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20 février 2015

Petite histoire du bouton (1) – des origines au début du XVIIIe siècle



Nous avons tous à la maison une boîte à boutons. Celle de Loïc Allio, Parisien originaire de Lamballe, riche de 3 693 boutons choisis un à un pour la qualité de leur exécution, leur beauté ou leur rareté, a été classée œuvre d'intérêt patrimonial majeur et vient d'entrer au musée. Les Arts décoratifs l'ont acquise en 2012 grâce au Fonds du patrimoine et au mécénat d'entreprise. Elle est présentée au public depuis le 10 février, jusqu'au 19 juillet 2015, lors d'une exposition intitulée Déboutonner la mode.

La passion de Loïc Allio pour le bouton a commencé lorsqu'il était jeune artiste-peintre ; sa mère, antiquaire, avait trouvé là le moyen de l'aider d'une façon délicate : «  Tiens, tu vendras ce bouton pour t'acheter des toiles. » Loïc Allio l'a éprouvé comme nous tous, qui nous intéressons à la couture et à la mode : un bouton, c'est attachant ! Le fibulanophile – c'est le nom savant du collectionneur de boutons – est devenu en trente ans un expert reconnu dans le monde entier.

Le bouton n'est certes pas une spécificité de la mode enfantine. Mais lequel d'entre nous, enfant, n'a pas plongé ses doigts avec curiosité et volupté dans la boîte à boutons de sa mère, de sa grand-mère ? Le prétexte est tout trouvé pour Les Petites Mains : voici une « petite histoire du bouton » (en plusieurs articles à suivre).

▲En ht : Cachet bouton à décor géométrique, terre cuite, Tepe Giyan, Iran, 4e millénaire av. J.-C.
En bas : Cachet bouton à décor en chevrons, pierre, Tepe Sialk, Iran, début du 4e millénaire av. J.-C.
Antiquités orientales, Musée du Louvre, Paris
sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

▲Paire de boutons à décor cloisonné orné de six bustes du Dieu Ahura Mazda dans un disque (et détail envers)
mobilier d'une tombe princière, cornaline, lapis-lazuli, or, turquoise, site de Suse, Perse, vers 350 av. J.-C.
Antiquités orientales, Musée du Louvre, Paris
sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

▲Boutons ornementaux en rosaces, argile, terre cuite, site Kavakli, Grèce, 330-300 av. J.-C.
Antiquités grecques, Musée du Louvre, Paris
sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

▲Boutons à tête d'Athéna trouvés dans une tombe d'enfant à Érétrie, Grèce, 300-250 av. J.-C.
Antiquités grecques, Musée du Louvre, Paris
sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

De quand date le premier bouton ?

Même Loïc Allio l'ignore. Le musée du Louvre conserve dans ses départements Antiquités orientales et Antiquités étrusques, grecques et romaines de nombreux boutons perforés en matériaux divers (pierre, bois, bronze, or, argile, terre cuite...), dont les plus anciens remontent au quatrième millénaire avant J.-C. Des boutons datant de 2000 ans avant J.-C., petits coquillages sculptés, triangulaires ou circulaires, percés de trous, ont été retrouvés lors de fouilles dans la vallée de l'Indus. Vers la même époque, la présence de boutons boulettes de tissu ligaturé, que l'on enfile dans un passant rapporté sur l'autre partie du vêtement est attestée en Chine. On suppose que ces boutons antiques étaient plutôt objets de parure que de fixation du vêtement. Certains, à décor géométrique ou figuratif, ont servi de sceau ou de cachet.

Selon le Trésor de la langue française, le mot bouton est dérivé du francique botan qui a donné le verbe bouter, pousser. Sa première reconnaissance littéraire est due à Chrétien de Troyes en 1160, « bouton » désigne une excroissance végétale qui pousse ; puis, en 1236 dans Le Roman de la Rose, il désigne une fleur juste avant son épanouissement. C'est encore Chrétien de Troyes qui l'emploie vers 1170 dans Cligès, cette fois au sens d'une « petite pièce souvent circulaire servant à fermer un vêtement », par analogie avec le bourgeon de la fleur, puis dans la Chanson de Roland, où le bouton est cité comme une petite chose sans valeur : « …conseil d’orgueil nez vaut ni un boton… ».

