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19 mars 2014

La vêture des Enfants trouvés (6) – récapitulatif et sources



▲Saint Vincent de Paul présidant une réunion des Dames de la Charité,
qui lui remettent leurs bijoux pour l'oeuvre des Enfants-Trouvés,
attribuée à Pierre André, dit Frère André, vers 1732
Au premier plan du tableau, une fille de la Charité prend soin d'enfants trouvés, emmaillotés.
Musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris

Vous avez été nombreux à suivre l'histoire de la vêture des Enfants trouvés – ce qui ne me semblait pourtant pas gagné au départ. Cette série d'articles a permis aux Petites Mains de rencontrer un public nouveau, notamment celui des généalogistes, qui retrouvent dans les documents d'archives ces termes spécifiques de l'habillement, des étoffes anciennes, etc., pas évidents à comprendre pour le néophyte. Il paraît que nous avons presque tous un enfant trouvé dans notre lignée d'ancêtres !

Pour en faciliter l'accès et la lecture, il me semble utile de regrouper en une liste la série d'articles consacrés à la vêture des Enfants trouvés :

La vêture des Enfants trouvés (1) – le trousseau
La vêture des Enfants trouvés (2) – jusqu'au XVIIIe siècle, des tissus de laine, de chanvre et de lin
La vêture des Enfants trouvés (3) – au XVIIIe siècle, le coton et l'arrivée des indiennes
La vêture des Enfants trouvés (4) – la layette
La vêture des Enfants trouvés (5) – les enfants en robe
La vêture des Enfants trouvés (6) – récapitulatif et textes sources

▲Les enfants de l’orphelinat de Haarlem : la distribution de vêtements, par Jan de Bray, 1663
Musée Frans Hals, Haarlem

Pour les lecteurs que cela intéresse, les sources de MuB – dont la demande est à l'origine de cette série – sont les Travaux de la commission des Enfants-Trouvés instituée le 22 août 1849 par arrêté du Ministre de l'Intérieur en vue d'instituer une législation nouvelle sur les enfants trouvés. On peut feuilleter l'intégralité des deux volumes sur Gallica : Tome 1 et Tome 2.

Le tome 2 récapitule tous les documents historiques, les législations et jurisprudences antérieures. La Troisième partie, Administration, qui reprend les règlements des hôpitaux de Paris et de Lyon touchant le service des Enfants trouvés, décrit en plusieurs points, assez précisément, la vêture des enfants en 1716 (page 225) ; les trousseaux des filles et des garçons en 1733 et 1752 (pages 189-190) ; la layette en 1774 (pages 211-212) ; la layette et vêture de 1811 (page 274) ; la layette et la vêture préconisées en 1843 (pages 402 à 406).

▲La vêture des enfants trouvés du Foundling Hospital, William Hogarth, 1747
Le Founding Hospital de Londres est l'équivalent de l'Hôpital des Enfants-trouvés de Paris.
The Foundling Museum, Londres
Le peintre William Hogarth en est pendant vingt-cinq ans l'un des bienfaiteurs.

▲Le 10 février 1790, le Roi [Louis XVI] et la Reine visitent l'Hôpital des Enfants trouvés
après avoir entendu la messe à N.D. accompagnés de Monseigneur le Dauphin
sur Gallica, BnF, Paris
 

Par ailleurs, Martine Blankaert a publié en octobre-décembre 2002 dans la Revue généalogique normande, l'histoire de son lointain ancêtre Marc Nollis, né en 1826 à Rouen, de père et de mère inconnus. Elle décrit son trousseau et la vêture délivrée à chaque enfant en 1823 par l'hospice général de Rouen [Lire l'article accompagné d'une abondante bibliographie, sur le site de Daniel Lemoine].

Si vous vous intéressez au sort et à l'histoire des Enfants trouvés, je vous renvoie au site de MuB, Pouponniere's Blog, qui leur est intégralement consacré. En parallèle aux articles des Petites Mains, MuB donne la parole à des personnes placées en pouponnière pendant leur enfance. Leurs témoignages sont souvent très émouvants.


28 avril 2013

La vêture des Enfants trouvés (2) - Jusqu'au XVIIIe siècle, des tissus de laine, de chanvre et de lin



Le premier article sur la vêture des Enfants trouvés [Lire sur Les Petites Mains, La vêture des Enfants trouvés (1) – le trousseau] raconte comment le trousseau donné à un enfant trouvé symbolise son accueil dans la société et lui donne une une place dans le groupe social dont les conditions de sa naissance l'ont exclu.

►Le vêtement rend visible l'ordre social

Sous l'Ancien Régime, le vêtement rend visible l'ordre social, qui se décline à tous les niveaux, il touche toutes les couches de la population. Ainsi les lois somptuaires – malgré l'impossibilité à les faire appliquer dans la réalité – édictent les interdictions qui s'appliquent aux sujets « communs » que restent malgré leur fortune les personnes de la haute bourgeoisie, pour les empêcher d'imiter les modes initiées par les membres de la noblesse.

▲La Visite à la grand-mère, Louis Le Nain, vers 1640
Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg, sur wikipédia

▲Portrait de famille dans un intérieur, Antoine et Louis Le Nain, vers 1647
Musée du Louvre, Paris sur Agence photographique de la RMN

▲La vêture des enfants trouvés du Foundling Hospital, William Hogarth, 1747
Le Founding Hospital de Londres est l'équivalent de l'Hôpital des Enfants-trouvés de Paris.
The Foundling Museum, Londres
Le peintre William Hogarth en est pendant vingt-cinq ans l'un des bienfaiteurs.

