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7 décembre 2013

Rose orchidée, la couleur à la mode en 2014



Pantone a dévoilé cette semaine la couleur de l'année 2014 : c'est un rose légèrement violacé, inspiré de l'orchidée, baptisé « Radiant Orchid ».

▶ Pourquoi Pantone est-il devenu la référence couleur mondiale ?

Pantone est une société fondée en 1866 à Carlstadt, dans le New Jersey aux États-Unis ; elle fabrique alors des nuanciers pour les fabricants de cosmétiques. Sous l'influence de Lawrence Herbert, l'actuel président, qui rejoint l'entreprise en 1956 et la rachète en 1962, Pantone développe en 1963 un premier système de couleurs Pantone Matching System ou PMS pour l'impression.

Dans les années 1990, Pantone invente l'hexachromie, un nouveau procédé de séparation des couleurs d'imprimerie. Les encres sont mélangées par le pressier avant d'imprimer, les (dix) couleurs imprimées une à une. Les teintes Pantone et nuances obtenues pour chaque couleur sont infinies. Ces couleurs sont normalisées et référencées, échantillonnées dans un nuancier ou pantonier, soumises à des droits de propriété intellectuelle. Elles sont aujourd'hui, dans le monde entier, une référence et un outil de travail précis et rigoureux pour l'imprimerie, l'industrie textile et l'industrie du plastique.

▶ Comment les tendances sont-elles décryptées ?

Choisir la « couleur de l'année » ne se fait pas au hasard. Des tendanceurs décryptent les mouvements de mode dans le monde entier, sondent les diverses sources et influences. Les tendances ne sont pas seulement dictées par l'esthétique. Des produits issus de nouvelles technologies, des nouvelles textures, l'annonce d'un événement mondial d'importance sont par exemple pris en compte.

Ces professionnels pointus savent à la fois flairer l'air du temps et imposer leurs intuitions en visionnaires. Ils impulsent des courants de consommation. Ils s'attachent à la manière dont les tendances vont être déclinées par les industries, pas seulement dans le prêt-à-porter, le design et la décoration, mais aussi la cosmétique, le divertissement, les voyages, le monde de l'art, etc. C'est toute la complexité des effets de modes et de ces fameuses tendances qui sont si « tendance », fortement relayées par des médias à l'affût de nouveauté.

Faire remonter les envies à peine émergées et formulées, les traduire, les transformer puis les imposer sur un marché globalisé, il s'agit pour les filières professionnelles de ne pas se tromper. L'enjeu est énorme. Tout influencé qu'il soit, le consommateur a au final tout de même son (petit) mot à dire.

▶ Rose comme la joie et l'hédonisme

Ainsi ce rose orchidée connoté « hédoniste » est censé nous « inspirer confiance », nous attirer par « son charme et sa séduction », émaner « une impression de joie, amour et santé »... Le rose n'est pas ma couleur préférée, je trouve un peu étonnant qu'il revienne si vite, alors qu'il était déjà vedette en 2011 avec « Honeysuckle », un rose indien doux, et très présent encore en cette année 2013. À croire en effet que le monde mo(rose) a envie de voir la vie en rose...

Source : Pantone France


13 septembre 2013

Histoire du K-way



En seulement quelques jours, alors que l'été paressait doucement sur Paris, voilà que l'automne s'est installé brusquement, avec son ciel gris mouillé et ses averses brusques qui font crier les enfants de l'école située en bas de chez moi.

Le moment me semble bien choisi pour partager avec vous cette information : après vingt-et-un ans d'absence, la marque K-Way ouvre ce mois-ci à Paris, dans le quartier Bastille, une boutique entièrement consacrée à ce vêtement iconique devenu nom commun entré en 1995 dans le dictionnaire.

▲Les 40 ans de K-way sur le site K-way

Depuis 1992, année de l'incendie de son usine dans le nord de la France, le K-way était introuvable en France. Cette nouvelle collection fait bonne place aux modèles historiques basiques, le Claude et le Jacques – mode vintage oblige – mais l'essentiel, plutôt haut de gamme, est plus technique et plus mode. On peut voir des photos de la boutique et des modèles sur ce tumblr de la marque.

Le K-Way espère atteindre cinq millions d'euros de ventes en France d'ici deux ans. Hélas, au grand dam de notre ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, la production ne sera pas relocalisée en France, même partiellement. Le groupe italien Basic Net, propriétaire de la marque K-Way qu'il a relancée en 2004, avait annoncé une collection capsule – une série limitée événementielle – fabriquée en France avec l'appui du ministère. Mais la société Robert Dodd, chargée d'exploiter la marque sous licence en France, déplore « des coûts de production rédhibitoires, multipliés par trois voire par cinq sur certains produits ». Tout est donc produit au Vietnam ou en Chine.

►Le K-way, illustration représentative des mutations esthétiques et sociales des années 60

C'est le Français Léon-Claude Duhamel qui invente le célèbre coupe-vent en 1965. Fils d'un industriel du Nord, fabricant de pantalons, il raconte qu'assis à la terrasse d'un café parisien un jour de pluie, il voit passer une femme accompagnée de deux enfants en blouson de nylon rouge vif. Depuis quelques temps lui trotte dans la tête le projet d'une marinière « genre pêcheur breton », l'idée du nylon rouge à capuche lui plaît, il la note dans son calepin. Quelques mois plus tard, le prototype du premier K-way est validé.

