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28 avril 2013

La vêture des Enfants trouvés (2) - Jusqu'au XVIIIe siècle, des tissus de laine, de chanvre et de lin



Le premier article sur la vêture des Enfants trouvés [Lire sur Les Petites Mains, La vêture des Enfants trouvés (1) – le trousseau] raconte comment le trousseau donné à un enfant trouvé symbolise son accueil dans la société et lui donne une une place dans le groupe social dont les conditions de sa naissance l'ont exclu.

Le vêtement rend visible l'ordre social

Sous l'Ancien Régime, le vêtement rend visible l'ordre social, qui se décline à tous les niveaux, il touche toutes les couches de la population. Ainsi les lois somptuaires – malgré l'impossibilité à les faire appliquer dans la réalité – édictent les interdictions qui s'appliquent aux sujets « communs » que restent malgré leur fortune les personnes de la haute bourgeoisie, pour les empêcher d'imiter les modes initiées par les membres de la noblesse.

La Visite à la grand-mère, Louis Le Nain, vers 1640
Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg, sur wikipédia

▲Portrait de famille dans un intérieur, Antoine et Louis Le Nain, vers 1647
Musée du Louvre, Paris sur Agence photographique de la RMN

▲La vêture des enfants trouvés du Foundling Hospital, William Hogarth, 1747
Le Founding Hospital de Londres est l'équivalent de l'Hôpital des Enfants-trouvés de Paris.
The Foundling Museum, Londres
Le peintre William Hogarth en est pendant vingt-cinq ans l'un des bienfaiteurs.

À l'autre extrémité du corps social, les chroniqueurs, comme au XVIIIe siècle Louis-Sébastien Mercier ou Nicolas Restif de la Bretonne, s'attachent à distinguer le peuple « sain » que forment les domestiques, les ouvriers et journaliers, les petits artisans et les paysans, de la populace misérable, dangereuse et incontrôlable. Le but des organisations charitables comme les Dames et Filles de la Charité est de permettre aux enfants trouvés de se faire une place dans le premier groupe.

Chacun porte le costume qui signifie son appartenance à un groupe, et l'ordre social est maintenu. On sort d'autant moins de sa condition sociale que l'on en porte le vêtement, qui fonctionne comme un ensemble de signes – que le XIXe siècle va pérenniser, par exemple via la distinction entre les « cols blancs » des bourgeois et les « cols bleus » des ouvriers et des travailleurs.

La fonction du costume des individus en bas de l'échelle est de les protéger du froid, du soleil et des intempéries ; il doit résister aux travaux les plus rudes et durer le plus longtemps possible. Peu d'entre eux peuvent se permettre de posséder plusieurs habits. En conséquence, le vêtement des enfants trouvés est principalement à usage utilitaire. Il se doit avant tout d'être résistant, simple et sans ornement.

Le Chariot du boulanger, Jean Michelin, 1656,
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲Femme cousant avec deux enfants, Maître de la Toile de jean, fin XVIIe siècle
[Lire sur Les Petites Mains, dans La grande saga du blue jean, l'histoire de la futaine de Gênes
représentée par le Maitre de la Toile de jean,
à propos de l'exposition 2010 à la galerie Canesso
On peut feuilleter le catalogue de l'exposition.]

▲Portrait de femme se réchauffant les mains à un brasier (et détail)
Maître de la Toile de jean, fin XVIIe siècle sur le blog Sifting the past
Sifting the past se veut une « machine à remonter le temps », pour regarder
les périodes historiques à travers les yeux des artistes du temps.

▲à g. : Enfants paysans (détail), Antoine Le Nain, vers 1625-1650,
Glasgow Museums sur Recorderhomepage
à dr. : Enfants paysans (détail), Antoine Le Nain, 1642
Institute Of Art, Detroit sur Wikimedia Commons

▲à g. : Enfants paysans (détail), Antoine Le Nain, vers 1625-1650,
Glasgow Museums sur Recorderhomepage
à dr. : Intérieur paysan (détail), Frères Le Nain, 1642, sur le blog Sifting the past


Le vêtement populaire, entre friperie et confection domestique

Sous la société d'Ancien Régime, étoffes et vêtements ont de la valeur, quelle que soit la classe sociale – cela durera jusqu'au début du XXe siècle. L'historien Daniel Roche s'est penché sur les inventaires après décès des différentes catégories sociales des XVIIe et XVIIIe siècles, en nombre, en variétés de pièces, en valeur, etc. ; ses travaux, ainsi que ceux de Philippe Perrot sur le XIXe siècle, mettent en évidence que les vêtements sont au cœur des débats sur la richesse et la pauvreté. Ils représentent un capital et font l'objet de multiples transactions : ils sont donnés, échangés, légués d'une personne ou d'une génération à l'autre, gagés, vendus à des fripiers, récupérés par des chiffonniers – et même volés. Les musées conservent très peu de ces pièces modestes, portées jusqu'à l'extrême usure.

À la fin du XVIIIe siècle, on dit que la revente d'une chemise permet de régler plusieurs jours de loyer, celle d'une redingote quelques mois. On retrouve la trace des vêtements dans les contrats de mariage et les inventaires après décès. Ils connaissent plusieurs propriétaires et plusieurs vies, de plus en plus démodés et défraîchis, dégradés, portés jusqu'à l'usure complète. Ils sont reprisés, raccommodés, ravaudés. Ils finissent en chiffons de cuisine, en charpie dont on fait les pansements, ou dans les fabriques de papier.

Les documents concernant les Enfants-trouvés en témoignent, qui mentionnent la récupération des « autres hardes et linges » des enfants lorsqu'ils changent de résidence, quittent la nourrice ; l'administration les récupère même lorsque l'enfant est décédé. De même, dans les règlements de 1733 à 1752 édités après délibérations par le bureau des Enfants-trouvés, il est précisé que les enfants, filles et garçons, reçoivent « deux paires de souliers, dont une neuve et une remontée ». La moindre matière première est réemployée.

