Affichage des articles dont le libellé est XVIe siècle. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est XVIe siècle. Afficher tous les articles

20 février 2015

Petite histoire du bouton (1) – des origines au début du XVIIIe siècle



Nous avons tous à la maison une boîte à boutons. Celle de Loïc Allio, Parisien originaire de Lamballe, riche de 3 693 boutons choisis un à un pour la qualité de leur exécution, leur beauté ou leur rareté, a été classée œuvre d'intérêt patrimonial majeur et vient d'entrer au musée. Les Arts décoratifs l'ont acquise en 2012 grâce au Fonds du patrimoine et au mécénat d'entreprise. Elle est présentée au public depuis le 10 février, jusqu'au 19 juillet 2015, lors d'une exposition intitulée Déboutonner la mode.

La passion de Loïc Allio pour le bouton a commencé lorsqu'il était jeune artiste-peintre ; sa mère, antiquaire, avait trouvé là le moyen de l'aider d'une façon délicate : «  Tiens, tu vendras ce bouton pour t'acheter des toiles. » Loïc Allio l'a éprouvé comme nous tous, qui nous intéressons à la couture et à la mode : un bouton, c'est attachant ! Le fibulanophile – c'est le nom savant du collectionneur de boutons – est devenu en trente ans un expert reconnu dans le monde entier.

Le bouton n'est certes pas une spécificité de la mode enfantine. Mais lequel d'entre nous, enfant, n'a pas plongé ses doigts avec curiosité et volupté dans la boîte à boutons de sa mère, de sa grand-mère ? Le prétexte est tout trouvé pour Les Petites Mains : voici une « petite histoire du bouton » (en plusieurs articles à suivre).

▲En ht : Cachet bouton à décor géométrique, terre cuite, Tepe Giyan, Iran, 4e millénaire av. J.-C.
En bas : Cachet bouton à décor en chevrons, pierre, Tepe Sialk, Iran, début du 4e millénaire av. J.-C.
Antiquités orientales, Musée du Louvre, Paris
sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

▲Paire de boutons à décor cloisonné orné de six bustes du Dieu Ahura Mazda dans un disque (et détail envers)
mobilier d'une tombe princière, cornaline, lapis-lazuli, or, turquoise, site de Suse, Perse, vers 350 av. J.-C.
Antiquités orientales, Musée du Louvre, Paris
sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

▲Boutons ornementaux en rosaces, argile, terre cuite, site Kavakli, Grèce, 330-300 av. J.-C.
Antiquités grecques, Musée du Louvre, Paris
sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

▲Boutons à tête d'Athéna trouvés dans une tombe d'enfant à Érétrie, Grèce, 300-250 av. J.-C.
Antiquités grecques, Musée du Louvre, Paris
sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

►De quand date le premier bouton ?

Même Loïc Allio l'ignore. Le musée du Louvre conserve dans ses départements Antiquités orientales et Antiquités étrusques, grecques et romaines de nombreux boutons perforés en matériaux divers (pierre, bois, bronze, or, argile, terre cuite...), dont les plus anciens remontent au quatrième millénaire avant J.-C. Des boutons datant de 2000 ans avant J.-C., petits coquillages sculptés, triangulaires ou circulaires, percés de trous, ont été retrouvés lors de fouilles dans la vallée de l'Indus. Vers la même époque, la présence de boutons boulettes de tissu ligaturé, que l'on enfile dans un passant rapporté sur l'autre partie du vêtement est attestée en Chine. On suppose que ces boutons antiques étaient plutôt objets de parure que de fixation du vêtement. Certains, à décor géométrique ou figuratif, ont servi de sceau ou de cachet.

Selon le Trésor de la langue française, le mot bouton est dérivé du francique botan qui a donné le verbe bouter, pousser. Sa première reconnaissance littéraire est due à Chrétien de Troyes en 1160, « bouton » désigne une excroissance végétale qui pousse ; puis, en 1236 dans Le Roman de la Rose, il désigne une fleur juste avant son épanouissement. C'est encore Chrétien de Troyes qui l'emploie vers 1170 dans Cligès, cette fois au sens d'une « petite pièce souvent circulaire servant à fermer un vêtement », par analogie avec le bourgeon de la fleur, puis dans la Chanson de Roland, où le bouton est cité comme une petite chose sans valeur : « …conseil d’orgueil nez vaut ni un boton… ».

Le mot bouton n'est cependant pas encore usuel ; au Moyen Âge, on nomme aussi ces petites attaches à queues noiel, noyel, nuel, nuiel ou nouyau, par analogie avec le noyau des fruits. Ainsi, en 1250, le chroniqueur Jean de Joinville décrit une robe à « grant foison de noiaus touz d’or », offerte par le sultan Al-Salih Ayyoub d'Égypte à son royal prisonnier, Saint-Louis.

Si on parle depuis le XIIe siècle d'habit « botonné », il faut attendre le XIVe siècle pour construire, dans le Dictionnaire françois-alemand de Hulsius, un verbe boutonner dans le sens de « fixer un habit par des boutons ». Quant à la boutonnière, elle n'apparaît dans le langage qu'en 1595 dans le sens de « fente faite à un vêtement pour y passer un bouton ». Le langage est le témoin de la réalité de son temps, toutes ces considérations ne sont pas sans rapport avec le développement pratique du bouton.

▲Boutons à queue en métal, entre IX et XIIIe siècle sur Pinterest

▲Moules à bouton en pierre, entre 1100 et 1499
On y verse le métal en fusion, généralement du plomb ou de l'étain
sur futuremuseum.co.uk▼

▲Trois boutons à cinq pétales et granulations en argent doré, première moitié du XIVe siècle,
provenant du Trésor de Colmar, Musée de Cluny - musée national du Moyen Âge, Paris
sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

▲à g. : Jean de Vaudetar offre sa bible au roi Charles V, Hennequin de Bruges, vers 1372
Musée Meermanno, La Haye sur Wikipédia
à dr. : Pourpoint de Charles de Blois, vers 1360-1370,
Le vêtement est si ajusté au corps que l'ouverture, devenue nécessaire, est assurée par 32 boutons
sur le devant (dont 15 bombés, les autres plats) et 20 le long des manches dites « à grandes assiettes ».
Musée historique des Tissus, Lyon sur Base Joconde

