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6 juin 2013

La vêture des Enfants trouvés (3) – Au XVIIIe siècle, le coton et l'arrivée des indiennes



Cet article est le troisième d'une série initiée par une rencontre avec MuB, auxiliaire puéricultrice dans une pouponnière – elle préfère que j'utilise son pseudo – auteure du blog Pouponniere's Blog [Lire sur Les Petites Mains, La vêture des Enfants trouvés (1)]. Il fait suite au second article qui traite des tissus de laine, de chanvre et de lin, avant que l'incroyable succès des indiennes et autres tissus de coton ne vienne bouleverser l'industrie textile, à l'aube de la révolution industrielle. C'est le thème de ce troisième article.

▲à g. : Entrée du port de Marseille, par Joseph Vernet, XVIIIe siècle, Musée du Louvre, Paris
au centre et à dr. : Intérieur du port de Marseille, par Joseph Vernet, 1754, Musée de la Marine, Paris
Sur les détails à droite, on voit le contrôle et le marquage des ballots de tissu.
En 1720, la cargaison de cotonnades « du Levant » infestées de puces du navire Grand Saint-Antoine
est à l'origine de la grande peste qui ravage la région Provence pendant trois ans.
sur Agence photographique de la RMN, Paris

▲à g. : Arçonnage et filage du coton à Constantinople
à dr. : Préparation de la fibre de coton et de la teinture à la garance :
moulin à nettoyer le coton (1), cardeuse (2), arçonnage (3 et 4),
moulin pour la garance (5), atelier pour la teinture (6 à 13), dévidage (14 à 16)
dans Observation sur le commerce et sur les arts d'une partie de l'Europe, de l'Asie,
de l'Afrique et même des Indes orientales
, Jean-Claude Flachat, Lyon, 1766
sur Google Books

▲à g. : Planche II, Économie rustique, Culture et arçonnage du coton (détail)
Encyclopédie de d'Alembert, 1751, sur Encyclopédie de Diderot et d'Alembert
Après séparation des graines de la « laine » de coton, l'arçonnage, pratiqué en Inde, permet de battre le coton.
Aux Antilles, on mouline le coton dans des rouleaux actionnés par une pédale.
Puis on le carde et on l'épure des corps étrangers.▼

▲à g. : Indigotier, planche botanique, Georg Dionysus Ehret, XVIIIe siècle,
Bibliothèque du Museum d'Histoire naturelle, Paris, sur Agence photographique de la RMN, Paris
à dr. : L'Indigoterie, Sébastien Leclerc, 1667-1671
dans Histoire générale des Antilles habitées par les Français, sur Gallica BnF, Paris

▲à g : Échantillons de cotons teints en rouge, 1748
Archives départementales de la Seine-Maritime, Rouen
à dr. : Portraits de Ulrich et Salomé Bräker, Joseph Reinhart, 1793
Musée d'Histoire, Berne sur Zeno.org
Salomé Bräker tient sous le bras gauche des écheveaux de fils de coton.

Le coton, une fibre exotique qui arrive « des Indes »

Le coton est connu en Europe occidentale depuis le XVIe siècle, acheminé par les routes de l'Orient. Les relations entre l'Occident et l'Orient s'intensifient pendant le XVIIe siècle, avec la création des Compagnies des Indes orientale et occidentale, basées à Marseille et à Lorient, qui débarquent le coton des Indes. Les compagnies n'ont aucun mal à écouler les étoffes d'abord embarquées comme lest, puis en fret de plus en plus important, sous forme de cotonnades blanches, mousselines, cotonnades teintes en bleu, et cotonnades « peintes » ou indiennes.

On importe aussi le coton par balles, sous forme brute dite « en laine », parfois en filés blancs, bleus et rouges – du moins aussi longtemps que la technique européenne ne permet pas de réaliser un fil suffisamment solide. Au XVIIIe siècle, le coton « des isles d'Amérique », surtout des Antilles et du Brésil portugais, peu à peu supplante le coton d'Orient ; une grande partie de l'économie des Amériques repose sur sa culture, liée au trafic des esclaves.

Dans la région de Marseille, dès le XVIIe siècle, tout le monde porte des cotonnades. Ainsi, le Livre des hardes qu'on donne aux nourrisses des enfants naturels de l'Hôtel-Dieu St Esprit et St Jacques de Galice de cette ville de Marseille […], commencé en août 1673, témoigne que les chemises des enfants sont confectionnées en escamitte – une sorte de toile de coton fabriquée dans la région de Constantinople.

Dès le XVIIe, on met au point les techniques de base de la filature et du tissage du coton – notamment d'étoffes mixtes dites métis à chaîne de laine (futaines) ou de lin (basins et siamoises) et trames coton.

▲Peintres au calame sur toile à Madras, brahmane Svami, 1780
dans Moeurs et usages des Indiens, album 69, BnF, Paris

La fabuleuse histoire des indiennes

Indiennes est le terme générique qui désigne à la fois les cotonnades indiennes imprimées et leurs imitations européennes, en référence aux lointaines « Indes » dont elles proviennent, dès le XVIe siècle. Ces toiles de coton sont peintes ou imprimées à la planche de bois puis pinçeautées. On les appelle parfois perses quand elles viennent d'Iran. Grâce aux Compagnies des Indes, les échanges s'intensifient entre l'Europe et l'Asie durant le XVIIe siècle. Alors que l'Europe ne connaît que les tissages de chanvre, de lin et de laine pour les classes populaires [Lire sur Les Petites Mains, La vêture des Enfants trouvés (2) – jusqu'au XVIIIe siècle, des tissus de laine, de chanvre et de lin], les façonnés, lourds brocards et autres soieries tissées pour les classes supérieures, l'enthousiasme est immédiat.

▲Un atelier de couturières en Arles (et détails▼), Antoine Raspal, vers 1785
Musée Réattu, Arles
Caraco à l'anglaise en indienne, milieu du XVIIIe siècle, Musée du Vieux Marseille
dans le catalogue d'exposition Les Belles de Mai, sur Google Books

▲Caraco en indienne, vers 1785, Musée Galliéra, Paris sur Mairie de Paris
Intérieur de cuisine, Antoine Raspal, vers 1776-1780, Musée Réattu, Arles

Les femmes de condition modeste de la région de Marseille sont les premières à porter ces étoffes importées. Les classes fortunées les utilisent d'abord dans le décor intérieur – en panneaux fleuris ou palempores – puis en linge de maison imprimé à leurs armoiries et en tenues d'intérieur pour hommes et femmes. Rappelez-vous la robe d'intérieur de Monsieur Jourdain, le Bourgeois gentilhomme de Molière : «Je me suis fait faire cette indienne-ci [...]. Mon tailleur m'a dit que les gens de qualité étaient comme cela le matin.» [Si vous voulez en savoir plus sur cette pièce maîtresse de la mode masculine des XVIIe et XVIIIe siècles, je vous renvoie à cet excellent article de Anne de Thoisy-Dallem, La robe de chambre d'Oberkampf, paru dans La Revue des Musées de France, mis en ligne par l'association des Amis du musée de la Toile de Jouy]. La mode s'empare des indiennes à partir de 1660. Madame de Sévigné en aurait rapportées d'un voyage en Provence en 1672.

On adore ces étoffes légères, douces, aux décors variés, aux couleurs fraîches et éclatantes qui résistent à la lumière et aux lavages. Les indiennes répondent au besoin de consommer des produits nouveaux et à l'envie d'exotisme et de « turqueries » de la société française du XVIIe siècle, notamment après la visite des ambassadeurs de Siam [actuelle Thaïlande] à Versailles en 1684 et 1686. Jamais une importation n'a connu un tel succès, d'autant que les artisans indiens savent adapter leurs décors aux goûts européens.