Dans l'économie florissante de ces années 60, on n'a qu'un mot à la bouche : modernité. Le classicisme traditionnel chic des années 50, jugé triste, est emporté par une vague de jeunisme et de démocratisation de la mode. La France adopte les habitudes de consommation américaines et préfère les vêtements pratiques et confortables ; anoraks, blousons, pulls et jeans remplacent jusqu'aux incontournables « vêtements du dimanche ». On a soif de produits nouveaux, de formes innovantes, de matériaux inédits. Les fibres synthétiques connaissent un succès prodigieux, le Nylon est « chic ».

Cette mode unisexe sans contrainte s'adresse à une nouvelle cible émergente, les jeunes du baby-boom d'après-guerre, qui a le pouvoir de consommer grâce à son propre argent de poche. La notion de classe sociale jusqu'alors très présente dans le vêtement s'efface pour une répartition sociale par classes d'âge. Désormais la rue influence la mode, l'image de la jeunesse conquiert les médias. Le K-way est l'illustration parfaite de ces mutations esthétiques et sociales.

▲Publicité K-way des années 70 sur eBay

▲Publicité K-way « le vrai » pour la télévision, 1971, sur Institut National de l'Audiovisuel, Paris

▲Publicité K-way, 1975 sur eBay

Pour leur coupe-vent, les Duhamel ont choisi le nom « En cas... » – sous-entendu, de pluie – mais le représentant de Havas Lille, leur agence de publicité, insiste pour un nom à l'américaine, ses propositions tournent autour de « way » : « pour les jeunes, c'est mieux » assure-t-il. Après des heures de cogitation collective, Duhamel père propose : « vous voulez « way », nous voulons « cas », pourquoi pas K-way ? ». Ce n'est qu'un an plus tard qu'un hasard de manipulation aboutit au coup de génie de la poche-banane qui s'accroche à la taille. Au poids plume du K-way s'ajoute l'effet mains libres.

►Le succès du K-way se situe dans un contexte de modernisation de la filière textile française

Bien sûr, une telle révolution ne peut aboutir que si toutes les infrastructures industrielles sont prêtes. De fait, l'état d'esprit des jeunes, très nombreux, du baby boom des années 60 appuie et accélère le processus de modernisation initié dans les années 50 par la filière textile-habillement. Depuis la fin des années 40, les confectionneurs français s'intéressent de près aux modes de production en série et aux habitudes vestimentaires développés par les États-Unis isolés par la guerre du modèle de la couture française. Les missions d'études, sous la conduite de Albert Lempereur, président de la Fédération de l'industrie des vêtements féminins, se multiplient (On peut voir sur le site de l'INA, Albert Lempereur défendre en 1961 le prêt-à-porter féminin au micro de Michel Péricard, pour l'émission de télévision Page de la femme). On s'inspire de l'efficacité du modèle américain rationalisé, d'autant plus efficace qu'il bien relayé par une politique de communication habile. C'est la naissance en France du prêt-à-porter et des marques.

Dans le même temps, les techniques de production font des progrès considérables. Les machines à coudre passent de 500 à 2 ou 3000 points par minute. Grâce au couteau électrique, on augmente l'épaisseur du matelas de tissu et on coupe plus de modèles en une même opération. De nouvelles machines sont mises au point, qui facilitent et améliorent la fabrication : machines à aiguilles courbes pour coutures et ourlets invisibles, machine à coudre les boutons, machines à surpiquer à trois aiguilles, presses automatiques pour repasser les vêtements, chariots de manutention, etc. On passe de séries de quelques centaines de pièces confectionnées à des productions de 8000 pièces pour un même modèle. Les techniques de communication, l'information, l'image suivent. Le gain de temps et la fabrication à plus grande échelle permettent de faire baisser sensiblement les prix.

▲Publicité K-way « Gérard ! » pour la télévision, 1981, sur Institut National de l'Audiovisuel, Paris

▲Publicité K-way « l'action» pour la télévision, 1982, sur Institut National de l'Audiovisuel, Paris

►La saga K-way de sa naissance dans le Nord de la France à son come-back via l'Italie

Pourtant, à son lancement, le K-way est loin d'être un succès. Ses créateurs doivent prendre leurs valises de représentants et parcourir la France. Les 3 Suisses, entreprise de vente à distance basée à Croix dans le Nord, sont les premiers à passer une commande de 3000 pièces. C'est la publicité qui va doper les ventes. Le succès du K-way est phénoménal, les concurrents le copient, Léon-Claude Duhamel en dénombre trente-trois, dont Adidas auquel il ne fait pas ses compliments tant il trouve sa qualité médiocre.

▲Publicité K-way, Le faux billet, 1981
Le K-way communique contre les imitations, ses créateurs en comptent jusqu'à 33
sur Institut National de l'Audiovisuel, Paris

▲Publicité K-way, 1991 sur eBay

Fin décembre 1990, après avoir vendu 40 millions de K-ways en vingt-cing ans, Léon-Claude Duhamel vend son affaire à Pirelli ; à cinquante-cinq ans il quitte le Nord pour le Sud de la France et démarre une autre aventure entrepreneuriale dans le domaine viticole.

En 1992, un incendie dévaste l'usine. K-way périclite, en cinq ans les ventes s'effondrent de 500 millions de chiffre d'affaire à 100 millions annuels, des filiales commerciales sont fermées, l'impitoyable concurrence asiatique est passée par là. En 1996, la marque devient la propriété de la banque italienne SOPAF.

La marque K-way est rachetée en 2004 par le groupe turinois Basic Net, son actuel propriétaire, qui possède aussi Kappa et Superga. Jusqu'à ce mois de septembre, des K-ways sont vendus sur le marché italien, anglais, américain, mais pas en France où il est né.

