuche », comme celui que porte l'un des accusés, pilleur d'épave, Jean Hily, lors du procès après le naufrage du Neptune le 26 janvier 1792, ou la « casaque de toile à capuchon » décrite par l'écrivain breton et français Jacques Cambry, dans son Voyage dans le Finistère, publié en 1799 (on peut le lire, Tome II sur Gallica). Sa coupe et ses lignes, près du corps, rappellent celles des vestes masculines de l'époque.

▲à g. : Marchands bretons de Plougastel, Michel Auguste Le Tendre, 1827, sur Archives du Finistère
à dr. : Marin de Plougastel, maquette de costume pour l'opéra Le Fanal, 1849, sur Gallica, BnF, Paris
Ces hommes portent une veste de laine écrue à capuche.

▲Costume de grève du Pays pagan, François-Hippolyte Lalaisse, 1843
François-Hippolyte Lalaisse, professeur de dessin à l’École polytechnique,
spécialiste des représentations d’uniformes, parcourt la Bretagne
en 1843 et 1844 pour y faire un relevé des costumes traditionnels.
Ses dessins sont publiés dans la Galerie armoricaine en 1845-1846,
Nantes et la Loire-Inférieure en 1850-1851
et La Bretagne contemporaine en 1864.
Ces recueils de costumes ne peuvent être utilisés comme illustrations véridiques
du vêtement populaire porté réellement au début du XIXe siècle ;
mais ils sont source d’inspiration pour de multiples représentations de la Bretagne ;
ce costume a servi pour l'opéra Le Fanal, de Henri de Saint-Georges,
donné au Théâtre de l'Opéra en décembre 1849
MuCEM (Musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée), Marseille
et Gallica, BnF, Paris
en bas à g. : Kabig de laine blanche à trois boutons et liséré rouge et bleu, 1885
Le Port-Musée, Douarnenez▼

Une coupe de goémon à Sainte-Anne, François-Hippolyte Lalaisse, 1864
On peut voir le « manteau de grève » porté par un goémonnier, à droite de l'image.
Musée de Bretagne, Rennes

En 1844, François-Hippolyte Lalaisse, à qui on doit une quantité considérable de dessins et de gravures sur le costume régional breton, publie plusieurs dessins montrant le kab-an-aod. qui peuvent être considérés comme les représentations les plus anciennes du kabig. Il s'agit alors d'un vêtement de travail taillé dans un solide tissu de laine de mouton non dégraissée et foulée (on brasse l'étoffe mouillée, sous l'action de la chaleur et en milieu savonneux, pour provoquer un retrait) pour améliorer son imperméabilité et sa résistance au vent. Des empiècements en double épaisseur de tissu et parfois un petit demi-cercle en ailerette aux épaules renforcent la résistance à l'humidité et à l'usure des outils. Une poche ventrale permet de s'y réchauffer les mains. Les détails crantés des découpes et des poches évitent que le tissu ne s'effiloche. Rien ne se perd chez ces travailleurs pauvres : les lisières bleu et rouge du tissu sont récupérées pour border la capuche et le devant du kabig – les lisières constituent une sorte de garantie et permettent d'identifier l'étoffe. Le bouton est alors plat et rond.

Les pilleurs de mer à Guisseny, Yan'Dargent, 1861 sur Flickr
Des scènes de pillages d'épaves ont été relevées sur toutes les côtes bretonnes ;
mais le mythe des naufrageurs sanguinaires allumant des feux pour attirer les bateaux,
amplifié par le XIXe siècle, est sans fondement, selon les historiens d'aujourd'hui.
Jules Michelet écrit en 1832 dans son Tableau de la France :
« Souvent, dit-on, une vache promenant à ses cornes un fanal mouvant,
a mené les vaisseaux sur les écueils. Dieu sait alors quelles scènes de nuit !
On en a vu qui, pour arracher une bague au doigt d'une femme qui se noyait,
lui coupaient le doigts avec les dents. »
Scène de naufrage au pays de Kerlouan, François-Hippolyte Lalaisse, 1864
Musée départemental breton, Quimper▼

Les pilleurs de mer bretons dans l'attente d'un naufrage, Pierre Émile Berthélémy, 1851
Musée de Morlaix, Morlaix, sur Flickr

Une Bretagne « romantique et exotique » inspire la mode et les arts du XIXe siècle

