14 juin 2012

Mode enfantine et luxe (4) – La layette


Les travaux de Philippe Ariés et des historiens spécialisés qui lui ont succédé montrent que l'enfance fut longtemps une notion floue, même si l'enfant tenait un rôle social essentiel. Il a fallu plus de deux siècles, de Jean-Jacques Rousseau à Françoise Dolto, pour arriver à l'idée que « l'enfant est une personne ».

▲Les enfants de Charles Ier d'Angleterre, par Anton Van Dyck, 1637 sur le blog altesses.eu

▲à g. : Charles-Philippe de France, comte d'Artois (petit-fils de Louis XVI, futur Charles X)
et sa sœur Madame Clotilde, par François-Hubert Drouais, vers 1760
Musée du Louvre, Paris sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Tablier d'enfant en dentelle de Milan, Musées royaux d'Art et d'Histoire, Bruxelles


Avant la fin du XVIIe siècle, voire le XVIIIe siècle, on ne considère guère que l'enfant ait besoin d'une garde-robe spécifique. Dès que possible, au plus tard à sept ans, considéré comme « l'âge de raison », on l'habille comme un adulte en miniature, il subit les mêmes conventions vestimentaires dictées par la mode. Lorsqu'il a un rôle de représentation – c'est le cas dans toutes les cours européennes, où le jeu des alliances implique des mariages précoces – son vestiaire, signe social de sa haute naissance, est aussi somptueux que celui de ses parents.

La spécificité du vêtement d'enfant ne s'applique donc de fait qu'à deux classes d'âge : le nourrisson en maillot et layette et le petit enfant, fille ou garçon, qui porte la robe. Ce sont les thèmes de cet article et d'un prochain à venir. Je me limiterai essentiellement aux périodes des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles.

Luxe et raffinement d'une layette qui se féminise

Les caractéristiques propres aux pièces de layette remontent au Moyen Âge, l'habillement des nourrissons ne varie guère jusqu'à la fin du XIXe siècle.

▲Portrait de Cornelia Burch à l'âge de deux mois, École flamande, 1581
Hull Museum Collections, Kingston upon Hull

▲Le prince Federigo d'Urbino dans son berceau, par Federico Barocci, 1605, Galerie Palatine, Florence

▲Châle de baptême en soie brodée d'argent, Italie, 1620-1650, Victoria and Albert Museum, Londres

▲à g. : Châle de baptême, satin de soie brodé de fils d'or et d'argent,
Angleterre, vers 1650-1675, Victoria and Albert Museum, Londres
à dr. : Le prince Léopold de Médicis bébé, par Tiberio Titi, 1607
Galerie Palatine, Florence, sur le blog altesses.eu

▲à g. : Louis XIV bébé représenté en maillot dans les bras de sa nourrice, Marie de Longuet de la Giraudière,
Musée des Châteaux de Versailles et du Trianon sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Bande de maillot, 1600-1625, Victoria and Albert Museum, Londres

▲à g. : Ensemble de baptême en dentelle, Belgique, deuxième moitié du XVIIe siècle
Victoria and Albert Museum, Londres
à dr. : Nouveau-né de la famille Faucigny-Lucinge, atelier des Frères Beaubrun, XVIIe siècle
Fondation Yannick et Ben Jakober, Alciuda

▲à g. : Portrait de bébé, par Mary Beale,1690-1730, Victoria and Albert Museum, Londres
à dr. : Madame Privat de Molières et ses filles (détail), par Antoine Raspal, vers 1775-1780, Museon Arlaton, Arles

▲L'emmaillotement présenté par 38 mannequins de poupons à l'Exposition universelle de 1889,
à g. à la manière des Ardennes, à dr. à la manière du Vaucluse
MuCEM, Marseille sur L'Histoire par l'image


L'emmaillotement du nourrisson est pratiqué depuis l'Antiquité. Le but est de le tenir au chaud et d'éviter que ses jambes ne se déforment. Le temps d'emmaillotage serré se raccourcit peu à peu, la planche en bois qui maintient les jambes droites est abandonnée à la fin du XVIIIe siècle, les bandelettes qui entourent tout le corps du bébé ne concernent plus que les jambes. Contrairement aux Anglais qui cessent d'emmailloter les bébés au bout de quelques semaines dès les années 1820, et malgré le « retour à la nature » prôné par Jean-Jacques Rousseau en 1762, les bébés français sont tenus serrés dans leurs langes au moins jusqu'en 1914, et même les années 1950 dans les milieux ruraux [Lire sur Les Petites Mains, Tricentenaire Jean-Jacques Rousseau, L'influence de l'Émile sur l'habillement des enfants].

Comme l'adulte, le premier vêtement porté par l'enfant est la chemise, croisée dans le dos, qu'on taille de préférence dans une toile ou un linge usé, plus doux et plus souple. On le revêt ensuite d'un corset, constitué d'une bande en flanelle taillée en biais, puis à trois mois de toile renforcée. Sur la chemise et le corset, il porte des camisoles et des brassières superposées, à manches longues, en toile ou en flanelle. Puis on le serre dans deux séries de langes maintenus par une longue bande de toile de lin, elle-même recouverte d'un troisième lange et d'une couverture de chanvre ou de laine (Le substantif « lange » vient de l'ancien adjectif lange, « de laine » ; il désigne la pièce d'étoffe qui enveloppe le bas du corps du nourrisson). Là se limite l'habillement du bébé de milieu pauvre. Les riches superposent des bandelettes de dentelle et langes d'apparat réalisés dans des matières précieuses, brodées et ornées de dentelles.