▲Jupe jupon piquée en peço sus peço, XVIIIe siècle
Voir d'autres images sur la Bourse aux textiles
À partir de 1793, le blocus anglais provoque une période de stagnation économique à Marseille ;
plus que jamais, les Provençales récupèrent et conservent précieusement les chutes de tissus
qu'elles assemblent selon les motifs et les couleurs ;
la taille de la chute de tissu influence parfois la forme du vêtement.
Caraco composé de plusieurs morceaux de tissus (et détail en médaillon), après 1790
Musée du Vieux Marseille dans le catalogue d'exposition Les Belles de Mai, sur Google Books

Les vêtements circulent du haut en bas de l'échelle sociale selon un cycle très long. Les maîtres en font cadeau à leurs serviteurs qui les transforment et les portent, puis les vendent aux fripiers. Ces costumes de seconde main sont au centre de toute une économie, parfois retaillés, reteints... Dans son fameux Tableau de Paris, Louis-Sébastien Mercier raconte comment « au grand jour, vous croyez avoir acheté un habit noir, il est vert ou violet et votre habillement est marqueté comme une peau de léopard ». On accuse les fripiers de tromper le client, de vendre des marchandises volées, des fripes de suppliciés monnayées au bourreau... On reproche aux fripes d'être infestées de vermine et de véhiculer des maladies, ce qui n'est pas faux.

▲à g. : Habit de fripier, Nicolas de Larmessin, graveur, fin XVIIe siècle , BnF, Paris
à dr. : Un tailleur, Martin Engelbrecht, vers 1730
Kunstbibliothek Berlin sur Agence photographique de la RMN

Jusqu'au début du XIXe siècle, les fripiers habillent la majorité des citadins, car les tarifs des tailleurs, des lingères et des couturières restent trop élevés pour bien des budgets. Pour les enfants trouvés, il est précisé dans certaines sources que les trousseaux sont réparés par les « demoiselles de l'assistance », c'est à dire les jeunes pensionnaires qui résident dans les hospices pour y effectuer divers travaux. Sans doute les plus habiles d'entre elles confectionnent aussi les trousseaux. En 1756, les statuts et règlements des hôpitaux de Lyon précisent que les sœurs sont employées « à faire les habits des personnes de la maison, aux lessives et à la couture ». En 1834, il est clairement dit que « layettes et vêtures sont faites à l'Hospice général [de Rouen] par les jeunes filles de l'établissement ».

Les fripiers se déplacent dans les campagnes, où parallèlement se développent une production d'étoffes et une confection domestiques. Je m'attacherai ici plus particulièrement aux tissus et reviendrai sur le vêtement des enfants populaires et des enfants trouvés dans de prochains articles. Je tiens à préciser que les listes proposées par MuB s'étalent de 1733 à 1843 et que je m'en tiens à certaines généralités. Car il n'est pas évident d'aborder globalement une si longue période. De plus, l'appellation des étoffes varie, des glissements sémantiques se produisent au fil du temps et des époques.

▲à g. : Série des mois de l'année ; juin : la tonte, Joachim von Sandrart, XVIIe siècle
Bayerische Staatsgemäldesammlungen, Schleissheim sur Agence photographique de la RMN
à dr. : La Fileuse, Giacomo Francesco Cipper dit Il Todeschini, XVIIe siècle sur Anticoantico

▲à g. et à dr. : Devant et dos d'un gilet tricoté en laine pour enfant, XVIe siècle
Museum of London, Londres
au centre : Jeux d'enfants, par Pieter Bruegel l'Ancien, vers 1560
Kunsthistorisches Museum, Vienne
Tricoter à la main des vêtements utilitaires est une pratique courante à la campagne,
où on a facilement accès à la laine. Dès le XVIe siècle, dans certaines régions,
le tricot est une activité non négligeable de revenu complémentaire pour les familles pauvres.

▲Le travail du chanvre, Wolf Helmhardt von Hohberg, 1695
Deutsche Fotothek sur Wikimedia Commons


Jusqu'au XVIIIe siècle, un monde de laine, de chanvre et de lin

On peine à imaginer aujourd'hui toute une population habillée de laine, de chanvre et de lin. Pourtant la soie est réservée à l'élite. Le coton ne se diffuse qu'à partir du XVIIe siècle ; il n'atteindra les classes populaires qu'après 1760 – c'est le sujet du prochain article de cette série.

À la campagne, tous les paysans élèvent des moutons et cultivent quelques hectares de chanvre pour leur propre consommation. Les familles utilisent le produit de la tonte pour tricoter des bas de laine, des pulls ou des tuniques [Lire sur Les Petites Mains, Histoire du tricot (2), paragraphe 2 : Le tricot, une technique à la fois artisanale et domestique]. Elles filent et tissent elles-mêmes laine, chanvre et lin pour des vêtements et des couvertures.

Dans tous les villages s'activent des fileuses et des tisserands. En Bretagne, par exemple, la fabrication de la toile est domestique et rurale. Fermiers et petits propriétaires y emploient leurs domestiques. Les journaliers fabriquent de la toile pour parer au chômage de la saison morte. Les salaires sont très bas. Les profits vont aux fabricants et aux drapiers. Le drapier n’est pas un artisan mais un marchand ; il avance la matière première ; il emploie et paye à la pièce paysans des campagnes et ouvriers citadins, maîtrise la production dans son entier et réalise chaque fois au passage une plus-value.

Le chanvre, pas cher, qui sert aux vêtements de tous les jours et au linge de maison, est très difficile à travailler. Contrairement au lin, il reste rugueux et garde une couleur brune. Saint-Simon décrit le linge que porte Madame de Montespan après sa disgrâce pour se mortifier : « ses chemises et ses draps étaient de toile jaune la plus dure et la plus grossière [...] cachés sous des draps et une chemise ordinaire. » Avec le fil le plus fin, dit fil plain, on tisse les toiles des chemises épaisses et raides. On y taille les chemises de nuit, les draps et certaines parties des chemises de jour, dont les extrémités sont en lin plus fin. Comme pour les vêtements, toutes les fibres sont récupérées et utilisées. Le rebut de la filasse ou étoupe, aux fils trop courts pour être tissés, sert à confectionner de gros tabliers et des paillasses.

J'ai déjà eu l'occasion de raconter sur Les Petites Mains l'histoire, la culture et l'artisanat du lin en France, qui atteignent leur apogée au XVIIe siècle, et évoluent peu jusqu'au XVIIIe siècle [Lire sur Les Petites Mains, Le lin, une fibre d'avenir].