▲à g. : Pourpoint de Charles VI le Bien-Aimé, lampas de soie pourpre, lin, bourré de coton, vers 1370-138
Ce pourpoint de très petite taille (enfant d'environ 10 ans) aurait été porté par Charles encore dauphin.
Musée des Beaux-Arts, Chartres
à dr. : Guenièvre et Bohort l'Essillié, Lancelot du Lac, compilation, Pavie ou Milan
Maître du Lancelot (enlumineur), Albertolus de Porcelis (copiste), vers 1380-1385
Manuscrits occidentaux français, Bibliothèque nationale de France, Paris

►Le bouton et la naissance de la mode en Occident

Selon les travaux de Albert Parent et Julien Hayem, historiens rapporteurs des Expositions Universelles de Paris en 1889 et 1900, l'objet bouton serait arrivé en France avec les croisés de retour du Moyen-Orient (entre le XIe et le XIIIe siècle), très impressionnés par les casaques boutonnées jusqu'aux pieds que portent les Turcs. C'est au XIIIe siècle que l'usage du bouton commence à se répandre. Au Livre des métiers rédigé vers 1268 par Étienne Boileau, prévôt de Paris sous le règne de Saint-Louis, premier grand recueil de règlements sur les métiers parisiens, figure la corporation des « boutonniers et deyciers d'archal, de quoivre et de laiton » ; ils fabriquent des boutons en archal (souple fil de laiton), cuivre ou laiton, et des dés à coudre. Mais il faudra attendre l'apparition d'une toute nouvelle mode, au XIVe siècle, pour que le bouton prenne peu à peu sa place dans l'habillement quotidien.

Vers 1340-1350, l'Europe entre dans une ère nouvelle, considérée comme la naissance de la mode, du latin « modus », manière ou façon nouvelle de s'habiller – qui donnera le terme anglais fashion. On abandonne le principe vestimentaire commun aux deux sexes et les vêtements amples, drapés loin du corps, hérités de l'Antiquité. Le vêtement, long pour la femme, court pour l'homme, se divise en une partie haute et une partie basse, les changements de style de la vêture s'accélèrent. Ajusté et étroit, le vêtement montre le corps et met en valeur la silhouette, comme jamais auparavant. Les chausses masculines (deux tubes de toiles qui montent jusqu'en haut des cuisses) s'attachent au bas du pourpoint à l'aide d'aiguillettes, cordonnets ou rubans passant dans des oeillets. Le pourpoint, une veste courte matelassée, inspirée du vêtement porté sous l'armure pour protéger le corps se porte boutonné sur toute la hauteur du buste, et à la manche, parfois jusqu'au-dessus du coude. Ses emmanchures, élargies « en assiette », gomment tout pli, toute couture ou démarcation entre l'épaule et le corps ; elles témoignent de l'habileté des tailleurs, qui va s'améliorant.

[Lire aussi sur Les Petites Mains : Sous l'Égide de Mars - costume militaire vs costume civil qui raconte l'influence du costume militaire sur le costume civil, notamment au XIVe siècle]

▲Détails de manches, d'aiguillettes, de boutonnage du vêtement masculin, XVe siècle
à g. : Retable de Saint Jean (détail), Hans Memling, 1474-1479, Musée Memling, Bruges
au centre : Cycle des héros et héroïnes (détail), fresque du château de la Manta, Cueno, vers 1420
à dr. : Exhumation de Saint-Hubert (détail), Rogier van der Weyden, 1430
National Gallery, London

▲Détails de manches, d'aiguillettes, de boutons décoratifs du vêtement féminin, XVe siècle
De g. à dr. : - Le jugement dernier (détail), Hans Memling, 1467-1473
Musée national, Gdansk sur Wikipédia
- La levée de la croix (détail), triptyque de la famille Starck, Maître du retale de Starck, vers 1480-1490
National Gallery of Art, Washington
- Détail d'une manche, Anonyme, Musées royaux de Belgique, Bruxelles sur Pinterest
- Madeleine de Bourgogne présentée par Marie-Madeleine, Jen Hey, Maître de Moulins, 1490-1495
Musée du Louvre, Paris

▲Vierge et l'Enfant, sculpture en marbre provenant probablement du château d'Écouen, vers 1530
Ce détail montre les boutons qui contiennent la largeur de la manche du costume de la Vierge.
Musée du Louvre, Paris sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

▲Boutons à queue en métal, en haut : entre 1475 et 1600
sur le site Portable Antiquities Scheme, base d'objets de fouilles faites en Angleterre,
qui a pour objectif d'encourager les « inventeurs » à répertorier leurs découvertes
en bas : vers 1590-1596, Rijksmuseum, Amsterdam▼

Au Moyen Âge, les manches de la cotte et du pourpoint sont le plus souvent amovibles, on doit les attacher le matin au corps de l'habit en les « recousant » ou par un lacet. La mode des vêtements ajustés du milieu du XIVe siècle va rendre nécessaire l'emploi du bouton qui facilite le déshabillage. Son essor est dopé par la baisse du coût du cuivre. Deux types de boutons ferment le vêtement : le premier, sphérique, est constitué d'un noyau en bois ou en bourre, recouvert de la même étoffe que le vêtement ; le second type est un noyau solide en forme de disque ou d'ovale, auquel est fixé un anneau, c'est un bouton à queue. Les boutons sont soit cousus en bordure du vêtement, boutonnés par des brides, soit plus en retrait du bord, avec des boutonnières, ce dernier est le plus usité car plus solide. Les boutons à queue sont le plus souvent métalliques (plomb, étain, bronze, argent, or, etc.).

Le boutonnage ne concerne d'abord que le vêtement masculin – sans doute craint-on qu'un déshabillage facilité ne soit préjudiciable à la vertu des femmes ! Ces dernières lui préfèrent le lacet qui ajuste le corps baleiné ; il a l'avantage de s'adapter aux transformations du corps, notamment pendant les grossesses. Pour arranger le corsage, le fichu et la coiffe, elles utilisent des épingles. Le bouton féminin est avant tout un bouton-bijou. Le bouton utilitaire ne s'étend à la mode féminine qu'à la fin du XVIIIe siècle ; il ne se généralise vraiment qu'au milieu du XIXe siècle.