Au XVIIIe siècle, la Bretagne ne se détache pas outre mesure des autres provinces françaises – les représentations provinciales naissent surtout à partir de la Révolution : pour casser l'ordre de l'Ancien Régime, chaque région est désormais identifiée à un paysage, à des monuments, à des coutumes, la France divisée en départements. L'image d'une Bretagne rurale traditionnelle, peuplée de paysans grossiers, incultes et superstitieux, sous influence du clergé et des petits seigneurs locaux, émerge des rapports obligatoires décadaires ou mensuels rédigés par les commissaires de la République, élite administrative représentant le pouvoir central, au regard souvent méfiant, prisonniers de leurs représentations, qui ressentent plus qu'ils ne comprennent les structures sociales solides et contraignantes de cette province.

Dans les années 1830-1840, la Bretagne est toujours perçue comme une région archaïque, catholique et conservatrice, elle n'est plus définie que par ses visiteurs. Une vague romantique submerge l'Europe, qui puise dans les racines celtiques et moyen-âgeuses que l'on croyait à jamais proscrites par l'humanisme de la Renaissance puis la mesure et le bon goût classiques, adeptes d'un retour aux sources gréco-latines. Les poèmes gaéliques d'Ossian, les romans écossais de Walter Scott ont un énorme retentissement dans tous les pays européens. La Bretagne devient un substitut d'Écosse, les artistes romantiques français fantasment sur ses origines celtiques supposées intactes et authentiques, la superstition et la rusticité « primitives » de ses habitants aux costumes pittoresques. Elle devient la destination à la mode dans les cercles aristocratiques et parisiens.

Par leurs récits de voyage, Victor Hugo, George Sand, Honoré de Balzac, Prosper Mérimée, Gustave Flaubert, Stendhal diffusent l'image durable d'un pays magnifique mais en retard sur son époque. C'est dans ce contexte que textes littéraires, gravures et tableaux répandent le cliché de Bretons « pilleurs de mer » aux mœurs cruelles et arriérées, aussi « sauvages » que les promontoires rocheux du paysage qu'ils habitent.

Des colonies d'artistes s'installent en Bretagne, comme à Douarnenez ou à Pont-Aven. À Paris, la Bretagne est à l'honneur sur les scènes de l'Opéra et de l'Opéra-Comique avec des pièces à succès : Le Fanal (en 1849, dont l'action se déroule à Pornic), Le Pardon de Ploërmel (en 1859), La Korrigane (en 1880, avec Rosiata Mauri et son célèbre « pas de la sabotière » »), Kermaria (en 1897)... Parmi les modèles de costumes pour les bals, très prisés par la société du XIXe siècle, le costume breton figure en bonne place parmi les modèles dit « exotiques » [Lire sur Les Petites Mains : Déguisements et costumes de fantaisie, d'où viennent-ils ? (3) – le XIXe siècle. Engager une domestique bretonne est du dernier chic, la nourrice en « costume breton » est une figure habituelle des magazines de mode. L'ouverture de la ligne ferroviaire jusqu'à Quimper en 1863 favorise les échanges, la vogue des bains de mer, l'exode des Bretons émigrant vers Paris pour y chercher du travail ; tout cela alimente la curiosité envers la Bretagne et les Bretons. La Bretagne est à la mode, elle le restera jusqu'à la fin du siècle et au-delà – Bécassine apparaît en 1905.

▲Paletot breton, La Mode illustrée, 1866 sur Google Books

▲Paletot breton à g. : The Godey's Lady's Book, 1867
La même image a paru comme modèle des Grands Magasins du Louvre
dans un numéro de La Mode illustrée en 1867
à dr. : The Peterson Magazine, septembre 1867
– sur New York Public Library

▲Kabig en laine blanche du Pays pagan, 1885
Sur les kabigs les plus anciens, la date de fabrication est parfois brodée sur la poche.
Françoise Parra sur Pinterest

Le « paletot breton » des années 1866-1869

Le chemin de fer favorise aussi les échanges commerciaux. Les premiers grands magasins parisiens ouvrent dans les années 1850, ils instituent la vente par correspondance, les marchandises se diversifient, le rythme des modes s'accélère. Le poids économique de la mode va croissant, et avec lui son prestige. Les grandes expositions universelles mettent en avant le savoir-faire des artisans et des industriels venus d'Europe et de toutes les provinces de France.