À compter de la mi-septembre (ouverture imminente) on pourra à nouveau chanter et danser sous la pluie à l'abri de son K-way. Et qu'on se rassure, le K-way est aujourd'hui fabriqué dans de nouvelles matières microporeuses antitranspirantes. On ne peut plus dire, comme Dany Boon « tu sues à mort, c'est le principe du K-way, c'est imperméable, mais à l'intérieur tu es tout trempé ».

▲En cas de... K-way brand identity [en anglais, 12 minutes 58]
par Basic Net TV sur youtube, 2012
Toute l'histoire de la marque et le témoignage de son créateur, Léon-Claude Duhamel



▲Dany Boon à l'Olympia, Wayka, 2006, sur youtube

28 avril 2013

La vêture des Enfants trouvés (2) - Jusqu'au XVIIIe siècle, des tissus de laine, de chanvre et de lin



Le premier article sur la vêture des Enfants trouvés [Lire sur Les Petites Mains, La vêture des Enfants trouvés (1) – le trousseau] raconte comment le trousseau donné à un enfant trouvé symbolise son accueil dans la société et lui donne une une place dans le groupe social dont les conditions de sa naissance l'ont exclu.

►Le vêtement rend visible l'ordre social

Sous l'Ancien Régime, le vêtement rend visible l'ordre social, qui se décline à tous les niveaux, il touche toutes les couches de la population. Ainsi les lois somptuaires – malgré l'impossibilité à les faire appliquer dans la réalité – édictent les interdictions qui s'appliquent aux sujets « communs » que restent malgré leur fortune les personnes de la haute bourgeoisie, pour les empêcher d'imiter les modes initiées par les membres de la noblesse.

▲La Visite à la grand-mère, Louis Le Nain, vers 1640
Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg, sur wikipédia

▲Portrait de famille dans un intérieur, Antoine et Louis Le Nain, vers 1647
Musée du Louvre, Paris sur Agence photographique de la RMN

▲La vêture des enfants trouvés du Foundling Hospital, William Hogarth, 1747
Le Founding Hospital de Londres est l'équivalent de l'Hôpital des Enfants-trouvés de Paris.
The Foundling Museum, Londres
Le peintre William Hogarth en est pendant vingt-cinq ans l'un des bienfaiteurs.

À l'autre extrémité du corps social, les chroniqueurs, comme au XVIIIe siècle Louis-Sébastien Mercier ou Nicolas Restif de la Bretonne, s'attachent à distinguer le peuple « sain » que forment les domestiques, les ouvriers et journaliers, les petits artisans et les paysans, de la populace misérable, dangereuse et incontrôlable. Le but des organisations charitables comme les Dames et Filles de la Charité est de permettre aux enfants trouvés de se faire une place dans le premier groupe.

Chacun porte le costume qui signifie son appartenance à un groupe, et l'ordre social est maintenu. On sort d'autant moins de sa condition sociale que l'on en porte le vêtement, qui fonctionne comme un ensemble de signes – que le XIXe siècle va pérenniser, par exemple via la distinction entre les « cols blancs » des bourgeois et les « cols bleus » des ouvriers et des travailleurs.

La fonction du costume des individus en bas de l'échelle est de les protéger du froid, du soleil et des intempéries ; il doit résister aux travaux les plus rudes et durer le plus longtemps possible. Peu d'entre eux peuvent se permettre de posséder plusieurs habits. En conséquence, le vêtement des enfants trouvés est principalement à usage utilitaire. Il se doit avant tout d'être résistant, simple et sans ornement.

▲Le Chariot du boulanger, Jean Michelin, 1656,
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲Femme cousant avec deux enfants, Maître de la Toile de jean, fin XVIIe siècle
[Lire sur Les Petites Mains, dans La grande saga du blue jean, l'histoire de la futaine de Gênes
représentée par le Maitre de la Toile de jean,
à propos de l'exposition 2010 à la galerie Canesso
On peut feuilleter le catalogue de l'exposition.]

▲Portrait de femme se réchauffant les mains à un brasier (et détail)
Maître de la Toile de jean, fin XVIIe siècle sur le blog Sifting the past
Sifting the past se veut une « machine à remonter le temps », pour regarder
les périodes historiques à travers les yeux des artistes du temps.

▲à g. : Enfants paysans (détail), Antoine Le Nain, vers 1625-1650,
Glasgow Museums sur Recorderhomepage
à dr. : Enfants paysans (détail), Antoine Le Nain, 1642
Institute Of Art, Detroit sur Wikimedia Commons

▲à g. : Enfants paysans (détail), Antoine Le Nain, vers 1625-1650,
Glasgow Museums sur Recorderhomepage
à dr. : Intérieur paysan (détail), Frères Le Nain, 1642, sur le blog Sifting the past


►Le vêtement populaire, entre friperie et confection domestique

Sous la société d'Ancien Régime, étoffes et vêtements ont de la valeur, quelle que soit la classe sociale – cela durera jusqu'au début du XXe siècle. L'historien Daniel Roche s'est penché sur les inventaires après décès des différentes catégories sociales des XVIIe et XVIIIe siècles, en nombre, en variétés de pièces, en valeur, etc. ; ses travaux, ainsi que ceux de Philippe Perrot sur le XIXe siècle, mettent en évidence que les vêtements sont au cœur des débats sur la richesse et la pauvreté. Ils représentent un capital et font l'objet de multiples transactions : ils sont donnés, échangés, légués d'une personne ou d'une génération à l'autre, gagés, vendus à des fripiers, récupérés par des chiffonniers – et même volés. Les musées conservent très peu de ces pièces modestes, portées jusqu'à l'extrême usure.

