Affichage des articles dont le libellé est enfance maltraitée. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est enfance maltraitée. Afficher tous les articles

24 mars 2013

La vêture des Enfants trouvés (1) – le trousseau



▲Marque de l'Enfant Jésus emmailloté des Enfants-Trouvés de Paris

J'inaugure aujourd'hui une série d'articles, projet initié par une belle rencontre, comme Internet – pas si virtuel qu'on le dit parfois – peut en susciter. Il y a quelques mois, MuB, auxiliaire dans une pouponnière – elle préfère que j'utilise son pseudo – m'a contactée à propos de documents sur « la vêture des Enfants trouvés ». Il s'agit de textes pêchés sur diverses sources, dont Gallica, qui met à disposition les collections numérisées de la BnF. On conviendra que le vocabulaire du costume des siècles derniers n'est pas toujours limpide.

L'histoire de la mode et du costume mène celui qui s'y intéresse plus souvent dans le « grand » monde de l'aristocratie et de la haute société, modèle prescripteur des modes. Alors en plein travail sur une série d'articles sur le luxe [Lire sur Les Petites Mains, Mode enfantine et luxe], j'y ai vu en clin d'oeil le prétexte pour aborder le thème du vêtement populaire. Nous avons décidé de faire connaissance dans le lieu qui s'imposait, le musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris ; il a hélas depuis définitivement fermé ses portes, l'hôtel de Miramion vendu. Sa réouverture est prévue à l'Hôtel-Dieu en 2016.

Qu'est-ce qu'une pouponnière ?

C'est un lieu qui ressemble à une crèche, où l'on accueille jour et nuit des enfants de moins de trois ans accomplis qui, pour des raisons diverses, ne peuvent rester dans leur famille, ni bénéficier d'un placement familial surveillé. Les enfants y entrent, soit avec l'accord des parents, sur décision d'un représentant de l'Aide sociale à l'enfance, soit par décision d'un juge. Ce peuvent être des enfants dont les parents malades ou à la dérive ne peuvent, momentanément ou définitivement, plus s'occuper, des enfants victimes de maltraitance physique ou morale, en manque de soins ou de repères, des enfants dits « nés sous X »...

La séparation d'un enfant de sa famille, son placement, souvent en urgence, et son devenir sont des sujets encore tabous, qui n'émergent dans le débat public que lors de faits divers choquant l'opinion. Le journal Le Monde a consacré en juin 2012 un article à ces enfants mis « à l'abri des parents terribles ».

La pouponnière accueille, protège, aide et prend soin de ces enfants confiés à l'Aide sociale à l'enfance. C'est une petite structure, en France généralement moins de trente places. Les enfants y sont placés en vue d'une orientation. Ce peut être le retour dans leur famille, le placement dans une famille d'accueil ou en vue d'une adoption. L'équipe est constituée d'intervenants pluridisciplinaires, dont les auxiliaires de puériculture en pouponnière comme MuB.

On imagine comme ce n'est pas simple de s'occuper de ces tout petits enfants qui ont déjà une histoire lourde et douloureuse derrière eux. Je vous renvoie au blog de MuB qui s'interroge sur sa pratique : « l'auxiliaire en pouponnière n'est pas seulement une auxiliaire en puériculture, car elle exerce dans un lieu où le soin se construit autour du manque » [Lire l'article en entier sur Pouponniere's Blog].

J'ai été émue à la lecture de certains des textes de MuB écrits après le départ d'enfants dont elle s'est occupée : « Comment te dire au revoir, puisque le bonheur pour toi serait de ne jamais nous revoir ! » Et à propos de la présence-absence de l'enfant parti vers un « ailleurs » qu'on espère meilleur, dont le vêtement reste comme l'enveloppe vide après la mue d'une chrysalide : « Comment un simple morceau de tissu peut-il autant raviver le souvenir de cette petite fille ? […] Je comprends mieux les paroles des anciennes qui m'expliquaient sagement qu'il ne fallait pas proposer la même vêture à deux enfants dont le départ et l'arrivée se chevauchaient » [Lire les textes en entier ici et ici]. Mais je vous laisse à votre propre découverte de Pouponniere's Blog.

▲Saint Vincent de Paul présidant une réunion des Dames de la Charité,
qui lui remettent leurs bijoux pour l'oeuvre des Enfants-Trouvés, École française, vers 1732
Y seraient représentées : la présidente Goussault et Madame de Miramion,
reconnaissables à leurs voiles de veuves,
la duchesse d'Aiguillon, nièce de Richelieu, Madame d'Aligre et Louise de Marillac.
Au premier plan du tableau, une fille de la Charité prend soin d'enfants trouvés, emmaillotés.
Musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris, Paris