C'est dans ce contexte qu'émerge peu à peu le « thème breton », qui fait son entrée dans la mode parisienne par le biais du « paletot breton ». Le paletot est une sorte de veste ou de manteau court, simple, plutôt flottant, fendu sur les côtés, non doublé, boutonné devant et à col le plus souvent rond. Le paletot est le premier vêtement « de confection » vendu tout fait – et donc non réalisé sur mesure – dans les « magasins de nouveautés » qui apparaissent au début du XIXe siècle. Il devient paletot breton quand il est orné de pattes brodées de laine, en particulier sur les épaules et les revers de poches. Certains d'entre eux ont des découpes crantées et une capuche, la ressemblance stylistique avec le kabig nous paraît aujourd'hui flagrante. Les journaux de mode et de la famille témoignent du succès rapide de la mode du paletot breton à partir de 1866, elle dure jusqu'en 1869.

▲Paletots bretons, vers 1866-1869
Musée de Bretagne, Rennes sur Wikimedia Commons

▲Vêtements bretons de la manufacture de A. Lévy, de Brest, images parues dans :
en ht : L'Illustration, Journal universel, 12 janvier 1867 sur HathiTrust's Digital Library
en bas : Le Monde illustré, 2 février 1867 sur Gallica, BnF, Paris▼

En 1867, M. Armand-Dumarest, rapporteur de la classe 92 des costumes populaires à l'Exposition universelle de Paris, distingue la présentation des costumes du Finistère, déléguée à un commerçant de Quimper, Samuel-Alexandre Jacob (le grand-père du poète Max Jacob). Celui-ci a la bonne idée de présenter aussi des vêtements pour citadins à broderies bretonnes : « il approprie les ornements et les broderies bretonnes à des gilets, à des casaques et à des vêtements complets pour les hommes ou pour les femmes, à l'usage des touristes et des gens du monde ; ce commerce a pris beaucoup d'extension et a même trouvé bien des imitateurs ; c'est la preuve de son succès » écrit M. Armand-Dumarest [Exposition universelle de 1867 à Paris - Rapports du Jury international - Tome IV - Classe 92 - Spécimens des costumes populaires des diverses contrées - page 871, consultable sur le site du CNUM (Conservatoire numérique des Arts et Métiers)].

On peut lire en 1866 dans Le Magasin des Demoiselles : « Quant aux vestes bretonnes, blanches, rouges, gros bleu avec broderies, elles ont été admises à Paris plus que je n'aurais pu le croire ; aussi en voit-on en grande quantité. J'avoue que je ne les aime guère qu'en voyage ; à la campagne, et surtout pour les eaux, elles seraient, il me semble, tout à fait à leur place ». Bretagne et mode de bord de mer sont associées, ce n'est que le début d'une tendance féconde, qui ressurgit régulièrement, au moins chaque décennie, depuis plus de deux siècles.

▲à g. : Vacanciers des années 1930 portant le kabig breton
à dr. : Yves Guégen, coordinateur de l'écomusée de Plouguerneau, présente un kabig d'enfant
(vraisemblablement des années 1930) ; on peut le voir au musée jusqu'en septembre 2015.
– sur Le Télégramme

Au XXe siècle, le kabig, vêtement identitaire de la culture bretonne

Vers la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, un mouvement régionaliste se développe dans toute la France ; il est particulièrement actif dans les années 1920-1930. Ainsi en Bretagne, en 1923, des intellectuels et des artistes créent le mouvement des Seiz Breur (Les Sept Frères), initiateur de la rénovation artistique bretonne, mise au service d'une politique d'affirmation identitaire. Le mouvement est notamment remarqué lorsqu'il réunit des artistes bretons dans la salle du Pavillon de la Bretagne, à l'exposition des Arts Décoratifs de Paris en 1925 et à l'Exposition universelle de 1937 – on reprochera à certains d'entre eux leur dérive fascisante et leur compromission avec le régime de Vichy, qui récupère et détourne le militantisme régionaliste et l'idée d'une « France paysanne éternelle » à des fins idéologiques et racistes.