Le mot bouton n'est cependant pas encore usuel ; au Moyen Âge, on nomme aussi ces petites attaches à queues noiel, noyel, nuel, nuiel ou nouyau, par analogie avec le noyau des fruits. Ainsi, en 1250, le chroniqueur Jean de Joinville décrit une robe à « grant foison de noiaus touz d’or », offerte par le sultan Al-Salih Ayyoub d'Égypte à son royal prisonnier, Saint-Louis.

Si on parle depuis le XIIe siècle d'habit « botonné », il faut attendre le XIVe siècle pour construire, dans le Dictionnaire françois-alemand de Hulsius, un verbe boutonner dans le sens de « fixer un habit par des boutons ». Quant à la boutonnière, elle n'apparaît dans le langage qu'en 1595 dans le sens de « fente faite à un vêtement pour y passer un bouton ». Le langage est le témoin de la réalité de son temps, toutes ces considérations ne sont pas sans rapport avec le développement pratique du bouton.

▲Boutons à queue en métal, entre IX et XIIIe siècle sur Pinterest

▲Moules à bouton en pierre, entre 1100 et 1499
On y verse le métal en fusion, généralement du plomb ou de l'étain
sur futuremuseum.co.uk

▲Trois boutons à cinq pétales et granulations en argent doré, première moitié du XIVe siècle,
provenant du Trésor de Colmar, Musée de Cluny - musée national du Moyen Âge, Paris
sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

▲à g. : Jean de Vaudetar offre sa bible au roi Charles V, Hennequin de Bruges, vers 1372
Musée Meermanno, La Haye sur Wikipédia
à dr. : Pourpoint de Charles de Blois, vers 1360-1370,
Le vêtement est si ajusté au corps que l'ouverture, devenue nécessaire, est assurée par 32 boutons
sur le devant (dont 15 bombés, les autres plats) et 20 le long des manches dites « à grandes assiettes ».
Musée historique des Tissus, Lyon sur Base Joconde

▲à g. : Pourpoint de Charles VI le Bien-Aimé, lampas de soie pourpre, lin, bourré de coton, vers 1370-138
Ce pourpoint de très petite taille (enfant d'environ 10 ans) aurait été porté par Charles encore dauphin.
Musée des Beaux-Arts, Chartres
à dr. : Guenièvre et Bohort l'Essillié, Lancelot du Lac, compilation, Pavie ou Milan
Maître du Lancelot (enlumineur), Albertolus de Porcelis (copiste), vers 1380-1385
Manuscrits occidentaux français, Bibliothèque nationale de France, Paris

Le bouton et la naissance de la mode en Occident

Selon les travaux de Albert Parent et Julien Hayem, historiens rapporteurs des Expositions Universelles de Paris en 1889 et 1900, l'objet bouton serait arrivé en France avec les croisés de retour du Moyen-Orient (entre le XIe et le XIIIe siècle), très impressionnés par les casaques boutonnées jusqu'aux pieds que portent les Turcs. C'est au XIIIe siècle que l'usage du bouton commence à se répandre. Au Livre des métiers rédigé vers 1268 par Étienne Boileau, prévôt de Paris sous le règne de Saint-Louis, premier grand recueil de règlements sur les métiers parisiens, figure la corporation des « boutonniers et deyciers d'archal, de quoivre et de laiton » ; ils fabriquent des boutons en archal (souple fil de laiton), cuivre ou laiton, et des dés à coudre. Mais il faudra attendre l'apparition d'une toute nouvelle mode, au XIVe siècle, pour que le bouton prenne peu à peu sa place dans l'habillement quotidien.