▲Loterie des Enfants-Trouvés de Paris, 1674
Le thème de l'Enfant Jésus emmailloté, qui se réfère à la vie du peuple, est typique
des milieux religieux et artistiques pratiquant la charité et les bonnes œuvres à Paris au milieu du XVIIe siècle.
Il s'oppose aux représentations plus sensuelles de l'enfant Jésus nu dans les bras de sa mère
de l'art classique officiel, plus aristocratique, hérité de la Renaissance italienne.
Bibliothèque royale de Belgique, Bruxelles

En 1633, Vincent de Paul fonde l'oeuvre des Enfants-Trouvés

En 1633, à Paris, un prêtre, Vincent de Paul, fonde la Compagnie des Filles de la Charité, dont les religieuses ne se vouent pas à la contemplation, mais au soin des pauvres et des enfants trouvés. En 1640, elles reçoivent la charge royale de prendre soin de tous les enfants trouvés de Paris. Chaque année, sur les parvis des églises ou au coin des rues, cinq cents enfants sont abandonnés. Les raisons évoqués par les historiens sont la pauvreté et l'illégitimité de la naissance. Les travaux de l'historien Claude Delasselle ont mis en évidence une corrélation entre la courbe des abandons et la courbe du prix du froment. Si les nourrissons ne meurent pas de faim et de froid, leur sort peut être pire encore, victimes d'un odieux trafic. « On les vendait huit sol pièce à des gueux, qui leur rompaient bras et jambes pour exciter le monde et leur donner l'aumône, et les laissaient mourir de faim » écrit Vincent de Paul. Quant à ceux recueillis par les « hôpitaux » qui ne sont alors que des asiles, pas un seul n'atteint l'âge de six mois.

▲L'enfant abandonné « exposé » dans un lieu public, devant un porche d'église,
est une scène fréquente entre le XVe et le XVIIIe siècle.
BnF, Paris Gallica

▲à g. : Tour d'abandon, Musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris
à dr. : Tour d'abandon de l'hôpital Saint-Vincent-de-Paul, intérieur et extérieur, gravure Henry Pottin, XIXe siècle
Musée Flaubert et d'Histoire de la médecine, Rouen, sur Base Joconde
Pour réduire le risque de mortalité au moment de l'abandon, certaines villes installent des « tours d'abandon ».
C'est un guichet tournant installé dans le mur de façade des hospices. Il permet aux parents de déposer
dans l'anonymat le nouveau-né à l'extérieur ; une sonnette permet d'avertir la sœur tourière
qui fait pivoter le plateau pour recueillir l'enfant à l'intérieur.
À Paris, les tours ont fonctionné de 1810 à 1860.

▲Signes de reconnaissance, Musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris, Paris
Les dépositaires laissent parfois sur l'enfant des signes de reconnaissance,
ou glissent dans ses effets une lettre dont ils conservent la partie découpée,
gardant l'espoir de pouvoir identifier et récupérer l'enfant si leur situation s'améliore.
La réunion des deux morceaux de la lettre aura valeur de preuve.

▲à g. : Les Misères des enfants trouvés (1851), par Eugène Sue, paru dans le Juif errant
au centre : Au tour des enfants trouvés sur le blog geneancetres
à dr. : L'Enfant trouvé (1876), par Étienne Enault, paru dans le Journal du Dimanche
Les feuilletons des journaux du XIXe siècle sont friands de la représentation de ces scènes mélodramatiques,
vues et revues jusqu'à l'écoeurement, qui fait pleurer le lecteur.
à g. et à dr. sur BnF, Paris, Gallica

Aux Enfants assistés : l'abandon, Jean Gelhay, 1886
Musée d'Art et d'Architecture, Senlis, sur Base Joconde

Dans la société du XVIIe siècle où le statut dépend de la filiation, l'enfant trouvé est assimilé à l'enfant illégitime. Le sort de ces enfants bâtards, « souillés » socialement, n'intéresse personne. Ces abandons sont ressentis comme un problème d'ordre social et de police plus que de morale. Certains détracteurs vont même voir dans l'établissement d'hospices qui recueillent ces enfants un encouragement au vice ! Dans une société où la religion tient une place prépondérante, Vincent de Paul a l'idée de génie – digne des meilleurs directeurs de marketing conceptuel actuels – d'assimiler ces enfants à l'image de l'Enfant Jésus.

Vincent de Paul a besoin de fonds pour créer et faire fonctionner son œuvre. Il a une deuxième idée géniale : gagner un « people » à sa cause. L'Angelina Jolie de Vincent s'appelle Louise de Marillac, dévote mondaine, épouse d'un secrétaire des commandements [premier secrétaire] de la reine mère, Marie de Médicis. Ils fondent ensemble l'institution des Dames de la Confrérie de la Charité qui regroupe des dames de la haute société, des princesses et des duchesses parmi les noms les plus prestigieux du royaume. « La charité devient une mode » raille-t-on. N'empêche, Vincent de Paul réhabilite l'enfant trouvé, abandonné ou orphelin, image du Christ, qui fait aux « dames » l'honneur de les considérer comme la Vierge, mères d'enfants qu'elles n'ont pas elles-mêmes conçus. Trop fort.