L'un des fondateurs des Seiz Breur est l'artiste ethnologue René-Yves Creston. Ses recherches sur le costume breton, dans le cadre du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique), à partir de 1949, sont une référence toujours actuelle pour ce type d'études, même en dehors de Bretagne. Creston est le premier à penser les costumes bretons comme objets d'histoire, il contribue à leur connaissance, à leur conservation et à leur renouveau. Il participe à la réflexion sur l'organisation de la création textile bretonne moderne. On lui attribue parfois, avec le tailleur quimpérois Marc Le Berre, le « nouveau » kabig qui apparaît en 1937. On cite aussi Pierre Labous, tailleur de vêtement à Kerlouan à la fin du XIXe siècle. René-Yves Creston et Marc Le Berre veulent faire du kabig « un vêtement national breton » au service d'une nouvelle affirmation identitaire bretonne. Le mot kabig est un néologisme, du breton kab [en français : cape], et le diminutif ig ; il n'apparaît qu'après la guerre.

Les premiers à s'y intéresser sont les bourgeois bretons qui arrivent en villégiature dans les petites stations balnéaires du Pays pagan par train, de Landerneau, de Lesneven, de Brest. Cette bourgeoisie locale éprouve un vif engouement pour le kabig qu'elle porte avec fierté. Par imitation, les vacanciers venus d'ailleurs se l'approprient aussi ; cela n'est pas toujours bien perçu par les populations locales qui les affublent du sobriquet de lakizien [en français : laquais].

Dieu a besoin des hommes, film de Jean Delannoy, 1950
avec Pierre Fresnay dans le rôle de Thomas Gourvennec sur allociné

En 1950, sort le film de Jean Delannoy, Dieu a besoin des hommes, d'après le roman d'Henri Queffélec, Un Recteur de l'île de Sein : sur l'île de Sein, en 1850, pêcheurs et goémoniers, poussés par la misère et la faim, se font pilleurs d'épaves – le cliché a la vie rude ! Le curé de l'île, effrayé par cette coutume, retourne sur le continent. Thomas Gourvennec, pêcheur et sacristain, prend sa place... Sur suggestion de Herry Caouissin, « conseiller ethnologique » du film, sans doute acquis à la cause bretonne, les acteurs principaux, comme Pierre Fresnay dans le rôle du pêcheur Thomas Gourvennec, et les figurants goémoniers portent le kabig pendant le tournage à Plouguerneau – bien qu'aucun pêcheur ni goémonier de l'île de Sein n'ait jamais porté ce vêtement, pagan et non sénan. Mais il contribue à son succès. Le kabig débute une nouvelle carrière, alors même que celui dont il est inspiré n'est plus porté par les gens de mer.

La maison Le Minor de Pont-l'Abbé commence à fabriquer des kabigs en 1957, elle fournit les bagadoù (ensembles de musique traditionnelle bretonne). Le kabig alors commercialisé ne ressemble plus guère à son référent original. C'est un manteau trois-quarts de laine tissée serrée avec une capuche, une double poche crantée sur le devant et des ailerettes à la couture d'épaule pour éviter le ruissellement de l'eau. Ses boutons en losange, appelés cabillots, sont taillés dans du bois de buis ; parfois celui du haut est creusé et forme un sifflet. Le crantage des coutures est censé éviter l'usure.

▲Fillette masquée et garçonnet en kabig, Charles Barmay, Rennes, mars 1962
Tous les écoliers bretons des années 60 ont porté le kabig.
Musées de Bretagne sur Base Joconde

▲Le Bagad Ergué-Armel a porté jusqu'en 1995 le kabig traditionnel brodé, réalisé par la maison Le Minor.
Agence Bretagne Presse

▲à g. : Goulc'han Kervella porte le kabig traditionnel
photographie Xavier Dubois (détail), ArMen n° 205, mars-avril 2015
à dr. : Le kabig, par Armor-Lux, 2013, sur Comptoir de la Mer

Dans les années 1960-1970, période du renouveau celtique – les cercles celtiques sont nés juste après la guerre – le kabig devient un vêtement identitaire porté, pour des raisons sans doute très divergentes, par les vacanciers, les militants de la langue et de la culture bretonne, les musiciens des bagadoù. Dans l'une de ses études sur le costume breton, publiées par le CNRS entre 1953 et 1961, Creston affirme que le kabig est devenu le « costume national » de la jeunesse bretonne, invitée à entrer en résistance contre la mode citadine dominante. Aujourd'hui encore, l'écrivain dramaturge breton Goulc'han Kervella – né dans une famille de goémonniers de Plouguerneau, président du Musée des goémoniers de la ville – qui porte le kabig, affirme qu'il est « un drapeau porté sur le dos ». Du « manteau de grève », en passant par le « paletot breton », le kabig est l'un des rares vêtements populaires régionaux qui a su trouver sa place dans la mode contemporaine, même s'il est aujourd'hui un peu oublié – y compris par un créateur passionné d'histoire du costume comme Jean-Paul Gaultier – au profit de ses grands frères, le caban et le duffle-coat.