À l'autre extrémité du corps social, les chroniqueurs, comme au XVIIIe siècle Louis-Sébastien Mercier ou Nicolas Restif de la Bretonne, s'attachent à distinguer le peuple « sain » que forment les domestiques, les ouvriers et journaliers, les petits artisans et les paysans, de la populace misérable, dangereuse et incontrôlable. Le but des organisations charitables comme les Dames et Filles de la Charité est de permettre aux enfants trouvés de se faire une place dans le premier groupe.

Chacun porte le costume qui signifie son appartenance à un groupe, et l'ordre social est maintenu. On sort d'autant moins de sa condition sociale que l'on en porte le vêtement, qui fonctionne comme un ensemble de signes – que le XIXe siècle va pérenniser, par exemple via la distinction entre les « cols blancs » des bourgeois et les « cols bleus » des ouvriers et des travailleurs.

La fonction du costume des individus en bas de l'échelle est de les protéger du froid, du soleil et des intempéries ; il doit résister aux travaux les plus rudes et durer le plus longtemps possible. Peu d'entre eux peuvent se permettre de posséder plusieurs habits. En conséquence, le vêtement des enfants trouvés est principalement à usage utilitaire. Il se doit avant tout d'être résistant, simple et sans ornement.

▲Le Chariot du boulanger, Jean Michelin, 1656,
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲Femme cousant avec deux enfants, Maître de la Toile de jean, fin XVIIe siècle
[Lire sur Les Petites Mains, dans La grande saga du blue jean, l'histoire de la futaine de Gênes
représentée par le Maitre de la Toile de jean,
à propos de l'exposition 2010 à la galerie Canesso
On peut feuilleter le catalogue de l'exposition.]

▲Portrait de femme se réchauffant les mains à un brasier (et détail)
Maître de la Toile de jean, fin XVIIe siècle sur le blog Sifting the past
Sifting the past se veut une « machine à remonter le temps », pour regarder
les périodes historiques à travers les yeux des artistes du temps.

▲à g. : Enfants paysans (détail), Antoine Le Nain, vers 1625-1650,
Glasgow Museums sur Recorderhomepage
à dr. : Enfants paysans (détail), Antoine Le Nain, 1642
Institute Of Art, Detroit sur Wikimedia Commons

▲à g. : Enfants paysans (détail), Antoine Le Nain, vers 1625-1650,
Glasgow Museums sur Recorderhomepage
à dr. : Intérieur paysan (détail), Frères Le Nain, 1642, sur le blog Sifting the past


►Le vêtement populaire, entre friperie et confection domestique

Sous la société d'Ancien Régime, étoffes et vêtements ont de la valeur, quelle que soit la classe sociale – cela durera jusqu'au début du XXe siècle. L'historien Daniel Roche s'est penché sur les inventaires après décès des différentes catégories sociales des XVIIe et XVIIIe siècles, en nombre, en variétés de pièces, en valeur, etc. ; ses travaux, ainsi que ceux de Philippe Perrot sur le XIXe siècle, mettent en évidence que les vêtements sont au cœur des débats sur la richesse et la pauvreté. Ils représentent un capital et font l'objet de multiples transactions : ils sont donnés, échangés, légués d'une personne ou d'une génération à l'autre, gagés, vendus à des fripiers, récupérés par des chiffonniers – et même volés. Les musées conservent très peu de ces pièces modestes, portées jusqu'à l'extrême usure.

À la fin du XVIIIe siècle, on dit que la revente d'une chemise permet de régler plusieurs jours de loyer, celle d'une redingote quelques mois. On retrouve la trace des vêtements dans les contrats de mariage et les inventaires après décès. Ils connaissent plusieurs propriétaires et plusieurs vies, de plus en plus démodés et défraîchis, dégradés, portés jusqu'à l'usure complète. Ils sont reprisés, raccommodés, ravaudés. Ils finissent en chiffons de cuisine, en charpie dont on fait les pansements, ou dans les fabriques de papier.

Les documents concernant les Enfants-trouvés en témoignent, qui mentionnent la récupération des « autres hardes et linges » des enfants lorsqu'ils changent de résidence, quittent la nourrice ; l'administration les récupère même lorsque l'enfant est décédé. De même, dans les règlements de 1733 à 1752 édités après délibérations par le bureau des Enfants-trouvés, il est précisé que les enfants, filles et garçons, reçoivent « deux paires de souliers, dont une neuve et une remontée ». La moindre matière première est réemployée.

▲Jupe jupon piquée en peço sus peço, XVIIIe siècle
Voir d'autres images sur la Bourse aux textiles
À partir de 1793, le blocus anglais provoque une période de stagnation économique à Marseille ;
plus que jamais, les Provençales récupèrent et conservent précieusement les chutes de tissus
qu'elles assemblent selon les motifs et les couleurs ;
la taille de la chute de tissu influence parfois la forme du vêtement.
Caraco composé de plusieurs morceaux de tissus (et détail en médaillon), après 1790
Musée du Vieux Marseille dans le catalogue d'exposition Les Belles de Mai, sur Google Books▼

Les vêtements circulent du haut en bas de l'échelle sociale selon un cycle très long. Les maîtres en font cadeau à leurs serviteurs qui les transforment et les portent, puis les vendent aux fripiers. Ces costumes de seconde main sont au centre de toute une économie, parfois retaillés, reteints... Dans son fameux Tableau de Paris, Louis-Sébastien Mercier raconte comment « au grand jour, vous croyez avoir acheté un habit noir, il est vert ou violet et votre habillement est marqueté comme une peau de léopard ». On accuse les fripiers de tromper le client, de vendre des marchandises volées, des fripes de suppliciés monnayées au bourreau... On reproche aux fripes d'être infestées de vermine et de véhiculer des maladies, ce qui n'est pas faux.