En 1648, en période de pénurie due à divers troubles de l'Empire ottoman et en Méditerranée, les Arméniens de Marseille, qui connaissent les techniques complexes d’apprêtage de la toile, des bains successifs et de l’application des mordants, initient des artisans fabricants de cartes à jouer à la technique et ouvrent le premier atelier de fabrication d’indiennes. La région de Marseille – déclaré port franc par Colbert en 1669 – est le grand centre d'importation et de consommation de cotonnades et d'indiennes. Les Européens essaient de comprendre et d'adapter les savoir-faire indiens.

À peine née, cette industrie fait l'objet d'interdictions, sous la pression des puissantes corporations de soyeux et de drapiers. Louvois, successeur de Colbert, décide de la prohibition qui frappe l'importation, le commerce, la fabrication et le port d'indiennes. Les peines encourues s'échelonnent entre amendes pour les femmes qui portent ces étoffes, à trois ans de galères ou à la peine de mort pour ceux qui les fabriquent ou en font commerce. Les archives attestent de nombreuses anecdotes de répression et condamnations à payer des amendes pour port de vêtement en toiles peintes ou indiennes sur la voie publique, les femmes de condition modeste plus exposées et sanctionnées que celles de la haute société. Mais malgré deux édits royaux et quatre-vingts arrêts du Conseil d'État décrétés entre 1686 et 1759, la loi est systématiquement enfreinte, les mesures n'ont aucun effet sur la mode des cotonnades.

▲Vue imaginée des magasins de la Compagnie des Indes à Pondichéry, XVIIIe siècle
(telle qu'on se la représente idéalement en France)
Musée de la Compagnie des Indes, Lorient
La Compagnie des Indes détient sur la côte indienne cinq circonscriptions et huit loges ou comptoirs,
dont Pondichéry, Karikal (côte du Coromandel), Chandernagor (delta du Gange), Yanaon (côte d'Orissa)
et Mahé (côte de Malabar), et parmi les loges, Dacca, Masulipatam, Calicut et Surat.
Cette possession des factoreries est due aux guerres entre les puissances européennes.

▲Marques de toile, plombs et parchemin de la Compagnie des Indes, 1748
Musée de la Compagnie des Indes de Lorient / Port-Louis
Chaque pièce d'étoffe importée est contrôlée jusqu'à la vente,
elle fait l'objet d'une déclaration devant le lieutenant général de Police ou les intendants des villes.
Elle est marquée aux deux bouts d'un parchemin contresigné et cacheté par le représentant de la compagnie.
Le parchemin est attaché avec un plomb portant le sceau de la compagnie.

Pour en savoir plus sur la Compagnie des Indes et le port de Lorient au XVIIIe siècle,
visitez le site du Musée de la Compagnie des Indes de Lorient / Port-Louis
Le musée offre la possibilité de télécharger facilement via un fichier zippé
la base des œuvres du musée, soit plus de 1600 œuvres et leur notice explicative.
Quel formidable sens du partage ! Vive les Bretons !

De même, à Lorient – siège de la Compagnie des Indes orientales, créée par Colbert en 1664 pour concurrencer les compagnies anglaise et hollandaise – une partie de la population vit du trafic illicite des cotonnades. Les autorités tentent de contrôler les entrées des étoffes de coton que la Compagnie des Indes est autorisée à importer, sous réserve de revente à l'étranger. Malgré des mesures extrêmement contraignantes, entre contrebande et droit de « pacotille » des matelots et officiers, la fraude est considérable. Les navires sont abordés en pleine mer par les barques locales, avant l'arrivée au port. «On fait commerce public de marchandises prohibées» écrit le directeur des Fermes en 1757. «Elles sont toutes vendues à Lorient. On y tient boutiques ouvertes de toutes espèces et des mieux choisies».

▲à g. : Échantillons de la fabrique Cottin, BnF, Paris
(Établi à Paris dans l'enclos de l'Arsenal, c'est lui qui engagera
comme graveur, puis coloriste, Christophe-Philippe Oberkampf)
à dr. : Portrait de jeune fille en caraco indigo dit imprimé à la réserve
Pour contourner l'interdiction d'imprimer des indiennes, on teint « à la réserve ».
C'est la technique du batik : on protège des zones de tissu par l'appllication de cire
puis on trempe le tissu dans la teinture.

Il est vrai que l'attitude du pouvoir politique balance entre aide et interdiction. D'une part, la Compagnie des Indes, réunion de diverses compagnies maritimes, est une affaire d'État dont le roi et la famille royale détiennent un grand nombre d'actions – on peut à cet égard la considérer comme une étape vers le modèle capitaliste. D'autre part, l'engouement pour ces importations est tel qu'elles sont accusées de déstabiliser les économies occidentales. Les plaintes des fabricants de soieries, draps, lainages, les toiliers, les tapissiers, les merciers, les passementiers affluent ; ils dénoncent cette concurrence qui détourne la clientèle des productions locales ; à Rouen, une seule arrivée d'un vaisseau chargé d'indiennes prive des centaines d'ouvriers de travail. Enfin, les travaux de Edgar Depitre dans les années 1900 avancent l'idée que la prohibition des indiennes – industrie nouvelle non règlementée, qui peut être librement pratiquée par les « huguenots » – a l'habileté de masquer politiquement les conséquences néfastes de la révocation de l'Édit de Nantes (1685).

À tous points de vue, cet épisode de l'histoire des indiennes est un chapitre étonnant de l'histoire de la mode et de l'histoire sociale française, qu'on ne finira jamais de raconter, tant elle est riche et complexe. Les indiennes ont marqué les esprits, alors même que les importations de cotonnades étaient en majorité de la « marchandise blanche ».

▲La fabrique Wetter, Joseph Gabriel Maria Rossetti, 1765
Théâtre Antique & Musée d'Orange sur culturespaces
Jean-Rodolphe Wetter, industriel et courtier en toile suisse, obtient en 1744, en pleine prohibition,
le privilège d'établir à Marseille, port franc, une manufacture d'indiennes destinées à l'exportation.
En 1755, il fait faillite, sans doute à la suite d'une sècheresse,
l'indiennage est en effet grand consommateur en eau. Wetter se réimplante en 1757 à Orange.
Sa manufacture compte 500 ouvriers, dont 85 imprimeurs, 85 tireurs, 94 hommes de prés,
196 pinceauteuses, 4 dessinateurs formés à l'Académie de Peinture de Marseille,
14 graveurs, 9 employés aux calandres, 12 lisseurs, 6 foulons.
On peut voir aujourd'hui les cinq peintures sur la vie de la fabrique Wetter,
commandées en 1764 par Monsieur Pinet, directeur de l'établissement,
au Musée municipal d'Art et d'Histoire d'Orange.
C'est un magnifique témoignage sur la technique et les métiers des toiles peintes au XVIIIe siècle.

La fabrique Wetter (détail) : l'atelier d'impression▼

Après 1759, les centres d'indiennage se développent en France

À la fin de la prohibition, en 1759, d'importants centres d'indiennage se développent en France autour de cinq pôles de production : Nantes, Paris – avec la célèbre manufacture royale de Jouy-en-Josas fondée en 1760 – Marseille et la Provence, Lyon, Bolbec et les environs de Rouen, et Mulhouse, enclave républicaine protestante pas encore rattachée au royaume de France (1798), qui a échappé aux lois de la prohibition et pris une avance considérable ; son industrie florissante de l'imprimé haut de gamme durera tout le XIXe siècle.

À partir des années 1770 en Angleterre, 1780 en France, 1800 en Suisse et en Allemagne, l'industrie cotonnière européenne connaît une révolution à la fois technique et économique. Des ateliers artisanaux côtoient des manufactures qui peuvent regrouper plus de mille employés. En même temps que l'émergence de la classe moyenne, l'indiennage entre dans l'aventure industrielle.