▲Les techniques textiles présentées par l'Encyclopédie de d'Alembert, 1751
Planches I sur la draperie, IV et V sur le coton sur Encyclopédie de Diderot et d'Alembert

▲Les armures de base expliquées dans un manuel d'initiation à la vie domestique,
pour les jeunes filles en fin d'études dans les écoles rurales (1955)


Drap, droguet, tiretaine, ratine, revêche et cordillat : des tissus rustiques pour le peuple

De la qualité de la fibre et du fil dépend celle de l'étoffe, qu'elle soit de laine, de lin, de chanvre – et même de coton et de soie. La toison est de qualité inégale selon la partie du corps du mouton, la meilleure, dite traditionnellement mère-laine est celle du dessus du dos, du cou et de l’épaule. La longueur et la qualité des filaments décident de la nature du traitement : cardage ou peignage. Les fibres courtes, grossières et irrégulières, sont cardées, c'est à dire rendues parallèles avant le filage. Elles donnent la laine cardée, rustique mais plus douce, qu’on peut gratter ou feutrer. Les belles étoffes sont tissées à partir des fibres les plus longues, peignées pour éliminer les fibres courtes : leur finesse, leur tombé et leur résistance sont meilleurs, leur toucher souple et sec.

Les fibres textiles sont généralement trop fines pour pouvoir être utilisées telles quelles. On les réunit en fils de grosseur et de longueur convenable, cela est encore plus nécessaire pour les fibres courtes comme la laine, le lin, le chanvre et le coton. Le procédé de filature varie selon les fibres, qui sont souvent tordues ensemble ; la torsion augmente la solidité du fil. Le fil est ensuite tissé, c'est-à-dire entrecroisé pour former le tissu. Certains fils sont tendus, qui forment la chaîne. Entre les fils ou les groupes de fils de chaîne passe le fil de trame, en faisant des allers et retours, les groupes de fils de chaîne étant chaque fois intervertis. À chaque retour sur lui-même, le fil de trame forme la lisière au bord du tissu. Sur le métier à tisser, les lices, actionnées par les pédales, écartent les fils de chaîne tantôt vers le haut, tantôt vers le bas, pour permettre le passage de la navette qui déroule le fil de trame. La façon dont les fils de chaîne sont groupés produit des armures différentes, elles-mêmes à la base de tissus différents selon le motif et/ou la couleur utilisés.

La toile est le tissu du vêtement populaire, en raison de l'ancienneté et la simplicité de son armure ; elle est le plus souvent en lin ou en chanvre. Le fil de laine, travaillé en armure toile donne un drap de laine grossier, rêche et irrégulier, utilisé par les pauvres et en couverture pour les chevaux. Il sera ensuite plusieurs fois lavé, feutré, gratté – dans un tambour rotatif garni de chardons métalliques, à l'origine naturels, pour l'adoucir – assoupli, nettoyé de ses nœuds, rasé, foulé – brassé mouillé et savonné à la chaleur pour le faire légèrement rétrécir – teint, pour enfin arriver au beau drap qui est depuis le Moyen Âge la matière de base de l'habillement [Lire sur Les Petites Mains, le manteau de ma grand-mère].

▲The Foundling Museum, qui conserve les archives du Foundling Hospital de Londres,
équivalent de l'Hôpital des Enfants-trouvés de Paris,
a présenté d'octobre 2010 à mars 2011, en collaboration avec The Thomas Coram Foundation for Children,
l'exposition Threads of feeling ; Fate, Hope and Charity – qu'on pourrait ainsi traduire :
« Quand le sentiment ne tient qu'à un fil ; destin, espoir et charité ».

Il s'agit de 200 volumes reliés, inventaire de tous les enfants admis au Foundling Hospital entre 1741 et 1760.
Ils répertorient tous les renseignements disponibles, signes de reconnaissance, lettres, objets, échantillons textiles
qui pourraient permettre d'identifier l'enfant si ses parents se manifestaient.
Au-delà du témoignage extrêmement émouvant qu'ils nous livrent à travers les siècles,
ces petits morceaux de tissus et de rubans sont une mine d'informations
pour les historiens qui travaillent sur les textiles du XVIIIe siècle.

L'exposition est annoncée pour mai 2013 au DeWitt Wallace Decorative Arts Museum,
Colonial Williamsburg Foundation
Voir le site et la page Facebook de l'exposition

▲Fragment de serge bleue en laine et laine peignée [worsted]
trouvé sur une fillette, Sarah Maybank, admise le 19 novembre 1759, décédée le 20 février 1760

▲Fragment de couverture rouge trame laine chaîne lin [linsey woolsey] brodée de laine pourpre,
trouvé sur une fillette admise le 7 août 1759

▲à g. : La Couturière, Philippe Mercier, vers 1750
à dr. : Fragment de tissu rayé bleu et blanc, trame laine chaîne lin,
trouvé sur une fillette, Hannah Strickland, admise le 18 mai 1759, décédée le 2 juin 1759

▲Écossais écru et blanc, en lin ou coton,
trouvé sur un garçon, William Oungle, admis le 18 juin 1759, décédé le 10 juillet 1759

▲à g. : Fragment d'une sorte de drap de laine peignée bleue
[le terme camblett atteste qu'à l'origine il s'agissait de laine à base de poils de chèvre ou de chameau],
trouvé sur un garçon, William Linnet, admis le 26 janvier 1760, décédé en 1764
à dr. : Deux porteurs jouant aux cartes, Giacomo Ceruti dit Il Pitochetto, première moitié du XVIIe siècle,
collection particulière, Brescia sur galerie Canesso

▲Bas de manche volanté d'une robe en toile lin (enfant trouvé n° 10392)

▲à g. : Fragment de lin brun,
trouvé sur un garçon de deux mois, Hector Audley, admis le 2 juillet 1759, décédé le 4 février 1760
à dr. : Le marché au bétail (détail), Jan Josef Horemans I'Ancien, fin XVIIe – début XVIIIe siècle,
sur le blog Sifting the past