▲à g. : Habit de fripier, Nicolas de Larmessin, graveur, fin XVIIe siècle , BnF, Paris
à dr. : Un tailleur, Martin Engelbrecht, vers 1730
Kunstbibliothek Berlin sur Agence photographique de la RMN

Jusqu'au début du XIXe siècle, les fripiers habillent la majorité des citadins, car les tarifs des tailleurs, des lingères et des couturières restent trop élevés pour bien des budgets. Pour les enfants trouvés, il est précisé dans certaines sources que les trousseaux sont réparés par les « demoiselles de l'assistance », c'est à dire les jeunes pensionnaires qui résident dans les hospices pour y effectuer divers travaux. Sans doute les plus habiles d'entre elles confectionnent aussi les trousseaux. En 1756, les statuts et règlements des hôpitaux de Lyon précisent que les sœurs sont employées « à faire les habits des personnes de la maison, aux lessives et à la couture ». En 1834, il est clairement dit que « layettes et vêtures sont faites à l'Hospice général [de Rouen] par les jeunes filles de l'établissement ».

Les fripiers se déplacent dans les campagnes, où parallèlement se développent une production d'étoffes et une confection domestiques. Je m'attacherai ici plus particulièrement aux tissus et reviendrai sur le vêtement des enfants populaires et des enfants trouvés dans de prochains articles. Je tiens à préciser que les listes proposées par MuB s'étalent de 1733 à 1843 et que je m'en tiens à certaines généralités. Car il n'est pas évident d'aborder globalement une si longue période. De plus, l'appellation des étoffes varie, des glissements sémantiques se produisent au fil du temps et des époques.

▲à g. : Série des mois de l'année ; juin : la tonte, Joachim von Sandrart, XVIIe siècle
Bayerische Staatsgemäldesammlungen, Schleissheim sur Agence photographique de la RMN
à dr. : La Fileuse, Giacomo Francesco Cipper dit Il Todeschini, XVIIe siècle sur Anticoantico

▲à g. et à dr. : Devant et dos d'un gilet tricoté en laine pour enfant, XVIe siècle
Museum of London, Londres
au centre : Jeux d'enfants, par Pieter Bruegel l'Ancien, vers 1560
Kunsthistorisches Museum, Vienne
Tricoter à la main des vêtements utilitaires est une pratique courante à la campagne,
où on a facilement accès à la laine. Dès le XVIe siècle, dans certaines régions,
le tricot est une activité non négligeable de revenu complémentaire pour les familles pauvres.

▲Le travail du chanvre, Wolf Helmhardt von Hohberg, 1695
Deutsche Fotothek sur Wikimedia Commons


►Jusqu'au XVIIIe siècle, un monde de laine, de chanvre et de lin

On peine à imaginer aujourd'hui toute une population habillée de laine, de chanvre et de lin. Pourtant la soie est réservée à l'élite. Le coton ne se diffuse qu'à partir du XVIIe siècle ; il n'atteindra les classes populaires qu'après 1760 – c'est le sujet du prochain article de cette série.

À la campagne, tous les paysans élèvent des moutons et cultivent quelques hectares de chanvre pour leur propre consommation. Les familles utilisent le produit de la tonte pour tricoter des bas de laine, des pulls ou des tuniques [Lire sur Les Petites Mains, Histoire du tricot (2), paragraphe 2 : Le tricot, une technique à la fois artisanale et domestique]. Elles filent et tissent elles-mêmes laine, chanvre et lin pour des vêtements et des couvertures.

Dans tous les villages s'activent des fileuses et des tisserands. En Bretagne, par exemple, la fabrication de la toile est domestique et rurale. Fermiers et petits propriétaires y emploient leurs domestiques. Les journaliers fabriquent de la toile pour parer au chômage de la saison morte. Les salaires sont très bas. Les profits vont aux fabricants et aux drapiers. Le drapier n’est pas un artisan mais un marchand ; il avance la matière première ; il emploie et paye à la pièce paysans des campagnes et ouvriers citadins, maîtrise la production dans son entier et réalise chaque fois au passage une plus-value.

Le chanvre, pas cher, qui sert aux vêtements de tous les jours et au linge de maison, est très difficile à travailler. Contrairement au lin, il reste rugueux et garde une couleur brune. Saint-Simon décrit le linge que porte Madame de Montespan après sa disgrâce pour se mortifier : « ses chemises et ses draps étaient de toile jaune la plus dure et la plus grossière [...] cachés sous des draps et une chemise ordinaire. » Avec le fil le plus fin, dit fil plain, on tisse les toiles des chemises épaisses et raides. On y taille les chemises de nuit, les draps et certaines parties des chemises de jour, dont les extrémités sont en lin plus fin. Comme pour les vêtements, toutes les fibres sont récupérées et utilisées. Le rebut de la filasse ou étoupe, aux fils trop courts pour être tissés, sert à confectionner de gros tabliers et des paillasses.

J'ai déjà eu l'occasion de raconter sur Les Petites Mains l'histoire, la culture et l'artisanat du lin en France, qui atteignent leur apogée au XVIIe siècle, et évoluent peu jusqu'au XVIIIe siècle [Lire sur Les Petites Mains, Le lin, une fibre d'avenir].

▲Les techniques textiles présentées par l'Encyclopédie de d'Alembert, 1751
Planches I sur la draperie, IV et V sur le coton sur Encyclopédie de Diderot et d'Alembert

▲Les armures de base expliquées dans un manuel d'initiation à la vie domestique,
pour les jeunes filles en fin d'études dans les écoles rurales (1955)


►Drap, droguet, tiretaine, ratine, revêche et cordillat : des tissus rustiques pour le peuple

De la qualité de la fibre et du fil dépend celle de l'étoffe, qu'elle soit de laine, de lin, de chanvre – et même de coton et de soie. La toison est de qualité inégale selon la partie du corps du mouton, la meilleure, dite traditionnellement mère-laine est celle du dessus du dos, du cou et de l’épaule. La longueur et la qualité des filaments décident de la nature du traitement : cardage ou peignage. Les fibres courtes, grossières et irrégulières, sont cardées, c'est à dire rendues parallèles avant le filage. Elles donnent la laine cardée, rustique mais plus douce, qu’on peut gratter ou feutrer. Les belles étoffes sont tissées à partir des fibres les plus longues, peignées pour éliminer les fibres courtes : leur finesse, leur tombé et leur résistance sont meilleurs, leur toucher souple et sec.