▲Le dauphin François (détail), fils de François Ier et de Claude de France, né en 1518
par Jean Clouet, vers 1520-1525, Musée royal des Beaux-Arts, Anvers

▲à g. : Portrait de Marc Etienne Quatremère et sa famille (détail)
par Nicolas Bernard Lépicié, 1780, Musée du Louvre, Paris sur Agence photographique de la RMN
à dr. : chemises et linges de bébé, XVIIIe siècle, Livrustkammaren, Stockholm
sur Flickr par Johanni

▲à g. : Brassières de bébé, XVIIIe siècle, sur Flickr par Johanni
à dr. : Portrait de Louis-Antoine de Bourbon, duc d'Angoulême (fils de Charles X alors comte d'Artois),
École française, 1776, Musée Cognacq-Jay sur Agence photographique de la RMN

▲Brassière de bébé en toile de coton blanche travaillée au boutis, vers 1750-1760
Museon Arlaten, Arles sur Base Joconde

▲Brassières en coton blanc boutissées, 1750-1760, Museon Arlaten, Arles sur Base Joconde

▲à g. : Napoléon-François, roi de Rome, âgé de 4 ans, par François Pascal Simon, baron Gérard, vers 1812
Châteaux de Versailles et de Trianon sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Brassière du roi de Rome en batiste, brodée, ornée de dentelle, 1811
Château de Fontainebleau sur Agence photographique de la RMN

▲Brassière du roi de Rome en batiste, brodée, ornée de dentelle, 1811
Château de Fontainebleau sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : Brassière du roi de Rome en batiste, brodée, ornée de dentelle de type Maline, 1811
à dr. : Pointe de cou du roi de Rome en batiste, brodée, vers 1811
Château de Fontainebleau sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : Robe de sortie en linon brodé, vers 1820-1830
catalogue d'exposition La Mode et l'Enfant 1780... 2000 [Lire sur Les Petites Mains : Mes sources]
au centre : Henri Charles Ferdinand d'Artois, duc de Bordeaux, représenté au berceau
et sa sœur Louise Marie Thérèse d'Artois, « Mademoiselle d'Artois, aux Tuileries, par Louis Hersent, 1821
Châteaux de Versailles et de Trianon sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Robe de bébé, Angleterre, 1810-1820, Victoria and Albert Museum, Londres


Au XVe siècle, les toiles se font si fines et blanches qu'elles se plissent et se froncent avec raffinement, la chemise devient un signe de distinction sociale. La mode est au décolleté carré qui laisse apparaître le haut de la chemise, garnie au col d’une cordelette parfois resserrée – c’est l’ébauche de la fraise qui va apparaître dans la seconde moitié du siècle [Lire sur Les Petites Mains, L'histoire de la fraise en 6 épisodes].

Au XVIIIe siècle, l'utilisation du coton blanc, en toile et en piqué, transforme la layette en facilitant son entretien. La chemise des bébés se borde d'un petit volant ou d'une collerette qui se rabat sur une brassière en laine, protégeant ainsi leur menton. Le piqué de coton est largement utilisé pour les vêtements et langes de bébés. Les familles aristocratiques du sud de la France profitent des importations de coton par Marseille pour faire réaliser des pièces de layette en boutis, un travail d'aiguille virtuose typiquement provençal, dont le Museon Arlaten d'Arles conserve des modèles magnifiques. Quelques pièces comme les jupons et les camisoles sont en flanelle, certaines brassières en laine tricotée.

▲à g. : Hélène-Louise de Mecklembourg-Schwerin, duchesse d'Orléans
tenant son fils Louis-Philippe-Albert, comte de Paris (petit-fils de Louis-Philippe), 1838
par Franz Xaver Winterhalter, Château de Versailles et de Trianon sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Robe longue en coton et soie, France, 1840-1860, The Metropolitan Museum of Art, New York

▲à g. : La reine Victoria avec le prince Arthur, par Franz Xaver Winterhalter, 1850, sur Commons Wikimedia
à dr. : Robe cache-maillot en mousseline, Angleterre, Victoria and Albert Museum, Londres

▲à g. : L'impératrice Eugénie et le prince impérial, par Joseph Constant Brochart, 1856
à dr. : Robe de maillot du prince impérial, vers 1856
Château de Compiègne sur Agence photographique de la RMN

▲en ht à g. : trousseau de bébé, La Mode illustrée, 2 décembre 1868
boutique Au Fil du Temps sur e-bay
en bas à g. : pièces de layette, La Mode illustrée, 30 avril 1899
à dr. : Portrait de bébé, vers 1900 sur Femmes en 1900

