3 juillet 2009

Mode adulte - Mode enfant (2) : la robe blanche



La robe en gaulle des fillettes

L'Enfant à la poupée, par Anne-Geneviève Greuze, 2e moitié du XVIIIe siècle,
Musée du Louvre sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN

Le siècle des Lumières marque une étape nouvelle dans la découverte du sentiment d'enfance. On perçoit progressivement l'enfant comme une personne, différente de l'adulte [lire ici, sur le site L'Histoire par l'image, et ici, des extraits du livre de Christine Kayser, L'Enfant chéri au siècle des Lumières]. S'inspirant des idées du philosophe anglais John Locke, Jean-Jacques Rousseau publie en 1762 son traité Émile ou De l'éducation, d'une totale nouveauté pour l'époque, qui raconte l'histoire de Émile, un orphelin riche et noble, de sa naissance à son mariage.

Dans ce « roman pédagogique », Rousseau prétend respecter l'évolution naturelle de l'enfant, le protéger de l'influence néfaste de la civilisation, lui laisser la plus grande liberté de développement, s'adresser à ses sens et éveiller sa curiosité. Emile connaît un énorme retentissement, et pas seulement en France. Certains contemporains se mettent à élever leurs enfants selon ces principes, ce qui donne lieu parfois à des excès ridicules. L'intention de Rousseau n'est pas de faire oeuvre pratique à appliquer, il veut juste que ses contemporains prennent conscience de leurs erreurs en matière d'éducation du jeune enfant. Selon Elisabeth Badinter, « Émile est le coup d'envoi de la famille moderne fondée sur l'amour maternel ». Il révolutionne la pédagogie, les théories de tous les éducateurs modernes du XIXe et du XXe siècles s'inspirent de ses idées. [Lire sur Les Petites Mains, Tricentenaire Jean-Jacques Rousseau, Émile ou l'émergence d'un nouveau sentiment d'enfance au XVIIIe siècle]

▲à g. : Première édition de Émile ou De l'éducation de Jean-Jacques Rousseau, Tome I, 1762
à dr. : Portrait de la Comtesse Spencer et sa fille Georgiana, par Sir Joshua Reynolds, 1760-1761,
collection du comte Spencer, Althorp

En matière d'habillement, cette volonté d'hygiène et de libre développement de l'enfant se traduit par le port d'un vêtement le moins gênant possible, la tendance est au naturel et à la simplicité. Les bébés, les très jeunes garçonnets et les fillettes portent une robe blanche d'une pièce dite en gaulle. Cette robe, longue pour les bébés, raccourcie pour les jeunes enfants, apparaît en France vers 1750, le premier portrait connu d'enfant la portant est Alexandrine Lenormant d'Etiolles, fille de la marquise de Pompadour, par François-Hubert Drouais, en 1750-1751.

Petite fille en robe blanche dite Alexandrine Le Normant d'Etiolles,
fille de la marquise de Pompadour, par François-Hubert Drouais, 1750-1751,
Musée Cognacq-Jay, photo Aglaé sur Flickr

La robe blanche des enfants est une robe confortable, montée en une pièce - en fourreau, ou droite et froncée à la taille, avec une simple coulisse à l'encolure. Fermée dans le dos, elle est soulignée par une large ceinture rose ou bleue, façon ruban.

▲à g et à dr. : Robe fourreau blanche en taffetas de soie pour enfant,
Tidenstoej, Nationalmuseet, Copenhage 
au centre : Portrait de Charlotte Papendick enfant, par John Hoppner, 1788,
Los Angeles County Museum of Art

C'est surtout dans les années 1780, sous le règne de Louis XVI, que ces idées nouvelles s'épanouissent. Les petits garçons, comme le Dauphin de France, fils de Marie-Antoinette, sont habillés en matelot [Lire sur Les Petites Mains : le costume marin (1)]. La robe blanche des enfants devient de plus en plus légère. Taillée dans du linon ou du coton blanc, facile d'entretien, ou dans une mousseline légère, elle laisse parfois voir en transparence un jupon de couleur. Les enfants portent cette tenue toute la seconde moitié du XVIIIe siècle - et au-delà.