Les fibres textiles sont généralement trop fines pour pouvoir être utilisées telles quelles. On les réunit en fils de grosseur et de longueur convenable, cela est encore plus nécessaire pour les fibres courtes comme la laine, le lin, le chanvre et le coton. Le procédé de filature varie selon les fibres, qui sont souvent tordues ensemble ; la torsion augmente la solidité du fil. Le fil est ensuite tissé, c'est-à-dire entrecroisé pour former le tissu. Certains fils sont tendus, qui forment la chaîne. Entre les fils ou les groupes de fils de chaîne passe le fil de trame, en faisant des allers et retours, les groupes de fils de chaîne étant chaque fois intervertis. À chaque retour sur lui-même, le fil de trame forme la lisière au bord du tissu. Sur le métier à tisser, les lices, actionnées par les pédales, écartent les fils de chaîne tantôt vers le haut, tantôt vers le bas, pour permettre le passage de la navette qui déroule le fil de trame. La façon dont les fils de chaîne sont groupés produit des armures différentes, elles-mêmes à la base de tissus différents selon le motif et/ou la couleur utilisés.

La toile est le tissu du vêtement populaire, en raison de l'ancienneté et la simplicité de son armure ; elle est le plus souvent en lin ou en chanvre. Le fil de laine, travaillé en armure toile donne un drap de laine grossier, rêche et irrégulier, utilisé par les pauvres et en couverture pour les chevaux. Il sera ensuite plusieurs fois lavé, feutré, gratté – dans un tambour rotatif garni de chardons métalliques, à l'origine naturels, pour l'adoucir – assoupli, nettoyé de ses nœuds, rasé, foulé – brassé mouillé et savonné à la chaleur pour le faire légèrement rétrécir – teint, pour enfin arriver au beau drap qui est depuis le Moyen Âge la matière de base de l'habillement [Lire sur Les Petites Mains, le manteau de ma grand-mère].

▲The Foundling Museum, qui conserve les archives du Foundling Hospital de Londres,
équivalent de l'Hôpital des Enfants-trouvés de Paris,
a présenté d'octobre 2010 à mars 2011, en collaboration avec The Thomas Coram Foundation for Children,
l'exposition Threads of feeling ; Fate, Hope and Charity – qu'on pourrait ainsi traduire :
« Quand le sentiment ne tient qu'à un fil ; destin, espoir et charité ».

Il s'agit de 200 volumes reliés, inventaire de tous les enfants admis au Foundling Hospital entre 1741 et 1760.
Ils répertorient tous les renseignements disponibles, signes de reconnaissance, lettres, objets, échantillons textiles
qui pourraient permettre d'identifier l'enfant si ses parents se manifestaient.
Au-delà du témoignage extrêmement émouvant qu'ils nous livrent à travers les siècles,
ces petits morceaux de tissus et de rubans sont une mine d'informations
pour les historiens qui travaillent sur les textiles du XVIIIe siècle.

L'exposition est annoncée pour mai 2013 au DeWitt Wallace Decorative Arts Museum,
Colonial Williamsburg Foundation
Voir le site et la page Facebook de l'exposition

▲Fragment de serge bleue en laine et laine peignée [worsted]
trouvé sur une fillette, Sarah Maybank, admise le 19 novembre 1759, décédée le 20 février 1760

▲Fragment de couverture rouge trame laine chaîne lin [linsey woolsey] brodée de laine pourpre,
trouvé sur une fillette admise le 7 août 1759

▲à g. : La Couturière, Philippe Mercier, vers 1750
à dr. : Fragment de tissu rayé bleu et blanc, trame laine chaîne lin,
trouvé sur une fillette, Hannah Strickland, admise le 18 mai 1759, décédée le 2 juin 1759

▲Écossais écru et blanc, en lin ou coton,
trouvé sur un garçon, William Oungle, admis le 18 juin 1759, décédé le 10 juillet 1759

▲à g. : Fragment d'une sorte de drap de laine peignée bleue
[le terme camblett atteste qu'à l'origine il s'agissait de laine à base de poils de chèvre ou de chameau],
trouvé sur un garçon, William Linnet, admis le 26 janvier 1760, décédé en 1764
à dr. : Deux porteurs jouant aux cartes, Giacomo Ceruti dit Il Pitochetto, première moitié du XVIIe siècle,
collection particulière, Brescia sur galerie Canesso

▲Bas de manche volanté d'une robe en toile lin (enfant trouvé n° 10392)

▲à g. : Fragment de lin brun,
trouvé sur un garçon de deux mois, Hector Audley, admis le 2 juillet 1759, décédé le 4 février 1760
à dr. : Le marché au bétail (détail), Jan Josef Horemans I'Ancien, fin XVIIe – début XVIIIe siècle,
sur le blog Sifting the past

▲à g. : Fragment de tissu de laine peignée, rayé et broché
trouvé sur une fillette, Millicent Butler, admise le 30 mai 1759, décédée le 8 juin 1759
à dr. : Fragment de tissus écossais en laine peignée,
trouvé sur un garçon, Mentor Lesage, admis le 28 décembre 1759,
placé comme apprenti chez Hercules Durham, fermier à Fulmer (Buckinghamshire) le 7 novembre 1770