▲à g. : Nourrices et enfants, 1883 sur Femmes en 1900
à dr. : Deux bébés avec leurs nourrices, fin XIXe siècle, Fonds Eiffel,
Musée d'Orsay, Paris sur Agence photographique de la RMN

▲à g. et au centre : Cape longue pour bébé en soie, ornée de dentelle et brodée, 1887
Angleterre, Victoria and Albert Museum, Londres
à dr. : Manteau pour bébé, La Mode illustrée, 5 mai 1895
boutique Au Fil du Temps sur e-bay


Le travail de layette relève de la corporation des lingères. Elles fournissent le linge de corps plus ou moins brodé et orné de passement [dentelle] de toute la famille, ainsi que les layettes et les linges des bébés, au nom générique de maillot. Il s'agit d'un grand nombre de langes et de couches, carrés ou rectangles d'étoffes qui enveloppent l'enfant serré dans un couvre-lange.

Les véritables vêtements sont les brassières, les fichus de cou croisés sur la poitrine qui maintiennent droite la tête du bébé et tiennent lieu de bavoir, les bavoirs – qui apparaissent dans les années 1830-1840, parfois tricotés en fil de coton, sous le second Empire ils ont une forme de corselet – les guimpes ornées de dentelles et de broderies, les béguins et les bonnets [Lire sur Les Petites Mains : les chapeaux d'enfants].

À partir du premier Empire et sous la Restauration, la mode délaisse le couvre-lange en soie – il s'agit parfois d'un luxeux châle en cachemire, pièce de choix du trousseau de mariage de sa mère – pour la robe blanche qui recouvre le maillot, c'est le début de la féminisation de la layette.

Toutes les pièces du trousseau d'un bébé prestigieux, comme le roi de Rome, fils de Napoléon et de Marie-Louise, sont réalisées dans des batistes, des mousselines et des satins, ornées de broderies et de dentelles raffinées. Les vêtements de dessus, comme le manteau et la cape, puis le le burnous, se développent à partir de 1830.

À la Belle Époque, le vestiaire du bébé est aussi varié et abondant que celui de la femme : chemises de jour, corsets, jupons que l'on superpose, brassières, guimpes, fichus, bavettes [bavoirs], robes, bas, camisoles, chemises de nuit... La féminisation de la layette ne se renversera que dans les années 1920.

▲Ensemble de baptême, vers 1898, cape du soir pour femme, Redfern, vers 1902
Cette photographie, extraite du catalogue d'exposition La Mode et l'Enfant 1780... 2000
[Lire sur Les Petites Mains : Mes sources],
montre la similitude des décors et matériaux des modes féminines et de la layette,
qui s'est féminisée pendant tout le XIXe siècle.


La layette, premières touches d'élégance et de prestige

Au XIXe siècle, dans les classes aisées, on possède plusieurs robes blanches cache-maillot, brodées et ornées de dentelles et d'entre-deux, puis de broderies anglaises, qui peuvent atteindre quatre-vingts centimètres dans la deuxième moitié du XIXe siècle. On confond aujourd'hui ces robes blanches « de circonstances » ou « de sortie » avec les robes de baptême. Tout au long du siècle, les robes de cérémonies font l'objet d'une surenchère de longueur, qui dépasse le mètre. Cette pratique, qui mêle protection et ostentation, prend fin dans les années 1880 avec l'invention du landau.

▲à g. : Robe de baptême, Angleterre, 1700
au centre : Robe de baptême, Angleterre, 1730-1770
à dr. : Robe de baptême, Angleterre, 1740
Victoria and Albert Museum, Londres

▲à g. : Robe de sortie en damas appliqué de fleurs brodées, 1730, et bonnet, Musée Galliéra
au centre : L'empereur François Ier d'Autriche et l'impératrice Marie-Thérèse
représentés à Schönbrunn entourés de leurs douze enfants (détail), atelier de Martin Van Mytens, 1756,
Château de Versailles et Trianon sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Robe de baptême en soie brodée, 1780, Münchner Staatsmuseum, Münich
Images de g. et de dr. extraites du catalogue d'exposition La Mode et l'Enfant 1780... 2000
[Lire sur Les Petites Mains : Mes sources]

▲Robe d'apparat de Napoléon-François, roi de Rome, vers 1811
catalogue d'exposition La Mode et l'Enfant 1780... 2000 [Lire sur Les Petites Mains : Mes sources]

▲Robe de baptême en lin, vers 1896
Victoria and Albert Museum, Londres

▲à g. et au centre : Robe de baptême en lin, vers 1900, Victoria and Albert Museum, Londres
à dr. : Madame Knox et son bébé, photographie Harris & Ewing, 1908, sur Wikimedia Commons


Les robes de baptême sont apparues vers 1750, souvent blanches, en symbole de pureté [Lire sur Les Petites Mains, couleur : blanc]. Dans les familles aristocrates ou bourgeoises, le baptême est l'occasion d'un déploiement de luxe et d'élégance. Au début du XIXe, le nourrisson porte une somptueuse robe blanche, on l'enroule dans le voile de mariée de sa mère ou dans un châle cachemire. Vers la fin du siècle il est revêtu d'un manteau qui recouvre le maillot, coiffé d'un béguin (conservé dans les familles car « sacré » par les huiles saintes) et d'un bonnet [Lire sur Les Petites Mains : les chapeaux d'enfants].