À la fin du XVIIIe siècle, on dit que la revente d'une chemise permet de régler plusieurs jours de loyer, celle d'une redingote quelques mois. On retrouve la trace des vêtements dans les contrats de mariage et les inventaires après décès. Ils connaissent plusieurs propriétaires et plusieurs vies, de plus en plus démodés et défraîchis, dégradés, portés jusqu'à l'usure complète. Ils sont reprisés, raccommodés, ravaudés. Ils finissent en chiffons de cuisine, en charpie dont on fait les pansements, ou dans les fabriques de papier.

Les documents concernant les Enfants-trouvés en témoignent, qui mentionnent la récupération des « autres hardes et linges » des enfants lorsqu'ils changent de résidence, quittent la nourrice ; l'administration les récupère même lorsque l'enfant est décédé. De même, dans les règlements de 1733 à 1752 édités après délibérations par le bureau des Enfants-trouvés, il est précisé que les enfants, filles et garçons, reçoivent « deux paires de souliers, dont une neuve et une remontée ». La moindre matière première est réemployée.

▲Jupe jupon piquée en peço sus peço, XVIIIe siècle
Voir d'autres images sur la Bourse aux textiles
À partir de 1793, le blocus anglais provoque une période de stagnation économique à Marseille ;
plus que jamais, les Provençales récupèrent et conservent précieusement les chutes de tissus
qu'elles assemblent selon les motifs et les couleurs ;
la taille de la chute de tissu influence parfois la forme du vêtement.
Caraco composé de plusieurs morceaux de tissus (et détail en médaillon), après 1790
Musée du Vieux Marseille dans le catalogue d'exposition Les Belles de Mai, sur Google Books▼

Les vêtements circulent du haut en bas de l'échelle sociale selon un cycle très long. Les maîtres en font cadeau à leurs serviteurs qui les transforment et les portent, puis les vendent aux fripiers. Ces costumes de seconde main sont au centre de toute une économie, parfois retaillés, reteints... Dans son fameux Tableau de Paris, Louis-Sébastien Mercier raconte comment « au grand jour, vous croyez avoir acheté un habit noir, il est vert ou violet et votre habillement est marqueté comme une peau de léopard ». On accuse les fripiers de tromper le client, de vendre des marchandises volées, des fripes de suppliciés monnayées au bourreau... On reproche aux fripes d'être infestées de vermine et de véhiculer des maladies, ce qui n'est pas faux.

▲à g. : Habit de fripier, Nicolas de Larmessin, graveur, fin XVIIe siècle , BnF, Paris
à dr. : Un tailleur, Martin Engelbrecht, vers 1730
Kunstbibliothek Berlin sur Agence photographique de la RMN

Jusqu'au début du XIXe siècle, les fripiers habillent la majorité des citadins, car les tarifs des tailleurs, des lingères et des couturières restent trop élevés pour bien des budgets. Pour les enfants trouvés, il est précisé dans certaines sources que les trousseaux sont réparés par les « demoiselles de l'assistance », c'est à dire les jeunes pensionnaires qui résident dans les hospices pour y effectuer divers travaux. Sans doute les plus habiles d'entre elles confectionnent aussi les trousseaux. En 1756, les statuts et règlements des hôpitaux de Lyon précisent que les sœurs sont employées « à faire les habits des personnes de la maison, aux lessives et à la couture ». En 1834, il est clairement dit que « layettes et vêtures sont faites à l'Hospice général [de Rouen] par les jeunes filles de l'établissement ».

Les fripiers se déplacent dans les campagnes, où parallèlement se développent une production d'étoffes et une confection domestiques. Je m'attacherai ici plus particulièrement aux tissus et reviendrai sur le vêtement des enfants populaires et des enfants trouvés dans de prochains articles. Je tiens à préciser que les listes proposées par MuB s'étalent de 1733 à 1843 et que je m'en tiens à certaines généralités. Car il n'est pas évident d'aborder globalement une si longue période. De plus, l'appellation des étoffes varie, des glissements sémantiques se produisent au fil du temps et des époques.

▲à g. : Série des mois de l'année ; juin : la tonte, Joachim von Sandrart, XVIIe siècle
Bayerische Staatsgemäldesammlungen, Schleissheim sur Agence photographique de la RMN
à dr. : La Fileuse, Giacomo Francesco Cipper dit Il Todeschini, XVIIe siècle sur Anticoantico

▲à g. et à dr. : Devant et dos d'un gilet tricoté en laine pour enfant, XVIe siècle
Museum of London, Londres
au centre : Jeux d'enfants, par Pieter Bruegel l'Ancien, vers 1560
Kunsthistorisches Museum, Vienne
Tricoter à la main des vêtements utilitaires est une pratique courante à la campagne,
où on a facilement accès à la laine. Dès le XVIe siècle, dans certaines régions,
le tricot est une activité non négligeable de revenu complémentaire pour les familles pauvres.

▲Le travail du chanvre, Wolf Helmhardt von Hohberg, 1695
Deutsche Fotothek sur Wikimedia Commons


►Jusqu'au XVIIIe siècle, un monde de laine, de chanvre et de lin

On peine à imaginer aujourd'hui toute une population habillée de laine, de chanvre et de lin. Pourtant la soie est réservée à l'élite. Le coton ne se diffuse qu'à partir du XVIIe siècle ; il n'atteindra les classes populaires qu'après 1760 – c'est le sujet du prochain article de cette série.

À la campagne, tous les paysans élèvent des moutons et cultivent quelques hectares de chanvre pour leur propre consommation. Les familles utilisent le produit de la tonte pour tricoter des bas de laine, des pulls ou des tuniques [Lire sur Les Petites Mains, Histoire du tricot (2), paragraphe 2 : Le tricot, une technique à la fois artisanale et domestique]. Elles filent et tissent elles-mêmes laine, chanvre et lin pour des vêtements et des couvertures.