▲à g. : Fragment de tissu rayé pourpre et vert, en laine peignée,
trouvé sur un garçon, John Burgoyne, admis le 29 novembre 1759, décédé le 10 décembre 1759
à dr. : La Blanchisseuse (détail), Jean Baptiste Siméon Chardin, vers 1735
Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg sur Wikimedia Commons

L'offre de tissus se décline donc sous plusieurs qualités. Il y a un monde entre les superbes draps flamands réputés dans toute l'Europe, ou même ceux produits en Normandie et en Picardie, et les productions domestiques ou le médiocre et grossier droguet, étoffe de laine ou mêlée de laine et autres fibres, mince et étroite – au XVIe siècle, le mot « drogue » désigne au figuré, une chose de peu de valeur. Le droguet peut être en armure serge. La tiretaine est elle-même une sorte de droguet, destinée le plus souvent aux pauvres, aux hôpitaux ou à l'ameublement. Le cordillat est une grosse étoffe de laine à côtes.

La ratine est une étoffe de laine pour l'hiver, épaisse et chaude, à l'armure toile ; foulée et grattée, elle est ainsi nommée car elle subit le ratinage. Cette opération consiste à retirer de façon plus ou moins régulière à la surface les poils de l'étoffe et à les vriller pour leur donner l'aspect d'une toute petite boule ou bouton. La revêche est une sorte de ratine de laine grossière à poil long ; elle sert aux doublures des habits des soldats du Roi. Même si la ratine peut être de bonne qualité, elle est associée à la la pauvreté, car elle se râpe facilement au col, aux coudes et aux bas de manches.

De même que pour les tissus de laine, du gros lin rêche ou toile de coutil aux lourds sergés et fins cainsils et batistes, les qualités des étoffes de lin sont extrêmement diverses. Le coutil est une grosse toile croisée ou sergée de chanvre ou de lin, plus tard mélangée de coton, lissée et serrée, résistante à l'usure et à la traction, qui sert aux matelas et sommiers, et plus tard aux vêtements de travail en raison de sa solidité.

▲Les Brodeuses, Giacomo Ceruti, vers 1720
collection privée, Brescia via The Metropolitan Museum of Art, New York

▲La Blanchisseuse, Jean Baptiste Siméon Chardin, vers 1735
Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg sur Wikimedia Commons


►Avant le XVIIIe siècle, des couleurs ternes, fades, bruns et gris délavés

Depuis le Moyen Âge, le vêtement populaire est donc fait principalement de lainages et de draps de chanvre et de lin, parfois assez grossiers, choisis pour leur résistance à l'usure. Seuls les artisans aisés peuvent s'offrir le drap de fine laine et le beau lin. Et si le vêtement sert à classer socialement, il le fait aussi par sa couleur.

Pendant des siècles, la couleur, issue de colorants végétaux, ne pénètre pas en profondeur dans les fibres des tissus. Les teintes ne résistent pas à l'exposition à l'air et au soleil, aux intempéries, aux lessives. Elles virent vers le gris ou le brun neutres, prennent un aspect délavé, fade, terne – « pisseux », n'hésite pas à dire Michel Pastoureau : « le fin du fin était la couleur dense, saturée, stable, solide, résistant aussi bien à l'eau et à l'air qu'à la lumière. »

Les paysans teignent les tissus rustiques qu'ils fabriquent eux-mêmes avec toutes sortes de colorants locaux disponibles : le pastel (bleus) remplacé dans les manufactures par l'indigo, le gaude, le genêt, la sarrette, le safran et le fustet en Provence (jaunes), la bogue de châtaigne (beige), les noix de galle, la feuille de noyer et l'extrait de noix (noirs), l'ortie et le bouleau (verts), l'aulne (gris), etc. Seule la racine de la garance (rouge) donne de bons résultats. Avec les mêmes techniques, les mêmes mordants, y compris les plus basiques (tartre, urine, vinaigre), la garance imprègne les tissus et résiste mieux au temps. C'est la raison pour laquelle la plus belle robe des femmes d'origine modeste, en particulier celle qu'elles portent à leur mariage, est souvent une robe rouge.

▲Le Petit Chaperon rouge, par François Richard Fleury, vers 1820
Musée du Louvre, Paris, sur Agence photographique de la RMN
Au-delà de toutes les symboliques évoquées,
Chaperon Rouge n'aurait-elle pas juste mis sa plus belle tenue pour rendre visite à sa grand-mère ?
[Lire sur Les Petites Mains, La salopette rouge de Bambita, paragraphe : Le Petit Chaperon rouge]


L'arrivée progressive du coton au milieu du XVIIe siècle va changer les choses. Le coton est connu en Europe occidentale depuis la fin du XVe siècle. Avec l'arrivée des indiennes apparaissent des couleurs plus vives et des imprimés joyeux. C'est le sujet du prochain article.

( à suivre : La vêture des Enfants trouvés (3) – Au XVIIIe siècle, le coton et l'arrivée des indiennes)

24 mars 2013

La vêture des Enfants trouvés (1) – le trousseau



▲Marque de l'Enfant Jésus emmailloté des Enfants-Trouvés de Paris

J'inaugure aujourd'hui une série d'articles, projet initié par une belle rencontre, comme Internet – pas si virtuel qu'on le dit parfois – peut en susciter. Il y a quelques mois, MuB, auxiliaire dans une pouponnière – elle préfère que j'utilise son pseudo – m'a contactée à propos de documents sur « la vêture des Enfants trouvés ». Il s'agit de textes pêchés sur diverses sources, dont Gallica, qui met à disposition les collections numérisées de la BnF. On conviendra que le vocabulaire du costume des siècles derniers n'est pas toujours limpide.