Les robes de baptême s'inspireront longtemps du style vestimentaire du XVIIIe siècle, avec notamment des corsages travaillés en pointe. Sous le premier Empire, on les aime en mousseline avec des semis brodés ; sous la Restauration, des volants agrémentent et amplifient les manches ballonnées ; sous le second Empire on apprécie la superposition de volants sur le devant de la robe, les ornements en soutache appliquée et les entre-deux en ligne. Dans les familles fortunées, elles sont le plus souvent réalisées en dentelle de Valenciennes.

Le lit portatif, qui respecte le confort du bébé et le soutient, est très apprécié lors du baptême ou autres cérémonies. Il est en quelque sorte un héritage du XVIIe siècle : avant la découverte de « l'enfant chéri » du XVIIIe siècle, les relations entre parents et enfants, et encore plus les nourrissons, sont distantes. Les nourrices et les bonnes d'enfants ont l'habitude de présenter le bébé dans ce lit portatif, sorte de porte-bébé constitué d'un sac prolongé d'un oreiller, en soie ou en organdi. On y glisse l'enfant revêtu d'une brassière et d'un bonnet assortis, brodés et ornés de dentelles et de rubans.

▲à g. : La naissance de Louis de France, duc de Bourgogne (petit-fils de Louis XIV),
le 6 août 1682, par Antoine Dieu, Châteaux de Versailles et Trianon sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Le baptême de Wilhelm V, prince d'Orange-Nassau, 1748, Rijksmuseum, Amsterdam
Les nouveaux-nés sont présentés sur un lit portatif.

▲Poupée Daisy et son lit portatif, 1890-1894, Victoria and Albert Museum, Londres

▲Lits portatifs, La Mode illustrée, 1897, 1900 et 1904
boutique Au Fil du Temps sur e-bay

▲Coffre à layette du dauphin, 1781, Château de Versailles et Trianon
On peut voir d'autres photos avec tous les détails des allégories et sujets mythologiques,
bergeries et scènes de réjouissance populaire sur le site de
l'Agence photographique de la RMN : suivez ce lien


En fine batiste, de lin [linon] puis de coton, les pièces de layette, réalisées à la main, peuvent être d'un raffinement extrême. Elles sont gardées dans un petit coffre ou layette de bois ou d'osier – par glissement, le contenant a donné son nom au contenu. Ce petit meuble peut faire l'objet d'un cadeau prestigieux lors de la naissance d'un enfant, comme celui offert par la Ville de Paris en 1781 à Louis XVI et Marie-Antoinette pour la naissance du premier dauphin Louis-Joseph le 22 octobre.

En 1638, la Gazette de France, premier hebdomadaire français, décrit le somptueux présent offert par le pape Urbain VIII dans trois layettes de velours rouge brodé d'argent, pour célébrer la naissance du Dauphin de France, futur Louis XIV. L'une d'elle contient « un grand lange de toile d'argent en broderie d'or, relevée et parsemée de fleurs au naturel, doublée d'une autre toile d'argent à fleurs d'or. Une grande mante ou couverture de toile d'argent à fleurons et broderies d'or, avec les armes et les chiffres de Sa Sainteté et de Sa Majesté ».

De la lingère à la maison de couture

La confection des trousseaux, des layettes et des robes de baptêmes relève du travail des lingères, parfois des couturières. Jusqu'au XVIIe siècle, la couturière est une exécutante à la solde des tailleurs et des lingères ; la différence entre lingères et couturières s'estompe lorsque la couture n'est plus l'apanage des hommes, suite aux arrêtés royaux de 1675, puis de 1782.

▲Nicolas de Larmessin, graveur, Costumes grotesques, la lingère, fin XVIIe siècle, BnF, Paris
Ces planches sont tirées d'un célèbre recueil de costumes « grotesques »,
qui constitue un témoignage aussi décoratif que documentaire sur les accessoires de chaque métier. 
On peut aussi y voir le bonnetier, le couturier, le fourreur, le fripier, le mercier, le plumassier,
la rubanière, le tailleur, le tisserand… et le laÿettier qui présente ses petits coffres.

Les lingères des cours royales sont connues. Madame Payen livre Marie-Antoinette. Mademoiselle Minette, lingère des cours de France entre 1800 et 1850, fournit une partie de la layette du roi de Rome (fils de Napoléon et Marie-Louise), puis du duc de Bordeaux (fils de la duchesse de Berry, petit-fils de Charles X), elle ouvrira ensuite sa propre maison de couture pour femme « À la Perle », rue des Petits-Champs. Madame Félicié reçoit la commande de la layette du prince impérial (fils de Napoléon III et de l'impératrice Eugénie).