▲La petite fille, à droite sur l'image au centre, c'est moi dans mon kabig !
images de détails de kabig trouvées sur Bretagne Boutique

▲Après lecture de l'article sur Les Petites Mains, Béatrice, du blog lilicroche
m'a envoyé des photographies d'elle à quatre ans,
en 1972, dans son petit kabig rouge. Très mignonne !



6 juin 2009

Le costume marin (8)


Le symbole stéréotype de l'enfance

Premier vêtement spécifiquement créé pour l'enfant, le costume marin est resté à juste titre emblématique de l'enfance. Entre 1870 et 1910, il est incontournable dans la garde-robe des garçons de 8 à 15 ans. A partir des années 1940, il devient la tenue "habillée" pour les dimanches et les cérémonies. Aujourd'hui, il a perdu son côté uniforme, mais continue à influencer la garde-robe enfantine moderne par ses détails spécifiques, classiques et intemporels. On le retrouve aussi bien dans des collections de vêtements quotidiens et sportswear que dans les tenues de cérémonie. Au Japon, en devenant l'uniforme traditionnel des écolières, il envahit le monde des mangas, et celui de l'érotisme fétichiste.

▲à g. : Page du magazine Vogue Enfant, vers 1985
à dr. : Publicité Petit Bateau, photo Sarah Moon, vers 1990

▲à g. : Ecolières japonaises en fuku marin, Kamakura, 2007,
photographie Jim Epler sur Wikipedia
au centre : dessin de manga Sailor Moon
à dr. : Jeune femme en fuku marin, photographie Tu Foto, 2007 sur Wikipedia

En traversant presque deux siècles de mode enfantine, le costume marin est devenu une icône synonyme d'enfance, un stéréotype largement utilisé dans les images, les cartes postales, les affiches publicitaires.

▲Enfants en costume marin, chromolithographies, début XXe siècle Delcampe Papiers anciens

▲à g. : Enfant en costume marin et son chien, chromolithographie,
début XXe siècle Delcampe, Papiers anciens
à dr. : Chromolithographie L'Auto et l'Enfance,
Musée de la Voiture, Compiègne sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN

▲à g. : Affiche pour les chaussettes Doré-Doré, par L. Gadoud dit Gad, vers 1930,
à dr. : Affiche pour les sous-vêtements Petit Bateau, par Hervé Morvan, vers 1950
source : Fonds de la Bibliothèque Forney


(à suivre : Le costume marin – pour en savoir plus)

3 juin 2009

Le costume marin (7)


Pas de matelot sans son chapeau !

En 1855, une circulaire ministérielle fixe la tenue règlementaire des hommes d'équipage de la Marine impériale française [voir l'article sur la marinière], cela concerne aussi les coiffures. Les matelots portent le chapeau de paille, le chapeau noirci et le bonnet de travail.

▪ Le chapeau de paille, que les matelots confectionnent eux-mêmes avec des matériaux fournis par les magasins généraux de la Marine, est porté dans les pays chauds jusqu'en 1923. Orné d'un ruban à bouts flottants légendé au nom du navire, il est l'ancêtre des chapeaux de paille pour enfants, comme celui que porte Albert Edouard, et du canotier porté aussi par les hommes et par les femmes.

▲à g. : Portrait d'Albert Edouard, prince de Galles (détail), par François Xavier Winterhalter, 1846,
collection privée sur Artrenewal
à dr. : Chapeau de matelot en toile cirée du prince impérial, vers 1859,
Musée et château de Compiègne sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN

Pour les pays tempérés, les matelots portent un chapeau en feutre verni qui remplace le chapeau de paille recouvert de toile cirée noire, dont le port n'est que toléré dans la première moitié du siècle.