Dans tous les villages s'activent des fileuses et des tisserands. En Bretagne, par exemple, la fabrication de la toile est domestique et rurale. Fermiers et petits propriétaires y emploient leurs domestiques. Les journaliers fabriquent de la toile pour parer au chômage de la saison morte. Les salaires sont très bas. Les profits vont aux fabricants et aux drapiers. Le drapier n’est pas un artisan mais un marchand ; il avance la matière première ; il emploie et paye à la pièce paysans des campagnes et ouvriers citadins, maîtrise la production dans son entier et réalise chaque fois au passage une plus-value.

Le chanvre, pas cher, qui sert aux vêtements de tous les jours et au linge de maison, est très difficile à travailler. Contrairement au lin, il reste rugueux et garde une couleur brune. Saint-Simon décrit le linge que porte Madame de Montespan après sa disgrâce pour se mortifier : « ses chemises et ses draps étaient de toile jaune la plus dure et la plus grossière [...] cachés sous des draps et une chemise ordinaire. » Avec le fil le plus fin, dit fil plain, on tisse les toiles des chemises épaisses et raides. On y taille les chemises de nuit, les draps et certaines parties des chemises de jour, dont les extrémités sont en lin plus fin. Comme pour les vêtements, toutes les fibres sont récupérées et utilisées. Le rebut de la filasse ou étoupe, aux fils trop courts pour être tissés, sert à confectionner de gros tabliers et des paillasses.

J'ai déjà eu l'occasion de raconter sur Les Petites Mains l'histoire, la culture et l'artisanat du lin en France, qui atteignent leur apogée au XVIIe siècle, et évoluent peu jusqu'au XVIIIe siècle [Lire sur Les Petites Mains, Le lin, une fibre d'avenir].

▲Les techniques textiles présentées par l'Encyclopédie de d'Alembert, 1751
Planches I sur la draperie, IV et V sur le coton sur Encyclopédie de Diderot et d'Alembert

▲Les armures de base expliquées dans un manuel d'initiation à la vie domestique,
pour les jeunes filles en fin d'études dans les écoles rurales (1955)


►Drap, droguet, tiretaine, ratine, revêche et cordillat : des tissus rustiques pour le peuple

De la qualité de la fibre et du fil dépend celle de l'étoffe, qu'elle soit de laine, de lin, de chanvre – et même de coton et de soie. La toison est de qualité inégale selon la partie du corps du mouton, la meilleure, dite traditionnellement mère-laine est celle du dessus du dos, du cou et de l’épaule. La longueur et la qualité des filaments décident de la nature du traitement : cardage ou peignage. Les fibres courtes, grossières et irrégulières, sont cardées, c'est à dire rendues parallèles avant le filage. Elles donnent la laine cardée, rustique mais plus douce, qu’on peut gratter ou feutrer. Les belles étoffes sont tissées à partir des fibres les plus longues, peignées pour éliminer les fibres courtes : leur finesse, leur tombé et leur résistance sont meilleurs, leur toucher souple et sec.

Les fibres textiles sont généralement trop fines pour pouvoir être utilisées telles quelles. On les réunit en fils de grosseur et de longueur convenable, cela est encore plus nécessaire pour les fibres courtes comme la laine, le lin, le chanvre et le coton. Le procédé de filature varie selon les fibres, qui sont souvent tordues ensemble ; la torsion augmente la solidité du fil. Le fil est ensuite tissé, c'est-à-dire entrecroisé pour former le tissu. Certains fils sont tendus, qui forment la chaîne. Entre les fils ou les groupes de fils de chaîne passe le fil de trame, en faisant des allers et retours, les groupes de fils de chaîne étant chaque fois intervertis. À chaque retour sur lui-même, le fil de trame forme la lisière au bord du tissu. Sur le métier à tisser, les lices, actionnées par les pédales, écartent les fils de chaîne tantôt vers le haut, tantôt vers le bas, pour permettre le passage de la navette qui déroule le fil de trame. La façon dont les fils de chaîne sont groupés produit des armures différentes, elles-mêmes à la base de tissus différents selon le motif et/ou la couleur utilisés.

La toile est le tissu du vêtement populaire, en raison de l'ancienneté et la simplicité de son armure ; elle est le plus souvent en lin ou en chanvre. Le fil de laine, travaillé en armure toile donne un drap de laine grossier, rêche et irrégulier, utilisé par les pauvres et en couverture pour les chevaux. Il sera ensuite plusieurs fois lavé, feutré, gratté – dans un tambour rotatif garni de chardons métalliques, à l'origine naturels, pour l'adoucir – assoupli, nettoyé de ses nœuds, rasé, foulé – brassé mouillé et savonné à la chaleur pour le faire légèrement rétrécir – teint, pour enfin arriver au beau drap qui est depuis le Moyen Âge la matière de base de l'habillement [Lire sur Les Petites Mains, le manteau de ma grand-mère].

▲The Foundling Museum, qui conserve les archives du Foundling Hospital de Londres,
équivalent de l'Hôpital des Enfants-trouvés de Paris,
a présenté d'octobre 2010 à mars 2011, en collaboration avec The Thomas Coram Foundation for Children,
l'exposition Threads of feeling ; Fate, Hope and Charity – qu'on pourrait ainsi traduire :
« Quand le sentiment ne tient qu'à un fil ; destin, espoir et charité ».

