Affichage des articles dont le libellé est Vierge. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Vierge. Afficher tous les articles

24 mars 2013

La vêture des Enfants trouvés (1) – le trousseau



▲Marque de l'Enfant Jésus emmailloté des Enfants-Trouvés de Paris

J'inaugure aujourd'hui une série d'articles, projet initié par une belle rencontre, comme Internet – pas si virtuel qu'on le dit parfois – peut en susciter. Il y a quelques mois, MuB, auxiliaire dans une pouponnière – elle préfère que j'utilise son pseudo – m'a contactée à propos de documents sur « la vêture des Enfants trouvés ». Il s'agit de textes pêchés sur diverses sources, dont Gallica, qui met à disposition les collections numérisées de la BnF. On conviendra que le vocabulaire du costume des siècles derniers n'est pas toujours limpide.

L'histoire de la mode et du costume mène celui qui s'y intéresse plus souvent dans le « grand » monde de l'aristocratie et de la haute société, modèle prescripteur des modes. Alors en plein travail sur une série d'articles sur le luxe [Lire sur Les Petites Mains, Mode enfantine et luxe], j'y ai vu en clin d'oeil le prétexte pour aborder le thème du vêtement populaire. Nous avons décidé de faire connaissance dans le lieu qui s'imposait, le musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris ; il a hélas depuis définitivement fermé ses portes, l'hôtel de Miramion vendu. Sa réouverture est prévue à l'Hôtel-Dieu en 2016.

►Qu'est-ce qu'une pouponnière ?

C'est un lieu qui ressemble à une crèche, où l'on accueille jour et nuit des enfants de moins de trois ans accomplis qui, pour des raisons diverses, ne peuvent rester dans leur famille, ni bénéficier d'un placement familial surveillé. Les enfants y entrent, soit avec l'accord des parents, sur décision d'un représentant de l'Aide sociale à l'enfance, soit par décision d'un juge. Ce peuvent être des enfants dont les parents malades ou à la dérive ne peuvent, momentanément ou définitivement, plus s'occuper, des enfants victimes de maltraitance physique ou morale, en manque de soins ou de repères, des enfants dits « nés sous X »...

La séparation d'un enfant de sa famille, son placement, souvent en urgence, et son devenir sont des sujets encore tabous, qui n'émergent dans le débat public que lors de faits divers choquant l'opinion. Le journal Le Monde a consacré en juin 2012 un article à ces enfants mis « à l'abri des parents terribles ».

La pouponnière accueille, protège, aide et prend soin de ces enfants confiés à l'Aide sociale à l'enfance. C'est une petite structure, en France généralement moins de trente places. Les enfants y sont placés en vue d'une orientation. Ce peut être le retour dans leur famille, le placement dans une famille d'accueil ou en vue d'une adoption. L'équipe est constituée d'intervenants pluridisciplinaires, dont les auxiliaires de puériculture en pouponnière comme MuB.

On imagine comme ce n'est pas simple de s'occuper de ces tout petits enfants qui ont déjà une histoire lourde et douloureuse derrière eux. Je vous renvoie au blog de MuB qui s'interroge sur sa pratique : « l'auxiliaire en pouponnière n'est pas seulement une auxiliaire en puériculture, car elle exerce dans un lieu où le soin se construit autour du manque » [Lire l'article en entier sur Pouponniere's Blog].

J'ai été émue à la lecture de certains des textes de MuB écrits après le départ d'enfants dont elle s'est occupée : « Comment te dire au revoir, puisque le bonheur pour toi serait de ne jamais nous revoir ! » Et à propos de la présence-absence de l'enfant parti vers un « ailleurs » qu'on espère meilleur, dont le vêtement reste comme l'enveloppe vide après la mue d'une chrysalide : « Comment un simple morceau de tissu peut-il autant raviver le souvenir de cette petite fille ? […] Je comprends mieux les paroles des anciennes qui m'expliquaient sagement qu'il ne fallait pas proposer la même vêture à deux enfants dont le départ et l'arrivée se chevauchaient » [Lire les textes en entier ici et ici]. Mais je vous laisse à votre propre découverte de Pouponniere's Blog.