▲à g. : Fragment de tissu de laine peignée, rayé et broché
trouvé sur une fillette, Millicent Butler, admise le 30 mai 1759, décédée le 8 juin 1759
à dr. : Fragment de tissus écossais en laine peignée,
trouvé sur un garçon, Mentor Lesage, admis le 28 décembre 1759,
placé comme apprenti chez Hercules Durham, fermier à Fulmer (Buckinghamshire) le 7 novembre 1770

▲à g. : Fragment de tissu rayé pourpre et vert, en laine peignée,
trouvé sur un garçon, John Burgoyne, admis le 29 novembre 1759, décédé le 10 décembre 1759
à dr. : La Blanchisseuse (détail), Jean Baptiste Siméon Chardin, vers 1735
Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg sur Wikimedia Commons

L'offre de tissus se décline donc sous plusieurs qualités. Il y a un monde entre les superbes draps flamands réputés dans toute l'Europe, ou même ceux produits en Normandie et en Picardie, et les productions domestiques ou le médiocre et grossier droguet, étoffe de laine ou mêlée de laine et autres fibres, mince et étroite – au XVIe siècle, le mot « drogue » désigne au figuré, une chose de peu de valeur. Le droguet peut être en armure serge. La tiretaine est elle-même une sorte de droguet, destinée le plus souvent aux pauvres, aux hôpitaux ou à l'ameublement. Le cordillat est une grosse étoffe de laine à côtes.

La ratine est une étoffe de laine pour l'hiver, épaisse et chaude, à l'armure toile ; foulée et grattée, elle est ainsi nommée car elle subit le ratinage. Cette opération consiste à retirer de façon plus ou moins régulière à la surface les poils de l'étoffe et à les vriller pour leur donner l'aspect d'une toute petite boule ou bouton. La revêche est une sorte de ratine de laine grossière à poil long ; elle sert aux doublures des habits des soldats du Roi. Même si la ratine peut être de bonne qualité, elle est associée à la la pauvreté, car elle se râpe facilement au col, aux coudes et aux bas de manches.

De même que pour les tissus de laine, du gros lin rêche ou toile de coutil aux lourds sergés et fins cainsils et batistes, les qualités des étoffes de lin sont extrêmement diverses. Le coutil est une grosse toile croisée ou sergée de chanvre ou de lin, plus tard mélangée de coton, lissée et serrée, résistante à l'usure et à la traction, qui sert aux matelas et sommiers, et plus tard aux vêtements de travail en raison de sa solidité.

▲Les Brodeuses, Giacomo Ceruti, vers 1720
collection privée, Brescia via The Metropolitan Museum of Art, New York

▲La Blanchisseuse, Jean Baptiste Siméon Chardin, vers 1735
Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg sur Wikimedia Commons


Avant le XVIIIe siècle, des couleurs ternes, fades, bruns et gris délavés

Depuis le Moyen Âge, le vêtement populaire est donc fait principalement de lainages et de draps de chanvre et de lin, parfois assez grossiers, choisis pour leur résistance à l'usure. Seuls les artisans aisés peuvent s'offrir le drap de fine laine et le beau lin. Et si le vêtement sert à classer socialement, il le fait aussi par sa couleur.

Pendant des siècles, la couleur, issue de colorants végétaux, ne pénètre pas en profondeur dans les fibres des tissus. Les teintes ne résistent pas à l'exposition à l'air et au soleil, aux intempéries, aux lessives. Elles virent vers le gris ou le brun neutres, prennent un aspect délavé, fade, terne – « pisseux », n'hésite pas à dire Michel Pastoureau : « le fin du fin était la couleur dense, saturée, stable, solide, résistant aussi bien à l'eau et à l'air qu'à la lumière. »

Les paysans teignent les tissus rustiques qu'ils fabriquent eux-mêmes avec toutes sortes de colorants locaux disponibles : le pastel (bleus) remplacé dans les manufactures par l'indigo, le gaude, le genêt, la sarrette, le safran et le fustet en Provence (jaunes), la bogue de châtaigne (beige), les noix de galle, la feuille de noyer et l'extrait de noix (noirs), l'ortie et le bouleau (verts), l'aulne (gris), etc. Seule la racine de la garance (rouge) donne de bons résultats. Avec les mêmes techniques, les mêmes mordants, y compris les plus basiques (tartre, urine, vinaigre), la garance imprègne les tissus et résiste mieux au temps. C'est la raison pour laquelle la plus belle robe des femmes d'origine modeste, en particulier celle qu'elles portent à leur mariage, est souvent une robe rouge.

Le Petit Chaperon rouge, par François Richard Fleury, vers 1820
Musée du Louvre, Paris, sur Agence photographique de la RMN
Au-delà de toutes les symboliques évoquées,
Chaperon Rouge n'aurait-elle pas juste mis sa plus belle tenue pour rendre visite à sa grand-mère ?
[Lire sur Les Petites Mains, La salopette rouge de Bambita, paragraphe : Le Petit Chaperon rouge]


L'arrivée progressive du coton au milieu du XVIIe siècle va changer les choses. Le coton est connu en Europe occidentale depuis la fin du XVe siècle. Avec l'arrivée des indiennes apparaissent des couleurs plus vives et des imprimés joyeux. C'est le sujet du prochain article.

( à suivre : La vêture des Enfants trouvés (3) – Au XVIIIe siècle, le coton et l'arrivée des indiennes)

15 mars 2011

Histoire du tricot (5) - Le tricot au XXe siècle, 1930-1980



Les années 1930-1940, L’Éternel Retour

▲à g. : Cardigan en laine, Elsa Schiaparelli, 1938 The Metropolitan Museum of Art, New York
à dr. : Modèles de pulls, vers 1930, Decades of Fashion, Harriet Worsley, éditions Könemann, 2006
Galerie Gatochy sur Flickr

▲à g. : Couverture de Marie-Claire n° 143, 1939 sur hprints.com
à dr. : Modèles Entre nous et Rendez-vous, vers 1930 sur etsy.com

▲à g. : Pullover en laine rebrodée, Elsa Schiaparelli, 1940
The Metropolitan Museum of Art, New York
à dr. : Couverture de Elle n°79 du 20 Mai 1947 sur hprints.com

▲à g. : Robe en laine tricotée à motifs traditionnels allemands, 1941-1942
à dr. : Le Jardin du Paysan, motifs de tricot traditionnels allemands extraits d'un magazine, 1941-1942
dans La Mode des années 1940, Jonathan Walford, éditions La Bibliothèque des Arts, Lausanne