La tradition, toujours en vigueur aujourd'hui, du boutonnage du vêtement masculin bouton à droite, boutonnière à gauche, inversé pour le vêtement féminin, remonte au XVe siècle. À la cour, à la guerre, les hommes s'habillent en général seuls. Dans leur majorité droitiers, ils trouvent le boutonnage de droite à gauche plus pratique ; de plus, ils doivent pouvoir saisir rapidement leur épée, qu'ils portent à gauche – même avec le vêtement civil, à partir du règne de François 1er. Les femmes qui ont les moyens de s'offrir des vêtements à boutons, alors coûteux, sont servies par leurs femmes de chambre, elles aussi le plus souvent droitières. Les tailleurs ont adopté et perpétué ces pratiques.

▲Portrait de Renaud de Brederode, maire d'Utrecht (et détail), Jan van Scorel, 1545
Rijksmuseum, Amsterdam

▲à g. : Portrait de Philippe II d'Espagne, Antonio Moro, 1549-1550
Musée des Beaux-Arts, Bilbao
à dr. : Portrait de Marguerite d'Autriche, duchesse de Parme, Antonio Moro, vers 1562
Gemäldegalerie, Berlin – sur Wikipédia

▲Portrait d'un chevalier de l'ordre de Calatrava, probablement Sorias de Sorel (et détail)
Frans Pourbus, XVIe siècle, Rijksmuseum, Amsterdam

▲à g. : Portrait de Pierre Forget, seigneur de Fresnes, François Clouet, 1559
Musée du Louvre, Paris sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais
à dr. : Bouton en verre noir ou en jais, queue métal, vers 1590-1596
Rijksmuseum, Amsterdam

▲Portrait de Sir Walter Raleigh (et détail), Federico Zuccari, 1588
National Portrait Gallery, Londres

▲Fragment de boutons fermant une veste - et bouton tissé en fil, vers 1590-1596
Rijksmuseum, Amsterdam

▲Pourpoint en soie, fil métallique et laiton, Europe, vers 1580
On peut voir le détail des boutons et boutonnières, ainsi que des rubans qui portent encore leurs ferrets.
The Metropolitan Museum of Art, New York▼

▲Portrait de six représentants de la guilde des drapiers de Amsterdam (détail)
Pieter Pietersz, 1599, Rijksmuseum, Amsterdam
Les boutons coniques de l'image sont semblables à ceux dits « high tops »,
fabriqués en fil à Dorset, en Angleterre, aux XVIIe et XVIIe siècles ;
ils sont particulièrement proches du « bouton floral » à l'origine du mot « bouton ».
Lire la page dédiée aux boutons Dorset sur le site Internet du magazine Bead & Button (en anglais)

▲à g. : Bouton à queue en métal, vers 1590-1596
à dr. : Portrait de Jean-François Le Petit, Christoffel van Sichem (détail), 1601
Rijksmuseum, Amsterdam

▲Chemise en soie rayée et lin, ruban de soie, fil lin et argent, boutons en fil recouverts d'argent (et détail)
vers 1605-1620, Angleterre, Victoria & Albert Museum, Londres

▲Pourpoint en soie brodé (détail des boutons), France, vers 1620
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲Pourpoint en lin brodé de lin (et détail), Angleterre, 1635-1640
Victoria & Albert Museum, Londres

▲Boutons à décor floral ; ces types de boutons sont très fréquents aux XVIe et XVIIe siècles.
en ht sur Le Fouilleur ; en bas sur Silviage▼

▲Bouton en faïence peinte émaillée, vers 1651
Victoria & Albert Museum, Londres

►Le bouton ornement, marqueur social de celui qui le porte

Comme avant lui le lacet, la broche (ou fibule) ou l'épingle, le bouton est un élément utilitaire du vêtement. Mais il devient rapidement ornement ; sa forme arrondie, pour mieux s'enfiler dans la boutonnière, est inspirée de la fibule. La sobriété et l'austère élégance de la mode espagnole qui influence la mode européenne au début du XVIe siècle, ses coloris sombres, ont pour effet de rehausser l'éclat des boutons bijoux du costume d'apparat, masculin et féminin. Les boutons peuvent être à la fois décoratifs et fonctionnels, ou juste des détails ornementaux des vestes, des gilets, des robes – broches et boutons se confondent. En or, ornés de pierres fines, ils sont si dispendieux qu'ils figurent aux lois somptuaires, pour en limiter le nombre et l'usage. Leur valeur dépasse parfois celle de l'habit, elle témoigne du rang social de celui qui les porte.

▲Portrait de Henri VIII, roi d'Angleterre, Hans Holbein le Jeune, 1536-1537
Palais Barberini, Rome sur Wikipédia

▲Portrait d'Élisabeth de France (et détail), Juan Pantoja de la Cruz, 1565
Musée national du Prado, Madrid

▲à g. : Portrait de Marie Anne Christine de Bavière, dauphine de France, d'après François de Troy, 1683
Châteaux de Versailles et Trianon sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais
à dr. : Bouton en cristal de roche taillé en rose serti dans de l'argent, entre 1650 et 1700
(la notice du musée précise que la transformation du bouton en broche est ultérieure à sa fabrication)
Victoria & Albert Museum, Londres

▲Louis XIV reçoit Méhémet Raza-Bey, ambassadeur extraordinaire du Shah de Perse Tahmasp II,
dans la Galerie des Glaces de Versailles, le 19 février 1715, Antoine Coypel
Les couleurs des habits du Roi et de la famille royale ne concordent pas
entre la représentation de Coypel et le récit de Saint-Simon dans ses Mémoires !
Châteaux de Versailles et Trianon sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

▲Parure de rubis, atelier de Johann Melchior Dinglinger, dit Gouers
Daniel Govaers (maître orfèvre), Johann Heinrich Köhler (orfèvre), entre 1719 et 1733
La parure est composée de boucles de chapeau, boucles de chaussures, boucles de genoux,
boutons de gilet, boutons de chemise, boutons de veste, boutons de manchette, boucles d'oreille,
décoration de l'ordre polonais de l'Aigle blanc, ornements de l'ordre de la Toison d'Or,
agrafe de chapeau, épée et fourreau, canne et tabatière.
Le détail à droite montre 28 boutons de justaucorps et une sélection de boutons de veste.
Grünes Gewölbe - Staatliche Kustsammlung, Dresde
sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

Les comptes des souverains français témoignent d'exemples restés fameux. En 1520, François Ier commande à son joaillier 13 400 boutons destinés à orner un habit de velours noir qu'il compte porter lors de sa rencontre dite du camp du Drap d'Or près de Calais avec le roi Henri VIII d'Angleterre, dans le but de l'impressionner. Le 19 février 1715, Louis XIV reçoit en grande pompe à Versailles l'ambassadeur de Perse Mehemet Raza-Bey. Il est vêtu, pour l'occasion, d'une tenue noir et or sur laquelle sont cousus pour 12 500 000 livres de boutons en diamants, une somme fabuleuse – les autres membres de la famille royale ne sont pas en reste, même les enfants comme le dauphin, le duc du Maine et le comte de Toulouse, fils légitimés du roi, portent des garnitures de diamants, de perles et de pierres précieuses. Dans ses Mémoires, Saint-Simon raconte que le roi, qui ploie sous le poids de son habit, s'est empressé d'aller se changer après le dîner [Lire l'extrait des Mémoires de Saint-Simon, Tome XII, chapitre 1 sur Wikisource].