▲à g. : Portrait de la famille Copley (détail), par John Singleton Copley, 1776,
National Gallery of Arts, Washington sur Wikipedia
à dr. : Robes fillettes en mousseline de coton blanc et jupons colorés, 1798, Livrustkammaren, Stockholm
Album Livrustkammaren par Johanni sur Flickr
Par ailleurs Johanni (Johanna Öst) tient un blog magnifique
sur le costume du XVIIIe siècle

▲à g. : Les enfants Godsal (détail), par John Hoppner, 1789,
à dr. : Les enfants Beckford, par George Romney, 1789-1790,
The Huntington Library, San Marino

▲à g. : Robe fillette en mousseline de coton blanc, ceinture et jupon verts, 1798,
Livrustkammaren, Stockholm
à dr. : Portrait de Marianne Holbech, par George Romney, 1781-1782,
Philadelphia Museum of Art
La petite fille porte aussi le fichu croisé et le grand chapeau, caractéristiques de la mode féminine de l'époque.

De la robe en gaulle des fillettes à la la robe en chemise de la Reine

La robe blanche fait son apparition dans la garde-robe féminine vers 1770, son succès est fulgurant dans les années 1780.

Depuis quelques années déjà, la mode de l'anglomanie a simplifié les tenues féminines et relégué les vêtements à la française aux seules cérémonies de cour. Comme en Angleterre et en Hollande, les femmes portent la robe à l'anglaise, plus ajustée. Par ailleurs, on redécouvre la peinture hollandaise, de Gabriel Metsu ou de Pieter de Hooch, qui est à l'origine de la vogue du blanc dans la mode. Les nombreuses scènes de genre, comme Le Baiser volé de Jean Honoré Fragonard, La cruche cachée de Michel Garnier, montrent des femmes en robe à l'anglaise, redingote de satin blanc ou en robe de mousseline blanche. La reine Marie-Antoinette porte la robe blanche dans l'intimité de Trianon.

▲à g. : Portrait de Marie-Joséphine de Savoie, comtesse de Provence, par Elisabeth Louise Vigée Lebrun, 1782,
collection Colnaghi & Co, Londres sur The Art of Elisabeth Louise Vigée Le Brun
(excellent site perso sur l'oeuvre de Madame Vigée Lebrun)
au centre : Chemise à la reine en mousseline de coton, Angleterre, 1783-1790,
Manchester City Galleries
à dr. : Portrait de Louise Augusta de Danemark, fille de Christian VII, duchesse d'Augustenborg,
par Jens Juel, 1787, Musée du château de Frederiksborg

La robe blanche des femmes est portée sans corps, sur un corsage de dessous en toile, non baleiné ; elle est dégagée autour de la gorge "dans le goût d'une chemise", à collerette et à manches bouillonnées simplement retenues au poignet, resserrée à la taille par un large ruban de couleur généralement en soie. Cette robe simple peut néanmoins s'avérer très coûteuse, lorsqu'elle est réalisée en mousseline de coton blanche des Indes. La France est encore tributaire de l'Angleterre pour l'importation et le tissage du coton, on ne produit que du lin, en Normandie et dans le Nord. La légèreté et la transparence des tissus employés ainsi que son décolleté en font la cible des moralistes.

▲Portrait de Marie-Antoinette, par Elisabeth Louise Vigée Lebrun, 1783, collection particulière sur Wikipedia

Madame Vigée Lebrun convainc la Reine de se laisser portraiturer dans cette tenue, le tableau présenté au Salon de 1783 fait scandale, on juge peu convenable que la Reine se montre ainsi en chemise, mais la polémique contribue au succès de la robe. Toutes les femmes l'adoptent, on ne compte plus les portraits de femmes représentées en « négligé », ou robe de mousseline blanche et chapeau de paille.