L'histoire de la mode et du costume mène celui qui s'y intéresse plus souvent dans le « grand » monde de l'aristocratie et de la haute société, modèle prescripteur des modes. Alors en plein travail sur une série d'articles sur le luxe [Lire sur Les Petites Mains, Mode enfantine et luxe], j'y ai vu en clin d'oeil le prétexte pour aborder le thème du vêtement populaire. Nous avons décidé de faire connaissance dans le lieu qui s'imposait, le musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris ; il a hélas depuis définitivement fermé ses portes, l'hôtel de Miramion vendu. Sa réouverture est prévue à l'Hôtel-Dieu en 2016.

►Qu'est-ce qu'une pouponnière ?

C'est un lieu qui ressemble à une crèche, où l'on accueille jour et nuit des enfants de moins de trois ans accomplis qui, pour des raisons diverses, ne peuvent rester dans leur famille, ni bénéficier d'un placement familial surveillé. Les enfants y entrent, soit avec l'accord des parents, sur décision d'un représentant de l'Aide sociale à l'enfance, soit par décision d'un juge. Ce peuvent être des enfants dont les parents malades ou à la dérive ne peuvent, momentanément ou définitivement, plus s'occuper, des enfants victimes de maltraitance physique ou morale, en manque de soins ou de repères, des enfants dits « nés sous X »...

La séparation d'un enfant de sa famille, son placement, souvent en urgence, et son devenir sont des sujets encore tabous, qui n'émergent dans le débat public que lors de faits divers choquant l'opinion. Le journal Le Monde a consacré en juin 2012 un article à ces enfants mis « à l'abri des parents terribles ».

La pouponnière accueille, protège, aide et prend soin de ces enfants confiés à l'Aide sociale à l'enfance. C'est une petite structure, en France généralement moins de trente places. Les enfants y sont placés en vue d'une orientation. Ce peut être le retour dans leur famille, le placement dans une famille d'accueil ou en vue d'une adoption. L'équipe est constituée d'intervenants pluridisciplinaires, dont les auxiliaires de puériculture en pouponnière comme MuB.

On imagine comme ce n'est pas simple de s'occuper de ces tout petits enfants qui ont déjà une histoire lourde et douloureuse derrière eux. Je vous renvoie au blog de MuB qui s'interroge sur sa pratique : « l'auxiliaire en pouponnière n'est pas seulement une auxiliaire en puériculture, car elle exerce dans un lieu où le soin se construit autour du manque » [Lire l'article en entier sur Pouponniere's Blog].

J'ai été émue à la lecture de certains des textes de MuB écrits après le départ d'enfants dont elle s'est occupée : « Comment te dire au revoir, puisque le bonheur pour toi serait de ne jamais nous revoir ! » Et à propos de la présence-absence de l'enfant parti vers un « ailleurs » qu'on espère meilleur, dont le vêtement reste comme l'enveloppe vide après la mue d'une chrysalide : « Comment un simple morceau de tissu peut-il autant raviver le souvenir de cette petite fille ? […] Je comprends mieux les paroles des anciennes qui m'expliquaient sagement qu'il ne fallait pas proposer la même vêture à deux enfants dont le départ et l'arrivée se chevauchaient » [Lire les textes en entier ici et ici]. Mais je vous laisse à votre propre découverte de Pouponniere's Blog.

▲Saint Vincent de Paul présidant une réunion des Dames de la Charité,
qui lui remettent leurs bijoux pour l'oeuvre des Enfants-Trouvés, École française, vers 1732
Y seraient représentées : la présidente Goussault et Madame de Miramion,
reconnaissables à leurs voiles de veuves,
la duchesse d'Aiguillon, nièce de Richelieu, Madame d'Aligre et Louise de Marillac.
Au premier plan du tableau, une fille de la Charité prend soin d'enfants trouvés, emmaillotés.
Musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris, Paris

▲Loterie des Enfants-Trouvés de Paris, 1674
Le thème de l'Enfant Jésus emmailloté, qui se réfère à la vie du peuple, est typique
des milieux religieux et artistiques pratiquant la charité et les bonnes œuvres à Paris au milieu du XVIIe siècle.
Il s'oppose aux représentations plus sensuelles de l'enfant Jésus nu dans les bras de sa mère
de l'art classique officiel, plus aristocratique, hérité de la Renaissance italienne.
Bibliothèque royale de Belgique, Bruxelles

►En 1633, Vincent de Paul fonde l'oeuvre des Enfants-Trouvés

En 1633, à Paris, un prêtre, Vincent de Paul, fonde la Compagnie des Filles de la Charité, dont les religieuses ne se vouent pas à la contemplation, mais au soin des pauvres et des enfants trouvés. En 1640, elles reçoivent la charge royale de prendre soin de tous les enfants trouvés de Paris. Chaque année, sur les parvis des églises ou au coin des rues, cinq cents enfants sont abandonnés. Les raisons évoqués par les historiens sont la pauvreté et l'illégitimité de la naissance. Les travaux de l'historien Claude Delasselle ont mis en évidence une corrélation entre la courbe des abandons et la courbe du prix du froment. Si les nourrissons ne meurent pas de faim et de froid, leur sort peut être pire encore, victimes d'un odieux trafic. « On les vendait huit sol pièce à des gueux, qui leur rompaient bras et jambes pour exciter le monde et leur donner l'aumône, et les laissaient mourir de faim » écrit Vincent de Paul. Quant à ceux recueillis par les « hôpitaux » qui ne sont alors que des asiles, pas un seul n'atteint l'âge de six mois.