▲à g. : Reconstitution du pullover de Patrice dans L'Éternel Retour
sur le blog Linbury
à dr. : Jean Marais, L'Éternel Retour, Jean Cocteau, 1943

▲Publicité pour la laine de la marque Sirdar et recueil de modèles de tricots à réaliser
pour les soldats britanniques dans le cadre du mouvement Knit for Victory (Tricotez pour la Victoire)
sur The Retro Knitting Company

▲à g. : Cartes de boutons en plastique représentant des avions et le V de la « Victoire »
dans La Mode des années 1940, Jonathan Walford, La Bibliothèque des Arts
à dr. : Couverture du Life Magazine, photographie Gjon Mili, 24 novembre 1941
En présentant un modèle de gilet simple à réaliser, l’article donne une leçon de tricot en images
et explique comment les femmes britanniques participent à l’effort de guerre en tricotant pour les soldats.
sur life.com

▲à g. : « Moi aussi avec ma classe, j'ai adopté un soldat »,
affiche de L'école marraine du combattant
Musée de l'Armée, Paris sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Femmes et fillettes tricotant pour les soldtats du front, Decades of Fashion

C’est la décennie 1920 qui a vu la naissance du « sportswear maille ». Ni la tendance «glamour» des années 1930, ni l’influence sophistiquée du New Look de la fin des années 1940 n’entameront l’envie de tricoter des femmes, réactivée par le système D comme « débrouille » des années d’occupation et les lois rétrogrades du gouvernement de Vichy qui renvoient les femmes dans leurs foyers. La laine se fait rare, on détricote les vieux vêtements, on découpe les chiffons en lanières et on les roule en pelote pour les tricoter, on y ajoute de la ficelle, du galon et du ruban, matériaux non contingentés qu’on peut acheter sans tickets. On tricote des vêtements pour les prisonniers, qu’on parraine jusque dans les écoles. A grand renfort d’articles de presse, d’affiches et de courts métrages de propagande, les Anglo-saxons associent directement le tricot domestique à l’effort de guerre.

Grâce à la presse féminine qui continue de proposer des modèles, le tricot fait main suit de plus en plus près les tendances de la mode. Les jumpers des années 1930 se sont faits plus moulants et accentués aux épaules, les cardigans portés sur une robe de ville fluide. En Allemagne on promeut les jacquards traditionnels paysans « typiquement » allemands, qui ne sont au fond pas si différents de leurs équivalents anglais ou français. En France, en 1943, paraît dans Tout le tricot les explications pour réaliser le pull de Patrice (Jean Marais – idole de sa génération) dans L’Éternel Retour, le film de Jean Cocteau.

La sophistication des années 1950

▲à g. : Couverture de Travaux d’Aiguilles n°43, 1952
à dr. : Couverture de Nous Deux n° 396, 1954 sur Retromag.com

▲ Cache-cœur tricoté, pull et étole, caraco
Vogue américain, 1952, sur Etsy.com

▲à g. : Modèle d’ensemble à tricoter, Vogue Knitting, 1955
galerie de Millie Motts sur Flickr
au centre : Publicité pour les laines P&B, 1952
sur Skiff Vintage Knitting Patterns
à dr. : Robe tricotée main portée par le modèle Anne Gunning, 1952
galerie de Gatochy sur Flickr

▲à g. : Modèles de chapeaux et d’étoles à tricoter, Behive, vers 1950 sur Etsy.com
au centre : Modèles d’accessoires, vers 1950, galerie Baby Dee Vintage Knitting & Crochet sur Flickr
à dr. : Modèles de chapeaux à tricoter, Copley, vers 1950, sur Etsy.com

▲à g. : Couverture du magazine anglais John Bull, 1958, sur The Bridgeman Art Library , Londres
au centre : Publicité pour les laines Copley, 1951, sur Skiff Vintage Knitting Patterns
à dr. : Couverture du magazine américain McCall, 1958, galerie Cluttershop sur Flickr

▲à g. : Page de tricot, Elle, 1962
à dr. : Wilhelmina Cooper porte une création en tricot style Chanel, Elle, septembre 1961
galerie Classic Style of Fashion (First) sur Flickr

En 1947, le New Look lancé par Christian Dior impose une femme-objet extrêmement sophistiquée ; elle porte la guêpière, ainsi nommée pour ne pas remémorer le pénible corset. Les modèles en tricot s’adaptent à ce changement radical d’idéal esthétique, les nouveaux chandails à col roulé, caracos ou twins sets – pulls ras du cou et cardigans assortis, moulent les seins en obus façon pin-up. Ils se portent sur des jupes à la taille étranglée, ajustées ou tout au contraire gonflantes et juponnantes ou sur des pantalons et corsaires qui collent au corps et allongent les jambes.

Dans cette société marquée par l’abondance et l’élévation du niveau de vie, la consommation croît de manière exponentielle, mettant en scène une femme au foyer, ménagère qui a du chic et qui s’intéresse de plus en plus près à la mode via les magazines féminins populaires comme Marie Claire ou Le Petit Echo de la Mode. Elle et le Jardin des Modes concernent plutôt une femme bourgeoise, plus « intellectuelle ». La présentation dans ces magazines, deux fois par an, des tendances de la Haute Couture reste un rendez-vous incontournable. La France est le pays où le prêt-à-porter s’installe le plus tardivement. Ce mouvement est activement soutenu par la presse : Elle passe des accords avec des magasins – comme par exemple Prisunic en 1956, pour mettre en cohérence le style des vitrines des boutiques et celui des pages mode à paraître dans le magazine.

Les catalogues et pages de modèles couture et tricot, qui bénéficient de la généralisation de la couleur, reprennent les postures contraintes et maniérées des magazines de mode. Ils s’inspirent des tendances vues aux défilés. La profusion des accessoires (foulards, étoles, sacs, chapeaux, gants, cols et autres colifichets) se retrouve aussi dans le tricot ou crochet fait main. Avec le retour de Chanel en 1954, l’esprit maille, plus pratique, est néanmoins toujours présent dans cette élégance affectée de la fin des années 1950.