▲Saint Vincent de Paul présidant une réunion des Dames de la Charité,
qui lui remettent leurs bijoux pour l'oeuvre des Enfants-Trouvés, École française, vers 1732
Y seraient représentées : la présidente Goussault et Madame de Miramion,
reconnaissables à leurs voiles de veuves,
la duchesse d'Aiguillon, nièce de Richelieu, Madame d'Aligre et Louise de Marillac.
Au premier plan du tableau, une fille de la Charité prend soin d'enfants trouvés, emmaillotés.
Musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris, Paris

▲Loterie des Enfants-Trouvés de Paris, 1674
Le thème de l'Enfant Jésus emmailloté, qui se réfère à la vie du peuple, est typique
des milieux religieux et artistiques pratiquant la charité et les bonnes œuvres à Paris au milieu du XVIIe siècle.
Il s'oppose aux représentations plus sensuelles de l'enfant Jésus nu dans les bras de sa mère
de l'art classique officiel, plus aristocratique, hérité de la Renaissance italienne.
Bibliothèque royale de Belgique, Bruxelles

►En 1633, Vincent de Paul fonde l'oeuvre des Enfants-Trouvés

En 1633, à Paris, un prêtre, Vincent de Paul, fonde la Compagnie des Filles de la Charité, dont les religieuses ne se vouent pas à la contemplation, mais au soin des pauvres et des enfants trouvés. En 1640, elles reçoivent la charge royale de prendre soin de tous les enfants trouvés de Paris. Chaque année, sur les parvis des églises ou au coin des rues, cinq cents enfants sont abandonnés. Les raisons évoqués par les historiens sont la pauvreté et l'illégitimité de la naissance. Les travaux de l'historien Claude Delasselle ont mis en évidence une corrélation entre la courbe des abandons et la courbe du prix du froment. Si les nourrissons ne meurent pas de faim et de froid, leur sort peut être pire encore, victimes d'un odieux trafic. « On les vendait huit sol pièce à des gueux, qui leur rompaient bras et jambes pour exciter le monde et leur donner l'aumône, et les laissaient mourir de faim » écrit Vincent de Paul. Quant à ceux recueillis par les « hôpitaux » qui ne sont alors que des asiles, pas un seul n'atteint l'âge de six mois.

▲L'enfant abandonné « exposé » dans un lieu public, devant un porche d'église,
est une scène fréquente entre le XVe et le XVIIIe siècle.
BnF, Paris Gallica

▲à g. : Tour d'abandon, Musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris
à dr. : Tour d'abandon de l'hôpital Saint-Vincent-de-Paul, intérieur et extérieur, gravure Henry Pottin, XIXe siècle
Musée Flaubert et d'Histoire de la médecine, Rouen, sur Base Joconde
Pour réduire le risque de mortalité au moment de l'abandon, certaines villes installent des « tours d'abandon ».
C'est un guichet tournant installé dans le mur de façade des hospices. Il permet aux parents de déposer
dans l'anonymat le nouveau-né à l'extérieur ; une sonnette permet d'avertir la sœur tourière
qui fait pivoter le plateau pour recueillir l'enfant à l'intérieur.
À Paris, les tours ont fonctionné de 1810 à 1860.

▲Signes de reconnaissance, Musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris, Paris
Les dépositaires laissent parfois sur l'enfant des signes de reconnaissance,
ou glissent dans ses effets une lettre dont ils conservent la partie découpée,
gardant l'espoir de pouvoir identifier et récupérer l'enfant si leur situation s'améliore.
La réunion des deux morceaux de la lettre aura valeur de preuve.