Dans la seconde partie du XIXe siècle, les maisons de haute couture auront la même approche commerciale que les lingères-couturières. Elles captent la cliente en fournissant le trousseau et la tenue de la jeune mariée, lorsque celle-ci devient mère, elles habillent aussi les enfants. C'est le cas de la maison Doucet, par ailleurs spécialiste de la chemise masculine, qui propose des trousseaux depuis 1817, et remporte une médaille de bronze à l'Exposition universelle de 1867 pour ses modèles bébés.

(à suivre : Mode enfantine et luxe (5) – Le petit enfant en robe)

5 juin 2012

Child coronation dress, 1953


With a nod to the english readers of the Petites Mains, here is a delightful girl dress, made in a light printed cotton piqué, to be worn by the donator, Helen Clark, in celebration of the coronation of Queen Elizabeth II in June 1953. The dress is stored in the Museum of London.

En clin d'oeil aux lecteurs anglais des Petites Mains, voici une adorable robe fillette, réalisée dans un léger piqué de coton imprimé. Elle fut portée par Helen Clark, en célébration du couronnement de la reine Élisabeth II d'Angleterre en juin 1953. Helen Clark en a fait don au Musée de Londres où elle est aujourd'hui conservée.

The pattern of the stripe at the bottom of the dress is composed of images of events of the coronation, like the fairy tales pictures from the 1950s  : the Queen on a throne, Buckingham Palace, coach processions, royal guards and crowds of cheering spectators (click on the images to see them in larger format in a new window).

N'est-elle pas charmante ?

La bande imprimée du bas de la robe figure, dans un style semblable aux illustrations de contes pour enfants des années 1950, des instants mémorables du couronnement : la reine sur le trône, Buckingham Palace, la procession des carrosses, les gardes royaux et la foule des spectateurs qui applaudissent (cliquer sur les images pour les agrandir dans une nouvelle fenêtre).

Charming, isn't it ?



Quel est le Diamond Jubilee style aujourd'hui en mode enfantine ? Voici quelques propositions de créateurs sur le blog Smudgetikka de Linda McLean. « Only the best kid's fashion in the world by one who knows » dit-elle en sous-titre : je suis d'accord, c'est un de mes blogs de mode enfantine préférés. À voir aussi, rien que pour le plaisir, des photos d'enfants prises lors des street parties pendant le jubilé.

2 mai 2012

Mode enfantine et luxe (3) – Le luxe est-il moral ?


Le luxe est-t-il moral ? Je me garderai bien de répondre à cette question, pour vous renvoyer à la première « querelle » du genre, véritable débat de société qui a animé les intellectuels européens du XVIIIe siècle, dont Jean-Jacques Rousseau – celui-là même qui a contribué à la reconnaissance du sentiment d’enfance avec son « roman pédagogique » Emile ou De l’éducation paru en 1762 [Lire sur Les Petites Mains : Mode adulte-mode enfant : la robe blanche].

▲à g. : Buste de François-Marie Harouet dit Voltaire, 1782, Châteaux de Versailles et du Trianon
à dr. : Buste de Jean-Jacques Rousseau, 1779, Musée du Louvre
par Jean-Antoine Houdon, Agence photographique de la RMN

Entre Voltaire et Rousseau, la « querelle du luxe »

En réaction contre la morale austère et le renoncement hérités des philosophes grecs stoïques et défendus par Montaigne et Pascal, des écrivains et philosophes contemporains de Rousseau, dont Voltaire, défendent le luxe et le progrès matériel, qui selon eux engendrent le progrès moral et conditionnent le bonheur. Ils justifient le luxe par des arguments philosophiques ou économiques.

Le luxe, ce « superflu, chose très nécessaire » selon Voltaire, est la consécration de la civilisation dans ce qu’elle a de plus raffiné. En stimulant l’industrie, l’agriculture, le commerce, le luxe améliore la vie de milliers d’hommes et de femmes en leur donnant du travail.

Et Saint-Lambert d'écrire en 1751 dans l'article Luxe de L'Encyclopédie : « Ce serait une grande absurdité de mettre tout à coup les hommes opulents dans la nécessité de diminuer leur luxe ; ce serait fermer les canaux. Les richesses peuvent revenir du riche au pauvre ; et vous réduiriez au désespoir une multitude innombrable de citoyens que le luxe fait vivre ».

▲à g. : Louis-Joseph-Xavier de France, duc de Bourgogne, fils du dauphin Louis-Ferdinand,
par Jean-Marc Nattier, 1754, Châteaux de Versailles et du Trianon, sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Métier : Plumassier, planche de l'Encyclopédie de d'Alembert, 1751 sur http://alembert.fr/

▲à g. : Métier : Perruquier, planche de l'Encyclopédie de d'Alembert, 1751 sur http://alembert.fr/
à dr. : Louis de France, dauphin, fils de Louis XV, par Louis Tocque (d'après Maurice Quentin de La Tour), 1772
Musée Historique de Strasbourg sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : Portrait du margrave Charles William Frédéric à l'âge de 13 ans, par Johann Christian Sperling
Bayerische Staatsgemäldesammlungen, Munich sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Métier : Brodeur, planche de l'Encyclopédie de d'Alembert, 1751 sur http://alembert.fr/