▲L'enfant abandonné « exposé » dans un lieu public, devant un porche d'église,
est une scène fréquente entre le XVe et le XVIIIe siècle.
BnF, Paris Gallica

▲à g. : Tour d'abandon, Musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris
à dr. : Tour d'abandon de l'hôpital Saint-Vincent-de-Paul, intérieur et extérieur, gravure Henry Pottin, XIXe siècle
Musée Flaubert et d'Histoire de la médecine, Rouen, sur Base Joconde
Pour réduire le risque de mortalité au moment de l'abandon, certaines villes installent des « tours d'abandon ».
C'est un guichet tournant installé dans le mur de façade des hospices. Il permet aux parents de déposer
dans l'anonymat le nouveau-né à l'extérieur ; une sonnette permet d'avertir la sœur tourière
qui fait pivoter le plateau pour recueillir l'enfant à l'intérieur.
À Paris, les tours ont fonctionné de 1810 à 1860.

▲Signes de reconnaissance, Musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris, Paris
Les dépositaires laissent parfois sur l'enfant des signes de reconnaissance,
ou glissent dans ses effets une lettre dont ils conservent la partie découpée,
gardant l'espoir de pouvoir identifier et récupérer l'enfant si leur situation s'améliore.
La réunion des deux morceaux de la lettre aura valeur de preuve.

▲à g. : Les Misères des enfants trouvés (1851), par Eugène Sue, paru dans le Juif errant
au centre : Au tour des enfants trouvés sur le blog geneancetres
à dr. : L'Enfant trouvé (1876), par Étienne Enault, paru dans le Journal du Dimanche
Les feuilletons des journaux du XIXe siècle sont friands de la représentation de ces scènes mélodramatiques,
vues et revues jusqu'à l'écoeurement, qui fait pleurer le lecteur.
à g. et à dr. sur BnF, Paris, Gallica

▲Aux Enfants assistés : l'abandon, Jean Gelhay, 1886
Musée d'Art et d'Architecture, Senlis, sur Base Joconde

Dans la société du XVIIe siècle où le statut dépend de la filiation, l'enfant trouvé est assimilé à l'enfant illégitime. Le sort de ces enfants bâtards, « souillés » socialement, n'intéresse personne. Ces abandons sont ressentis comme un problème d'ordre social et de police plus que de morale. Certains détracteurs vont même voir dans l'établissement d'hospices qui recueillent ces enfants un encouragement au vice ! Dans une société où la religion tient une place prépondérante, Vincent de Paul a l'idée de génie – digne des meilleurs directeurs de marketing conceptuel actuels – d'assimiler ces enfants à l'image de l'Enfant Jésus.

Vincent de Paul a besoin de fonds pour créer et faire fonctionner son œuvre. Il a une deuxième idée géniale : gagner un « people » à sa cause. L'Angelina Jolie de Vincent s'appelle Louise de Marillac, dévote mondaine, épouse d'un secrétaire des commandements [premier secrétaire] de la reine mère, Marie de Médicis. Ils fondent ensemble l'institution des Dames de la Confrérie de la Charité qui regroupe des dames de la haute société, des princesses et des duchesses parmi les noms les plus prestigieux du royaume. « La charité devient une mode » raille-t-on. N'empêche, Vincent de Paul réhabilite l'enfant trouvé, abandonné ou orphelin, image du Christ, qui fait aux « dames » l'honneur de les considérer comme la Vierge, mères d'enfants qu'elles n'ont pas elles-mêmes conçus. Trop fort.

Louise de Marillac participe à la collecte d'argent et à la formation des nouvelles religieuses non cloîtrées des Filles de la Charité. Modestement vêtues de gris, elles logent dans des chambres en ville, comme des femmes du peuple, ce sont souvent des paysannes arrivées de leur campagne. La protection des enfants trouvés est organisée avec soin, aussi bien sur le plan administratif, matériel que médical. Un règlement définit des principes stricts pour le recrutement des nourrices, l'accueil et le placement des enfants. Garçons et filles reçoivent une éducation religieuse, morale et intellectuelle. Si vous voulez en savoir plus sur Louise de Marillac et Vincent de Paul, je vous renvoie à l'article de Jean Delumeau, professeur honoraire au Collège de France, membre de l'Institut, écrit à l'occasion des célébrations nationales 2010.

À douze ans, les garçons sont placés comme apprentis chez des artisans, les filles comme domestiques, à moins qu'elles ne deviennent à leur tour Filles de la Charité. En 1643, il ressort qu'en cinq ans l'oeuvre des Enfants trouvés a sauvé mille deux cents nouveaux-nés, pour un coût de quarante mille livres par an, dont une rente annuelle de quatre mille livres attribuée par le roi Louis XIII. Cette institution est à l'origine de l'hôpital des Enfants-Trouvés qui rejoint l'Hôpital général de Paris. Vincent de Paul est canonisé en 1737, Louise de Marillac en 1934.

►Archives et réglementation de la vêture des enfants trouvés

L'Hôpital général de l'Ancien Régime, qui regroupe la Salpêtrière, Bicêtre, la Pitié, Scipion et Chaillot, agrandi ensuite grâce aux divers hospices des Enfants-Trouvés, se transforme sous l'Empire en Conseil général des Hospices civils, puis en 1849 en Administration générale de l'Assistance publique. Pour ceux qui s'intéressent à l'histoire des Hôpitaux de Paris, je vous renvoie à la page Histoire et Patrimoine du site de l'AP-HP, suivez la piste des nombreux liens.

Ce sont les archives de ces différents organismes que MuB a consultées : séances du palais archiépiscopal de Paris entre 1703 et 1712, règlements des Enfants-Trouvés ou de l'Hôpital général entre 1733 à 1774, travaux de la commission des Enfants-Trouvés de 1849. Ces archives traitent entre autres sujets de la vêture des enfants trouvés pendant une période vaste et longue, qui a connu de nombreux bouleversements et mutations sociales, industrielles, politiques – y compris la Révolution française – et toutes sortes de mouvements de pensée. Pas simple de rassembler et résumer cent cinquante ans d'histoire du costume, même lorsqu'il s'agit du costume populaire moins sensible aux modes, a fortiori celui des enfants.