▲à g. : Les Misères des enfants trouvés (1851), par Eugène Sue, paru dans le Juif errant
au centre : Au tour des enfants trouvés sur le blog geneancetres
à dr. : L'Enfant trouvé (1876), par Étienne Enault, paru dans le Journal du Dimanche
Les feuilletons des journaux du XIXe siècle sont friands de la représentation de ces scènes mélodramatiques,
vues et revues jusqu'à l'écoeurement, qui fait pleurer le lecteur.
à g. et à dr. sur BnF, Paris, Gallica

▲Aux Enfants assistés : l'abandon, Jean Gelhay, 1886
Musée d'Art et d'Architecture, Senlis, sur Base Joconde

Dans la société du XVIIe siècle où le statut dépend de la filiation, l'enfant trouvé est assimilé à l'enfant illégitime. Le sort de ces enfants bâtards, « souillés » socialement, n'intéresse personne. Ces abandons sont ressentis comme un problème d'ordre social et de police plus que de morale. Certains détracteurs vont même voir dans l'établissement d'hospices qui recueillent ces enfants un encouragement au vice ! Dans une société où la religion tient une place prépondérante, Vincent de Paul a l'idée de génie – digne des meilleurs directeurs de marketing conceptuel actuels – d'assimiler ces enfants à l'image de l'Enfant Jésus.

Vincent de Paul a besoin de fonds pour créer et faire fonctionner son œuvre. Il a une deuxième idée géniale : gagner un « people » à sa cause. L'Angelina Jolie de Vincent s'appelle Louise de Marillac, dévote mondaine, épouse d'un secrétaire des commandements [premier secrétaire] de la reine mère, Marie de Médicis. Ils fondent ensemble l'institution des Dames de la Confrérie de la Charité qui regroupe des dames de la haute société, des princesses et des duchesses parmi les noms les plus prestigieux du royaume. « La charité devient une mode » raille-t-on. N'empêche, Vincent de Paul réhabilite l'enfant trouvé, abandonné ou orphelin, image du Christ, qui fait aux « dames » l'honneur de les considérer comme la Vierge, mères d'enfants qu'elles n'ont pas elles-mêmes conçus. Trop fort.

Louise de Marillac participe à la collecte d'argent et à la formation des nouvelles religieuses non cloîtrées des Filles de la Charité. Modestement vêtues de gris, elles logent dans des chambres en ville, comme des femmes du peuple, ce sont souvent des paysannes arrivées de leur campagne. La protection des enfants trouvés est organisée avec soin, aussi bien sur le plan administratif, matériel que médical. Un règlement définit des principes stricts pour le recrutement des nourrices, l'accueil et le placement des enfants. Garçons et filles reçoivent une éducation religieuse, morale et intellectuelle. Si vous voulez en savoir plus sur Louise de Marillac et Vincent de Paul, je vous renvoie à l'article de Jean Delumeau, professeur honoraire au Collège de France, membre de l'Institut, écrit à l'occasion des célébrations nationales 2010.

À douze ans, les garçons sont placés comme apprentis chez des artisans, les filles comme domestiques, à moins qu'elles ne deviennent à leur tour Filles de la Charité. En 1643, il ressort qu'en cinq ans l'oeuvre des Enfants trouvés a sauvé mille deux cents nouveaux-nés, pour un coût de quarante mille livres par an, dont une rente annuelle de quatre mille livres attribuée par le roi Louis XIII. Cette institution est à l'origine de l'hôpital des Enfants-Trouvés qui rejoint l'Hôpital général de Paris. Vincent de Paul est canonisé en 1737, Louise de Marillac en 1934.

►Archives et réglementation de la vêture des enfants trouvés

L'Hôpital général de l'Ancien Régime, qui regroupe la Salpêtrière, Bicêtre, la Pitié, Scipion et Chaillot, agrandi ensuite grâce aux divers hospices des Enfants-Trouvés, se transforme sous l'Empire en Conseil général des Hospices civils, puis en 1849 en Administration générale de l'Assistance publique. Pour ceux qui s'intéressent à l'histoire des Hôpitaux de Paris, je vous renvoie à la page Histoire et Patrimoine du site de l'AP-HP, suivez la piste des nombreux liens.