▲à g. : Portrait de Yolande Gabriel Martine de Polastron, duchesse de Polignac,
dit Portrait au chapeau de paille, par Elisabeth Louise Vigée Lebrun, 1782,
Château de Versailles sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN
à dr. : Portrait d'Antoine Laurent Lavoisier et de sa femme Marie Anne Pierrette Paulze (détail) ,
par Jacques Louis David, 1788, The Metropolitan Museum of Art, New York

La robe blanche, un mélange subtil d'influences diverses

▪ Cette robe blanche est avant tout le symbole des valeurs de l'enfance qu'on essaie de préserver ou de retrouver. On considère l'enfant, à cause de ses qualités de spontanéité, de naturel et d'innocence originelle, comme le représentant le plus proche de la Nature sur terre, sa pureté n'est pas encore corrompue par la société. Il porte en lui la promesse utopique d'un avenir meilleur. Les femmes, en quête de sentiments et d'émotions jusqu'alors réprimés, rivalisent d'ingénuité et de candeur pour ressembler aux héroïnes de Jean-Jacques Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre ou de Salomon Gessner.

▲à g. : Madame Pierre Sériziat, soeur de Madame David, et son fils Emile, par Jacques-Louis David, 1793,
Musée du Louvre sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN
au centre : Robe blanche en soie et coton, Angleterre, 1795, The Metropolitan Museum of Art, New York
à dr. : Portrait de Marie de Broutin, baronne de Chalvet-Sonville (détail), par François-André Vincent,
vers 1795, Musée du Louvre sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN

Mais, comme cela est souvent le cas lorsqu'une mode dure si longtemps, le succès de la robe de mousseline blanche, annonciatrice du Directoire, est aussi dû à un mélange subtil de diverses influences.

▪ Elle est déjà portée par les femmes des îles - « nos dames françaises en Amérique » comme disent les gazettes de mode - qui les revêtent chez elles pour recevoir leurs amis, tout en gardant leurs bijoux. Cette touche d'exotisme venue de Saint-Domingue est introduite en France par les élégantes de Bordeaux.

▪ Par ailleurs, sa coupe simple et sa blancheur la rattachent à l'idéal néoclassique naissant et la fascination grandissante pour l'Antiquité. Les fouilles d'Herculanum (1738) puis de Pompéï (1748), les voyages en Italie pendant le « Grand Tour » que se doit de faire toute personne fortunée et cultivée, l'énorme succès du livre Voyage du jeune Anacharsis de l'abbé Jean-Jacques Barthélémy (1788), incitent les élégantes à s'inspirer de modes pseudo grecques ou romaines.

▲à g. : Portrait de Anne-Marie-Louise Thélusson, comtesse de Sorcy, par Jacques-Louis David, 1790,
Neue Pinakothek, Munich
au centre : Robe blanche en coton et lin, Angleterre, 1797-1805, Victoria & Albert Museum, Londres
à dr. : Portrait de Madame Anthony et son fils, par Pierre-Paul Prud'hon, 1796,
Musée des Beaux-Arts, Lyon sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN

Le nouvel idéal néoclassique et le goût de l'Antiquité

Tandis que le reste de l'Europe demeure fidèle aux robes rondes en chemise et aux fourreaux, la Révolution française, en rupture avec les valeurs honnies de l'Ancien régime, jette aux orties perruques et paniers, et cherche dans l'Antiquité de nouvelles valeurs spirituelles et matérielles. Le rôle des images et des sculptures rapportées des voyages est considérable. Elles constituent une réserve de modèles pour la mode, même si on ne sait alors pas très bien comment étaient réalisés les costumes antiques. La nudité est mise en valeur, ce qui se traduit par un corps musclé et l'abandon du corps à baleines.

▲à g. : Portrait de Gabrielle Joséphine du¨Pont, présumé de Louis-Léopold Boilly, vers 1798,
sur Wikipedia
au centre : Robe de mousseline de coton blanche, 1805-1810, Manchester City Galleries
à dr. : Portrait de Henriette de Verninac, par Jacques-Louis David, 1799
Musée du Louvre sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN

A partir de 1795, sous le Directoire, les robes à l'antique tombent droit, utilisent des étoffes souples et transparentes, se portent sans chemise dessous, marquent la taille haut, juste au-dessous des seins. Le port du châle cachemire sur la tête tel un voile à la vestale, ou comme un manteau drapé sur les épaules, accentue l'effet à l'antique.