▲en ht. : Déclaration royale registrée par le Parlement, 1680, sur BnF, Paris, Gallica
Par charge royale, le sort des enfants trouvés est confié à l'hospice des Enfants-Trouvés.
en bas : Au XIXe siècle, la vêture des enfants trouvés est réglementée par décret.
sur le blog Babeth Histoires

▲Livrets de placement du Conseil général des Hospices civils et secours de Paris
Musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris, Paris
Les enfants sont confiés à des meneurs qui s'occupent de leur placement en nourrice.

La vesture désigne au Moyen Âge l'habit monacal, il garde parfois aujourd'hui ce sens dans le cadre du noviciat. Le substantif vêture, dérivé du verbe vêtir, a le même sens que vêtements, habits, atours, etc. ; il caractérise le vêtement dans son ensemble. Plutôt littéraire, son utilisation reste exceptionnelle dans la langue moderne. Mais la vêture dont il s'agit ici est une appellation spécifique, qui s'applique à la fois à l'action de fournir des vêtements et aux vêtements eux-mêmes, fournis aux assistés. Un décret paru au Journal officiel du 1er novembre 1876, sous le ministère de Thiers, ordonne que des échantillons types de chacune des layettes et vêtures affectées au service des enfants assistés soient déposés dans les bureaux du Secrétariat général de l’Assistance Publique. Comme le raconte cet article de MuB, le terme est aujourd'hui encore en usage dans certains établissements.

▲Les enfants de l’orphelinat de Haarlem : la distribution de vêtements, par Jan de Bray, 1663
Musée Frans Hals, Haarlem

►De l'importance de posséder un trousseau

Dans la société d'Ancien Régime, le mariage n'est admis pour les jeunes couples que s'ils possèdent un capital à faire fructifier. L'âge moyen du mariage ne cesse de s'élever aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, pour atteindre au XIXe siècle vingt-neuf ans pour les hommes, vingt-cinq pour les femmes. Cette obligation de ressources oblige à une abstinence forcée, assez contrôlée par la pression sociale et familiale dans les campagnes, moins stricte dans les villes où s'établissent des unions précaires, pas assez stables pour accueillir des enfants, ce sont ces enfants qui font l'objet d'abandons. Ainsi ce contexte explique-t-il le rôle marquant de la dot, et par corrélation du trousseau.

Le mot trousseau dérive du mot trousser, qui signifie mettre en faisceaux, en paquets. Pour faire court, le trousseau est le « paquet » de vêtements que la personne, nourrisson, écolier pensionnaire, apprenti, jeune fille qui se marie ou entre en religion... reçoit ou emporte à chaque étape importante de sa vie. La petite fille commence à préparer son trousseau de mariée dès son enfance. Pour les fillettes pauvres, il s'agit d'une obligation ; pour les fillettes plus riches, c'est un passe-temps sage, signe extérieur de leur vertu. On imagine mal aujourd'hui ce qu'un trousseau représente en apprentissage et en patience, en nombre d'heures considérable de filature, de couture, de broderie... Les jeunes filles de familles riches reçoivent un trousseau dont le nombre de pièces d'habillement et de linge de maison peut être considérable, alors que les familles très pauvres peinent à doter leur fille d'un unique drap.

▲Marché flamand et place de la lessive, par Jan Brueghel l'Ancien et Joos de Momper (et détails), vers 1620
Musée national du Prado, Madrid
La grande buée se déroule le plus souvent sur trois jours dans les villages.
Le premier jour, dans chaque famille, les femmes entassent le linge sale dans la cuve à lessive,
le recouvrent de cendres, puis versent et reversent de grands seaux d'eau bouillante.
Chacune a son secret de famille pour avoir le linge le plus propre :
racines d'iris, coquilles d'oeufs pilées, feuilles d'orties...
Le deuxième jour, les femmes battent et tordent vigoureusement le linge au lavoir ou à la rivière.
Le troisième jour, elles l'étendent sur l'herbe verte pour le blanchir,
puis elles le suspendent pour le sécher au soleil et dans le vent.▼

▲Poupée, trousseau et sa malle, vers 1865
photographie Jean Tholance, Les Arts décoratifs, Paris
Même les poupées ont leur trousseau !

On aurait tort de penser que le linge et le vêtement ne témoignent de la position sociale de la famille que pour les élites aristocrates et bourgeoises. Le vêtement qui rend visible l'ordre social se décline à tous les niveaux, il touche toutes les couches de la population. Cela est par exemple particulièrement visible dans les campagnes lors des deux buées annuelles traditionnelles dans les villages. Deux fois par an, au printemps et en automne, la grande lessive rassemble toutes les femmes du village pour buer le linge sale amassé pendant des mois. On étale alors sa richesse aux yeux de la communauté ; elle se fonde tout autant sur la quantité que la qualité du linge. Seuls les grands trousseaux des plus riches permettent les grandes buées. Pour les autres, de discrètes petites lessives intermédiaires sont nécessaires.

Le vêtement, surtout sous l'Ancien Régime, fonctionne comme un ensemble de signes sociaux. En quelque sorte, il « désigne » un individu, et par là devient un élément de son appartenance à un groupe social. On n'échappe sans doute pas à sa condition, mais, donner à un enfant trouvé un trousseau, si rudimentaire soit-il, ce n'est pas simplement l'habiller. C'est l'accueillir et lui donner une place dans cette société dont les conditions de sa naissance l'ont exclu.

( à suivre : La vêture des Enfants trouvés (2) – jusqu'au XVIIIe siècle, des tissus de laine, de chanvre et de lin)