Ce sont les archives de ces différents organismes que MuB a consultées : séances du palais archiépiscopal de Paris entre 1703 et 1712, règlements des Enfants-Trouvés ou de l'Hôpital général entre 1733 à 1774, travaux de la commission des Enfants-Trouvés de 1849. Ces archives traitent entre autres sujets de la vêture des enfants trouvés pendant une période vaste et longue, qui a connu de nombreux bouleversements et mutations sociales, industrielles, politiques – y compris la Révolution française – et toutes sortes de mouvements de pensée. Pas simple de rassembler et résumer cent cinquante ans d'histoire du costume, même lorsqu'il s'agit du costume populaire moins sensible aux modes, a fortiori celui des enfants.

▲en ht. : Déclaration royale registrée par le Parlement, 1680, sur BnF, Paris, Gallica
Par charge royale, le sort des enfants trouvés est confié à l'hospice des Enfants-Trouvés.
en bas : Au XIXe siècle, la vêture des enfants trouvés est réglementée par décret.
sur le blog Babeth Histoires

▲Livrets de placement du Conseil général des Hospices civils et secours de Paris
Musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris, Paris
Les enfants sont confiés à des meneurs qui s'occupent de leur placement en nourrice.

La vesture désigne au Moyen Âge l'habit monacal, il garde parfois aujourd'hui ce sens dans le cadre du noviciat. Le substantif vêture, dérivé du verbe vêtir, a le même sens que vêtements, habits, atours, etc. ; il caractérise le vêtement dans son ensemble. Plutôt littéraire, son utilisation reste exceptionnelle dans la langue moderne. Mais la vêture dont il s'agit ici est une appellation spécifique, qui s'applique à la fois à l'action de fournir des vêtements et aux vêtements eux-mêmes, fournis aux assistés. Un décret paru au Journal officiel du 1er novembre 1876, sous le ministère de Thiers, ordonne que des échantillons types de chacune des layettes et vêtures affectées au service des enfants assistés soient déposés dans les bureaux du Secrétariat général de l’Assistance Publique. Comme le raconte cet article de MuB, le terme est aujourd'hui encore en usage dans certains établissements.

▲Les enfants de l’orphelinat de Haarlem : la distribution de vêtements, par Jan de Bray, 1663
Musée Frans Hals, Haarlem

►De l'importance de posséder un trousseau

Dans la société d'Ancien Régime, le mariage n'est admis pour les jeunes couples que s'ils possèdent un capital à faire fructifier. L'âge moyen du mariage ne cesse de s'élever aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, pour atteindre au XIXe siècle vingt-neuf ans pour les hommes, vingt-cinq pour les femmes. Cette obligation de ressources oblige à une abstinence forcée, assez contrôlée par la pression sociale et familiale dans les campagnes, moins stricte dans les villes où s'établissent des unions précaires, pas assez stables pour accueillir des enfants, ce sont ces enfants qui font l'objet d'abandons. Ainsi ce contexte explique-t-il le rôle marquant de la dot, et par corrélation du trousseau.

Le mot trousseau dérive du mot trousser, qui signifie mettre en faisceaux, en paquets. Pour faire court, le trousseau est le « paquet » de vêtements que la personne, nourrisson, écolier pensionnaire, apprenti, jeune fille qui se marie ou entre en religion... reçoit ou emporte à chaque étape importante de sa vie. La petite fille commence à préparer son trousseau de mariée dès son enfance. Pour les fillettes pauvres, il s'agit d'une obligation ; pour les fillettes plus riches, c'est un passe-temps sage, signe extérieur de leur vertu. On imagine mal aujourd'hui ce qu'un trousseau représente en apprentissage et en patience, en nombre d'heures considérable de filature, de couture, de broderie... Les jeunes filles de familles riches reçoivent un trousseau dont le nombre de pièces d'habillement et de linge de maison peut être considérable, alors que les familles très pauvres peinent à doter leur fille d'un unique drap.