L'éventail de plus en plus large des cotonnades proposées sur le marché étend le coton à une utilisation quotidienne. Les gilets de coton à fond clair rebrodés sont très appréciés par les hommes en été, ainsi que le velours de coton pour les culottes et les habits. À la fin du siècle, des mouvements de mode vont mettre en avant le goût des percales et des mousselines blanches de coton ou de lin pour les femmes et les enfants. J'ai déjà raconté sur Les Petites Mains, l'histoire de cette robe blanche très à la mode à la fin du XVIIIe siècle, et bien au-delà.

▲à g : La manufacture de Jouy, Jean-Baptiste Huet, 1806
à dr. : Christophe-Philippe Oberkampf, d'après Félix Philippoteaux, après 1833
Musée de la Toile de Jouy, Jouy-en-Josas

Né d'une famille d'une teinturiers, formé en Suisse par des indienneurs,
Christophe-Philippe Oberkampf fonde en 1760 la Manufacture royale de toiles imprimées de Jouy-en-Josas.
Il emploie les meilleurs ouvriers, les meilleurs produits (toile, garance et autres matières premières),
pour arriver à produire des toiles d'une qualité exceptionnelle à l'immense renommée.
Très attentif au progrès technique, il perfectionne constamment les procédés.
Il passe de l'impression à la planche de bois gravée à la machine à imprimer à la planche de cuivre.
Il est le premier à monter une machine à imprimer au rouleau de cuivre gravé en 1797
qui permet d'imprimer 5 000 mètres par jour. C'est le début de la mécanisation.
De 3 600 pièces d'étoffes en 1761, la production passe à 85 350 en 1805, apogée de la manufacture.
En 1806, la manufacture est la deuxième entreprise française, avec 1 327 ouvriers.
Elle sera reprise par son fils Émile, puis par Juste Barbet de Jouy en 1822, mais fait faillite en 1843.

▲Les travaux de la manufacture et détails, dessin de Jean-Baptiste Huet, 1783-1784
Musée de la Toile de Jouy, Jouy-en-Josas
de ht en bas et de g. à dr., les différentes étapes de fabrication des indiennes :
le dessinateur (J.B. Huet s'est lui-même représenté avec C.P. Oberkampf) ; le lavage et le battage des toiles ;
le passage à la calandre pour lisser la toile ; l'impression par application des mordants ;
le bain de bouse et le lavage ; le bain de teinture ; l'étendage pour blanchiment du fond ;
le pinçeautage ; apprêt à la calandre et lissage à la bille d'agathe ou de cristal ;
on peut appliquer le « chef de pièce » pour attester la provenance et la qualité de la toile.▼

▲à g. : Planche à imprimer en bois ; au centre g. : planche à imprimer en métal
On applique une planche par couleur.
au centre dr. : outils de graveur ; à dr. : cylindre à imprimer
Musée de la Toile de Jouy, Jouy-en-Josas sur le blog tweedlandthegentlemansclub

La mécanisation va permettre de baisser les coûts et de proposer une plus grande variété de tissus et de coloris, à la portée des bourses des classes populaires. On est à l'aube de la révolution industrielle qui va bouleverser le XIXe siècle.

La fabrication des indiennes et cotonnades profite des progrès techniques et cela touche aussi les procédés de teinture. En même temps que ce changement des matières apparaissent des teintes plus vives. Via les images de nos livres d'histoire qui montrent le Tiers État de l'assemblée des États généraux de 1789 dans un costume sombre, on se fait une idée fausse du vêtement populaire. Les députés du Tiers État sont plutôt issus de la bourgeoisie, leur habit préfigure la tenue masculine du bourgeois du XIXe siècle. Les costumes populaires, via les costumes régionaux, sont colorés.

▲Catalogue d'échantillons d'indiennes Charles Benner, Darnétal, Alsace, 1838-1842 sur Base Joconde

En 1846, dans Le Peuple, l'écrivain et historien Jules Michelet écrit : « la grande et capitale révolution » qu'a été l'indienne dans le développement économique de la France : « Il a fallu l'effort combiné de la science et de l'art pour forcer un tissu rebelle, ingrat, le coton, à subir chaque jour tant de transformations brillantes, puis transformé ainsi, le répandre partout, le mettre à la portée des pauvres. Toute femme portait jadis une robe bleue ou noire qu'elle gardait dix ans sans la laver, de peur qu'elle ne s'en allât en lambeaux. Aujourd'hui, son mari, pauvre ouvrier, la couvre d'un vêtement de fleurs. »

▲Affiche de l'exposition Indiennes sublimes, Jouy-en-Josas
Lire le dossier de presse

→Je vous renvoie à l'exposition Indiennes sublimes actuellement présentée au Musée de la Toile de Jouy, à Jouy-en-Josas, jusqu'au 23 juin 2013.

→Je vous conseille aussi la lecture passionnante du catalogue d'exposition Le Coton et la Mode ; 1000 ans d'aventures qui a eu lieu du 10 novembre 2000 au 11 mars 2001 au Musée Galliera, sous le commissariat de Pascale Gorguet-Ballesteros, éminente spécialiste du XVIIIe siècle.

▲à g. : Le cotonnier, « arbre porte-laine », Jean de Mandeville, Le Livre des merveilles […], vers 1523
Bibliothèque Sainte-Geneviève, Paris
à dr. : Fragment de futaine imprimée, serge en chaîne de lin et trame de coton, XVIIe siècle
Museu Tèxtil i d'Indumentària, Barcelone

Futaine, basin, piqué, siamoise, cretonne : les tissus en coton du vêtement populaire

La futaine désigne un très vieux tissu de coton, qui vient du latin médiéval fustaneum [tissu fait à partir d'un arbre – fustis veut dire fût]. On s'est en effet étonné de voir pousser de « la laine dans les arbres » – ce dont témoigne aujourd'hui encore la langue allemande : Baumwolle [coton] se traduit littéralement par « laine d'arbre ». La futaine est une étoffe croisée, chaîne en fil trame de coton, pelucheuse, qui sert à faire des jupons, des doublures, des camisoles. Blanche ou noire, elle est utilisée pour le vêtement des domestiques.

De même, le basin est au départ un tissu croisé, chaîne fil de lin ou de chanvre, trame coton. Le mot vient de bombasin, issu de l'italien bambagie, qui désigne la ouate de coton ; à l'usage, il se francise en « bon basin », puis basin tout court. D'étoffe très ordinaire, jaunâtre et très côtelée, utilisée en literie, en doublure et en pièces de lingeries solides, le basin évolue tout au long du XVIIIe siècle en un coton fin blanc. Il devient à la mode à la fin du siècle, très prisé pour les gilets masculins d'été rebrodés de soie et de paillettes. Ce beau basin est d'abord importé d'Angleterre, en particulier de la région très innovante de Manchester, qui tente d'en protéger farouchement le secret de fabrication. En 1799, en France, Joseph Lenoir-Dufresne importe la fameuse machine à filer mule-jenny ou jeannette, considérée comme le point de départ de la révolution industrielle du XIXe siècle ; il fonde une « manufacture de basins et piqués » qui en fait une production massive, à la portée des budgets populaires. Ainsi selon, l'époque, sous la même appellation, trouve-t-on des qualités de tissu bien différentes. Le basin des enfants trouvés est sans doute une étoffe robuste ordinaire, métissée de lin ou chanvre et de coton.

Le piqué est un textile le plus souvent blanc, avec des motifs en relief (losanges, carrés, points alignés), composé d'un fil de trame et deux fils de chaîne, un pour le fond, le deuxième pour la matelassure ; on joue sur la tension pour former le relief.