Louise de Marillac participe à la collecte d'argent et à la formation des nouvelles religieuses non cloîtrées des Filles de la Charité. Modestement vêtues de gris, elles logent dans des chambres en ville, comme des femmes du peuple, ce sont souvent des paysannes arrivées de leur campagne. La protection des enfants trouvés est organisée avec soin, aussi bien sur le plan administratif, matériel que médical. Un règlement définit des principes stricts pour le recrutement des nourrices, l'accueil et le placement des enfants. Garçons et filles reçoivent une éducation religieuse, morale et intellectuelle. Si vous voulez en savoir plus sur Louise de Marillac et Vincent de Paul, je vous renvoie à l'article de Jean Delumeau, professeur honoraire au Collège de France, membre de l'Institut, écrit à l'occasion des célébrations nationales 2010.

À douze ans, les garçons sont placés comme apprentis chez des artisans, les filles comme domestiques, à moins qu'elles ne deviennent à leur tour Filles de la Charité. En 1643, il ressort qu'en cinq ans l'oeuvre des Enfants trouvés a sauvé mille deux cents nouveaux-nés, pour un coût de quarante mille livres par an, dont une rente annuelle de quatre mille livres attribuée par le roi Louis XIII. Cette institution est à l'origine de l'hôpital des Enfants-Trouvés qui rejoint l'Hôpital général de Paris. Vincent de Paul est canonisé en 1737, Louise de Marillac en 1934.

Archives et réglementation de la vêture des enfants trouvés

L'Hôpital général de l'Ancien Régime, qui regroupe la Salpêtrière, Bicêtre, la Pitié, Scipion et Chaillot, agrandi ensuite grâce aux divers hospices des Enfants-Trouvés, se transforme sous l'Empire en Conseil général des Hospices civils, puis en 1849 en Administration générale de l'Assistance publique. Pour ceux qui s'intéressent à l'histoire des Hôpitaux de Paris, je vous renvoie à la page Histoire et Patrimoine du site de l'AP-HP, suivez la piste des nombreux liens.

Ce sont les archives de ces différents organismes que MuB a consultées : séances du palais archiépiscopal de Paris entre 1703 et 1712, règlements des Enfants-Trouvés ou de l'Hôpital général entre 1733 à 1774, travaux de la commission des Enfants-Trouvés de 1849. Ces archives traitent entre autres sujets de la vêture des enfants trouvés pendant une période vaste et longue, qui a connu de nombreux bouleversements et mutations sociales, industrielles, politiques – y compris la Révolution française – et toutes sortes de mouvements de pensée. Pas simple de rassembler et résumer cent cinquante ans d'histoire du costume, même lorsqu'il s'agit du costume populaire moins sensible aux modes, a fortiori celui des enfants.

▲en ht. : Déclaration royale registrée par le Parlement, 1680, sur BnF, Paris, Gallica
Par charge royale, le sort des enfants trouvés est confié à l'hospice des Enfants-Trouvés.
en bas : Au XIXe siècle, la vêture des enfants trouvés est réglementée par décret.
sur le blog Babeth Histoires

▲Livrets de placement du Conseil général des Hospices civils et secours de Paris
Musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris, Paris
Les enfants sont confiés à des meneurs qui s'occupent de leur placement en nourrice.

La vesture désigne au Moyen Âge l'habit monacal, il garde parfois aujourd'hui ce sens dans le cadre du noviciat. Le substantif vêture, dérivé du verbe vêtir, a le même sens que vêtements, habits, atours, etc. ; il caractérise le vêtement dans son ensemble. Plutôt littéraire, son utilisation reste exceptionnelle dans la langue moderne. Mais la vêture dont il s'agit ici est une appellation spécifique, qui s'applique à la fois à l'action de fournir des vêtements et aux vêtements eux-mêmes, fournis aux assistés. Un décret paru au Journal officiel du 1er novembre 1876, sous le ministère de Thiers, ordonne que des échantillons types de chacune des layettes et vêtures affectées au service des enfants assistés soient déposés dans les bureaux du Secrétariat général de l’Assistance Publique. Comme le raconte cet article de MuB, le terme est aujourd'hui encore en usage dans certains établissements.

Les enfants de l’orphelinat de Haarlem : la distribution de vêtements, par Jan de Bray, 1663
Musée Frans Hals, Haarlem

De l'importance de posséder un trousseau

Dans la société d'Ancien Régime, le mariage n'est admis pour les jeunes couples que s'ils possèdent un capital à faire fructifier. L'âge moyen du mariage ne cesse de s'élever aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, pour atteindre au XIXe siècle vingt-neuf ans pour les hommes, vingt-cinq pour les femmes. Cette obligation de ressources oblige à une abstinence forcée, assez contrôlée par la pression sociale et familiale dans les campagnes, moins stricte dans les villes où s'établissent des unions précaires, pas assez stables pour accueillir des enfants, ce sont ces enfants qui font l'objet d'abandons. Ainsi ce contexte explique-t-il le rôle marquant de la dot, et par corrélation du trousseau.