▲Marché flamand et place de la lessive, par Jan Brueghel l'Ancien et Joos de Momper (et détails), vers 1620
Musée national du Prado, Madrid
La grande buée se déroule le plus souvent sur trois jours dans les villages.
Le premier jour, dans chaque famille, les femmes entassent le linge sale dans la cuve à lessive,
le recouvrent de cendres, puis versent et reversent de grands seaux d'eau bouillante.
Chacune a son secret de famille pour avoir le linge le plus propre :
racines d'iris, coquilles d'oeufs pilées, feuilles d'orties...
Le deuxième jour, les femmes battent et tordent vigoureusement le linge au lavoir ou à la rivière.
Le troisième jour, elles l'étendent sur l'herbe verte pour le blanchir,
puis elles le suspendent pour le sécher au soleil et dans le vent.▼

▲Poupée, trousseau et sa malle, vers 1865
photographie Jean Tholance, Les Arts décoratifs, Paris
Même les poupées ont leur trousseau !

On aurait tort de penser que le linge et le vêtement ne témoignent de la position sociale de la famille que pour les élites aristocrates et bourgeoises. Le vêtement qui rend visible l'ordre social se décline à tous les niveaux, il touche toutes les couches de la population. Cela est par exemple particulièrement visible dans les campagnes lors des deux buées annuelles traditionnelles dans les villages. Deux fois par an, au printemps et en automne, la grande lessive rassemble toutes les femmes du village pour buer le linge sale amassé pendant des mois. On étale alors sa richesse aux yeux de la communauté ; elle se fonde tout autant sur la quantité que la qualité du linge. Seuls les grands trousseaux des plus riches permettent les grandes buées. Pour les autres, de discrètes petites lessives intermédiaires sont nécessaires.

Le vêtement, surtout sous l'Ancien Régime, fonctionne comme un ensemble de signes sociaux. En quelque sorte, il « désigne » un individu, et par là devient un élément de son appartenance à un groupe social. On n'échappe sans doute pas à sa condition, mais, donner à un enfant trouvé un trousseau, si rudimentaire soit-il, ce n'est pas simplement l'habiller. C'est l'accueillir et lui donner une place dans cette société dont les conditions de sa naissance l'ont exclu.

( à suivre : La vêture des Enfants trouvés (2) – jusqu'au XVIIIe siècle, des tissus de laine, de chanvre et de lin)



16 septembre 2009

Bébé rose - Bébé bleu



▲Portraits de Jaidden et Alexandra, par Anne Geddes, 2004

La tradition d'habiller de bleu ou de rose les nouveaux-nés garçons ou filles, pour les différencier, est aujourd'hui encore si résistante dans nos usages, qu'on s'imagine qu'elle remonte loin dans notre histoire. Pourtant, cette pratique attestée par les historiens à la fin du XIXe siècle, dans les familles plutôt bourgeoises, n'est devenue quasi systématique que dans les années 1930. Les raisons de cette coutume – localisée en Europe occidentale, et les pays qui relèvent de cette culture, comme les Etats-Unis – restent très incertaines, on peut juste émettre quelques hypothèses...

►À l'origine, le blanc de la layette des bébés

▲Madame Privat de Molières et ses filles, par Antoine Raspail, vers 1775-1780, Museon Arlaton, Arles

Pendant des siècles, les vêtements composant la layette des bébés ont été les seuls spécifiques à l'enfance : chemises, brassières et bonnets à porter superposés, fichus de cou, bavoirs et bien sûr un nombre important de langes – survivance d'une prononciation ancienne de « linge » – épinglés sur l'enfant. A partir du XVIIIe siècle, tous sont majoritairement blancs, avec l'arrivée du coton. S'il est une couleur dont la symbolique de pureté et d'innocence fait l'unanimité dans toutes les cultures, c'est bien le blanc. Il représente aussi l'hygiène, le linge est en effet bouilli, ce qui le décolore. Le bébé est ensuite enveloppé dans des châles, des couvre-langes ou des robes jupons longues, dont la matière, la couleur et l'ornementation varient selon son appartenance sociale.