▪ Quant au bonnet, ce n'est au départ qu'un simple bonnet de laine foulée bleu roi porté pour le travail. Il est orné de deux raies rouges teintes à la cochenille, d'un gland en laine bleue et rouge au sommet - ancêtre du pompon qu'on appelle houppette dans la Marine, et de deux jugulaires blanches en peau de veau. Le bonnet est appelé bachi en argot, sans qu'on connaisse l'origine du mot – on pense au fameux juron "bachi bouzouk" du capitaine Haddock, les bachi-bouzouks étant des cavaliers mercenaires peu disciplinés de l'armée ottomane.

En 1870, les bonnets n'ont plus qu'une seule bande rouge, la houppette est faite entièrement de fils rouge garance, naturel puis artificiel. Le ruban légendé doré n'arrive qu'en 1872, il porte la légende Marine nationale lors de l'incorporation du matelot, puis le nom du navire auquel il est affecté. En 1876, une nouvelle circulaire supprime le chapeau noir pour les sorties et le remplace par le bonnet.

▲Bonnet de travail de matelot, modèle 1901, Musée national de la Marine, photographie A. Fux et S. Dondain

En 1932, la houppette devient amovible et s'agrafe au bonnet - le matelot la coince à l'aide d'une pièce trouée pour éviter que les admiratrices ne la lui subtilisent. Aujourd'hui le bonnet n'est plus porté que pour les évènements solennels, la houppette porte toujours bonheur à celles qui la touchent. Moi qui suis originaire de Lorient, je n'ai jamais raté l'occasion de toucher les pompons rouges des musiciens du bagad de Lann Bihoué, jusqu'à ce que l'un d'eux me raconte que cette légende serait la métaphore d'un autre touche-touche, si vous voyez ce que je veux dire, depuis je n'ose plus.

Contrairement aussi à ce qui a pu être dit ici ou là, le rôle de la houppette n'est pas de protéger le matelot lorsqu'il se cogne aux plafonds bas des cursives des navires, ni de le repérer s'il tombe à la mer. C'est au départ juste une caractéristique liée à la technique de finition du bonnet.

Le chapeau des enfants

Au XIXe siècle, et au début du XXe siècle, il est inconcevable qu'une personne de la bonne société sorte "en cheveux", c'est-à-dire sans chapeau, fût-elle un enfant, comme en témoigne la photo ci-dessous.

▲Enfants assistant à une représentation de Guignol dans le Jardin du Luxembourg, 1898,
photographie Ernest Roger sur Paris en images

▪ Avec le costume marin, l'enfant porte de préférence le chapeau de matelot en paille, comme Bertie. A la calotte plus ou moins haute, avec ou sans ruban, à la passe plus ou moins large, droite ou légèrement incurvée, ce chapeau de matelot en paille va connaître une multitude de variantes, jusqu'au canotier. Il va aussi peu à peu accompagner d'autres tenues que le costume marin.

▲à g. : Le prince Albert Victor, Duc de Clarence et Avondale, fils aîné de Edouard VII,
et son frère futur roi George V, par Alexandre Bassano, 1875,
National Portrait Gallery, Londres
à dr. : Jeune garçon en costume marin et chapeau de paille, vers 1900
Pool Vintage Kids sur Flickr

▲à g. : Henri et Robert, par Paul Lancrenon, 1913
à dr. : Sur la plage des Dalles : Yvonne debout, Henri et Anne-Marie accroupis,
par Paul Lancrenon, 1906 sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN

▲à g. : Page de catalogue W. H. Scroggie Ltd, chapeaux pour hommes et enfants, 1908,
Musée Mac Cord, Montréal
à dr. : Costume de marin en cheviot bleu et chapeau de paille, La Mode illlustrée, juin 1895

▲à g. : Chapeau d'enfant en paille naturelle, bordé de cuir, bande ruban noire, début du XXe siècle,
The Metropolitan Museum of Art, New York
à dr. : Portrait de Eleanor Mary Hollyer, photographe inconnu, vers 1875,
National Portrait Gallery, Londres

▲à g. : Garçonnet en robe marin et chapeau de paille, vers 1900, sur Flickr
à dr. : Chapeau de matelot en paille pour enfant, vers 1900,
The Los Angeles County Museum of Art, Los Angeles

▪ Les enfants en costume marin portent aussi le bonnet en drap bleu "marin" directement copié sur le bonnet de laine du matelot. On l'appelle plutôt béret, ou encore Jean-Bart – en référence au célèbre corsaire dunkerquois. Ce béret est orné d'un ruban à lettres dorées au nom d'un navire imaginaire, et d'une houppette rouge. Les bérets "authentiques" achetés dans les maisons anglaises arborent sur leurs rubans des noms comme HMS Revenge ou HMS Victory.