Le mot trousseau dérive du mot trousser, qui signifie mettre en faisceaux, en paquets. Pour faire court, le trousseau est le « paquet » de vêtements que la personne, nourrisson, écolier pensionnaire, apprenti, jeune fille qui se marie ou entre en religion... reçoit ou emporte à chaque étape importante de sa vie. La petite fille commence à préparer son trousseau de mariée dès son enfance. Pour les fillettes pauvres, il s'agit d'une obligation ; pour les fillettes plus riches, c'est un passe-temps sage, signe extérieur de leur vertu. On imagine mal aujourd'hui ce qu'un trousseau représente en apprentissage et en patience, en nombre d'heures considérable de filature, de couture, de broderie... Les jeunes filles de familles riches reçoivent un trousseau dont le nombre de pièces d'habillement et de linge de maison peut être considérable, alors que les familles très pauvres peinent à doter leur fille d'un unique drap.

▲Marché flamand et place de la lessive, par Jan Brueghel l'Ancien et Joos de Momper (et détails), vers 1620
Musée national du Prado, Madrid
La grande buée se déroule le plus souvent sur trois jours dans les villages.
Le premier jour, dans chaque famille, les femmes entassent le linge sale dans la cuve à lessive,
le recouvrent de cendres, puis versent et reversent de grands seaux d'eau bouillante.
Chacune a son secret de famille pour avoir le linge le plus propre :
racines d'iris, coquilles d'oeufs pilées, feuilles d'orties...
Le deuxième jour, les femmes battent et tordent vigoureusement le linge au lavoir ou à la rivière.
Le troisième jour, elles l'étendent sur l'herbe verte pour le blanchir,
puis elles le suspendent pour le sécher au soleil et dans le vent.▼

▲Poupée, trousseau et sa malle, vers 1865
photographie Jean Tholance, Les Arts décoratifs, Paris
Même les poupées ont leur trousseau !

On aurait tort de penser que le linge et le vêtement ne témoignent de la position sociale de la famille que pour les élites aristocrates et bourgeoises. Le vêtement qui rend visible l'ordre social se décline à tous les niveaux, il touche toutes les couches de la population. Cela est par exemple particulièrement visible dans les campagnes lors des deux buées annuelles traditionnelles dans les villages. Deux fois par an, au printemps et en automne, la grande lessive rassemble toutes les femmes du village pour buer le linge sale amassé pendant des mois. On étale alors sa richesse aux yeux de la communauté ; elle se fonde tout autant sur la quantité que la qualité du linge. Seuls les grands trousseaux des plus riches permettent les grandes buées. Pour les autres, de discrètes petites lessives intermédiaires sont nécessaires.

Le vêtement, surtout sous l'Ancien Régime, fonctionne comme un ensemble de signes sociaux. En quelque sorte, il « désigne » un individu, et par là devient un élément de son appartenance à un groupe social. On n'échappe sans doute pas à sa condition, mais, donner à un enfant trouvé un trousseau, si rudimentaire soit-il, ce n'est pas simplement l'habiller. C'est l'accueillir et lui donner une place dans cette société dont les conditions de sa naissance l'ont exclu.

( à suivre : La vêture des Enfants trouvés (2) – jusqu'au XVIIIe siècle, des tissus de laine, de chanvre et de lin)



8 février 2013

Il était une fois Cosette...


Mercredi prochain 13 février sort au cinéma une énième version des inusables Misérables, personnages créés par Victor Hugo ; c'est une comédie musicale d'après celle adaptée par Schönberg et Boublil en 1980, puis par Mackintosh en 1985. Cent cinquante ans que le succès ne se dément pas, au cinéma, en bande dessinée, en spectacles divers... Parmi les archétypes créés par Hugo, qui habitent notre mémoire collective, Cosette est devenue un mythe universel, le symbole de la misère faite aux enfants. Jolie opportunité que m'offre l'actualité pour un « zoom » sur le personnage à partir du contexte historique, social et symbolique...

▲Jean Valjean (Hugh Jackman) et Cosette (Isabelle Allen) dans Les Misérables
comédie musicale, réalisation Tom Hooper
photographie Annie Leibovitz pour Vogue Magazine, novembre-décembre 2012

En 1862, paraissent Les Misérables, de Victor Hugo

Il y a cent cinquante ans, en 1862, paraissait à Bruxelles et à Paris, en trois publications échelonnées entre mars et juin, Les Misérables. Victor Hugo, opposant à « Napoléon le Petit », exilé à Guernesey, déjà considéré comme l'un des écrivains majeurs de son temps, n'a rien écrit depuis 1852. C'est un gigantesque succès de librairie, mené non sans tapage publicitaire ; des extraits paraissent dans des journaux et périodiques ; il est immédiatement traduit en anglais, allemand, italien, espagnol, hollandais, polonais, hongrois et portugais. Les premières éditions sont accessibles aux bourses modestes des classes populaires, qui s'arrachent le livre. On pourrait le comparer au récent phénomène Harry Potter – sauf qu'alors c'était en français et que l'intention se voulait plus politique et sociale que commerciale.