▲Échantillons d'indiennes de Marseille, 1736
Échantillons d'étoffes et toiles des manufactures de France recueillis par le maréchal de Richelieu, tome 1
sur Gallica, BnF Paris

▲à g. : Fragment de coton imprimé fleuri
trouvé sur une fillette, Sarah Pagill, admise au Foundling Hospital le 4 octobre 1759, décédée le 16 octobre
à dr. : Fragment de toile de coton imprimée [en anglais : calico, de la ville indienne de Calicut]
trouvé sur un garçon admis le 20 juin 1759
Exposition Threads of feeling ; Fate, Hope and Charity, The Foundling Museum, Londres
[Pour en savoir plus, lire sur Les Petites Mains, La vêture des Enfants trouvés (2)]

▲à g. : Fragment de coton imprimé fleuri
à dr. : Fragment d'indienne imprimée [en anglais : flowered 'chince' – chintz]
trouvé sur une fillette admise le 27 août 1759, Sarah Eld, décédée de la rougeole en juillet 1765
Exposition Threads of feeling ; Fate, Hope and Charity, The Foundling Museum, Londres

▲à g. : Toile de coton ou de lin imprimée de fleurs et de pois,
trouvé sur une fillette admise le 18 octobre 1758
à dr. : Toile de coton ou de lin imprimée d'un motif feuille,
trouvé sur une fillette admise le 2 janvier 1760
Le petit mot joint dit : « Cette enfant est née et a été baptisée le 20 janvier, son nom est Sarah Harbeson.
Elle a été nourrie au sein, et on ose humblement espérer que cela va continuer
car elle ne pourrait sans doute pas vivre sans. »
Exposition Threads of feeling ; Fate, Hope and Charity, The Foundling Museum, Londres

▲à g. : Fragment de tissu de soie et coton rayé (peut-être une siamoise),
trouvé sur une fillette, Dorothy Stone, admise le 27 décembre 1759,
placée comme apprentie employée de maison chez William Hayes,
coupeur de futaine à Manchester (Lancashire), le 15 novembre 1769
à dr. : Fragment de coton imprimé fleuri
trouvé sur un garçon admis le 25 janvier 1759,
placé comme apprenti le 26 juillet 1769 chez Monsieur Maycock, fermier à Thornton, Cheshire
Exposition Threads of feeling ; Fate, Hope and Charity, The Foundling Museum, Londres

▲à g. : Étoffes et fil de coton, Manufactures de Rouen, 1737
Échantillons d'étoffes et toiles des manufactures de France recueillis par le maréchal de Richelieu
sur Gallica, BnF Paris
à dr. : Fragments de mousseline blanche et d'indienne, XVIIIe siècle
Archives départementales de la Somme

Apparaît aussi dans le texte de 1752 sur le trousseau des filles de 8 à 15 ans, un jupon de siamoise. Un sieur Delarue est à l'origine de cette production cotonnière de la région de Rouen au début du XVIIIe siècle. Il achète une grande quantité de balles de coton qu'il ne sait pas trop comment écouler ; il le fait tisser et teindre, et s'étonne de la qualité des couleurs. Il a l'idée d'imiter les fameuses siamoises (en soie et coton) offertes en 1686 par l'ambassadeur du Siam lors de sa visite à la Cour de Louis XIV. Mais la soie est rare et chère, le fil de coton trop fragile pour les mains des ouvriers inexpérimentés, il opte pour un fil de chaîne en lin. Ces siamoises bon marché, rayées, quadrillées et/ou brochées de laine, font la réputation des tisseurs de Bolbec et du pays de Caux, appelés les siamoisiers. Les siamoises robustes servent pour les tentures, les décors de lit, les siamoises fines pour les jupes, jupons, gilets, culottes et chemises. Une trame aux fils de lin irrégulièrement teints donnent à l'étoffe un aspect jaspé, la siamoise flambée. Ces siamoises bon marché sont idéales pour l'humble trousseau des enfants trouvés. La ville de Nantes, située au cœur du « commerce triangulaire » – euphémisme de bienséance pour ne pas parler de traite négrière, terrible conséquence du développement de l'industrie cotonnière en Europe – produit aussi des siamoises à fleurs exotiques, dont certaines peuvent être lavées et savonnées.

À la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, la mousseline de coton à la mode pour les robes blanches néoclassiques reste un article de grand prix, voire de luxe lorsqu'elle est très blanche et fine. Elle est citée en bordure du vêtement de l'enfant trouvé de Rouen, Marc Nollis, là où les plus riches cousent plutôt des dentelles : « une cornette de toile de coton garnie de mousseline, […] une pointe de fichu de mousseline rayé rouge autour. » [Martine Blankaert a publié en octobre-décembre 2002 dans la Revue généalogique normande, l'histoire de son lointain ancêtre Marc Nollis, né en 1826 à Rouen, de père et de mère inconnus. Elle décrit son trousseau et la vêture délivrée à chaque enfant en 1823 par l'hospice général de Rouen dans cet article accompagné d'une abondante bibliographie, sur le site de Daniel Lemoine]. Il semble donc que l'ornement ne soit pas toujours absent de la vêture des enfants trouvés.

Enfin, la cretonne est un tissu robuste de fils de chanvre ou de lin, puis de coton, à la contexture carrée – il a le même nombre de fils au centimètre en chaîne et en trame. La ville de Vimoutiers dans l'Eure revendique son invention par Paul Creton, en 1640.

▲Brassière de bébé en toile de coton blanche travaillée au boutis, vers 1750-1760
Museon Arlaten, Arles sur Base Joconde
La tradition des boutis vient du Moyen-Orient. On pique ensemble deux tissus en lignes régulières,
ou on passe un cordonnet entre deux épaisseurs de tissu pour former en relief un délicat décor.

▲Brassières de bébé en coton blanc boutissé, 1750-1760
Museon Arlaten, Arles sur Base Joconde

▲Brassière et bonnets en indienne de la Côte de Coromandel, XVIIIe siècle
Musée de la Compagnie des Indes, Lorient / Port-Louis

▲à g. : Empiècement en indienne de la Côte de Coromandel, vers 1710-1720
Victoria and Albert Museum, Londres
à dr. : Manches amovibles pour enfants en indienne, XVIIIe siècle
Rijksmuseum, Amsterdam

▲Brassière de bébé en indienne (devant et dos), 1750-1800
Nederlands Openluchtmuseum, Arnhem

▲Bonnet de garçon en toile rayée, chaîne lin trame coton, et toile de coton
peinte et teinte en Inde pour le marché européen, fin XVIIIe siècle
à dr. : Bonnet de bébé matelassé en indienne, XVIIIe siècle,
Nederlands Nederlands Openluchtmuseum, Arnhem

L'apparition et la diffusion du coton vont transformer le vestiaire enfantin. Confortable, absorbant, hygiénique car plus facile à laver, le coton est particulièrement adapté à l'habillement des enfants. Mais il ne remplacera au quotidien le lin des sous-vêtements et de la garde-robe enfantine que peu à peu, tout au long du XIXe siècle. Cela apparaît très nettement dans la description du trousseau des enfants trouvés dès le début du XIXe siècle – dont les vêtements n'ont bien entendu pas la qualité de ceux montrés ci-dessus.

(à suivre : La vêture des Enfants trouvés (4) – la layette)



27 novembre 2012

Mode enfantine et luxe (6) – Le contexte : courte histoire du luxe et de la haute couture



La mode est aujourd'hui une industrie ultra-mondialisée, et même le luxe se démocratise. Plus que jamais, c'est un monde de paradoxes qui n'évolue pas de manière linéaire. Comment comprendre les interactions entre luxe et mode sans une traversée dans l'histoire ? Voici une courte présentation des origines du luxe et de la couture, sous les différents angles qu'il convient de rapprocher : historique, social et économique.