À l'inverse, Rousseau dénonce vivement les effets néfastes du luxe, tant moraux que sociaux, collectifs qu'individuels : « Le luxe corrompt à la fois le riche et le pauvre, l’un par la possession, l’autre par la convoitise ». Le luxe engendre la vanité de celui qui, oisif, méprise celui qui travaille. En le rendant dépendant de besoins artificiels, il le prive de sa liberté. L'inégalité qu'il engendre est d'autant plus dure pour les pauvres qu'elle est affichée. « Le luxe peut être nécessaire pour donner du pain aux pauvres : mais s'il n'y avait point de luxe, il n'y aurait point de pauvres. »

Pour Rousseau, ce n'est pas le confort matériel de ses habitants qui fait la grandeur et le bonheur d'un État. La richesse, si elle devient le principal critère adopté, ne lui semble pas un critère recevable car elle met en péril la vertu civique. « Les anciens politiques parlaient sans cesse de mœurs et de vertu ; les nôtres ne parlent que de commerce et d’argent. » Il cite des exemples historiques parmi les plus brillants (Égypte, Grèce, Rome, Constantinople...) où selon lui les sciences et les arts, indissociables du luxe, sont la cause de la corruption des mœurs, elle-même cause de la chute de ces empires. Luxe, faste et richesse deviennent synonymes de la décadence de la société aristocratique, opposés aux idéaux de naturel et de simplicité du peuple.

De fait, il pointe les dérèglements d’une société aux richesses mal réparties : de quel droit une petite frange de très riches vit-elle dans le luxe, le gaspillage et l’ostentation, quand des pauvres se donnent du mal pour subsister dans le plus grand dénuement ?

▲à g. : Entrée du port de Marseille, par Joseph Vernet, XVIIIe siècle, Musée du Louvre, Paris
au centre et à dr. : Intérieur du port de Marseille, par Joseph Vernet, 1754, Musée de la Marine, Paris
Sur les détails à droite, on voit le contrôle et le marquage des ballots de tissu.
sur Agence photographique de la RMN

▲à g. et détails au centre : Robe à la française en indienne de coton, vers 1750-1775, France
Metropolitan Museum of Arts, New York
au centre : Madame de Pompadour à son métier à tapisserie, par François-Hubert Drouais,
1763-1764, National Gallery , Londres
Madame de Pompadour, qui donne sa protection à de nombreux artisans dans l'enclos de l'Arsenal,
dont les fabricants d'indiennes, porte ici une magnifique robe en soie de Chine peinte.
à dr. : Robe à l'anglaise en soie chinoise peinte, vers 1785, tissu des années 1760
Kyoto Costume Institute dans Fashion sur Google Books

▲à g. : Empiècement en indienne de la côte de Coromandel, vers 1710-1720
Victoria & Albert Museum, Londres
au centre : La jeune servante, auteur non identifié, XVIIIe siècle
Musée des Beaux-Arts Joseph Déchelette, Roanne sur Base Joconde
à dr. : Caraco à l'anglaise, milieu du XVIIIe siècle, Musée du Vieux Marseille
dans le catalogue d'exposition Les Belles de Mai, sur Google Books

Il me semble par ailleurs intéressant de replacer cette « querelle » dans le contexte économique du formidable commerce des toiles de coton peintes des Indes ou indiennes. Les grandes compagnies de commerce dominent les échanges avec les Indes orientales d'une part et l'Amérique d'autre part, qui font l'objet d'une guerre commerciale franco-anglaise. La vie quotidienne des Européens est bouleversée par de nouvelles consommations. L'exotisme est à la mode, l'histoire des indiennes abondamment consommées reflète cette ouverture aux produits nouveaux. Elles se répandent rapidement dans le public et concurrencent les textiles traditionnels.

Pour protéger les manufactures françaises, une prohibition totale frappe les indiennes, systématiquement enfreinte malgré deux édits royaux et quatre-vingts arrêts du Conseil d'État prononcés entre 1686 à 1759. Jamais la prohibition n'arrête la consommation des cotonnades. Les petites gens qui trouvent avantage au prix modique de ces étoffes sont d'ailleurs plus exposées à la répression que les personnes de haut rang, modérément sanctionnées, parce que les lieutenants de police et contrôleurs généraux hésitent à s'en prendre aux privilégiés.

▲L'agence de buzz marketing Çözüm a conçu ce caddie « en or » pour l'ouverture, en 2009,
d'un magasin de produits alimentaires de luxe, Okko à Istanbul

Luxe et développement durable

Trois siècles après, cette « querelle du luxe » se formule toujours de la même façon. Dans un contexte de mondialisation, le modèle occidental de société d’ultra-consommation, qui ne prône plus la grandeur du renoncement, le luxe est valorisé par les défenseurs de l'économie libérale.

Plutôt que de richesse, on parle aujourd'hui de « croissance » : entre 1995 et 2011, le marché du luxe est passé de 77 milliards d'euros à 191 milliards, pour atteindre 230 milliards d'ici 2014, selon les projections du cabinet spécialisé Bain & Company. Les produits de mode en représentent la moitié. Les entreprises françaises du luxe canalisent une part appréciable de ce marché.