Vers 1340-1350, l'Europe entre dans une ère nouvelle, considérée comme la naissance de la mode, du latin « modus », manière ou façon nouvelle de s'habiller – qui donnera le terme anglais fashion. On abandonne le principe vestimentaire commun aux deux sexes et les vêtements amples, drapés loin du corps, hérités de l'Antiquité. Le vêtement, long pour la femme, court pour l'homme, se divise en une partie haute et une partie basse, les changements de style de la vêture s'accélèrent. Ajusté et étroit, le vêtement montre le corps et met en valeur la silhouette, comme jamais auparavant. Les chausses masculines (deux tubes de toiles qui montent jusqu'en haut des cuisses) s'attachent au bas du pourpoint à l'aide d'aiguillettes, cordonnets ou rubans passant dans des oeillets. Le pourpoint, une veste courte matelassée, inspirée du vêtement porté sous l'armure pour protéger le corps se porte boutonné sur toute la hauteur du buste, et à la manche, parfois jusqu'au-dessus du coude. Ses emmanchures, élargies « en assiette », gomment tout pli, toute couture ou démarcation entre l'épaule et le corps ; elles témoignent de l'habileté des tailleurs, qui va s'améliorant.

[Lire aussi sur Les Petites Mains : Sous l'Égide de Mars - costume militaire vs costume civil qui raconte l'influence du costume militaire sur le costume civil, notamment au XIVe siècle]

▲Détails de manches, d'aiguillettes, de boutonnage du vêtement masculin, XVe siècle
à g. : Retable de Saint Jean (détail), Hans Memling, 1474-1479, Musée Memling, Bruges
au centre : Cycle des héros et héroïnes (détail), fresque du château de la Manta, Cueno, vers 1420
à dr. : Exhumation de Saint-Hubert (détail), Rogier van der Weyden, 1430
National Gallery, London

▲Détails de manches, d'aiguillettes, de boutons décoratifs du vêtement féminin, XVe siècle
De g. à dr. : - Le jugement dernier (détail), Hans Memling, 1467-1473
Musée national, Gdansk sur Wikipédia
- La levée de la croix (détail), triptyque de la famille Starck, Maître du retale de Starck, vers 1480-1490
National Gallery of Art, Washington
- Détail d'une manche, Anonyme, Musées royaux de Belgique, Bruxelles sur Pinterest
- Madeleine de Bourgogne présentée par Marie-Madeleine, Jen Hey, Maître de Moulins, 1490-1495
Musée du Louvre, Paris

▲Vierge et l'Enfant, sculpture en marbre provenant probablement du château d'Écouen, vers 1530
Ce détail montre les boutons qui contiennent la largeur de la manche du costume de la Vierge.
Musée du Louvre, Paris sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

▲Boutons à queue en métal, en haut : entre 1475 et 1600
sur le site Portable Antiquities Scheme, base d'objets de fouilles faites en Angleterre,
qui a pour objectif d'encourager les « inventeurs » à répertorier leurs découvertes
en bas : vers 1590-1596, Rijksmuseum, Amsterdam▼

Au Moyen Âge, les manches de la cotte et du pourpoint sont le plus souvent amovibles, on doit les attacher le matin au corps de l'habit en les « recousant » ou par un lacet. La mode des vêtements ajustés du milieu du XIVe siècle va rendre nécessaire l'emploi du bouton qui facilite le déshabillage. Son essor est dopé par la baisse du coût du cuivre. Deux types de boutons ferment le vêtement : le premier, sphérique, est constitué d'un noyau en bois ou en bourre, recouvert de la même étoffe que le vêtement ; le second type est un noyau solide en forme de disque ou d'ovale, auquel est fixé un anneau, c'est un bouton à queue. Les boutons sont soit cousus en bordure du vêtement, boutonnés par des brides, soit plus en retrait du bord, avec des boutonnières, ce dernier est le plus usité car plus solide. Les boutons à queue sont le plus souvent métalliques (plomb, étain, bronze, argent, or, etc.).

Le boutonnage ne concerne d'abord que le vêtement masculin – sans doute craint-on qu'un déshabillage facilité ne soit préjudiciable à la vertu des femmes ! Ces dernières lui préfèrent le lacet qui ajuste le corps baleiné ; il a l'avantage de s'adapter aux transformations du corps, notamment pendant les grossesses. Pour arranger le corsage, le fichu et la coiffe, elles utilisent des épingles. Le bouton féminin est avant tout un bouton-bijou. Le bouton utilitaire ne s'étend à la mode féminine qu'à la fin du XVIIIe siècle ; il ne se généralise vraiment qu'au milieu du XIXe siècle.