Le luxe prend racine dans l' « art de vivre » de la cour de Versailles

Le luxe, tel que nous le connaissons aujourd'hui, prend racine dans l'« art de vivre à la française » impulsé par la cour de Versailles de Louis XIV, qui connaît son apogée sous le règne de Louis XV. « La mode est pour la France ce que les mines du Pérou sont pour l'Espagne » écrit Colbert, qui favorise l'essor des métiers de la mode. Par exemple, face à l'engouement pour la dentelle, il crée en 1665 des manufactures royales pour éviter l'importation et affirmer le « goût français » en lançant le « point de France ». C'est le Roi et la Cour qui, incontestablement, donnent le ton des modes. Louis XIV imagine en 1669 la charge de grand-maître de la Garde-robe, dont l'une des tâches est de choisir chaque saison les habits du Roi. La dame d'atours choisit ceux de la Reine.

▲à g. : Bonnet à la Fontange en dentelle, fin XVIIe siècle, The Bowes Museum, Barnard Castle
au centre : Portrait de Marie-Angélique de Scorailles de Roussille, duchesse de Fontanges
à dr. : Dame de la plus haute qualité, Jean-Dieu de Saint Jean, Gallica Bnf, Paris

La fontange est une coiffure féminine en usage dans les années 1700.
Elle doit son nom à la favorite du moment du roi Louis XIV.
Lors d'une promenade à Versailles, une bourrasque renverse les coiffures des dames de la Cour.
Mademoiselle de Fontanges rattache ses cheveux à la hâte... à l'aide de sa jarretière. 
Le roi s'amuse de son audace et trouve cela charmant. Dès le lendemain, les femmes la copient. On trouve la fontange sous forme de coiffure et de bonnet. La mode durera jusqu'en 1713.
  Ainsi naissent les modes et les tendances dans l'Ancien Régime,
pourvu qu'elles soient prescrites par les protégés du roi, arbitre souverain.

▲à g. : Habit pour homme en velours de soie rebrodé or, Italie, vers 1740-1760
The Metropolitan Museum of Art, New York
à dr. : Robe à la française, lampas de soie, 1730
Museum of Fine Arts, Boston
au centre : La Lecture de Molière, Jean-François de Troy, 1728
Collection de la marquise de Cholmondeley, Houghton sur Wikipedia

▲à g. : Veste (gilet) de soie brodée, France, 1733-1734
à dr. : Robe à la française en soie, France, vers 1760
The Metropolitan Museum of Art, New York
au centre g. : Le Déjeuner d'huîtres, Jean-François de Troy, 1735, Musée Condé, Chantilly
au centre dr. : Le Déjeuner de chasse, Jean-François de Troy, 1737, Musée du Louvre
sur Wikipedia

▲à g. : Habit pour homme en soie, France, vers 1765-1775
à dr. : Robe à la française en soie brodée, Angleterre, vers 1750-1775
The Metropolitan Museum of Art, New York
au centre : La famille du duc de Penthièvre (buvant du chocolat), Jean-Baptiste Charpentier, 1768
sur Wikipedia

La cour est une scène permanente.
Il est impératif de connaître ses codes, subtils, pour faire partie de la bonne société.
Arborer des costumes luxueux symbolise le pouvoir et la gloire.
Prendre la pose, effectuer le bon geste, au bon moment, connaître les derniers usages,
c'est montrer qu'on fait partie de l'élite.
La façon d'adopter et de mélanger les tendances sans les suivre à la lettre,
dans une apparente simplicité qui pourtant ne néglige aucun détail,
fait partie de ce « style » français indéfinissable dont les étrangers goûtent la subtilité.

▲à g. : Robe à la française en taffetas de soie « chiné à la branche » (détail), France, 1760-1770
Le « chiné à la branche » est une soierie fabriquée à Lyon, principalement au XVIIIe siècle.
Le décor résulte de la teinture partielle, avant tissage, des fils de chaîne,
par petits écheveaux appelés branches. On ligature les endroits à protéger de la teinture.
La technique est inspirée du procédé d'origine en Asie appelé ikat en Indonésie, patola en Inde et kasuri au Japon.
Cet art où les motifs floraux dominent, est très apprécié par Marie-Antoinette.
à dr. : Robe à la polonaise en soie (détail), France, 1778-1780
La robe à la polonaise, plus simple, plus courte que la robe à la française, se porte sans panier.
Le volume est donné vers l'arrière par des tirettes et un jeu de coulisses
qui sépare le manteau de robe en trois parties – comme la Pologne de l'époque en trois régions !
The Metropolitan Museum of Arts, New York

▲Habit de noces du prince héritier, futur Gustave III roi de Suède, 1766
Livrustkammaren, Stockholm
La provenance française de cet habit somptueux ne fait pas de doute :
une correspondance détaillée entre le prince héritier et le comte Gustav Philip de Creutz,
ambassadeur de Suède à Paris, permet de suivre sa fabrication pas à pas.
Confectionné entre juin et août, il a nécessité le travail de quarante personnes.

▲à g. : Portrait d'une actrice ou d'une danseuse, École française, XVIIIe siècle
Musée des Beaux-Arts, Nantes sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Robe à la française, 1770-1779, Musée des Arts décoratifs, Paris

L'artisanat et les métiers d'art s'épanouissent dans le Paris du XVIIe, puis du XVIIIe siècle. Les tenues d'apparat et les fêtes somptueuses de l'aristocratie, des milieux de la finance et de la bourgeoisie d'affaires parisiennes requièrent tous les métiers : orfèvres, joailliers, horlogers, coiffeurs perruquiers, gantiers parfumeurs, pelletiers, brodeurs, plumassiers, marchands de tissus, tailleurs, marchandes de modes et modistes... Sous le règne de Louis XV, le luxe, utile ou futile, fait l'objet de débats passionnés [Lire sur Les Petites Mains, Mode enfantine et luxe (3) – Le luxe est-t-il moral ?].

C'est aussi sous le règne de Louis XV que la mode féminine s'émancipe. Elle devient aussi riche et somptueuse que celles des hommes. La robe volante se mue en robe à la française ornée de rubans, de dentelles, de volants, de fleurs artificielles, réalisée parfois dans le fameux effet flouté des tissus « chinés à la branche » dont seuls les tisseurs français maîtrisent la technique. La robe à la française est, jusqu'en 1770, la toilette courante des dames de la noblesse et la toilette de cérémonie des bourgeoises.

À partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, les femmes, y compris dans l'aristocratie, ne veulent plus être habillées seulement en fonction de leur titre et de leur position sociale. Elles imposent leur goût personnel, qui varie selon leur fantaisie et leur humeur. Marie-Antoinette, jeune dauphine de dix-huit ans, donne l'exemple avec son « ministre des modes », Rose Bertin, à peine plus âgée qu'elle. Elle s'inspire des modes anglaises, plus décontractées. Elle lance la robe à la polonaise, en chemise... C'est la naissance du « style ».

▲Planches I et VI sur le coton, Encyclopédie de d'Alembert, 1751
sur Encyclopédie de Diderot et d'Alembert

▲La fabrique Wetter, Joseph Gabriel Maria Rossetti, 1765
Théâtre Antique & Musée d'Orange sur culturespaces
Jean-Rodolphe Wetter, industriel et courtier en toile suisse, obtient en 1744,
en pleine prohibition, le privilège d'établir à Marseille, alors port franc,
une manufacture d'indiennes, à condition de ne les vendre que sur le marché étranger.
En 1755, il fait faillite, sans doute à la suite d'une sècheresse,
l'indiennage est en effet grand consommateur en eau. Wetter se réimplante en 1757 à Orange.
Sa manufacture compte 500 ouvriers, dont 85 imprimeurs, 85 tireurs, 94 hommes de prés,
196 pinceauteuses, 4 dessinateurs formés à l'Académie de Peinture de Marseille,
14 graveurs, 9 employés aux calandres, 12 lisseurs, 6 foulons.
On peut voir aujourd'hui les cinq peintures sur la vie de la fabrique Wetter,
commandées en 1764 par Monsieur Pinet, directeur de l'établissement,
au Musée municipal d'Art et d'Histoire d'Orange.
C'est un magnifique témoignage sur la technique et les métiers des toiles peintes au milieu du XVIIIe siècle.