▲à g. : Portrait de Victor Hugo à Hauteville House, Guernesey
photographie Edmond Bacot, 1862, sur le blog pauledel.blog.lemonde.fr
à dr. : Les Misérables, première page du manuscrit sur Gallica, BnF, Paris
L'annotation, de la main de Victor Hugo, dit :
« Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l'enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles » 1er janvier 1862, Hauteville House

▲À partir de 1862, Victor Hugo reçoit dans sa salle à manger de Hauteville House,
tous les quinze jours, puis toutes les semaines, 8, 15, 24, et jusqu'à 40 enfants pauvres
de Guernesey, à qui il fait servir le même déjeuner que la famille.
« Tous les mardis, je donne à dîner à quinze petits enfants pauvres, choisis parmi les plus indigents de l’île,
et ma famille et moi, nous les servons ; je tâche, par là, de faire comprendre l’égalité et la fraternité. »
(Actes et paroles, Avant l’exil)
à g. : Victor Hugo et sa famille au dîner des enfants pauvres à Hauteville House, 1862
photographie Edmond Bacot, Maison de Victor Hugo sur Base Joconde
à dr. : Les enfants d'un autre de ces dîners sur hautevillehouse.com

Victor Hugo utilise la presse pour donner à cette pratique de la fraternité une portée militante :
d'autres dîners hebdomadaires d'enfants pauvres sont organisés en Angleterre, en Suisse, et surtout en Amérique.
à g. : Le dîner des enfants pauvres, gravure d'H. Vogel
à dr. : Le dîner des enfants de Veules, gravure de Gilbert, 1882
Musée Victor Hugo, Villequier▼

En fait, il apparaît bien vite que Les Misérables est d'abord un acte politique et social que chacun interprète selon ses idées. Lamartine lui reproche « de faire espérer aux peuples, fanatisés d'espérance, le renversement à leur profit des inégalités organiques créées par la FORCE DES CHOSES, et maintenues par la nature elle-même sous peine de mort ». « Pourquoi fanatiser le peuple, en style admirable, pour des misères inévitables ? » Il juge le livre pernicieux, « non seulement parce qu'il fait trop craindre aux heureux, mais parce qu'il fait trop espérer aux malheureux. » Lamartine croit au progrès social, mais lui-même propriétaire terrien, il voit avec inquiétude grossir ce prolétariat urbain misérable.

Ce qu'on appelle le vagabondage, Alfred Stevens, 1855, Musée d'Orsay, Paris
[Lire Répression de la misère sur L'Histoire par l'image]

▲Scène de cabaret : l'ivrogne, Charles Corneille Auguste de Groux, 1855-1857
Musée d'Orsay, Paris sur Agence photographique de la RMN
La fillette est habillée comme la Cosette des toutes premières illustrations, par Gustave Brion.

▲La Charité, Léon Lucien Goupil, 1864
Château de Compiègne, sur Agence photographique de la RMN
[Lire Le bonapartisme social et humanitaire sur L'Histoire par l'image]

▲Enfants du peuple sous le Second Empire
collection Georges Sirot, Gallica, BnF Paris

Les Misérables est en effet un plaidoyer social, qui pousse à réfléchir sur les raisons du mal et à s'indigner : « si les infortunés et les infâmes se mêlent […] de qui est-ce la faute ? » interroge Victor Hugo. Il dénonce l'indifférence sociale et le système répressif impitoyable (incarné par Javert) de la France de la bourgeoisie triomphante du Second Empire qui s'industrialise. La mécanisation du travail jette les artisans et les paysans dans les centres industriels des villes où se constitue ce qu'on appellera bientôt le prolétariat. Les prix augmentent plus vite que les salaires. Auparavant les différentes classes sociales cohabitaient dans les immeubles, mais les travaux de rénovation de la capitale par Haussmann et la spéculation mettent fin à la mixité sociale et refoulent les ouvriers dans les faubourgs insalubres. La misère, l'oppression sociale et morale poussent les pauvres (comme Fantine) dans la déchéance.

L'oeuvre est si universelle qu'elle a traversé le temps, régulièrement rééditée, adaptée dans le monde entier par le cinéma, puis la bande dessinée et la comédie musicale. La crise économique lui donne une nouvelle dimension. « La Fantine moderne est grecque et surendettée » titre L'Humanité Dimanche dans un article daté d'août 2012. Dans un article du Nouvel Observateur de novembre 2012, à propos de la loi française bafouée par la non scolarisation des enfants roms, la directrice d'une école primaire de Bobigny dit : « nous fabriquons des Cosette, des Gavroche, et cela nous coûtera. » Hugo n'a jamais été un homme de pouvoir, mais son influence politique a été réelle, exprimée à travers des discours, des interventions sur le terrain et par le biais de son œuvre littéraire. Du 14 mars au 25 août 2013, une exposition est programmée sur ce thème à la maison de Victor Hugo à Paris : Hugo politique.