►Bleu-rose, une tradition chrétienne ?

▲Retour de baptême, par Hubert Salentin, 1859, Victoria & Albert Museum, Londres

Le jour de leur baptême, on présente les nourrissons à l'église, la tête recouverte d'un bonnet, enveloppés du châle de leur mère ou d'une couverture de couleur blanche. Dans certaines coutumes du folklore français, on y appose un petit ruban pour différencier son sexe, mais le ruban rouge ou rose s'adresse plutôt aux garçons, le blanc ou bleu aux filles. L'iconographie des nourrissons et jeunes enfants du XVIIIe siècle les montre en effet souvent vêtus de blanc, avec des touches de rose et de bleu, souvent des rubans, mais il est difficile de dire qu'on attribue une couleur à un sexe plutôt qu'à l'autre. Aujourd'hui, dans certaines régions de Belgique, les garçons sont en rose, les filles en bleu !

▲Le duc de Chartres et sa famille (détail), par Charles Lepeintre, 1776, Banque de France, Hôtel de Toulouse.
A noter : les deux enfants représentés, Louis-Philippe, futur roi des Français qui porte une ceinture rose,
et Louis-Antoine, duc de Montpensier, habillé de bleu, sont des garçons.

On invoque souvent des motifs religieux pour expliquer cette tradition, volontiers pratiquée dans les familles chrétiennes. Dans la religion catholique, le bleu exprime le renoncement et le détachement des valeurs du monde terrestre : l'âme libérée monte vers Dieu, c'est-à-dire vers l'or qui, lui, descend à la rencontre du blanc virginal de cette âme, tout au long de son ascension vers le bleu du Ciel. Depuis le XIIe siècle, cela fait du bleu la couleur iconographique de la Vierge Marie. L'autre couleur de la Vierge est le blanc, sa couleur liturgique depuis l'adoption en 1854 du dogme de l'Immaculée Conception, qui symbolise la pureté et la virginité.

▲La Vierge de douleur au pied de la croix, par Philippe de Champaigne,
vers 1655, Musée du Louvre sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN

Il existe dans certaines familles catholiques, la pratique des enfants bleus, placés dès leur naissance sous la protection de la Vierge Marie. Jusqu'à l'âge de sept-huit ans environ, ces enfants ne sont habillés que de nuances de bleu, du bleu ciel au bleu marine, et de blanc. On achète leurs vêtements dans des magasins spécialisés, à l'enseigne Aux Enfants bleus ou À l'Enfant voué. Cet usage, qui a aujourd'hui disparu, mais dont on peut encore sentir l'esprit dans certaines façons de porter le bleu-marine dans le renoncement, est fréquent au XIXe siècle et pendant une bonne partie du XXe.

Ces enfants que l'on voue au bleu et au blanc ne sont pas pas encore complètement matérialisés, donc asexués. Pas encore tout à fait de ce monde, ils peuvent répondre plus aisément à l'appel de la Vierge. Cette pratique, qui peut sembler un peu funèbre aujourd'hui, se justifie par le taux important de la mortalité en bas âge. On habille les enfants de bleu et de blanc pour les placer sous la protection de la Vierge. L'historienne Elizabeth Ewing (History of children's costume, Londres, B. T. Batsford, 1977) explique que les garçons apparaissant comme plus précieux dans la lignée familiale, seraient en priorité concernés par cette protection.

Mais alors qui parle ici du rose ? Toutes ces explications n'éclairent en rien ce partage des couleurs selon les sexes. D'autant que cette mode s'est très tôt répandue dans les pays protestants de l'Europe du Nord, qui pourtant prennent leurs distances avec le culte marial [Lire sur L'Histoire par l'image : Le culte de la Vierge Marie]. Cette hypothèse ne résiste donc guère à une analyse de bon sens.

►Symbolique et antagonisme des couleurs

La seconde hypothèse se réfère au système symbolique et antagoniste des couleurs, hérité de la fin du Moyen Âge, un peu compliqué à expliquer, d'autant que la symbolique change d'un siècle à l'autre.