▲à g. : Garçonnets à vélocipède, en costumes et bonnets marins de style anglais,
France, fin XIXe siècle, sur Flickr
à dr. : Béret marin à ruban marqué Normandie, fin XIXe siècle, en vente sur eBay

▲en ht g. : Béret enfant, orné d'un ruban Le Gaulois, fin XIXe siècle, Musée Galliéra
en ht dr. : Enfants en bonnets marins (détail), France, fin XIXe siècle sur Flickr
en bas g. : Enfant en bonnet marin (détail), vers 1875-1880, sur Flickr
en bas dr. : Béret enfant, orné d'un ruban HMS Revenge, fin XIXe siècle, Musée Galliéra

Ces bérets s'inspirent largement des uniformes de marine propres à chaque pays. Ainsi le béret français est-t-il de petite taille, à fond souple et houppette rouge, le béret anglais plus large et plat, le béret russe aux bords plus hauts, etc.

▲Les princes Léopold (né 1889), Alexandre dit Drino (né 1886) et Ena (né 1887),
fils de Béatrice et petits-fils de la reine Victoria, en 1891, sur Flickr

▲Le tsarévitch Alexei Romanov et Nicolas et Ileana de Roumanie, vers 1915 sur Flickr

▲à g. : Enfants en costumes marins et bérets orné de lettres dorées, vers 1915 sur Flickr
à dr. : Béret marin orné d'un ruban HMS Iron Duke, vers 1910
Musée Mac Cord, Montréal

▪ Après la Première Guerre mondiale, et plus encore après la Seconde Guerre mondiale, le béret plat à pompon, trop voyant, est en perte de vitesse, remplacé par le bob blanc de la Marine américaine. Porté par les correspondants de guerre, cela lui donne une aura de prestige et de modernité. Le bob américain est porté relevé pour les bébés, rabattu pour les enfants plus grands, et les adultes.

▲à g. : Enfant en costume marin et bob américain, 1946 sur Flickr
à dr. : Bob américain, 1931, The Metropolitan Museum of Art, New York


(à suivre : Le costume marin, symbole stéréotype de l'enfance)

26 avril 2009

Le costume marin (5)


L'uniforme de l'enfance

Le succès du costume marin continue après la Première Guerre mondiale, avec quelques variantes selon les pays. Dans les pays anglo-saxons, il semble un intermédiaire tout indiqué pour revêtir les petits garçons, entre la robe qu'on va progressivement abandonner, et la culotte courte. Le garçon quitte son costume marin pour revêtir l'uniforme de son école. Dans les pays comme la France où on ne porte pas l'uniforme mais le tablier, du moins dans les établissements publics, ce passage symbolique est moins marqué, les garçons portent le costume marin plus longtemps. Le costume marin est parfois un prétexte pour revêtir un pantalon, alors que l'âge du garçon et les convenances ne le lui permettent pas [lire La culotte des garçons], on parle d'ailleurs dans ce cas de "culotte longue".

▲ à g. : Affiche Journée de Paris, 14 Juillet 1916, Au profit des oeuvres de guerre de l'Hôtel de Ville,
Francisque Poulbot, 1916, Musée de l'Armée, Paris
sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN
à dr. : Légionnaire français décoré, Paris, cour des Invalides, octobre 1915, sur Paris en images

Par ailleurs, la guerre a donné aux femmes françaises de toutes conditions sociales l'habitude de tricoter pour leurs maris et frères partis au front, et pour leurs enfants - cette habitude restera longtemps ancrée dans leurs manières. Ainsi cette pratique du tricot, conjuguée à la recherche du confort qui caractérise les modes nouvelles, s'adapte particulièrement bien au style marin et à ses déclinaisons, composés de robes et chandails rayés et de culottes de maille.