▲Luxe et développement durable par Prada

Si la victoire de la théorie libérale, défendue au XVIIIe siècle, est incontestable en ce début du XXIe siècle, on commence à en voir les limites. Les sociétés humaines se trouvent confrontées à des défis majeurs en termes d'enjeux de conservation de la nature et de prise de conscience des problèmes environnementaux. Pour autant sont-elles prêtes au renoncement ? Le luxe est-il compatible avec le développement durable au cœur de tous les débats ?

Selon Vincent Bastien et Jean-Noël Kapferer, auteurs de Luxe Oblige (Éditions Eyrolles, Paris, 2008) le véritable luxe n'est pas ostentatoire : « le luxe est basé sur l’hédonisme et l’esthétisme, et non sur une surconsommation conduisant à la saturation et au dégoût ; le domaine du luxe est l’être, pour soi et pour les autres, et non l’avoir ». Le luxe est une exigence de qualité, un savoir-faire, il implique des valeurs d’humanité, d’hédonisme et demande une vraie culture de la part du client pour apprécier l’objet, en comprendre le prix. Ses composants et ses valeurs symbolisent la culture européenne.

La vision n'est pas nouvelle, qui renvoie aux artistes de l'Art nouveau, de l'Arts & Craft ou de la Wiener Werkstätte du début du XXe siècle. Sans rejeter la mécanisation de la production et la démocratisation de la clientèle, ils utilisaient des matériaux de qualité et optaient pour des choix stylistiques exigeants, dans la lignée des traditions de leurs pays respectifs.

Bonpoint, Campagne Printemps-Été 2012 http://www.bonpoint.com/

▲Collection printemps-été 2012, Junior Gaultier
sur Smudgetikka le blog de Linda Mac Lean, professionnelle de la mode enfantine

▲Collection printemps-été 2012, Little Marc Jacobs sur Smudgetikka

Le luxe et l’enfant

A la lecture de certains articles de presse ou interventions de consommateurs dans les forums de discussion sur Internet, la notion d'un luxe « immoral » semble se poser d’une manière plus aiguë encore quand il s’agit de mode enfantine.

Le luxe coûte cher. Pour certains parents, investir dans des vêtements luxueux, alors que les enfants grandissent vite, est un scandaleux gaspillage. D’autres craignent de donner à leurs enfants des goûts et des habitudes de luxe qui viendraient fausser les valeurs éducatives qu‘ils veulent leur inculquer.

Pour d'autres encore, n'est-ce pas une forme d'aliénation que de céder à la tentation et d'acheter pour son enfant un vêtement de marque, comme par procuration ?

▲à g. : Collection printemps-été 2010, Burberry Kids sur http://www.joyce.fr/
à dr. : Collection Burberry Dog sur girlymodern

D'autres vont plus loin encore dans la réflexion : l'enfant ainsi sur-valorisé n'est-il pas lui-même utilisé comme un objet de luxe, un « accessoire de mode » [Elle, 11 décembre 2000, voir Les Petites Mains, Mode enfantine et luxe, Analyse du phénomène], exhibé par des parents obsédés par une recherche d'identité et de reconnaissance sociale ? Et de citer en exemple la déclinaison du trench Burberry au tartan iconique qui habille les enfants en version mini, mais aussi les chiens...


On sent bien que derrière toutes ces querelles, questions et réponses, se profilent des conceptions différentes de l'existence. C'est là toute l'ambiguïté des phénomènes sociaux humains. Georges Bataille qualifie de « part maudite » le luxe, cet excédent confisqué par une minorité, qui devrait être démocratiquement dépensé par tous : il faudrait viser à limiter la production de luxe pour ne pas réduire le bien-être social, ni détourner une part trop importante des outils de production, en terre, en capital ou en travail. « Il y a assez de tout dans le monde pour satisfaire aux besoins de l'homme, mais pas assez pour assouvir son avidité » disait Gandhi. Je me contenterai de conclure que plus que le luxe en soi, ce sont plutôt les inégalités qu'il rend visibles, qui nous sont intolérables.

(à suivre : Mode enfantine et luxe (4) – La Layette)

20 avril 2012

Mode enfantine et luxe (2) – Qu’est-ce que le luxe ?


Selon le Robert, le luxe est un « mode de vie caractérisé par de grandes dépenses consacrées à l'acquisition de biens superflus, par goût de l'ostentation et du plus grand bien-être. » Définir le luxe s'avère de fait bien plus complexe.

Savoir-faire unique et rareté des produits

« Le luxe, ce n'est pas le contraire de la pauvreté mais celui de la vulgarité » dit Coco Chanel. Ce mot, souvent cité lorsqu'on tente de définir le luxe le résume en effet assez bien, si on retient du mot « vulgarité » la définition de « caractère commun ».

▲Portrait de Louis XV enfant, en 1717 (détail), par Augustin Justinat

▲à g. : Portrait de Louis de France, dauphin, fils de Louis XV, à un an, par Alexis Simon Belle, 1730
Châteaux de Versailles et de Trianon, sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Robe en soie brodée de fils de soie, d'or et d'argent pour enfant, Allemagne ou Italie
fin XVIIe-début XVIIIe siècle, Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg

À l'origine, le luxe se distingue par un savoir-faire artisanal unique, pour répondre aux exigences d'un client fortuné ; c'est généralement un aristocrate, qui exige un objet ou un vêtement d'exception, à son image. À cette rareté du savoir-faire peut s'ajouter une rareté de la matière première.