▲à g. : Portrait d'homme, probablement Jean Deutz, Michael Sweerts, vers 1650
The Wallace Collection, Londres
à dr. : Portrait de Jan Six, Rembrandt van Rijn, 1654
collection de la famille Six, Rijksmuseum, Amsterdam

▲à g. : Habit dit de François de Sales (détail), 1660-1675
Palais Galliera, musée de la mode de la ville de Paris sur Mairie de Paris
à dr. : Boutons de l'époque Louis XIV, début XVIIIe siècle
catalogue de la vente du 28 juin 2014 à Fains Veel, Étude Cappelaere-Prunaux, Bar-le-Duc

▲à g. : Boutons en bois et os, début XVIIIe siècle
catalogue de la vente du 28 juin 2014 à Fains Veel, Étude Cappelaere-Prunaux, Bar-le-Duc
à dr. : Louis XIV, estampe rehaussée d'aquarelle, vers 1694
Châteaux de Versailles et Trianon sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

▲à g. : Boutons en métal doré ciselé à culot bois ou os, début XVIIIe siècle
catalogue de la vente du 28 juin 2014 à Fains Veel, Étude Cappelaere-Prunaux, Bar-le-Duc
à dr. : Portrait de jeune homme, Nicolas de Largillière, 1704
Musée national de Catalogne, Barcelone sur Wikipédia

▲à g. : Portrait du peintre Jean-Baptiste Forest, Nicolas de Largillière, 1704
Musée des Beaux-Arts, Lille sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais
à dr. : Boutons en or massif 17 carats époque Louis XIV et début du XVIIIe siècle
catalogue de la vente du 28 juin 2014 à Fains Veel, Étude Cappelaere-Prunaux, Bar-le-Duc

▲Gilet en soie brodé de fils métal, et bouton (détails), Angleterre, vers 1742
The Metropolitan Museum of Art, New York

Boutons et boutonnières du costume masculin du XVIe et XVIIe siècles s'insèrent dans une débauche d'ornements de galons, broderies, passementeries, dentelles, rosettes et cocardes de rubans, terminés par des ferrets ciselés. L'habillement masculin se simplifie à la fin du règne de Louis XIV. Les hommes portent le justaucorps qui prend le nom d'habit, une veste [gilet] et une culotte courte collante. Justaucorps et veste descendent au-dessous des genoux ; ils sont boutonnés de haut en bas par des boutons très rapprochés à brandebourgs, passementerie entourant les boutonnières qu'on appelle alors des queues de boutons.

Les boutons détrônent définitivement aiguillettes, rubans et galants [touffes de rubans]. Un habit affiche une série d'une trentaine de boutons luxueux, pièces d'orfèvrerie, recouverts ou brodés ; la garniture de bouton se fait de soie jaune, aurore ou blanche, pour imiter l'or et l'argent ; les boutonnières sont brodées du même fil. Les poches sont aussi ornées de brandebourgs et de boutons. Le XVIIIe siècle naissant s'engage dans une mode nouvelle qui verra la folie des boutons.

(À suivre : Au XVIIIe siècle, la folie des boutons)


19 novembre 2014

Mon beau miroir (2) – Crevés Renaissance vs Déchirés punks



Cet article est le deuxième de la série « Mon beau miroir » qui illustre le mythe de la mode qui serait un éternel retour [Lire sur Les Petites Mains, Mon beau miroir (1)]

▲à g. : Portrait de Jean-Frédéric Ier de Saxe, dit le Magnanime, Lucas Cranach l'Ancien, 1509
National Gallery, Londres
à dr. : Les débuts de la mode punk, par Vivienne Westwood
Magazine inconnu sur sur le site Seditionaries
Seditionaries est l'un des noms donnés à la boutique de Malcolm Mc Laren des Sex Pistols
et de sa compagne Vivienne Westwood ;
située à 430 King's Road à Londres, elle est le haut lieu de la mode punk entre 1974 et 1980.

▲Le Combat des lansquenets, Niklas Stör, vers 1525 Staatliche Graphische Sammlung, Münich

►Les crevés envahissent la mode européenne du XVIe siècle

Les crevés, dits aussi chiquetades, sont de petites ouvertures faites dans le biais de l'étoffe des pourpoints, des manches, qui laissent voir la doublure du vêtement de couleur et d'étoffe différentes, ou la chemise. Les très petits crevés sont appelés mouchetures.

Cette mode qui envahit l'Allemagne, la France et l'Angleterre à la toute fin du XVe siècle, viendrait des lansquenets suisses, via les mercenaires allemands. À l'origine, après la bataille de Grandson en 1476 contre la Bourgogne – Charles le Téméraire y perd son trésor, aujourd'hui présenté au Musée historique de Berne – ces lansquenets auraient rapiécé leurs pourpoints et chausses troués avec les couteux tissus (soie, damas, brocarts) arrachés aux vêtements des cadavres de leurs ennemis. Cette version est sérieusement mise en doute par les travaux récents des historiens, comme le dit Christine Aribaud dans l'une des rares publications consacrée au sujet.

Il est donc bien difficile aujourd'hui de séparer ce qui tient de la légende et ce qui est réalité historique. Mais la « taillade » figure en quelque sorte une blessure emblématique, elle a l'avantage symbolique de glorifier les faits d'armes qui fondent la légitimité sociale de la noblesse – à un moment où les valeurs féodales s'estompent et où la guerre devient affaire de professionnels. La mode des crevés aurait été introduite à la cour de France par les ducs de Guise, de descendance à moitié allemande.