Il s'agit de 200 volumes reliés, inventaire de tous les enfants admis au Foundling Hospital entre 1741 et 1760.
Ils répertorient tous les renseignements disponibles, signes de reconnaissance, lettres, objets, échantillons textiles
qui pourraient permettre d'identifier l'enfant si ses parents se manifestaient.
Au-delà du témoignage extrêmement émouvant qu'ils nous livrent à travers les siècles,
ces petits morceaux de tissus et de rubans sont une mine d'informations
pour les historiens qui travaillent sur les textiles du XVIIIe siècle.

L'exposition est annoncée pour mai 2013 au DeWitt Wallace Decorative Arts Museum,
Colonial Williamsburg Foundation
Voir le site et la page Facebook de l'exposition

▲Fragment de serge bleue en laine et laine peignée [worsted]
trouvé sur une fillette, Sarah Maybank, admise le 19 novembre 1759, décédée le 20 février 1760

▲Fragment de couverture rouge trame laine chaîne lin [linsey woolsey] brodée de laine pourpre,
trouvé sur une fillette admise le 7 août 1759

▲à g. : La Couturière, Philippe Mercier, vers 1750
à dr. : Fragment de tissu rayé bleu et blanc, trame laine chaîne lin,
trouvé sur une fillette, Hannah Strickland, admise le 18 mai 1759, décédée le 2 juin 1759

▲Écossais écru et blanc, en lin ou coton,
trouvé sur un garçon, William Oungle, admis le 18 juin 1759, décédé le 10 juillet 1759

▲à g. : Fragment d'une sorte de drap de laine peignée bleue
[le terme camblett atteste qu'à l'origine il s'agissait de laine à base de poils de chèvre ou de chameau],
trouvé sur un garçon, William Linnet, admis le 26 janvier 1760, décédé en 1764
à dr. : Deux porteurs jouant aux cartes, Giacomo Ceruti dit Il Pitochetto, première moitié du XVIIe siècle,
collection particulière, Brescia sur galerie Canesso

▲Bas de manche volanté d'une robe en toile lin (enfant trouvé n° 10392)

▲à g. : Fragment de lin brun,
trouvé sur un garçon de deux mois, Hector Audley, admis le 2 juillet 1759, décédé le 4 février 1760
à dr. : Le marché au bétail (détail), Jan Josef Horemans I'Ancien, fin XVIIe – début XVIIIe siècle,
sur le blog Sifting the past

▲à g. : Fragment de tissu de laine peignée, rayé et broché
trouvé sur une fillette, Millicent Butler, admise le 30 mai 1759, décédée le 8 juin 1759
à dr. : Fragment de tissus écossais en laine peignée,
trouvé sur un garçon, Mentor Lesage, admis le 28 décembre 1759,
placé comme apprenti chez Hercules Durham, fermier à Fulmer (Buckinghamshire) le 7 novembre 1770

▲à g. : Fragment de tissu rayé pourpre et vert, en laine peignée,
trouvé sur un garçon, John Burgoyne, admis le 29 novembre 1759, décédé le 10 décembre 1759
à dr. : La Blanchisseuse (détail), Jean Baptiste Siméon Chardin, vers 1735
Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg sur Wikimedia Commons

L'offre de tissus se décline donc sous plusieurs qualités. Il y a un monde entre les superbes draps flamands réputés dans toute l'Europe, ou même ceux produits en Normandie et en Picardie, et les productions domestiques ou le médiocre et grossier droguet, étoffe de laine ou mêlée de laine et autres fibres, mince et étroite – au XVIe siècle, le mot « drogue » désigne au figuré, une chose de peu de valeur. Le droguet peut être en armure serge. La tiretaine est elle-même une sorte de droguet, destinée le plus souvent aux pauvres, aux hôpitaux ou à l'ameublement. Le cordillat est une grosse étoffe de laine à côtes.

La ratine est une étoffe de laine pour l'hiver, épaisse et chaude, à l'armure toile ; foulée et grattée, elle est ainsi nommée car elle subit le ratinage. Cette opération consiste à retirer de façon plus ou moins régulière à la surface les poils de l'étoffe et à les vriller pour leur donner l'aspect d'une toute petite boule ou bouton. La revêche est une sorte de ratine de laine grossière à poil long ; elle sert aux doublures des habits des soldats du Roi. Même si la ratine peut être de bonne qualité, elle est associée à la la pauvreté, car elle se râpe facilement au col, aux coudes et aux bas de manches.

De même que pour les tissus de laine, du gros lin rêche ou toile de coutil aux lourds sergés et fins cainsils et batistes, les qualités des étoffes de lin sont extrêmement diverses. Le coutil est une grosse toile croisée ou sergée de chanvre ou de lin, plus tard mélangée de coton, lissée et serrée, résistante à l'usure et à la traction, qui sert aux matelas et sommiers, et plus tard aux vêtements de travail en raison de sa solidité.

▲Les Brodeuses, Giacomo Ceruti, vers 1720
collection privée, Brescia via The Metropolitan Museum of Art, New York

▲La Blanchisseuse, Jean Baptiste Siméon Chardin, vers 1735
Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg sur Wikimedia Commons


►Avant le XVIIIe siècle, des couleurs ternes, fades, bruns et gris délavés

Depuis le Moyen Âge, le vêtement populaire est donc fait principalement de lainages et de draps de chanvre et de lin, parfois assez grossiers, choisis pour leur résistance à l'usure. Seuls les artisans aisés peuvent s'offrir le drap de fine laine et le beau lin. Et si le vêtement sert à classer socialement, il le fait aussi par sa couleur.