À l'heure de la mondialisation qui augmente le nombre des clients potentiels venant des pays émergents, les maisons de luxe continuent de cultiver cette rareté, en entretenant la pénurie, en proposant des séries limitées. Elles veulent échapper à la consommation courante et positionnent leurs produits comme des œuvres d'art quasi intemporelles. Le luxe entretient des relations étroites avec l'art.

▲Modèles de la collection Baby Dior, hiver 2011-2012 sur Baby Dior

Certes la relation avec une clientèle fortunée demeure, mais paradoxalement, les maisons de luxe personnalisent de moins en moins leurs produits, voire plus du tout, alors que des marques plus populaires s'y risquent parfois.

Toutes ces raisons ont pour effet une caractéristique déterminante du luxe : le prix élevé des articles.

▲Vitrine Bonpoint, 6 rue de Tournon, Paris, octobre 2010
Bonpoint a été coopté par le Comité Colbert en novembre 2011.

▲Vitrine Hermès, 24 faubourg Saint-Honoré, mars 2012
Ces deux photos sont empruntées au blog Le Journal des vitrines
Stéphanie Moisan vous y invite à une tournée des plus belles vitrines de Paris depuis votre fauteuil !

Le secteur du luxe est aujourd'hui fortement mondialisé. La France y est bien positionnée, son image facilement associée à l'image prestigieuse du luxe. Le Comité Colbert qui rassemble 75 maisons de luxe, concerne dix secteurs d'activité de l'art de vivre français : les nouvelles technologies, certaines denrées alimentaires, les vins et spiritueux, l'art de la table, la restauration et l'hôtellerie haut de gamme, la joaillerie, l'horlogerie, les parfums et cosmétiques, et bien sûr la mode à laquelle je me limiterai ici.

De la maison de couturier à la marque internationale

La réputation des articles de Paris, des tissus exclusifs, du savoir-faire des vêtements confectionnés s'est confirmée entre la fin du premier Empire et la chute du second Empire, qui a vu la naissance de la haute couture avec Charles-Frederick Worth. Au cours du siècle suivant, le secteur de la mode va connaître de profonds bouleversements. D'un monde quasi artisanal, au savoir-faire remarquable, on passe progressivement à une grande production destinée à un marché de plus en plus ouvert, à la fois mondialisé et démocratisé.

▲à g. : Portrait de Charles-Frederick Worth sur Wikipédia
Portrait de Tom Ford, sur Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent

Des directeurs artistiques, hommes de marketing et de communication – dont Tom Ford est l'archétype, qui ressuscite Gucci dans les années 1990 – ont peu à peu remplacé les couturiers passionnés par leur métier. D'une logique d'offre, on est passé à une logique de demande. Il s'agit pour le styliste de comprendre les attentes et les besoins du marché et de les interpréter via de nouveaux produits marketing conformes à l'esprit et à l'image de la maison, dans le respect de ses traditions et de ses valeurs.

Gérer le paradoxe entre rareté et démocratisation de l'offre

La renommée des maisons de luxe se fonde sur le génie de leur créateur visionnaire, leur authenticité et leur longue histoire, qu'elles imposent de façon autoritaire, à travers un savoir-faire artisanal et une créativité toujours renouvelée, ancrée dans la modernité.

▲Petit cheval, chef d'oeuvre de sellier-harnacheur, présenté à l'Exposition universelle de Lyon en 1894
collection Émile Hermès (capture d'écran)
Écouter et voir ici la vidéo sur le site Internet de la maison Hermès

Mais dans le marché d'aujourd'hui, mondialisé et démocratisé, les noms des marques supplantent ceux des maisons de couturiers. En contrôlant le secteur, le marketing et la publicité organisent un amalgame factice entre haut de gamme arrangé et luxe véritable. Les stratégies qui marchent utilisent le statut d'icône des maisons et des marques tout en s'ouvrant à de nouveaux consommateurs.

▲Publicité Burberry Enfants, 2007
Voir sur le site Burberry l' « héritage » de la marque établie depuis 1856

Le luxe s'accorde mal à la démocratisation de l'offre. Face à la concurrence et au défi créatif des marques de mode, qui ciblent la même clientèle et mettent elles aussi en avant le savoir-faire traditionnel, les marques de luxe ont trouvé le subterfuge de la vente de parfums, puis d'accessoires, et maintenant de vêtements pour enfants. Cela leur permet de gérer l'ambivalence entre la rareté de leur offre et le développement et la démocratisation des produits.

Entre racines et innovation, histoire et modernité, luxe de masse et sur-mesure, raffinement et ostentation, la définition du luxe, brouillée par le marketing de marque, est loin d'être simple.

(à suivre : Mode enfantine et luxe (3) - Le luxe est-t-il moral ?)

9 janvier 2012