Hors période de guerre, les crevés qui ont valorisé les combattants devenus vagabonds, qui parfois pillent pour survivre, stigmatisent désormais ceux qui les portent. Taillader les vêtements est jugé comme immoral par l'Église. Imiter l'habit du pauvre, hisser la guenille en principe esthétique, fragiliser et abîmer des étoffes coûteuses est considéré comme une transgression.

La mode des crevés devient pourtant une folie au XVIe siècle, elle garnit les pourpoints, les chausses, les robes, les pantoufles... Ainsi Matthäus Schwarz, banquier d'Augsbourg, dans son Livre des costumes [Trachtenbuch] – une curieuse autobiographie vestimentaire illustrée qui présente ses costumes à différentes dates importantes de sa vie personnelle et professionnelle, de sa naissance à ses soixante-trois ans – montre, en 1523, un costume qui ne compte pas moins de 4 800 crevés à bouillonnés de velours blanc. Les crevés permettent de mettre en valeur la qualité du tissu de la chemise, qui devient de plus en plus fin et blanc au XVIe siècle, signe distinctif de richesse.

Au XVIIe siècle, les crevés se transforment en taillades, longues fentes formées le plus souvent par des bandes bordées et fixées seulement aux extrémités. En s'écartant, elles laissent voir la doublure ou la chemise.



▲à g. : Vivienne Westwood et Malcolm McLaren en 1977
à dr. : un de leurs T-shirts déchirés, popularisés par les Sex Pistols
sur le site Seditionaries

►La mode punk naît et se propage dans l'Angleterre des années 1976-1980

L'expression et la mode punk sont associées aux années 1976-1980. Le punk – le mot anglais signifie « voyou » – veut incarner le refus du système. Dans un esprit de rébellion, d'inculture revendiquée et de vandalisme gratuit, il rejette tous les anciens codes, y compris et surtout ceux issus du mouvement hippie : les T-shirts et les jeans universels de la génération « Peace & Love » sont déchirés.

Du chaos à la culture – pour reprendre le titre d'une exposition du Metropolitan Museum of Arts de New York – le mouvement punk prend de l'ampleur. Il devient un phénomène de mode, nourri de la créativité de Vivienne Westwood, compagne de Malcolm McLaren, manager des Sex Pistols. Ils intègrent dans le système « esthétique » punk du mauvais goût, tous les codes réputés bourgeois : écossais, imprimé léopard, lamés clinquants... Ils vendent leurs créations dans leur boutique située au 430 King's Road à Londres, haut lieu de la mode punk, qui change plusieurs fois de nom : Let it rock en 1971, Too fast to live, too young to die en 1973, Sex en 1974 – en détournant les tabous sexuels et en montrant des visuels inspirés de la pornographie, Vivienne Westwood démontre que le sexe a partie liée avec la mode –, Seditionaries en 1977 – les créations de Vivienne Westwood commencent à faire la couverture des magazines – puis Worlds End en 1980, date à laquelle Malcolm Mc Laren et Vivienne Westwood se séparent et mettent un terme à leur collaboration.

La mode punk rencontre un succès très rapide dans l'Angleterre sinistrée des années Thatcher, en proie à la crise économique. Elle est facile à mettre en œuvre, bon marché, les vêtements sont récupérés en friperie ou en surplus militaire. Désormais, on n'hésitera plus à porter un vêtement usé et déchiré. L'industrie de la mode va s'en emparer et proposer des vêtements préalablement usés et vieillis.

▲Jean déchiré rapiécé façon « monstre de genou » pour enfant
Tutoriel sur le blog sew natural - Do it yourself !

■

Qu'ont donc en commun les déchirures des crevés de la Renaissance et celles des punks ? Les premiers figurent une blessure symbolique qui affiche et renforce la légitimité sociale du groupe qui en lance la mode, précisément à un moment où les valeurs féodales qui légitiment cette position s'estompent, au point que ces excentricités soient considérées comme une transgression des codes sociaux de leur époque. De même, les seconds transgressent les codes et les normes vestimentaires de la bienséance bourgeoise dominante ; ils expriment leur refus des valeurs morales d'un monde en crise, à la dérive, où la pauvreté est de plus en plus visible, les exclus de plus en plus nombreux.

Qu'ont en commun un moine bouddhiste qui déchire volontairement son kesa par signe d'humilité, et l'outrance d'un John Galliano qui met en scène des mannequins « SDF » pour la haute couture Dior 2000 ? La pauvreté est traditionnellement considérée comme une vertu. Aussi, quand on prétend habiller les personnes riches et célèbres comme des sans-abri, la transgression peut-elle apparaître comme un doigt d'honneur à ces valeurs. À moins qu'on y voie le signe nerveux d'une conscience coupable ; une autre collection signée Galliano pour Dior Haute Couture fait sensation en 2006 en mettant en scène des mannequins ensanglantés directement inspirés de la Révolution française...

La mode exprime par des ruptures parfois audacieuses les transformations lentes des sociétés. Mais elle assimile ses excès, en propose sans cesse de nouveaux, aux formes parfois approchantes. S'il y a ici « éternel retour », c'est celui de la transgression vestimentaire.


20 novembre 2013

Artifices de la mode : la fraise



Vous n'avez plus que quelques jours pour voir l'exposition La Mécanique des dessous - Une histoire indiscrète de la silhouette qui se termine ce dimanche aux Arts décoratifs à Paris. C'est une occasion exceptionnelle de découvrir, en deux cents silhouettes, tous les artifices utilisés depuis des siècles par les hommes et les femmes, dessous ou dessus, pour contraindre leur corps, redessiner leur silhouette, et se soumettre aux exigences de la mode.

Moins impressionnante que paniers, tournures et corsets, une vitrine aborde la curieuse mode de la fraise apparue en Europe dans les années 1550, portée jusque dans les années 1630-1635 en France, vers 1685 en Espagne, les Espagnols sont les derniers à l'arborer, elle est alors très volumineuse.