Pour résumer, le blanc s'oppose au noir, le vert au jaune, le bleu au rouge. Au Moyen Âge le bleu est plutôt féminin, à cause de la Vierge, le rouge plutôt masculin, car il symbolise le pouvoir et la guerre. À partir du XVIe siècle, cela s'inverse, mais uniquement quand les deux couleurs fonctionnent en couple : le bleu, plus discret, devient masculin, le rouge féminin, symbolise la vie. Cette symbolique sexuelle n'est-elle pas suggérée dans les tableaux du libertin François Boucher, qui choisit des tentures d'un bleu profond pour magnifier le rose de la chair de la femme? Jusqu'au XIXe siècle, la robe des mariées est souvent rouge.

▲Scène galante : Prenes an gre, plaque ovale en émail peint, lavis, rehauts d'or,
milieu du XVIe siècle, Musée du Louvre
sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN

▼L'Odalisque (détail), par François Boucher, 1745, Musée du Louvre
sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN

L'historien spécialiste des couleurs, Michel Pastoureau, pense que le couple enfantin bleu/rose ne serait qu'une simple déclinaison, plus douce, du couple bleu/rouge.

►L'apparition des couleurs pastel

Dans les années 1860, sous le second Empire, la chimie révolutionne les procédés de teinture. Les teinturiers, dont on se méfiait, qui faisaient figure d'alchimistes impurs car ils maniaient des matières animales, se transforment en ouvriers modernes de la révolution industrielle. Les nouveaux colorants qui permettent d'obtenir le brun Bismarck, le rouge Solférino, le bleu impératrice, mais aussi des roses, des violets, des jaunes et des verts crus, modifient la perception des couleurs. Cela concerne aussi peu à peu le linge de corps, de toilette, les draps, et bien sûr la layette, qui s'égayent, par le biais de la rayure et des couleurs pastel [Lire sur Les Petites Mains : La marinière - Hygiène de la rayure]. Les couleurs pastel deviennent des nouvelles couleurs hygiéniques.

▲La promenade des enfants de la crèche municipale du premier arrondissement au jardin des Tuileries,
par Timoléon Lobrichon, fin XIXeme siècle, collection privée, Roy Miles Gallery

Afin de garder cette idée de pureté et d'innocence liée au nouveau-né, mais dans le contexte traditionnel du couple bleu/rouge vu précédemment, le bleu ciel pâle et le rose pâle sont adoptés par les familles bourgeoises. Les temps ont changé, ce sont elles désormais qui font la mode.

►Le bébé des années 1920-1930


▲Affiche publicitaire Cadum, 1925, Les Arts Décoratifs, Musée de la Publicité

À partir des années 1920, l'image du bébé change, elle devient celle d'un bébé de six mois ou un an, joyeux et curieux de ce qui l'entoure, dont le Bébé Cadum aura été le précurseur. Le port de la robe pour les petits garçons tombe peu à peu en désuétude, et disparaît complètement en 1945 [Lire sur Les Petites Mains : Mode et Luxe : les enfants en robe et Les Enfants trouvés : les enfants en robe]. Le bébé se sexualise, le bébé garçon a cessé d'appartenir au monde de la femme. Avec l'aide du marketing naissant et de la presse spécialisée, on reprend l'archétype bourgeois de la fin du XIXe : bleu pour les garçons, rose pour les filles. Le blanc reste neutre, ainsi que le jaune pâle, qui fait son apparition dans les années 1930. Le succès est fulgurant.

▲à g. et à dr. : La Layette, supplément de Mon Tricot, numéros 5 et 46, Journ@ux-collection.com

Ainsi il est plus que probable que votre maman, grand-maman, ou arrière-grand-maman aient un jour tricoté en laine rose ou bleue, burnous, brassières, paletots pour les bébés de la famille – ou des petits chaussons comme ceux-ci, que ma maman virtuose tricote, quasiment les yeux fermés, en un peu plus de deux heures.