▲Cosette, gravure de Paul Perrichon d'après Gustave Brion, 1865
Musée Victor Hugo, Paris sur Agence photographique de la RMN

▲Cosette, fusain de Émile Antoine Bayard, 1866
Musée Victor Hugo, Paris sur Agence photographique de la RMN

Cosette, archétype de l'enfance maltraitée

Parmi les personnages des Misérables, qui sont devenus des archétypes, figure Cosette. La première édition illustrée de l'oeuvre ne paraît qu'en 1865. Le premier portrait de Cosette, dessiné par Gustave Brion, va servir de modèle à toutes les représentations, jusqu'à nos jours. Il montre Cosette debout, revêtue des habits d'une servante d'auberge, qui porte un énorme seau. Sa tenue modeste est assez typique du costume de la fille du peuple ou de la domestique des années 1850. Elle porte une coiffe, un fichu croisé sur son corsage, un tablier sur sa jupe ; elle est chaussée de sabots. Cette version est certainement plus réaliste que celle de 1866, misérabiliste et souffreteuse, de Émile-Antoine Bayard, illustrateur de nombreuses publications de Louis Hachette, notamment la Bibliothèque rose. Celle-ci est pieds nus, en haillons, son seau gigantesque, débordant, impossible à porter. [Voir L'Enfance maltraitée sur L'Histoire par l'image].

L'image illustre parfaitement le propos de Hugo qui, en montrant la réalité misérable, accuse la société entière de dévoyer l'enfance populaire. Les mères, obligées de travailler, confient leurs enfants à des gardiennes ou des soigneuses, ou à un meneur qui les place à la campagne. Les conditions de vie sont souvent insalubres, les enfants exploités, parfois livrés à la prostitution et poussés à la délinquance. La Cosette créée par Brion va traverser les époques, les modes et les supports. Toutes les Cosette, jusqu'à aujourd'hui, seront représentées dans la même situation, les mêmes vêtements, les mêmes accessoires.

▲à g. : Cosette, photographie Edmond Bacot, 1862
à dr. : Angèle Henri dans Cosette, photographie de L. Vasseur, 1900
Maison de Victor Hugo, Paris
au centre : Cécile Daubray dans Cosette, photographie Étienne Carjat, 1877 sur le blog servatius

▲à g. : Cosette et Jean Valjean, Jean Geoffroy, fin XIXe siècle
au centre : Cosette, François Pompon, 1888
Musée Victor Hugo, Paris sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Les Misérables, affiche de L. Galice, vers 1900 sur drouot.com

▲Jocelyne Gael est Cosette dans Les Misérables, film de Raymond Bernard, 1933
Noter la représentation de la « bonne petite fille » qui tricote
[Lire sur Les Petites Mains, La représentation artistique de la tricoteuse]▼

▲Victor Hugo et la jeune République, Adolphe-Léon Willette, 1893
Lithographie parue dans La Plume du 15 juillet 1893, avec la légende :
« Comme Jean Valjean aidait Cosette / Victor Hugo a aidé la jeune Marianne ».
Musée Victor Hugo, Paris sur Agence photographique de la RMN

Les Misérables, comédie musicale de Claude-Michel Schönberg, Alain Boublil
et Jean-Marc Natel (paroles en français), et Herbert Kretzmer (paroles en anglais)
adaptée de l'oeuvre de Victor Hugo
à l'affiche de l'Imperial Theater, Broadway, New York, 2000

Les enfants du XIXe siècle, de la fabrique à l'école

Au XIXe siècle, parfois dès l'âge de six ans, les enfants travaillent dans les fabriques, dans les mines, dans les forges, pendant douze à quinze heures par jour, pour un salaire misérable. Dans les filatures, leur petite taille et leur souplesse sont utilisées pour rattacher les fils brisés, nettoyer les bobines, ramasser les fils sous les machines en marche. Les accidents ne sont pas rares – comme une chevelure entraînée par les rouages des machines qui emportent le scalp. Dans les mines, ils peuvent se glisser dans les galeries les plus étroites et poussent les wagonnets chargés de charbon. Pour le même travail, ils sont payés trois à quatre fois moins qu'un adulte.

▲à g. : Mère confiant son jeune fils à un marchand d'étoffes
dessin J. Martin Usteri, gravure A. Legrand, vers 1815
à dr. : Les petits ramoneurs, Louis Léopold Boilly, 1824
sur Base Mnémosyne CNDP-CRDP
Le thème du « charmant » petit ramoneur savoyard, très à la mode dans la peinture et la littérature
du XVIIe au XIXe siècle, cache une réalité bien plus pénible.