▲La fabrique Wetter (détails), Joseph Gabriel Maria Rossetti, 1765
à g. : l'atelier de dessin ; à dr. : l'atelier de gravure

▲La fabrique Wetter (détails), Joseph Gabriel Maria Rossetti, 1765
à g. : le dégommage au foulon ; à dr. : l'atelier d'impression (des enfants y travaillent)

▲La fabrique Wetter (détails), Joseph Gabriel Maria Rossetti, 1765
à g. : l'impression à la planche ; à dr. au fond : l'impression au cylindre

▲à g. : La fabrique Wetter : le blanchiment (détail), Joseph Gabriel Maria Rossetti, 1765
à dr. : La manufacture de Jouy, Jean-Baptiste Huet, 1806
Musée de la Toile de Jouy, Jouy-en-Josas
photographie Danielle Brick sur debelleschoses.com
Les pièces de toiles sont étendues sur les prés pour blanchir.
Dans les années 1775, Claude-Louis Berthollet travaille sur les propriétés décolorantes du chlore.
Il met au point l'eau de Javel, du nom du quartier de la manufacture
pour les Acides & Sels minéraux qui la produit industriellement.
(La manufacture appartient au comte d'Artois, frère de Louis XVI, futur Charles X).

▲à g. : La fabrique Wetter : l'atelier d'impression (détail), Joseph Gabriel Maria Rossetti, 1765
à dr. : Portrait de la marquise d'Aguirandes (détail), par François-Hubert Drouais, 1759
via Le Divan fumoir bohémien

▲à g. : Mule-jenny de Samuel Crompton, Musée de Bolton (Lancashire), 1779, sur wikipédia
La mule-jennyjenny dériverait du mot engine ; elle est parfois appelée jeannette en français –
est inventée en 1779 par l'Anglais Samuel Crompton.
Inspirée du rouet, elle fonctionne à l'énergie hydraulique et permet de filer de trente à mille fils
solides et réguliers, indispensables pour réaliser les fines mousselines de coton ou de lin
très à la mode à la fin du XVIIIe siècle.
à dr. : Robe en mousseline de coton, vers 1790
Musée de la Toile de Jouy, Jouy-en-Josas

Une industrie de la mode française très dynamique malgré un modèle archaïque

Au XVIIIe siècle, le contexte industriel et commercial textile est très dynamique, même si la France, affaiblie par la guerre de Succession d'Espagne (1701-1714), garde un retard technique sur l'Angleterre, dont elle reste tributaire pour l'achat de machines industrielles de filature et de tissage du coton. Les toiles de Picardie, d'Anjou, de Bretagne sont réputées pour la confection du linge. Les fines toiles de coton dont le tissage se développe à partir de 1740 viennent de Normandie et d'Alsace. Les plus belles soieries sont fabriquées à Lyon... La France compte de grands centres textiles sur tout son territoire.

La répartition du travail de l'habillement est basée sur le régime des corporations, aux attributions strictement réglementées et limitées. L'organisation compliquée entre les nombreux métiers de l'habillement et de la parure garantit la qualité pour le consommateur, mais elle paralyse l'innovation et représente une entrave à l'initiative entrepreneuriale.

Les savoir-faire profitent néanmoins de progrès techniques considérables, dans le filage, le tissage, la coloration et décoloration des tissus. Le circuit extraordinaire du coton, qui transforme les récoltes des Indes ou des Amériques en tissus blancs et légers, linon et batiste, ou en indiennes, en passant par l'Afrique – avec la terrible conséquence du trafic des esclaves – révolutionne l'habillement européen autant que les soieries orientales à la fin du Moyen Âge.

Le fourreur Révillon s'établit à Paris en 1723, la manufacture de Sèvres en 1738, le verrier-miroitier Baccarat de Lorraine en 1764 (le premier four à cristal n'apparaîtra qu'en 1816), l'horloger suisse Bréguet en 1755, le joaillier Marie-Étienne Nitot en 1780 (il s'illustrera en fournissant les bijoux du sacre et des mariages de Napoléon, la maison deviendra Chaumet par rachat en 1865). Certains fabricants ou fournisseurs, comme Rose Bertin, marchande de modes, ou Christophe-Philippe Oberkampf qui, à la fin de la prohibition des indiennes, monte à Jouy-en-Josas une entreprise de toile imprimée française dite toile de Jouy, se font une réputation qui dépasse les frontières.

▲à g. : Reproduction en bois d'une poupée mannequin Pandore du XVIIIe siècle,
Musée de la Poupée, Paris

Au XVIIe siècle, les Pandore sont liées aux « précieuses », comme Madeleine de Scudéry,
qui font transposer en modèle réduit les modes de la cour de Versailles,
pour informer leurs amies provinciales.
Ce sont les premières poupées mannequins, ambassadrices de mode,
utilisées jusqu'à la fin du XVIIIe siècle.

Poupées Pandore, vers 1760
à g. : Victoria and Albert Museum, Londres ; à dr. : Rijksmuseum, Amsterdam ▼

▲Grand corps, jupe, queue de jupe présentés sur une poupée de mode, vers 1769-1775
Bath and North East Somerset Council Fashion Museum, Bath
Elle mesure 62 centimètres de hauteur.

▲Planches de mode des Cahiers des Costumes français, Galerie des Modes, 1786 et 1787
Elles remplacent peu à peu, à partir de 1788, les poupées de mode.
Museum of Fines Arts, Boston

▲à g. : Planche de mode du Trentième Cahier des Costumes français, robe en indienne, 1780
au centre : Échantillons d'impression « éventails chinois », 1792
à dr. : Portrait de Christophe Philippe Oberkampf au milieu de ses toiles, lithographie d'après Philippoteaux
Musée de la Toile de Jouy, Jouy-en-Josas

Le rayonnement culturel de la France à l'étranger est fort. Versailles est l'arbitre des élégances européennes, même en Angleterre qui pourtant influence la France avec ses costumes pratiques, robes à l'anglaise et redingotes. Depuis le XVIIe siècle, des poupées mannequins circulent dans toutes les cours d'Europe, bravant les conflits militaires et les embargos grâce à des passeports spéciaux qu'on ne manque pas de leur délivrer des deux bords. Exposées à Venise, à Vienne, à Londres, à Saint-Pétersbourg, elles diffusent les goûts et les dernières modes de Paris, copiés et imités par les élégantes de toute l'Europe. Rose Bertin les utilise pour sa publicité, l'arrivée des poupées de la rue du faubourg Saint-Honoré est un événement. Ces poupées mannequins préfigurent les mannequins de vitrine actuels.

À partir de 1788, les poupées de mode sont remplacées par les illustrations des gazettes de mode comme la Galerie des Modes Costumes français dessinés d'après nature, éditée à partir de 1778, qui recrute les meilleurs dessinateurs (Desrais, Leclerc, Watteau, Saint-Aubin...), suivie en 1785 du Cabinet des Modes qui reparaîtra après la Révolution, en 1790, sous le nom de Journal de la Mode et du Goût.