La tradition, toujours en vigueur aujourd'hui, du boutonnage du vêtement masculin bouton à droite, boutonnière à gauche, inversé pour le vêtement féminin, remonte au XVe siècle. À la cour, à la guerre, les hommes s'habillent en général seuls. Dans leur majorité droitiers, ils trouvent le boutonnage de droite à gauche plus pratique ; de plus, ils doivent pouvoir saisir rapidement leur épée, qu'ils portent à gauche – même avec le vêtement civil, à partir du règne de François 1er. Les femmes qui ont les moyens de s'offrir des vêtements à boutons, alors coûteux, sont servies par leurs femmes de chambre, elles aussi le plus souvent droitières. Les tailleurs ont adopté et perpétué ces pratiques.

▲Portrait de Renaud de Brederode, maire d'Utrecht (et détail), Jan van Scorel, 1545
Rijksmuseum, Amsterdam

▲à g. : Portrait de Philippe II d'Espagne, Antonio Moro, 1549-1550
Musée des Beaux-Arts, Bilbao
à dr. : Portrait de Marguerite d'Autriche, duchesse de Parme, Antonio Moro, vers 1562
Gemäldegalerie, Berlin – sur Wikipédia

▲Portrait d'un chevalier de l'ordre de Calatrava, probablement Sorias de Sorel (et détail)
Frans Pourbus, XVIe siècle, Rijksmuseum, Amsterdam

▲à g. : Portrait de Pierre Forget, seigneur de Fresnes, François Clouet, 1559
Musée du Louvre, Paris sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais
à dr. : Bouton en verre noir ou en jais, queue métal, vers 1590-1596
Rijksmuseum, Amsterdam

▲Portrait de Sir Walter Raleigh (et détail), Federico Zuccari, 1588
National Portrait Gallery, Londres

▲Fragment de boutons fermant une veste - et bouton tissé en fil, vers 1590-1596
Rijksmuseum, Amsterdam

▲Pourpoint en soie, fil métallique et laiton, Europe, vers 1580
On peut voir le détail des boutons et boutonnières, ainsi que des rubans qui portent encore leurs ferrets.
The Metropolitan Museum of Art, New York▼

▲Portrait de six représentants de la guilde des drapiers de Amsterdam (détail)
Pieter Pietersz, 1599, Rijksmuseum, Amsterdam
Les boutons coniques de l'image sont semblables à ceux dits « high tops »,
fabriqués en fil à Dorset, en Angleterre, aux XVIIe et XVIIe siècles ;
ils sont particulièrement proches du « bouton floral » à l'origine du mot « bouton ».
Lire la page dédiée aux boutons Dorset sur le site Internet du magazine Bead & Button (en anglais)

▲à g. : Bouton à queue en métal, vers 1590-1596
à dr. : Portrait de Jean-François Le Petit, Christoffel van Sichem (détail), 1601
Rijksmuseum, Amsterdam

▲Chemise en soie rayée et lin, ruban de soie, fil lin et argent, boutons en fil recouverts d'argent (et détail)
vers 1605-1620, Angleterre, Victoria & Albert Museum, Londres

▲Pourpoint en soie brodé (détail des boutons), France, vers 1620
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲Pourpoint en lin brodé de lin (et détail), Angleterre, 1635-1640
Victoria & Albert Museum, Londres

▲Boutons à décor floral ; ces types de boutons sont très fréquents aux XVIe et XVIIe siècles.
en ht sur Le Fouilleur ; en bas sur Silviage

▲Bouton en faïence peinte émaillée, vers 1651
Victoria & Albert Museum, Londres

Le bouton ornement, marqueur social de celui qui le porte

Comme avant lui le lacet, la broche (ou fibule) ou l'épingle, le bouton est un élément utilitaire du vêtement. Mais il devient rapidement ornement ; sa forme arrondie, pour mieux s'enfiler dans la boutonnière, est inspirée de la fibule. La sobriété et l'austère élégance de la mode espagnole qui influence la mode européenne au début du XVIe siècle, ses coloris sombres, ont pour effet de rehausser l'éclat des boutons bijoux du costume d'apparat, masculin et féminin. Les boutons peuvent être à la fois décoratifs et fonctionnels, ou juste des détails ornementaux des vestes, des gilets, des robes – broches et boutons se confondent. En or, ornés de pierres fines, ils sont si dispendieux qu'ils figurent aux lois somptuaires, pour en limiter le nombre et l'usage. Leur valeur dépasse parfois celle de l'habit, elle témoigne du rang social de celui qui les porte.