▲« Enfant de fabrique », enfants ouvriers, César Auguste Hébert, vers 1840
sur Base Mnémosyne CNDP-CRDP

▲Série : Les enfants malheureux, à g. : les petits chiffonniers ; à dr. : la mécanicienne
dessin Gérard Seguin, gravure P. Comte, L'année illustrée, 1868
sur Base Mnémosyne CNDP-CRDP

▲à g. : Jeune rouleur, mines de Carvin, 1902
à dr. : Jeunes galibots, vers 1910 sur le blog de André de Marles
Le galibot est un jeune manœuvre employé au service des voies dans les houillères.
« Un galibot ch'est un infant qui étot imbauché à l'fosse.
Comme il étot tiot, i pouvot aler dins des galeries d'ù ches adultes i pouvottent pon aler. »
(wikipedia en langue picarde)

▲Livret obligatoire pour l'embauche des enfants de moins de dix-huit ans
rendu obligatoire par les lois des 2 novembre 1892 et 30 mars 1900
sur Base Mnémosyne CNDP-CRDP▼

▲Comme Victor Hugo en son temps, le photographe américain Lewis Hine (1874-1940)
dénonce le travail des enfants dans l'Amérique du début du XXe siècle.
Ces six photographies ont été prises dans les champs de coton, les filatures
et les usines de confection entre 1900 et 1913.
Voir le diaporama sur le site ombredor.com▼

Les premières lois interdisant le travail des enfants de moins de huit, puis neuf ans, datent de 1833 et 1841. Mais patrons et parents trop pauvres mentent sur l'âge des enfants. Personne ne se soucie de vérifier que la loi est appliquée, elles restent inefficaces.

Inlassablement, par ses pamphlets aussi bien que par ses poèmes, Victor Hugo dénonce la misère et le travail des enfants, comme en 1856, six ans avant les Misérables, dans Mélancholia des Contemplations :

« Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs, que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?
Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules ;
Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement.
Accroupis sous les dents d'une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.
Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.
[...]
Ô servitude infâme imposée à l'enfant !
Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
Défait ce qu'a fait Dieu ; qui tue, oeuvre insensée,
La beauté sur les fronts, dans les coeurs la pensée,
Et qui ferait – c'est là son fruit le plus crétin ! –
D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !
Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre,
Qui produit la richesse en créant la misère,
Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil. »

▲La salle d'asile d'Angers, d'après une gravure du Magasin pittoresque, 1835
Musée national de l'Éducation, Rouen
En 1826, Adélaïde de Pastoret et ses comités de dames créent les « salles d'asile » ;
elles recueillent les enfants de moins de six ans dont les parents pauvres travaillent.
Les salles d'asile sont à l'origine des crèches et écoles maternelles.

▲École chrétienne à Versailles, Antoinette Asselineau, 1839
sur le blog histoirelocale.arenval.com

▲L'enlèvement des crucifix dans les écoles de la ville de Paris,
La Presse illustrée, 20 février 1881 sur le blog histoirelocale.arenval.com

▲En classe, le travail des petits, Henri Jules Jean Geoffroy dit Geo, 1889
Ministère de l'Éducation nationale, Paris
[Lire Un modèle de l'Instruction républicaine sur L'Histoire par l'image]

▲Classe de garçons, classe de filles▼
école d'Hellemmes (Nord), fin XIXe-début XXe siècle
Archives départementales du Nord
[Lire Le développement des écoles primaires sur L'Histoire par l'image]

On finit par comprendre que la lutte contre le travail des enfants est liée à d'autres facteurs sociaux. Les salaires des parents doivent être suffisants pour nourrir la famille. Il faut occuper les enfants pendant que leurs parents travaillent. On crée des crèches et des écoles... qui doivent être gratuites si on veut que les parents y placent leurs enfants.

La première crèche est créée en 1844 par Firmin Marbeau, adjoint au maire du 1er arrondissement de Paris. D'autres suivent, au nombre de soixante-six à Paris, trente-neuf en banlieue en 1902, la plupart sont des œuvres de bienfaisance. À partir de 1826 les «salles d'asile», reconnues en écoles maternelles en 1881, accueillent les enfants de moins de trois ans. En 1833, la loi Guizot organise l'enseignement primaire élémentaire jusqu'à douze ans. Chaque commune de plus de 500 habitants a l'obligation d'ouvrir une école publique pour les garçons. L'obligation est étendue aux filles en 1850, par la loi Falloux, pour les communes de plus de 800 habitants, mais ce sont le plus souvent les congrégations religieuses qui assurent l'éducation des filles. La loi Duruy de 1867 abaissera le seuil à 500 habitants et garantira par ailleurs un traitement minimum aux institutrices. Entre 1833 et 1850, le nombre d'enfants scolarisés passe de 1,4 à 3,5 millions. En 1882, grâce à la réforme de Jules Ferry, l'école devient gratuite et obligatoire jusqu'à l'âge de treize ans.

Parallèlement, la scolarisation a ouvert un marché aux éditeurs et a permis un essor rapide de la littérature jeunesse. Un nouveau héros est né au XIXe siècle : l’enfant, dont l'importance s'est affirmée depuis le début du siècle. Ceux qui écrivent « pour » les enfants écrivent « sur » les enfants afin que les jeunes lecteurs puissent s'identifier au héros.