Au XIXe siècle, même si c'est désormais l'argent plus que la naissance qui permet la différenciation sociale, l'art de vivre bourgeois continue de se référer aux goûts de l'aristocratie d'Ancien Régime. On les adapte au mode de vie qui évolue.

C'est dans la première moitié du siècle que naissent la plupart des prestigieuses maisons que nous connaissons aujourd'hui : les orfèvres Puitforcat (1820), Christofle (1830) et Ercuis (1867), le parfumeur Guerlain (1828) qui créera pour l'impératrice Eugénie la mythique Eau impériale, le sellier Thierry Hermès (1837), les joailliers Louis-François Cartier (1847) et Frédéric Boucheron (1858), l'emballeur Louis Vuitton (1854) qui devient malletier quand sa riche clientèle se met à voyager en « chemin de fer »...

Toutes ces maisons ont en commun un savoir-faire unique reconnu ; elles ont été fondées par un créateur visionnaire à la personnalité forte ; elles ont l'exigence de la transmission de leur patrimoine en héritage. Elles sont alors pour la plupart établies autour du Palais Royal, de la rue du faubourg Saint-Honoré et de la place Vendôme.

De la marchande de modes au grand couturier

Au XVIIe siècle, le statut de la couturière est modeste, elle travaille pour les tailleurs et les lingères, même si certaines d'entre elles risquent amendes et saisies à fournir en secret leurs clientes très privées. Peu à peu, sous le prétexte qu'il est plus convenable qu'une femme soit habillée par une personne de son sexe, elles gagnent en reconnaissance et en indépendance. Elles s'organisent en quatre catégories : couturière en linge, couturière en corps d'enfant [corset], couturière en habit et couturière en garniture. En 1782, elles obtiennent pour leur corporation le droit de fabriquer corps, corsets, paniers baleinés, et même des robes de chambre pour les hommes.

▲à g. : Marchande de modes portant la marchandise en ville
à dr. : Couturière élégante allant livrer son ouvrage
Planches de mode des Cahiers des Costumes français,
Galerie des Modes et Costumes français dessinés d'après nature,
dessin de Pierre Thomas Le Clerc, 1778, Museum of Fine Arts, Boston

▲La Marchande de modes, Philibert-Louis Debucourt, XVIIIe siècle
Musée Cognacq-Jay sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : Portrait de Mademoiselle Bertin, par Jean-François Janinet,
d'après Jean-Honoré Fragonard, vers 1780, The Metropolitan Museum of Art, New York

Rose Bertin, de son vrai nom Marie-Jeanne Bertin, d'origine picarde modeste,
est une marchande de modes parisienne.
Elle ouvre en 1770 son magasin de modes à l'enseigne Au Grand Mogol dans la rue du faubourg-Saint-Honoré.
Elle y emploie jusqu'à trente salariées et fait travailler cent vingt fournisseurs.
Elle jouit de la confiance de la reine Marie-Antoinette au point qu'on la surnomme « la ministre des modes ».
Sa clientèle est principalement aristocratique.
Sa notoriété dépasse les frontières, elle est réclamée dans toutes les cours d'Europe.
Elle est la première à apposer sa « griffe » sur ses créations,
à ce titre on peut la considérer comme la première des stylistes modernes.

à dr. : Métier : La Marchande de Modes (détail), planche de l'Encyclopédie de d'Alembert, 1751 sur Encyclopédie de Diderot et d'Alembert

▲Robe à la française, en soie, attribuée à Rose Bertin, 1774-1793
Elle est agrémentée d'ornements divers, rubans, fleurs artificielles, dentelles et broderies :
c'est tout l'art de la « marchande de modes ».
The Metropolitan Museum of Arts, New York

Parallèlement, au XVIIIe siècle, les marchand(e)s de modes acquièrent le droit de créer librement. Leur métier consiste à embellir les robes par des ajouts d'ornements et de parures de tête. Le contraste de leurs créations avec les pratiques artisanales très formatées les place, avec les couturières – qui gagnent encore en indépendance et en influence à la suppression des corporations en 1791 – parmi les précurseurs des stylistes et couturiers modernes. Certains couturiers, couturières et marchandes de modes deviennent célèbres : Rose Bertin sous le règne de Louis XVI, Louis-Hippolyte Leroy sous l'Empire et la Restauration, Madame Palmyre sous le règne de Charles X, Mademoiselle Beaudrant sous Louis-Philippe, Madame Roger sous le Second Empire...

De fait, ils infléchissent la mode, mais ils restent des fournisseurs soumis aux désirs de leurs clients. La cliente choisit son étoffe chez le drapier ou le mercier, puis fait réaliser le vêtement par la couturière ; le choix du modèle est dépendant du choix du tissu, la marge de créativité limitée, c'est la cliente qui décide. Même après la suppression des maîtrises, la mode reste le privilège de la Cour. C'est à la Cour que naissent les tendances nouvelles.

Enfin, les merciers, « vendeurs de tout, faiseurs de rien » comme on dit au XVIIIe siècle, deviennent « magasins de nouveautés » au début du XIXe siècle. Les magasins de nouveautés proposent – pour la première fois – tout ce qui est nécessaire à confectionner la toilette féminine : soierie, draperie, mercerie, bonneterie, dentelles, galons et rubans, fleurs en tissu... et les indispensables châles cachemire. Ils évoluent en « grands magasins », qui vont se multiplier à Paris et proposer dans les années 1850-1860, des articles de confection – tandis que les « maisons spéciales de nouveautés confectionnées » deviendront les « couturiers ». La France est championne de l'industrie textile, le monde entier scrute les « modes de Paris ». Les méthodes de production et de commercialisation évoluent très vite, mais le dessin et la création du vêtement restent conformistes.

Charles-Frédéric Worth « fonde » la Haute Couture parisienne

C'est dans ce contexte que Charles-Frédéric Worth va inventer une méthode de conception et de vente de vêtements totalement nouvelle. Après un apprentissage chez les drapiers, puis les marchands de soieries londoniens, il fait ses armes chez le célèbre mercier parisien Gagelin dont il devient l'associé. Il ouvre sa maison de couture, rue de la Paix, en 1858.

▲Robe du soir pour jeune fille, Charles Frederick Worth, 1867
Musée Royal de l'Ontario, Toronto

▲Robe à transformation, Charles Frederick Worth, 1864-1867
Exposition virtuelle Worth & Mainbocher, Museum of the City of New York

Pour suivre le rythme des mondanités, les élégantes doivent changer de toilette six à huit fois par jour.
Pour des raisons pratiques et économiques, on invente des robes et des bijoux « à transformations ».
Les jupes des robes sont assorties à deux, voire trois corsages adaptés aux codes
liés à la fois aux personnes, aux activités et aux moments de la journée ou de la vie.
Les diadèmes se divisent en plusieurs broches,
les bracelets combinés entre eux deviennent de somptueux colliers.

Diadème démontable en sept broches, Mellerio dits Meller, vers 1860
Archives Mellerio

▲à g. : Le Bal, James Tissot, vers 1878
Musée d'Orsay sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Jupe à tournure (peut-être Worth), vers 1880, sur Vintage Textile

▲à g. : Le drapage des corsages dans les ateliers Worth, rue de la Paix, 1907
galerie Vatop Edwardian Live sur Flickr
à dr. : Intérieur et cordon de taille griffé d'un corsage de Worth, vers 1891
sur Vintage Textile

Worth combine les méthodes « marketing » des pratiques commerciales anglaises, très en pointe, aux procédés traditionnels des couturières et des magasins de nouveautés de Paris. Il a le premier l'idée de la publicité – qu'on appelle alors réclame – de la présentation de ses créations par des sosies, ou mannequins vivants, qui pour la première fois défilent devant les clientes, dans les luxueux salons de la maison. Il encourage la consommation en rythmant les nouveautés sur le cycle des quatre saisons.