▲à g. : Carte d’échantillons de coloris et fils 100% laine, vers 1950
Victoria & Albert Museum, Londres
au centre : Pullover, vers 1950, galerie Vintage mode sur Flickr
à dr. : Publicité pour la laine Pernelle de Villemot, 1950, sur h.prints

▲à g. : Publicité Du Pont pour la fibre synthétique Nylon®, 1948 sur le blog JonWilliamson.com
au centre : Publicité pour un fil mélangé Nylon® et laine, Du Pont, vers 1940
galerie Millie Motts sur Flickr
à dr. : Modèles de twin sets à tricoter en laine ou en Nylon®, vers 1950
galerie Knitting Kitchen sur Flickr

▲à g. : Publicité pour la fibre Crylor® des laines Bel, 1960, sur hprints
à dr. : Article sur la fibre Dralon® dans 1959 L'Officiel de la Mode n°449, 1959
Archives L'Officiel de la Mode, années 1950 sur JalouGallery

L’autre nouveauté, et non des moindres, est l’apparition de fibres synthétiques, de composition entièrement chimique. On citera entres autres nombreuses marques, selon les pays, les polyamides Nylon® (1938) et Rilsan® (1942), la chlorofibre Rhovyl® (1949), les polyesters Dacron® (1950) et Tergal® (1954), l’acrylique Crylor® (1954). On les mélange à la laine pour la rendre plus souple, plus résistante, plus légère, et surtout bien plus facile d’entretien. Le succès est immédiat.

Le tricot rayé et coloré des années 1960-1970

▲à g. : Minirobe plissée en jersey de laine zippé, Mary Quant, 1967
Victoria & Albert Museum, Londres
au centre : Mary Quant, Archives Bettmann, Corbis, galerie Dovima is devine II sur Flickr
à dr. : Modèle dessiné par Mary Quant pour les laines Courtelle, vers 1960, galerie EadaoinFlynn sur Flickr

▲à g. : Ensemble Cosmos en jersey de laine, Pierre Cardin, 1968
Victoria & Albert Museum, Londres
à dr. : Ligne Cosmocorps, Pierre Cardin, Collection prêt-à-porter 1967
galerie HarmonySledge sur Flickr

▲à g. : Minirobes rayées en jersey, Prisunic, fin des années 1960
au centre : Modèle Tricots pour vous, vers 1970 galerie retro space sur Flickr
à dr. : Robe rayée à tricoter, 1967 galerie cemetarian / Knitting Patterns sur Flickr

▲à g. : Ensemble Missoni, vers 1970
en couverture de Decades of Fashion, Harriet Worsley, Editions Könemann, 2006
à dr. : Détail de maille tricotée en zig-zag, collection Missoni sur Interview Magazine

Dès le début des années 1960, grâce à des couturiers et stylistes « modernes » comme Mary Quant en Angleterre, André Courrèges, Jacques Esterel, Pierre Cardin en France, qui inventent un prêt-à-porter abordable aux couleurs vives et gaies en jersey uni ou rayé, gansé et zippé, les nouvelles textures synthétiques s’implantent solidement dans l’univers de la mode. Elles sont si variées, qu’il est impossible, comme auparavant, de les reconnaître au toucher : à partir de 1963, l’étiquetage des matières majoritaires composant le vêtement est rendu obligatoire pour chaque article. Le jersey est roi, les rayures muticolores s’affichent partout. En Italie, Ottavio et Rosita Missoni popularisent les pullovers, ensembles et robes fluides, à zigs-zags ultracolorés.

▲à g. : Ensemble en tricot de laine écrue André Courrèges
présenté dans Elle, 2 septembre 1968, collection particulière
à dr. : Robes en tricot, 1969, galerie Dovima is divine sur Flickr

▲à g. : Le styliste japonais Kenzo et son équipe de Jungle Jap, photographie Uli Rose, vers 1970
à dr. : Pulls Jap Paris-Tokyo, Kenzo Takada, 1971, Kyoto Costume Institute, Kyoto

▲à g. : Photographie parue dans Elle, décembre 1967 galerie lobstar28 sur Flickr
au centre g. : Bas à tricoter soi-même, De Fil en Aiguille n°44, 1972, collection particulière
au centre dr. : Robe de chalet en tricot, Jean Patou Boutique
L'Officiel de la Mode n°549, 1967 Archives L'Officiel de la Mode années 1960 sur JalouGallery
à dr. : Robes de chalet, Fiche-Tricot Elle, 1967 galerie lobstar28 sur Flickr

▲à g. : Modèle paru dans Elle, mai 1969 galerie Classic Style of Fashion (Third) sur Flickr
au centre g. : Ensemble pantalon tunique en laine tricotée, Dior Boutique
L'Officiel de la Mode n°561, 1968 Archives L'Officiel de la Mode, années 1960 sur JalouGallery
au centre dr. : Collant en laine noire réalisé au crochet, Yves Saint Laurent
L'Officiel de la Mode n°586, 1971 Archives L’Officiel de la Mode, années 1970 sur JalouGallery
à dr. : Modèle d’ensemble long gilet et pantalon à tricoter et crocheter soi-même
catalogue The Woman's Day Knitting Book, 1972 galerie acadian crochet sur Flickr

▲à g. :Robes, pulls et accessoires en maille colorée, Kenzo, Prêt-à-porter automne-hiver 1971-1972
Petite histoire de la mode sur aasavina
Ce site est celui de la classe de MANAA (Mise à Niveau Arts Appliqués)
du lycée Joseph Savina de Tréguier (Côtes d’Armor)
Dans sa Petite histoire de la mode, il résume en 13 pages illustrées
l’essentiel de l’histoire de la mode et du costume au XXe siècle. Bien documenté et bien écrit.
au centre : Modèles issus d’un catalogue de tricots, 1972 galerie Amy Honey / Vintage knitting pictures sur Flickr
à dr. : Tricots parus dans Elle, août 1974 galerie Classic Style of Fashion (Third) sur Flickr

▲à g. : Photographies du défilé Printemps-Été Sonia Rykiel, 1972
catalogue de l’exposition de Exhibition, Musée des Arts décoratifs, Paris
à dr. : Veste longue Sonia Rykiel, Fiche-Tricot n°1 parue dans Elle, 1975, sur le blog filleàlabrocante