Pendant des siècles, la couleur, issue de colorants végétaux, ne pénètre pas en profondeur dans les fibres des tissus. Les teintes ne résistent pas à l'exposition à l'air et au soleil, aux intempéries, aux lessives. Elles virent vers le gris ou le brun neutres, prennent un aspect délavé, fade, terne – « pisseux », n'hésite pas à dire Michel Pastoureau : « le fin du fin était la couleur dense, saturée, stable, solide, résistant aussi bien à l'eau et à l'air qu'à la lumière. »

Les paysans teignent les tissus rustiques qu'ils fabriquent eux-mêmes avec toutes sortes de colorants locaux disponibles : le pastel (bleus) remplacé dans les manufactures par l'indigo, le gaude, le genêt, la sarrette, le safran et le fustet en Provence (jaunes), la bogue de châtaigne (beige), les noix de galle, la feuille de noyer et l'extrait de noix (noirs), l'ortie et le bouleau (verts), l'aulne (gris), etc. Seule la racine de la garance (rouge) donne de bons résultats. Avec les mêmes techniques, les mêmes mordants, y compris les plus basiques (tartre, urine, vinaigre), la garance imprègne les tissus et résiste mieux au temps. C'est la raison pour laquelle la plus belle robe des femmes d'origine modeste, en particulier celle qu'elles portent à leur mariage, est souvent une robe rouge.

▲Le Petit Chaperon rouge, par François Richard Fleury, vers 1820
Musée du Louvre, Paris, sur Agence photographique de la RMN
Au-delà de toutes les symboliques évoquées,
Chaperon Rouge n'aurait-elle pas juste mis sa plus belle tenue pour rendre visite à sa grand-mère ?
[Lire sur Les Petites Mains, La salopette rouge de Bambita, paragraphe : Le Petit Chaperon rouge]


L'arrivée progressive du coton au milieu du XVIIe siècle va changer les choses. Le coton est connu en Europe occidentale depuis la fin du XVe siècle. Avec l'arrivée des indiennes apparaissent des couleurs plus vives et des imprimés joyeux. C'est le sujet du prochain article.

( à suivre : La vêture des Enfants trouvés (3) – Au XVIIIe siècle, le coton et l'arrivée des indiennes)

3 septembre 2010

La robe à pois de Sandra



"Je ne me souviens pas de cette petite robe d'été, à bretelles, blanche à pois rouges. D'ailleurs, les pois étaient-ils vraiment rouges ? Je l'ai toujours pensé, mais je ne sais pas pourquoi. Peut-être que, finalement, je m'en souviens un peu. Cette petite robe, je la porte sur cette photo de moi, enfant (je devais avoir 4 ou 5 ans), accrochée au mur du salon de mes grands-parents. Elle a toujours été là, aussi loin que je me souvienne. Il y a longtemps, on m'a dit que c'était moi, mais je ne me reconnais pas. Pourtant, il faut bien croire que c'est le cas, puisque tout le monde le dit. Et puis, je me souviens de la couleur des pois, c'est une preuve supplémentaire : la photo est en noir et blanc."

Encore du rouge. Quand je vous dis que c’est la couleur de l’enfance… Sandra trop mimi en robe à pois sur cette photo.

Mais d’où viennent les pois ?

►Le semé et le tacheté du Moyen Âge

Au Moyen Âge, l’œil humain est particulièrement sensible aux surfaces. L’uni jugé "pur" est rare, en particulier pour les textiles, les techniques ne permettent pas d’obtenir de grandes pièces lisses, nettes, d’une seule couleur. Restent le rayé - qui peut être un damier, le semé et le tacheté.

▲Le maître d’école menace sa classe de la férule (c’est la rentrée des classes !)
Gossouin de Metz, Image du monde, XIVe siècle Paris, BnF, département des Manuscrits, Français 574, fol. 27
sur L’Enfance au Moyen Âge, dossier pédagogique BnF

Le semé est une sorte d’uni parsemé de façon régulière de figures diverses : points, trèfles, fleurs de lis, étoiles, etc. ; le tacheté est un semé irrégulier et désordonné. Si la frontière entre le semé et le tacheté n’est visuellement pas toujours facile à établir, ils s’opposent pourtant : le premier a une connotation positive, voire majestueuse ; le second exprime plutôt le désordre et la confusion.

►L’essor des techniques d’impression

▲Fragment textile en velours, Italie, fin XIVe-début XVe, Los Angeles County Museum of Art, Los Angeles

Le semé à pois a certainement tenté de nombreux tisseurs depuis des siècles. Mais on imagine qu’avant les techniques d’impression des étoffes – du moins celles destinées à l’habillement, réussir un tissu façonné à pois régulier représente une difficulté d’autant plus ingrate que pour le même travail de tissage, on peut obtenir un motif plus flatteur, comme par exemple un décor floral.

▲à g. : Le déjeuner sur l'herbe, à Chailly (détail), par Claude Monet, 1865-1866
à dr. : Femmes au jardin, à Ville d'Avray (détail), par Claude Monet, 1867
Musée d’Orsay sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN 

▲L'impératrice Eugénie en robe à pois, photographie Léopold Ernest Mayer, Société Mayer et Pierson
Musée et château de Compiègne sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN

Cela expliquerait que le motif à pois ne connaisse ses premiers vrais succès qu’au moment du grand essor de l’impression textile européenne, dans la première moitié du XIXe siècle. Le terme anglais consacré confirme cette information : l’apparition des pois [en anglais : polka dot] coïncide avec la polkamania qui s’est emparée de l’Europe dans les années 1830-1840, et qui va durer plusieurs décennies – il n’y a aucun autre lien que l’époque entre la danse et le motif.