▲Fraise en batiste, vers 1615-1635, Rijksmuseum, Amsterdam

Les fraises à simple, double ou triple rang, bordées de hautes dentelles empesées et godronnées comme le corps de la fraise elle-même, demandent d'énormes métrages de tissu. En plus d'être encombrantes, elles sont lourdes à porter, malgré leur finesse. Aussi va-t-on imaginer toutes sortes d'artifices et de techniques pour les soutenir, alléger les épaules et le cou. Parfois, on utilise un soutien-col ou carcan [en anglais : supportasse, mot d'origine française] placé sur la nuque, attaché à la robe ou au pourpoint, qui dresse la fraise et la maintient pour encadrer le visage, souligner sa blancheur et son éclat. Ou aussi un châssis ou une armature de fil métallique [rebato] recouvert de soie pour la soulever très haut sur la nuque. Ce style de collerette, appelée aussi collet monté – d'où l'expression idiomatique utilisée encore aujourd'hui – apparaît à la fin du XVIe siècle.

[Pour en savoir plus, lire l'histoire de la fraise, détaillée en six épisodes sur Les Petites Mains.]

Pour ceux qui douteraient que la fraise doive vraiment son nom à la fraise de veau, en voici une photographie par le Musée des manufactures de dentelles de Retournac. (La fraise est un abat qui correspond à la membrane entourant l’intestin grêle du veau, de l'agneau ou du chevreau.)



24 mars 2013

La vêture des Enfants trouvés (1) – le trousseau



▲Marque de l'Enfant Jésus emmailloté des Enfants-Trouvés de Paris

J'inaugure aujourd'hui une série d'articles, projet initié par une belle rencontre, comme Internet – pas si virtuel qu'on le dit parfois – peut en susciter. Il y a quelques mois, MuB, auxiliaire dans une pouponnière – elle préfère que j'utilise son pseudo – m'a contactée à propos de documents sur « la vêture des Enfants trouvés ». Il s'agit de textes pêchés sur diverses sources, dont Gallica, qui met à disposition les collections numérisées de la BnF. On conviendra que le vocabulaire du costume des siècles derniers n'est pas toujours limpide.

L'histoire de la mode et du costume mène celui qui s'y intéresse plus souvent dans le « grand » monde de l'aristocratie et de la haute société, modèle prescripteur des modes. Alors en plein travail sur une série d'articles sur le luxe [Lire sur Les Petites Mains, Mode enfantine et luxe], j'y ai vu en clin d'oeil le prétexte pour aborder le thème du vêtement populaire. Nous avons décidé de faire connaissance dans le lieu qui s'imposait, le musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris ; il a hélas depuis définitivement fermé ses portes, l'hôtel de Miramion vendu. Sa réouverture est prévue à l'Hôtel-Dieu en 2016.

►Qu'est-ce qu'une pouponnière ?

C'est un lieu qui ressemble à une crèche, où l'on accueille jour et nuit des enfants de moins de trois ans accomplis qui, pour des raisons diverses, ne peuvent rester dans leur famille, ni bénéficier d'un placement familial surveillé. Les enfants y entrent, soit avec l'accord des parents, sur décision d'un représentant de l'Aide sociale à l'enfance, soit par décision d'un juge. Ce peuvent être des enfants dont les parents malades ou à la dérive ne peuvent, momentanément ou définitivement, plus s'occuper, des enfants victimes de maltraitance physique ou morale, en manque de soins ou de repères, des enfants dits « nés sous X »...

La séparation d'un enfant de sa famille, son placement, souvent en urgence, et son devenir sont des sujets encore tabous, qui n'émergent dans le débat public que lors de faits divers choquant l'opinion. Le journal Le Monde a consacré en juin 2012 un article à ces enfants mis « à l'abri des parents terribles ».

La pouponnière accueille, protège, aide et prend soin de ces enfants confiés à l'Aide sociale à l'enfance. C'est une petite structure, en France généralement moins de trente places. Les enfants y sont placés en vue d'une orientation. Ce peut être le retour dans leur famille, le placement dans une famille d'accueil ou en vue d'une adoption. L'équipe est constituée d'intervenants pluridisciplinaires, dont les auxiliaires de puériculture en pouponnière comme MuB.

On imagine comme ce n'est pas simple de s'occuper de ces tout petits enfants qui ont déjà une histoire lourde et douloureuse derrière eux. Je vous renvoie au blog de MuB qui s'interroge sur sa pratique : « l'auxiliaire en pouponnière n'est pas seulement une auxiliaire en puériculture, car elle exerce dans un lieu où le soin se construit autour du manque » [Lire l'article en entier sur Pouponniere's Blog].

J'ai été émue à la lecture de certains des textes de MuB écrits après le départ d'enfants dont elle s'est occupée : « Comment te dire au revoir, puisque le bonheur pour toi serait de ne jamais nous revoir ! » Et à propos de la présence-absence de l'enfant parti vers un « ailleurs » qu'on espère meilleur, dont le vêtement reste comme l'enveloppe vide après la mue d'une chrysalide : « Comment un simple morceau de tissu peut-il autant raviver le souvenir de cette petite fille ? […] Je comprends mieux les paroles des anciennes qui m'expliquaient sagement qu'il ne fallait pas proposer la même vêture à deux enfants dont le départ et l'arrivée se chevauchaient » [Lire les textes en entier ici et ici]. Mais je vous laisse à votre propre découverte de Pouponniere's Blog.

▲Saint Vincent de Paul présidant une réunion des Dames de la Charité,
qui lui remettent leurs bijoux pour l'oeuvre des Enfants-Trouvés, École française, vers 1732
Y seraient représentées : la présidente Goussault et Madame de Miramion,
reconnaissables à leurs voiles de veuves,
la duchesse d'Aiguillon, nièce de Richelieu, Madame d'Aligre et Louise de Marillac.
Au premier plan du tableau, une fille de la Charité prend soin d'enfants trouvés, emmaillotés.
Musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris, Paris

▲Loterie des Enfants-Trouvés de Paris, 1674
Le thème de l'Enfant Jésus emmailloté, qui se réfère à la vie du peuple, est typique
des milieux religieux et artistiques pratiquant la charité et les bonnes œuvres à Paris au milieu du XVIIe siècle.
Il s'oppose aux représentations plus sensuelles de l'enfant Jésus nu dans les bras de sa mère
de l'art classique officiel, plus aristocratique, hérité de la Renaissance italienne.
Bibliothèque royale de Belgique, Bruxelles