▲à g. : Madame Récamier (détail), par Jacques-Louis David, 1800
à dr. : Portrait de Christine Boyer (1e femme de Lucien Bonaparte), par Antoine-Jean, baron Gros, vers 1800,
Musée du Louvre sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN

L'évolution des robes des fillettes suit alors celle des femmes. On retrouve la fluidité, la taille qui remonte, la transparence, l'impression de nudité. Vers 1800, l'iconographie montre des fillettes portant, soit des robes très longues, soit des robes très courtes, qu'on porte avec un petit pantalon de lingerie à partir de 1807.

▲à g. : Portrait de Jean-Baptiste Isabey et de sa fille Alexandrine,
par François Pascal Simon, baron Gérard, 1795,
Musée du château de Versailles sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN
au centre : Robe pour fillette de 12-14 ans, France, vers 1810-1814, Au Trousseau (vêtements anciens)
à dr. : L'Enfant à l'arbre de Noël (détail), par Johann Friedrich August Tischbein, 1805,
Stiftung-Moritzburg, Halle

▲à g. : L'Averse (détail), par Louis-Léopold Boilly, 1803,
Musée du Louvre sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN
au centre : Robe pour enfant, probablement anglaise, 1800-1818, Museum of Fine Arts, Boston
à dr. : Portrait de Emma Laura Whitbread, par John Hoppner, vers 1800
collection particulière, Galerie Philip Mould, Londres

Vers 1802, sous le Consulat, Joséphine se rhabille à la demande de Bonaparte, et porte des tenues moins excentriques. Le goût de l'antique continue de prévaloir, même sous l'Empire, jusqu'en 1814. La taille haute est maintenue, mais la robe se raidit, on utilise des tissus plus lourds comme le satin, la coupe et l'ornementation deviennent plus complexes.

▲à g. : Portrait de la comtesse Daru, par Jacques-Louis David, 1810, Frick Collection, New York
au centre : Robe blanche en satin soie, brodée de métal, vers 1810, Vintage Textile
à dr. : Portrait de Madame Marguerite-Charlotte David, par Jacques-Louis David, 1813,
National Gallery of Art, Washington

Quant à la robe blanche des enfants, elle restera encore longtemps, dans les arts et dans la mode, le symbole de leur fraîcheur et de leur innocence.

video


(Deux critères ont marqué le choix des images de ce diaporama : la représentation de l'enfance, et bien sûr celle des vêtements dans leur ligne et leurs détails.)

(à suivre)

6 commentaires:

  1. Merci pour cet article magnifique !!!
    Je suis très heureuse de voir que la ceinture de ma robe chemise est de la même couleur que celle de l'enfant à la poupée :)

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  2. Les Petites Mains6 juillet 2009 à 10:46

    C'est vrai que ce rose mauve, très raffiné, n'est pas la couleur qu'on voit le plus souvent. Les ceintures sont en général un peu toujours les mêmes, rose pâle ou bleu pâle. Celles de Marie-Antoinette devaient être bleu pâle, turquoise, et jaune tendre, ses couleurs préférées.

    Un jour, il faudra que je parle des petis garçons habillés en bleu et des petites filles en rose...

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  3. Votre article, rédigé avec un soin tout particulier donné à l'iconographie, est délicieux. Moi qui vais avoir bientôt une troisième petite-fille, cela me donne envie de recommencer à coudre. Merci de nous faire partager votre passion !

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  4. Les Petites mains24 juillet 2009 à 12:38

    J'ai fait un petit tour sur votre site, un peu à la sauvette car je suis en vacances, et ma connexion à Internet est capricieuse. Mais j'y reviendrai, c'est sûr, il semble foisonner de plein de choses intéressantes.

    Merci de votre soutien.

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  5. Merci beaucoup pour cet article, il est très intéressant et c'est exactement ce que je cherchais.

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    1. Vous êtes la bienvenue sur Les Petites Mains. Et n'hésitez pas à m'écrire en privé.

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