▲Catalogue d'échantillons textiles de 284 pages comportant des échantillons de coton imprimé alsaciens, regroupés par le fabricant d'indiennes Huet et Benner. entre 1869 et 1872
© Notre-Dame-de-Bondeville, musée industriel de la Corderie Vallois sur Base Joconde

On appelle impression la décoration d’une étoffe – ou tout autre support, avec un motif répétitif. Le but est d’obtenir un dessin plus ou moins grand. On utilise une pâte colorée pour imprimer le tissu. Les historiens ont l’habitude de faire remonter les débuts de l’impression en Inde, au minimum au Ier siècle avant J.C. On importe des cotonnades indiennes en Europe dès la fin du XVe siècle, mais c’est au XVIIe siècle, avec par exemple en France la création de la Compagnie des Indes, que la mode des "indiennes", ces tissus de coton imprimés de motifs exotiques, légers, lavables va révolutionner le textile européen.

▲en ht. : Planche à imprimer en bois à motif palmette de type cachemire en métal incrusté
photographie Musée de l’impression sur Étoffes, Mulhouse
en bas : Tissu imprimé à motif palmette de type cachemire, photographie Écomusée textile du parc de Wesserling

A la fin du XVIIIe siècle, on pratique l’impression à la planche ; on grave les dessins en relief sur une planche en bois, on enduit les dessins de colorant, puis on applique la planche sur le tissu. La technique nécessite autant de passages qu’on a de couleurs. En 1797, la manufacture de Jouy-en-Josas met au point la première machine française à imprimer au rouleau. Au début du XIXe, une version concurrente va contribuer à la réputation des manufactures d’impression textile alsaciennes (qui à travers les grands groupes comme DMC, Schaeffer, Scheurer Lauth,… durera jusqu’au XXe siècle). On dépose la couleur sur des cylindres de cuivre gravés en creux. On passe le tissu à imprimer en continu puis on le fait sécher. Puis viendront l’impression au cadre plat ou sérigraphie, puis l’impression au cadre rotatif…

▲Machine à impression sur rouleau, photographie Musée de l’impression sur Étoffes, Mulhouse

Ce serait trop long de vous raconter ici cette histoire, et celle de la "guerre des indiennes" contre l’industrie de la soie de Lyon – qui commence au XVIIe siècle et dure jusque dans les années 1760, et qui aura une répercussion inattendue tragique : le trafic des esclaves venus d’Afrique. Si vous voulez en savoir plus, je vous renvoie aux excellentes fiches pédagogiques réalisées par le service éducatif du Musée de l’impression sur étoffes de Mulhouse sur l’impression à la planche ou l'impression au rouleau, et les indiennes.

Au XVIIIe siècle, les matières colorantes sont naturelles, elles viennent du règne animal – ainsi vous ai-je déjà parlé de la cochenille qui donne le rouge, qu’on va remplacer par la racine de la garance, moins chère, à la base du fameux rouge turc andrinople, selon un secret de fabrication que les Français volent aux Turcs (Lire ici cette passionnante histoire d’espionnage industriel racontée par le magazine Histoire d’Entreprises). Pour le bleu, l’indigo a remplacé depuis le XIIe siècle le pastel. On obtient le jaune grâce à des plantes tinctoriales comme le curcuma, la gaude, le genêt, la sarrette, le safran et le fustet à l’origine du fameux jaune provençal. L’extrait de noix mélangé avec du fer donne le noir. Berthollet découvre en 1791 le blanchiment par le chlore. La chimie des couleurs fait tout au long du XIXe siècle d’impressionnants progrès qui permettent la découverte de nouveaux colorants chimiques comme le rouge solférino, bleu impératrice, brun bismarck, tous les tons crus et durs de rose, jaune, violet, vert... qui vont modifier la perception des couleurs et contribuer à l'image tapageuse du second Empire. Jusqu'alors, les couleurs ne pénétraient pas profondément les étoffes, elles ne résistaient pas aux lessives ni à la lumière, ce qui explique les couleurs fades, délavées, "pisseuses" des vêtements du peuple

▲à g. : Robe de coton rouge imprimé à pois, 1859-1861, Wisconsin Historical Society, Madison
à dr. : Portrait de petite fille sous le second Empire, sur le blog Bijouterie du spectacle

▲à g. : Robe à pois en lainage, 1870, Vintage Textile
à dr. : Portrait de fillette en robe à pois, photographie Charles David Winter, vers 1850
Musée d'art moderne et contemporain, Strasbourg sur Base Joconde

►Les pois des années 1950

▲Minnie Mouse sur Voyage autour du monde

▲à g. : Robe à pois, vers 1950, Cristobal Balenciaga sur Flickr
à dr. : Robe du soir en soie à pois, Cristobal Balenciaga, 1955
The Metropolitan Museum of Art, New York.

Mis en avant à la fois par la célébrissime Minnie Mouse de Walt Disney et par l’élégantissime couturier Cristobal Balenciaga, les pois vont devenir l’imprimé phare des années 50. On les voit partout, sur les robes des mères et des filles, les chemises et les cravates des pères et des fils…

▲à g. : Robe à pois pour la mère et la fille, fin des années 1950
à dr. : Robe fillette à volants, à manches ballon, imprimé pois, vers 1950, photographie Karine Maucotel
catalogue d'exposition La Mode et l'Enfant 1780... 2000, Musée Galliéra

Une chanson leur est en quelque sorte dédiée, elle fait le tour du monde, chantée dans toutes les langues. Elle raconte l’histoire d’une jeune fille timide qui a peur de quitter sa cabine pour aller prendre son bain, car elle tremble de montrer… un deux trois elle tremble de montrer quoi ???

On peut entendre "Itsy Bitsy Teenie Weenie Yellow-Polkadot-Bikini" écrite par Paul Vance et Lee Pockriss, chanté pour la première fois en 1960 par Bryan Hyland sur la page Facebook des Petites Mains ou ici

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Et vive les pin-up !