►En 1633, Vincent de Paul fonde l'oeuvre des Enfants-Trouvés

En 1633, à Paris, un prêtre, Vincent de Paul, fonde la Compagnie des Filles de la Charité, dont les religieuses ne se vouent pas à la contemplation, mais au soin des pauvres et des enfants trouvés. En 1640, elles reçoivent la charge royale de prendre soin de tous les enfants trouvés de Paris. Chaque année, sur les parvis des églises ou au coin des rues, cinq cents enfants sont abandonnés. Les raisons évoqués par les historiens sont la pauvreté et l'illégitimité de la naissance. Les travaux de l'historien Claude Delasselle ont mis en évidence une corrélation entre la courbe des abandons et la courbe du prix du froment. Si les nourrissons ne meurent pas de faim et de froid, leur sort peut être pire encore, victimes d'un odieux trafic. « On les vendait huit sol pièce à des gueux, qui leur rompaient bras et jambes pour exciter le monde et leur donner l'aumône, et les laissaient mourir de faim » écrit Vincent de Paul. Quant à ceux recueillis par les « hôpitaux » qui ne sont alors que des asiles, pas un seul n'atteint l'âge de six mois.

▲L'enfant abandonné « exposé » dans un lieu public, devant un porche d'église,
est une scène fréquente entre le XVe et le XVIIIe siècle.
BnF, Paris Gallica

▲à g. : Tour d'abandon, Musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris
à dr. : Tour d'abandon de l'hôpital Saint-Vincent-de-Paul, intérieur et extérieur, gravure Henry Pottin, XIXe siècle
Musée Flaubert et d'Histoire de la médecine, Rouen, sur Base Joconde
Pour réduire le risque de mortalité au moment de l'abandon, certaines villes installent des « tours d'abandon ».
C'est un guichet tournant installé dans le mur de façade des hospices. Il permet aux parents de déposer
dans l'anonymat le nouveau-né à l'extérieur ; une sonnette permet d'avertir la sœur tourière
qui fait pivoter le plateau pour recueillir l'enfant à l'intérieur.
À Paris, les tours ont fonctionné de 1810 à 1860.

▲Signes de reconnaissance, Musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris, Paris
Les dépositaires laissent parfois sur l'enfant des signes de reconnaissance,
ou glissent dans ses effets une lettre dont ils conservent la partie découpée,
gardant l'espoir de pouvoir identifier et récupérer l'enfant si leur situation s'améliore.
La réunion des deux morceaux de la lettre aura valeur de preuve.

▲à g. : Les Misères des enfants trouvés (1851), par Eugène Sue, paru dans le Juif errant
au centre : Au tour des enfants trouvés sur le blog geneancetres
à dr. : L'Enfant trouvé (1876), par Étienne Enault, paru dans le Journal du Dimanche
Les feuilletons des journaux du XIXe siècle sont friands de la représentation de ces scènes mélodramatiques,
vues et revues jusqu'à l'écoeurement, qui fait pleurer le lecteur.
à g. et à dr. sur BnF, Paris, Gallica

▲Aux Enfants assistés : l'abandon, Jean Gelhay, 1886
Musée d'Art et d'Architecture, Senlis, sur Base Joconde

Dans la société du XVIIe siècle où le statut dépend de la filiation, l'enfant trouvé est assimilé à l'enfant illégitime. Le sort de ces enfants bâtards, « souillés » socialement, n'intéresse personne. Ces abandons sont ressentis comme un problème d'ordre social et de police plus que de morale. Certains détracteurs vont même voir dans l'établissement d'hospices qui recueillent ces enfants un encouragement au vice ! Dans une société où la religion tient une place prépondérante, Vincent de Paul a l'idée de génie – digne des meilleurs directeurs de marketing conceptuel actuels – d'assimiler ces enfants à l'image de l'Enfant Jésus.

Vincent de Paul a besoin de fonds pour créer et faire fonctionner son œuvre. Il a une deuxième idée géniale : gagner un « people » à sa cause. L'Angelina Jolie de Vincent s'appelle Louise de Marillac, dévote mondaine, épouse d'un secrétaire des commandements [premier secrétaire] de la reine mère, Marie de Médicis. Ils fondent ensemble l'institution des Dames de la Confrérie de la Charité qui regroupe des dames de la haute société, des princesses et des duchesses parmi les noms les plus prestigieux du royaume. « La charité devient une mode » raille-t-on. N'empêche, Vincent de Paul réhabilite l'enfant trouvé, abandonné ou orphelin, image du Christ, qui fait aux « dames » l'honneur de les considérer comme la Vierge, mères d'enfants qu'elles n'ont pas elles-mêmes conçus. Trop fort.

Louise de Marillac participe à la collecte d'argent et à la formation des nouvelles religieuses non cloîtrées des Filles de la Charité. Modestement vêtues de gris, elles logent dans des chambres en ville, comme des femmes du peuple, ce sont souvent des paysannes arrivées de leur campagne. La protection des enfants trouvés est organisée avec soin, aussi bien sur le plan administratif, matériel que médical. Un règlement définit des principes stricts pour le recrutement des nourrices, l'accueil et le placement des enfants. Garçons et filles reçoivent une éducation religieuse, morale et intellectuelle. Si vous voulez en savoir plus sur Louise de Marillac et Vincent de Paul, je vous renvoie à l'article de Jean Delumeau, professeur honoraire au Collège de France, membre de l'Institut, écrit à l'occasion des célébrations nationales 2010.

À douze ans, les garçons sont placés comme apprentis chez des artisans, les filles comme domestiques, à moins qu'elles ne deviennent à leur tour Filles de la Charité. En 1643, il ressort qu'en cinq ans l'oeuvre des Enfants trouvés a sauvé mille deux cents nouveaux-nés, pour un coût de quarante mille livres par an, dont une rente annuelle de quatre mille livres attribuée par le roi Louis XIII. Cette institution est à l'origine de l'hôpital des Enfants-Trouvés qui rejoint l'Hôpital général de Paris. Vincent de Paul est canonisé en 1737, Louise de Marillac en 1934.

►Archives et réglementation de la vêture des enfants trouvés

L'Hôpital général de l'Ancien Régime, qui regroupe la Salpêtrière, Bicêtre, la Pitié, Scipion et Chaillot, agrandi ensuite grâce aux divers hospices des Enfants-Trouvés, se transforme sous l'Empire en Conseil général des Hospices civils, puis en 1849 en Administration générale de l'Assistance publique. Pour ceux qui s'intéressent à l'histoire des Hôpitaux de Paris, je vous renvoie à la page Histoire et Patrimoine du site de l'AP-HP, suivez la piste des nombreux liens.