▲à g. : Pull rayé Sonia Rykiel porté par Françoise Hardy
en couverture du Elle n°938 du 13 décembre 1963
au centre g. : Pull imprimé Sonia Rykiel en couverture de Elle, n° 1321 du 12 avril 1971
au centre dr. : Prêt-à-porter Automne-Hiver Sonia Rykiel 1972-73 présenté dans le Vogue de février 1972
catalogue de l’exposition Exhibition, Musée des Arts décoratifs, Paris
à dr. : Veste « coutures envers » de Sonia Rykiel, Fiche-Tricot Elle n°95, fin des années 1970
sur le blog filleàlabrocante

▲à g. : Ensembles en tricot Dorothée Bis, L'Officiel de la Mode n°611, 1974
Archives L’Officiel de la Mode, années 1970 sur JalouGallery
à dr. : Modèle du catalogue American Home Crafts, 1977, galerie squirrel cottage sur Flickr

▲à g. : Fiche-Tricot n°29 parue dans Elle, 1975, sur le blog lafabriquedisa
au centre et à dr. : Modèles d’accessoires à tricoter soi-même, magazine 100 Idées n°47, septembre 1977

▲à g. : Ensemble manteau, pull et short en crochet rayé à réaliser soi-même, vers 1970, galerie retro space sur Flickr
à dr. : Ensemble manteau, pull et short Courrèges, L'Officiel de la Mode n°620, 1975
Archives L’Officiel de la Mode, années 1970 sur JalouGallery
« On pense un peu au début de Love Story » dit le commentaire,
en référence au film de Arthur Hiller, énorme succès, sorti en 1971

▲à g. : L’actrice Julie Christie porte un châle à carrés crochetés, années 1970, Decades of Fashion
à dr. : Modèle de couverture à carrés crochetés,
De Fil en Aiguille n°51, 1972, collection particulière
en médaillon : Robe tablier en crochet sur Attic24
Lucy, l’auteure de ce blog, raffole de ce type de motifs !

En 1969, la collection écrue tout tricot de André Courrèges, présentée sur plusieurs pages dans Elle, fait immédiatement des émules chez les tricoteuses, comme les chandails à manches kimonos et les rayures colorées de Kenzo pour Jungle Jap en 1970. Les dernières tendances de la mode sont relayées par les magazines toujours plus nombreux, elles inspirent leurs « fiches-tricot » modernisées, « relookées », via parfois des créateurs connus spécialisés en maille, comme Sonia Rykiel ou Dorothée Bis.

L’activité tricot est dopée dans les années 1970 par le retour du style ethnico-paysan, ses châles, ponchos et interminables écharpes à franges et motifs crochetés. On assiste à une orgie de carrés crochetés multicolores, faciles à réaliser, même par les débutants, qui ne sont pas sans évoquer les trips psychédéliques à la mode à la même époque. Les catalogues de tricot spécialisés copient et transposent toutes ces tendances – pas toujours dans le meilleur goût !

Sonia Rykiel, la « reine du tricot », première à vendre ses créations ultraconfortables dans le catalogue Trois Suisses en 1977, va ouvrir la décennie 1980 aux rayures vives alternées de noir, puis pratiquera les coutures à l'envers, inscriptions et strass, le pas d'ourlet et le pas doublé…

L’éternel retour du tricot

▲à g. : Robe moulante en maille Lycra, Azzedine Alaïa, prêt-à-porter Automne-Hiver 1989
Exposition Histoire idéale de la mode contemporaine, Années 1970-1980, volume I
Musée des Arts décoratifs, Paris
au centre : Pull, Calvin Klein, L'Officiel de la Mode n°830, 1998
Archives L’Officiel de la Mode, années 1990 sur JalouGallery
à dr. : Ensemble « déconstruit » noir, Yohji Yamamoto,
prêt-à-porter Automne-Hiver 1996, Decades of Fashion

▲à g. : Ensemble en tricot, Issey Miyake, prêt-à-porter Automne-Hiver 1982-1983, Decades of Fashion
au centre : Robe tricotée à faux-cul, Vivienne Westwood, vers 1990
Knitwear in Fashion, Sandy Black, éditions Thames & Hudson, 2005
à dr. : Robe tricotée, Maison Martin Margiela, Automne-Hiver 2008-2009, photographie Giovanni Giannoni

▲ Le pull irlandais des îles d’Aran inspire les créateurs.
à g. : Pull tricoté, Jean Paul Gaultier, 1985-1986, The Metropolitan Museum of Art, New York
au centre : Pull tricoté, Sofía Doglio, 2009-2010
à dr. : Pull évidé, remaillé, repiqué de fourrure, Maison Martin Margiela, collection artisanale automne-hiver 2007

▲à g. : Pull tricoté, Rei Kawakubo pour Comme des Garçons, prêt-à-porter Automne-Hiver 1983-1984
Kyoto Costume Institute, Kyoto
au centre : Long pull en maille tricotée, Thierry Mugler,
L'Officiel de la Mode n°724, page 161, 1986
Archives L’Officiel de la Mode, années 1980 sur JalouGallery
à dr. : Robe en tricot, Sandra Backlund, collection Carte blanche, 2007

▲à g. : Veste tricotée, John Galliano pour Christian Dior, automne-hiver 2010-2011 sur Tendances de modes
au centre : Robe tricotée, Alexander McQueen, printemps-été 2011 sur Fashionmag
à dr. : Robe à haut « corset » tricoté, Bora Aksu, automne-hiver 2011-2012
sur Runway Fashion Shows

▲à g. : Résumé de la leçon « Tissage – Tricot » d’un manuel de sciences pour écoles rurales,
classe de fin d’études, supplément pour les filles : initiation à l’économie domestique, 1955
au centre : « L’Art de réussir les coins », De Fil en Aiguille n°27, 1972 collection particulière
à dr. : « Savoir-faire sans panique », grille d’explication d’un modèle, 100 Idées n°51, janvier 1978

Aujourd’hui la maille s’est définitivement installée dans les collections, même de haut de gamme ; elle inspire les créateurs les plus avant-gardistes. Certains en ont fait leur spécialité : ainsi, Azzedine Alaïa profite des nouveautés technologiques comme le Lycra® en 1980 pour porter à son comble sa vision triomphale du corps féminin. À travers le «fait main», comme au début du siècle, le tricot parvient à incarner le luxe, il nourrit les créateurs de réminiscences historiques et de citations, ils s’emparent de son histoire, de sa grammaire, qu’ils transposent et adaptent à leur propre style ou vision du moment. Le tricot est par essence créatif car techniquement inépuisable.