Worth a une vision personnelle de la mode. Il crée son style propre et impose sa tendance à ses clientes. Elles n'ont plus le pouvoir de décision. Empruntée aux usages commerciaux anglais, sa griffe est apposée en lettres d'or sur le cordon de taille des corsages et des robes ; elle garantit la qualité de cette fabrication en série « de marque ». Sa clientèle est prestigieuse, qui compte l'impératrice Eugénie et la princesse Pauline de Metternich, des princesses des cours européennes et de riches américaines – qui, elles, payent cash !

Le succès de Worth s'inscrit dans la volonté de Napoléon III de faire de Paris la vitrine de l'Europe. Les Expositions universelles de 1855 et 1867 (puis de 1878, 1889 et 1900) consacrent cette mode luxueuse et ostentatoire, conçue pour plaire à une clientèle qui veut afficher sa réussite matérielle. La demande en articles de luxe atteint un niveau jamais égalé. Auguste Blanqui lui-même, révolutionnaire républicain socialiste dont les idées seront reprises pendant la Commune de Paris, écrit à l'occasion de l'Exposition universelle de Londres de 1851 : « La véritable prospérité de notre pays repose sur le développement progressif de ses industries naturelles, c'est-à-dire de tous les arts sur lesquels l'habileté de la main et la pureté du goût peuvent exercer leur influence. »

▲Sortie des ouvrières de la maison Paquin, rue de la Paix, par Jean Béraud, 1906
Musée Carnavalet, Paris sur L'Histoire par l'image
Lire : L'Atelier de couture sur L'Histoire par l'image

▲à g. : Geneviève Lantelme, actrice, Les Modes, 1908, sur Gallica BnF, Paris
à dr. : Atelier de modiste, 1910
Musée Carnavalet sur Agence photographique de la RMN

▲Les Créateurs de la Mode, photographies G. Agié
Les éditions du Figaro ont publié en 1910 ce remarquable travail d'iconographie
sur le monde des grands couturiers au début du siècle : les grandes maisons
(Mesdames Callot, Paquin,...; Messieurs Doucet, Worth,..), leurs salons, leurs mannequins,
leurs clientes en séance d'essayage, mais aussi, chose plus rare, les corps de métiers et ateliers.
Un diaporama de toutes ces photos est visible sur Flickr galerie CharmaineZoe
« Déjà coquette ! » dit la légende.
Les clientes fortunées n'hésitent pas à solliciter leur prestigieux couturier pour habiller leurs filles.▼

L’auto-promotion très pugnace de Worth lui fait attribuer le rôle de fondateur historique de la haute couture. Mais Worth n'est pas le seul à s'activer pour la création, en 1868, de la Chambre syndicale de la couture et de la confection pour dames et fillettes, prémices de la Chambre de la Haute Couture parisienne qui verra le jour en 1910 et rassemblera les couturiers consacrés à l'Exposition universelle de 1900 – le terme couturier n'apparaît qu'après 1880. Dans le Bottin et dans le langage courant, il remplace la « maison spéciale de nouveautés confectionnées ». La création des tendances de la mode par les seuls professionnels est désormais confirmée.

La Chambre syndicale de la haute Couture parisienne fixe les critères encore en place aujourd'hui pour être admis dans ce cénacle : la collection doit être dessinée par le couturier et être confectionnée dans ses ateliers, aux mensurations des clientes ; le couturier s'engage à présenter au moins cinquante vêtements lors de deux défilés annuels.

Dès les années 1870, l'économie de la couture française a un impact considérable, basée sur la réputation, la qualification et la compétitivité de la main-d'oeuvre. En 1873, Worth emploie 1 200 ouvrières. Jeanne Paquin, présidente de de la Chambre syndicale de la Haute Couture de 1917 à 1919 emploie 2 700 personnes. Selon Didier Grumbach, président de la Fédération française de la couture, du prêt-à-porter des couturiers et des créateurs de mode, auteur de Histoires de modes (éditions du Regard, 1993 et 2008), la haute couture fait vivre encore, en 1930, après la chute libre de ses effectifs due au krach de 1929, 350 000 ouvriers et 150 000 artisans dans les métiers annexes. Dès ses débuts, elle est confrontée à la concurrence déloyale et à la lutte contre la contrefaçon, qui aboutit en 1880 à l'Union pour la protection industrielle et les marques de fabriques et en 1884 à une Loi sur la protection artistique et des industries saisonnières liées à la parure et à l'habillement féminin. Ce n'est qu'en 1910 que haute couture de luxe et confection seront séparées.

La haute couture française compte des noms prestigieux de chefs d'entreprise ou de stylistes : Jacques Doucet (il hérite de la maison de lingerie fine Doucet créée en 1816 et y adjoint un département de « confection pour dames » en 1875 ), Jeanne Paquin (1891-1956), Callot Sœurs (1895-1937), Jeanne Lanvin (1889), Paul Poiret (1903-1929), Gabrielle Chanel (1910), Jean Patou (1910), Madeleine Vionnet (1912-1940), Lucien Lelong (1918-1948)... Ce grand élan entrepreneurial et créateur est appuyé par la bijouterie joaillerie française entre 1845 et 1870, avec d'autres noms prestigieux tels que Mellerio dits Meller, Morel, Froment-Meurice, Cartier et Boucheron, l'éventailliste Alexandre...

On dénombre vingt maisons de haute couture en 1900, date de l'Exposition universelle, soixante-quinze en 1925, date de l'Exposition des Arts décoratifs, seulement vingt-neuf en 1937, date de l'Exposition des Arts et techniques – la crise de 1929 est passée par là. Paradoxalement, préservée de toute concurrence, la haute couture remonte la pente à partir de 1940. Dans le sillage des modèles Dior et Balenciaga, de jeunes talentueux créateurs des années d'après-guerre, Givenchy, Fath, Balmain, Rochas, Ricci, Carven, Laroche... puis la dernière salve des Courrèges, Saint Laurent, Ungaro, Cardin... soutenus par la presse, vont la défendre jusque dans les années 1960, grâce aux produits dérivés. Aujourd'hui, faute d'être rentable et de pouvoir respecter les conditions juridiques d'exploitation fixées par le ministère de l'Industrie, malgré l'élargissement des activités aux parfums et aux accessoires de mode, la haute couture n'est plus guère qu'une vitrine. Ils ne sont qu'une dizaine de couturiers à pouvoir prétendre au titre.

Depuis 1954, le Comité Colbert rassemble les maisons et les institutions culturelles françaises (et étrangères) du luxe. Le Comité regroupe jusqu'à cent trente métiers, qui représentent « un patrimoine français détenu par des artisans d'excellence ». Il met en avant les fondamentaux du luxe : tradition et modernité, création et savoir-faire, histoire et innovation.

Si vous voulez en savoir plus sur l'histoire de la Haute Couture française, je vous renvoie à l'indispensable livre de Didier Grumbach, Histoires de la mode aux Éditions du Regard

▲« Toilettes et chapeaux, par Jeanne Lanvin », Les Modes, décembre 1910
sur Gallica Bnf, Paris

En même temps que la Tour Eiffel, naît et grandit dans le Paris de la Belle Époque la maison créée en 1889 par la modiste Jeanne Lanvin. C'est aujourd'hui la plus ancienne maison de couture parisienne encore en activité. Depuis l'été 2012, le styliste de Lanvin, Alber Elbaz, signe une collection haut de gamme pour les petites filles, Lanvin Petite. C'est en quelque sorte un retour aux sources, puisque le premier département de Jeanne Lanvin « couturière » fut celui des « costumes d'enfants », en 1908.

(à suivre : Mode enfantine et luxe (7) : De Jeanne Lanvin à Lanvin Petite, un retour aux sources)