Ce sont les archives de ces différents organismes que MuB a consultées : séances du palais archiépiscopal de Paris entre 1703 et 1712, règlements des Enfants-Trouvés ou de l'Hôpital général entre 1733 à 1774, travaux de la commission des Enfants-Trouvés de 1849. Ces archives traitent entre autres sujets de la vêture des enfants trouvés pendant une période vaste et longue, qui a connu de nombreux bouleversements et mutations sociales, industrielles, politiques – y compris la Révolution française – et toutes sortes de mouvements de pensée. Pas simple de rassembler et résumer cent cinquante ans d'histoire du costume, même lorsqu'il s'agit du costume populaire moins sensible aux modes, a fortiori celui des enfants.

▲en ht. : Déclaration royale registrée par le Parlement, 1680, sur BnF, Paris, Gallica
Par charge royale, le sort des enfants trouvés est confié à l'hospice des Enfants-Trouvés.
en bas : Au XIXe siècle, la vêture des enfants trouvés est réglementée par décret.
sur le blog Babeth Histoires

▲Livrets de placement du Conseil général des Hospices civils et secours de Paris
Musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris, Paris
Les enfants sont confiés à des meneurs qui s'occupent de leur placement en nourrice.

La vesture désigne au Moyen Âge l'habit monacal, il garde parfois aujourd'hui ce sens dans le cadre du noviciat. Le substantif vêture, dérivé du verbe vêtir, a le même sens que vêtements, habits, atours, etc. ; il caractérise le vêtement dans son ensemble. Plutôt littéraire, son utilisation reste exceptionnelle dans la langue moderne. Mais la vêture dont il s'agit ici est une appellation spécifique, qui s'applique à la fois à l'action de fournir des vêtements et aux vêtements eux-mêmes, fournis aux assistés. Un décret paru au Journal officiel du 1er novembre 1876, sous le ministère de Thiers, ordonne que des échantillons types de chacune des layettes et vêtures affectées au service des enfants assistés soient déposés dans les bureaux du Secrétariat général de l’Assistance Publique. Comme le raconte cet article de MuB, le terme est aujourd'hui encore en usage dans certains établissements.

▲Les enfants de l’orphelinat de Haarlem : la distribution de vêtements, par Jan de Bray, 1663
Musée Frans Hals, Haarlem

►De l'importance de posséder un trousseau

Dans la société d'Ancien Régime, le mariage n'est admis pour les jeunes couples que s'ils possèdent un capital à faire fructifier. L'âge moyen du mariage ne cesse de s'élever aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, pour atteindre au XIXe siècle vingt-neuf ans pour les hommes, vingt-cinq pour les femmes. Cette obligation de ressources oblige à une abstinence forcée, assez contrôlée par la pression sociale et familiale dans les campagnes, moins stricte dans les villes où s'établissent des unions précaires, pas assez stables pour accueillir des enfants, ce sont ces enfants qui font l'objet d'abandons. Ainsi ce contexte explique-t-il le rôle marquant de la dot, et par corrélation du trousseau.

Le mot trousseau dérive du mot trousser, qui signifie mettre en faisceaux, en paquets. Pour faire court, le trousseau est le « paquet » de vêtements que la personne, nourrisson, écolier pensionnaire, apprenti, jeune fille qui se marie ou entre en religion... reçoit ou emporte à chaque étape importante de sa vie. La petite fille commence à préparer son trousseau de mariée dès son enfance. Pour les fillettes pauvres, il s'agit d'une obligation ; pour les fillettes plus riches, c'est un passe-temps sage, signe extérieur de leur vertu. On imagine mal aujourd'hui ce qu'un trousseau représente en apprentissage et en patience, en nombre d'heures considérable de filature, de couture, de broderie... Les jeunes filles de familles riches reçoivent un trousseau dont le nombre de pièces d'habillement et de linge de maison peut être considérable, alors que les familles très pauvres peinent à doter leur fille d'un unique drap.

▲Marché flamand et place de la lessive, par Jan Brueghel l'Ancien et Joos de Momper (et détails), vers 1620
Musée national du Prado, Madrid
La grande buée se déroule le plus souvent sur trois jours dans les villages.
Le premier jour, dans chaque famille, les femmes entassent le linge sale dans la cuve à lessive,
le recouvrent de cendres, puis versent et reversent de grands seaux d'eau bouillante.
Chacune a son secret de famille pour avoir le linge le plus propre :
racines d'iris, coquilles d'oeufs pilées, feuilles d'orties...
Le deuxième jour, les femmes battent et tordent vigoureusement le linge au lavoir ou à la rivière.
Le troisième jour, elles l'étendent sur l'herbe verte pour le blanchir,
puis elles le suspendent pour le sécher au soleil et dans le vent.▼

▲Poupée, trousseau et sa malle, vers 1865
photographie Jean Tholance, Les Arts décoratifs, Paris
Même les poupées ont leur trousseau !

On aurait tort de penser que le linge et le vêtement ne témoignent de la position sociale de la famille que pour les élites aristocrates et bourgeoises. Le vêtement qui rend visible l'ordre social se décline à tous les niveaux, il touche toutes les couches de la population. Cela est par exemple particulièrement visible dans les campagnes lors des deux buées annuelles traditionnelles dans les villages. Deux fois par an, au printemps et en automne, la grande lessive rassemble toutes les femmes du village pour buer le linge sale amassé pendant des mois. On étale alors sa richesse aux yeux de la communauté ; elle se fonde tout autant sur la quantité que la qualité du linge. Seuls les grands trousseaux des plus riches permettent les grandes buées. Pour les autres, de discrètes petites lessives intermédiaires sont nécessaires.

Le vêtement, surtout sous l'Ancien Régime, fonctionne comme un ensemble de signes sociaux. En quelque sorte, il « désigne » un individu, et par là devient un élément de son appartenance à un groupe social. On n'échappe sans doute pas à sa condition, mais, donner à un enfant trouvé un trousseau, si rudimentaire soit-il, ce n'est pas simplement l'habiller. C'est l'accueillir et lui donner une place dans cette société dont les conditions de sa naissance l'ont exclu.

( à suivre : La vêture des Enfants trouvés (2) – jusqu'au XVIIIe siècle, des tissus de laine, de chanvre et de lin)