Mais il faudra du temps pour que les mentalités changent. Des enfants de dix à douze ans continueront de travailler dans certaines fabriques jusqu'à la Première Guerre mondiale. Il faudra du temps aussi pour que les petits écoliers pauvres, mais proprement vêtus, peints par Henri Jules Jean Geoffroy à la fin du siècle, remplacent les Gavroche et Cosette en haillons.

▲Cosette et la poupée, dans Les Misérables, A. Quantin impr., Paris 4 tomes
édition illustrée par des gravures d'Adrien Marie et de Gustave Brion, 1880-1883

Du conte de fées à la naissance d'un nouveau modèle : « la petite fille »

L'histoire de Cosette est un conte de fées. Elle tient de Chaperon rouge, du Petit Poucet et de Cendrillon : placée par sa mère très pauvre chez un couple d'aubergiste qui l'exploite, souffre-douleur d'une marâtre qui lui préfère ses deux filles et l'envoie de nuit puiser de l'eau, elle ne rencontre ni le loup, ni le prince, mais un ex-bagnard repenti, qui sera son sauveur et fera d'elle une demoiselle de la bonne société. Hugo joue évidemment à fond sur ce registre, et Brion avec lui, d'autant que paraît aussi en 1862 une nouvelle édition des Contes de Perrault, illustrée par les gravures de Gustave Doré.

Comme dans un conte, Cosette est l'image archétypale du dénuement matériel et moral absolu. Mais au cœur de cette misère qui nous touche, Hugo met en scène une figure de ce que le XIXe siècle considère comme une « nature » féminine. La scène de la poupée est à ce titre édifiante.

▲à g. : Sophie (Les Malheurs de Sophie, comtesse de Ségur), Horace Castelli, 1859
à dr. : Alice (Alice au pays des merveilles, Lewis Carroll), John Tenniel, 1865
sur wikimedia

▲Jeune mère et ses enfants dans un salon, Gustave Leonhard de Jonghe, vers 1850
Musée d'Orsay sur wikimedia

▲Petite fille tenant une poupée, photographie Achille Bonnuit, vers 1865
Musée d'Orsay sur Agence photographique de la RMN

▲Denise Zola, photographiée par son père, entre 1900 et 1902
Musée d'Orsay sur Arago, le portail de la photographie

Est-ce un hasard si les trois fillettes les plus emblématiques de notre littérature jeunesse sont nées en même temps ? Sophie, des Malheurs de Sophie de la comtesse de Ségur – située à l'exacte symétrie sociale de la condition de Cosette – paraît en 1859, Cosette, des Misérables de Victor Hugo en 1862, et Alice, de Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll en 1865. Est-ce un hasard aussi si la première bachelière française, Julie Daubié, est admise en 1862 ?

Certes la petite fille a toujours existé, dans la réalité et dans la littérature – on se rappelle le Petit Chaperon rouge de Perrault, qui semble n'être là que pour se faire croquer par le loup, et la Sophie, simple faire-valoir de Émile, de Jean-Jacques Rousseau... Sophie, Cosette et Alice sont des héroïnes, au même titre que les garçons des romans d'apprentissage. Au milieu du siècle, ce processus social nouveau et complexe qui reconnaît la spécificité de l'enfance, touche aussi la fillette, à la fois héroïne et destinataire du roman. Il en est de même des livres et des poupées.

Victor Hugo use du personnage de la petite fille pour révolter son lecteur. Doublement prisonnière de son sort, comme enfant et comme femme, Cosette est doublement victime de la société. Gavroche a au moins la liberté de prendre en charge son existence, si misérable soit-elle. Cosette est réduite à l'incapacité et à la passivité auxquelles la condamne son sexe. Le personnage montre d'autant mieux l'étendue des privations que la société lui impose : amour, éducation, santé, sécurité matérielle et morale... Parce qu'elle est l'archétype le plus absolu de ce que cette société peut produire de plus malheureux, Cosette incarne avec une force extraordinaire tous les droits que Victor Hugo revendique pour tous.

Rappel : J'ai déjà parlé, sur Les Petites Mains, de la mode du Second Empire, à travers une série de six articles consacrés à la crinoline des petites filles.

▲à g. : Mademoiselle Ehrler, par Louis Antoine Léon Riesener, 1861
Musée du Petit Palais, Paris sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Robe de laine rose ornée de rubans, vers 1860-1875
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲à g. : Corsage à basque, Le Magasin des Demoiselles, 1856
à dr. : Corsage de fillette, vers 1859, Rijksmuseum, Amsterdam

À lire aussi : Pauline, le portrait d'une petite fille « réinventée » sur Les Petites Mains.

▲Portrait de fillette par Charles David Winter, vers 1870
Musée des Beaux-Arts de Strasbourg sur Base Joconde