Parallèlement, les activités ménagères et l’économie domestique ne sont plus enseignées à l’école, on n’y apprend plus à coudre ni à tricoter. Le tricot domestique est devenu une affaire privée, qui se transmet parfois dans les familles de génération en génération, ou entre copines. Les magazines de tricot suivent : ils s’adressent soit aux débutants, soit se font « encyclopédiques », ils répertorient et expliquent les points et les techniques.

Ni l’augmentation du coût de la pelote de laine, ni la baisse du prix des articles de confection industriels, ni l’extension du travail féminin n’entament la popularité de l’activité tricot main, qui revient régulièrement par vagues à la pointe de la mode. Dans ce monde globalisé de standardisation et de marchandisation à outrance, qui contribue à produire une uniformisation de l’offre et une perte de sens de la valeur travail, il n’est pas étonnant qu’on attribue une valeur toute particulière au temps qu’on consacre à faire soi-même, parfois pour le donner, un objet unique, personnalisé, dont on peut être fier.

▲à g. : « Non à l’uniformité », « Tricoter c’est créer »,
page de couverture et page publicité, 100 Idées n°120, octobre 1983
à dr. : Kit Kenzo « Do it yourself » sur Fashionited

▲Pages de couverture n°51 (janvier 1978), 102 (avril 1982), 119 (septembre 1983)
et 145 (novembre 1985) de 100 Idées

Dans les années 1980, le tricot s’est définitivement affranchi de sa symbolique de la féminité soumise [Lire sur Les Petites Mains : Les ouvrages de dames - La représentation artistique de la tricoteuse]. Il est redevenu « tendance ». Les «triconistas» se rassemblent dans les ateliers et cafés tricot (Brentanos, Art du Tricot) qui ouvrent dans les grandes villes. Certains militants s’emparent de la ville et se déclarent «tagueurs-tricot». Des marques de laine, comme Bergère de France – qui collabore avec Fifi Chachnil et Matali Crasset, font appel à des designers pour imaginer des modèles et des patrons. Les sites Internet, forums et blogs dédiés se multiplient, où les passionné(e)s – si si les hommes aussi, échangent leur savoir-faire et les grilles des magazines anciens. Une visite au blog collectif des centidéalistes, fans du cultissime magazine 100 Idées (1972-1989†) s’impose, on y glane des idées par centaines, à copier ou à adapter. A voir aussi, le site du Collectif France Tricot, élu meilleur blog créatif 2010 par Elle, qui a pour devise « Le CFT dépoussière le tricot de grand mère ». Même les « mamies » tricoteuses se remettent au travail avec enthousiasme : chez Golden Hook, il paraît qu’elles peinent parfois à honorer les nombreuses commandes.

A voir : « Le Tricot dans la Mode : Un Fil à Dénouer » au MoMu de Anvers

▲Affiche de l’exposition « Le Tricot dans la Mode : Un Fil à Dénouer »
L’actrice Tilda Swinton porte un modèle de Sandra Backlund
Photographie Craig McDean, Stylisme Panos Yiapanis

Du 16 mars au 14 août 2011, le MoMu (Musée de la Mode), en partenariat avec Woolmark, présente à Anvers l’exposition « Le Tricot dans la Mode : Un Fil à Dénouer ». Le visiteur est invité à découvrir une grande variété de vêtements et d'accessoires en tricot du passé et du présent, avec une attention plus particulière pour les pièces de Haute Couture et leurs interprétations dans la mode du quotidien.

On peut y voir des pièces couture mythiques (Schiaparelli, Patou, Chanel), des modèles phares des stylistes et des marques (Ann Salens, Vivienne Westwood, Sonia Rykiel, Missoni), des créations avant-gardistes de créateurs reconnus et de nouveaux venus sur la scène internationale de la mode (Sandra Backlund, Maison Martin Margiela, Mark Fast).

En analysant les rapports et le statut du tricot avec la mode, en insistant sur les notions de confort, de bien-être et d'élégance qu’il diffuse, l’exposition décrit le rôle et l’influence du tricot dans les (r)évolutions de société.

Pour voir « en vrai » certains modèles présentés dans cette Petite Histoire du Tricot, et bien d'autres. Pour ceux qui ne pourront pas visiter l’exposition, un catalogue est publié en coopération avec les Éditions Lannoo.

(à suivre : Histoire du tricot (6) - La layette et le tricot pour enfants)

À lire aussi sur Les Petites Mains :

Histoire du tricot (1)Les origines
→Des chaussettes coptes de l'Antiquité égyptienne des origines, en passant par les gants liturgiques de l'Église chrétienne, le tricot se diffuse peu à peu dans toute l'Europe.

Histoire du tricot (2)Du XIVe au début du XVIIe siècle
→Le tricot du Moyen Âge ne concerne que les gants, les bas, les bonnets et chapeaux ; guildes et corporations se structurent autour du travail de la « bonneterie » qui se mécanise.

Histoire du tricot (3)Les « ouvrages de dames » des XVIIIe et XIXe siècles
→Sous l'Ancien Régime, le tricot est une occupation féminine convenable, la tricoteuse une figure exemplaire de vertu féminine ; premiers recueils de modèles, progrès techniques et modes hygiénistes diffusent la mode du tricot.

Histoire du tricot (4)Le tricot au XXe siècle, 1900-1930
→Des fins dessous tricotés 1900 au sportswear des années 1920, le tricot devient la « maille », signe de modernité, il passe des dessous aux dessus ; au tricot utile des années de guerre succède le tricot de loisir.

Histoire du tricot (6)La layette et le tricot pour enfants
→Depuis toujours, le tricot habille l'enfant, parce qu'il le tient au chaud ; en rose ou en bleu, tricoter la layette de son bébé est considéré comme la meilleure des occupations pour une jeune mère.