▲ à g. : Garçonnets en costumes marins en maille, début XXe siècle sur Flickr
à dr. : Robe pour fillette de 8 à 10 ans, Le Petit Echo de la Mode, 1928

Le costume marin est porté par tous, des enfants de l'aristocratie à ceux de la bourgeoisie de province, il devient en quelque sorte l'uniforme de l'enfance. En 1922, le magazine Lisette le recommande à ses jeunes lectrices : "Le costume marin, convenant toujours aussi bien aux fillettes qu'aux garçonnets, se transforme selon la mode, mais reste toujours le costume pratique et élégant que petits et grands aiment à porter."

▲ à g. : Costume marin rayé, vers 1920-1929, Wisconsin Historical Society, Madison
au centre : Costumes marins pour fillette et petit garçon, La Mode illustrée, 1922,
boutique Au Fil du temps sur eBay
à dr. : Vickie en costume marin, vers 1922, sur Flickr

C'est dans les années 1920-1930 que le costume marin pour garçonnet se fige dans cette forme stéréotypée qu'on lui connaît aujourd'hui :
-soit la chemise, portée très près du corps, est rentrée dans le pantalon, auquel elle est boutonnée. Cette ligne va perdurer jusque dans les années 1960, et même 1980 ;
-soit une tunique vareuse flottante, col carré sur plastron rayé, est portée avec une culotte courte de type knickers ; pour les plus grands, la culotte courte devient bermuda ou pantalon.

▲ à g. : Chemise de costume marin boutonné, en coton, 1916-1930, Wisconsin Historical Society, Madison
à dr. : Costume marin, La Mode illustrée,1924,
boutique Au Fil du temps sur eBay

▲ à g. et à dr. : La maman de Keith aimait bien le costume marin ! sur Flickr
au centre : Costume marin, vers 1940-1949, Wisconsin Historical Society, Madison

▲ à g. : Les enfants du Dr Elwell, frères en costumes marins, vers 1920
Chidley Photo of Chester, Liverpool, Colwyn Bay and Walsall sur Flickr
au centre : Costume marin avec sifflet, vers 1933, Musée Mac Cord, Montréal
à dr. : Les enfants du prince Franz Joseph de Hohenzollern-Sigmaringen en costumes marins,
vers 1931, sur Flickr

Après la Première Guerre mondiale, et surtout la Seconde Guerre mondiale, on voit apparaître des variantes américaines US Navy mélangeant parfois le style marines et navy, on sent aussi diverses influences comme l'uniforme scout initié par Robert Baden Powell.

▲ à g. : Costume marin beige en laine, soie et coton, vers 1902-1914,
The Metropolitan Museum of Art, New York
au centre : Le prince Alexandre de Belgique, fils de Léopold III, 1945-1946 sur Flickr
à dr. : Costume marin vert kaki, vers 1915-1922, Wisconsin Historical Society, Madison

▲ à g. : Garçonnet américain en costume marin, 1943 sur Flickr
au centre : Costume marin américain pour enfant, en laine, galons blancs en tissu synthétique, 1931
The Metropolitan Museum of Art, New York
à dr. : Enfants américains en costumes marins, 1942, sur Flickr

▲ à g. : Garçon et fille en costumes marins, France, vers 1940 sur Flickr
à dr. : Robe de style marin en soie, 1939, Wisconsin Historical Society, Madison

Le garçon porte le costume marin pour toutes les occasions où il doit être "habillé", c'est-à-dire le dimanche, pour les cérémonies et fêtes familiales, comme les tenues de garçons d'honneur des mariages, et le jour de sa communion privée, vers l'âge de 7 ans – il est d'ailleurs intéressant de noter que lors de sa communion solennelle, qui a lieu vers 12-13 ans, et qui est une sorte de rite de passage de l'enfance à l'âge adulte, le garçon abandonne le plus souvent le costume marin pour un veston assorti d'une culotte courte, culottes de golf ou pantalon. Certains de ces costumes marins peuvent être alors très raffinés par la qualité du tissu et des broderies, ils peuvent être doublés.

▲ à g. : Communiants en costume marin sur Flickr
à dr. : Costume de communiant en velours de soie, vers 1930,
Musée du Textile choletais, Cholet

▲ à g. : Garçonnet en costume marin habillé sur Flickr
au centre : Garçonnet en costume marin lors d'une remise des prix, vers 1930
à dr. : Trois frères, les cadets portent le costume marin, l'aîné son costume d'adolescent Flickr


(à suivre : Les raisons d'un succès)