▲Portrait de Henri VIII, roi d'Angleterre, Hans Holbein le Jeune, 1536-1537
Palais Barberini, Rome sur Wikipédia

▲Portrait d'Élisabeth de France (et détail), Juan Pantoja de la Cruz, 1565
Musée national du Prado, Madrid

▲à g. : Portrait de Marie Anne Christine de Bavière, dauphine de France, d'après François de Troy, 1683
Châteaux de Versailles et Trianon sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais
à dr. : Bouton en cristal de roche taillé en rose serti dans de l'argent, entre 1650 et 1700
(la notice du musée précise que la transformation du bouton en broche est ultérieure à sa fabrication)
Victoria & Albert Museum, Londres

▲Louis XIV reçoit Méhémet Raza-Bey, ambassadeur extraordinaire du Shah de Perse Tahmasp II,
dans la Galerie des Glaces de Versailles, le 19 février 1715, Antoine Coypel
Les couleurs des habits du Roi et de la famille royale ne concordent pas
entre la représentation de Coypel et le récit de Saint-Simon dans ses Mémoires !
Châteaux de Versailles et Trianon sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

▲Parure de rubis, atelier de Johann Melchior Dinglinger, dit Gouers
Daniel Govaers (maître orfèvre), Johann Heinrich Köhler (orfèvre), entre 1719 et 1733
La parure est composée de boucles de chapeau, boucles de chaussures, boucles de genoux,
boutons de gilet, boutons de chemise, boutons de veste, boutons de manchette, boucles d'oreille,
décoration de l'ordre polonais de l'Aigle blanc, ornements de l'ordre de la Toison d'Or,
agrafe de chapeau, épée et fourreau, canne et tabatière.
Le détail à droite montre 28 boutons de justaucorps et une sélection de boutons de veste.
Grünes Gewölbe - Staatliche Kustsammlung, Dresde
sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

Les comptes des souverains français témoignent d'exemples restés fameux. En 1520, François Ier commande à son joaillier 13 400 boutons destinés à orner un habit de velours noir qu'il compte porter lors de sa rencontre dite du camp du Drap d'Or près de Calais avec le roi Henri VIII d'Angleterre, dans le but de l'impressionner. Le 19 février 1715, Louis XIV reçoit en grande pompe à Versailles l'ambassadeur de Perse Mehemet Raza-Bey. Il est vêtu, pour l'occasion, d'une tenue noir et or sur laquelle sont cousus pour 12 500 000 livres de boutons en diamants, une somme fabuleuse – les autres membres de la famille royale ne sont pas en reste, même les enfants comme le dauphin, le duc du Maine et le comte de Toulouse, fils légitimés du roi, portent des garnitures de diamants, de perles et de pierres précieuses. Dans ses Mémoires, Saint-Simon raconte que le roi, qui ploie sous le poids de son habit, s'est empressé d'aller se changer après le dîner [Lire l'extrait des Mémoires de Saint-Simon, Tome XII, chapitre 1 sur Wikisource].

▲à g. : Portrait d'homme, probablement Jean Deutz, Michael Sweerts, vers 1650
The Wallace Collection, Londres
à dr. : Portrait de Jan Six, Rembrandt van Rijn, 1654
collection de la famille Six, Rijksmuseum, Amsterdam

▲à g. : Habit dit de François de Sales (détail), 1660-1675
Palais Galliera, musée de la mode de la ville de Paris sur Mairie de Paris
à dr. : Boutons de l'époque Louis XIV, début XVIIIe siècle
catalogue de la vente du 28 juin 2014 à Fains Veel, Étude Cappelaere-Prunaux, Bar-le-Duc

▲à g. : Boutons en bois et os, début XVIIIe siècle
catalogue de la vente du 28 juin 2014 à Fains Veel, Étude Cappelaere-Prunaux, Bar-le-Duc
à dr. : Louis XIV, estampe rehaussée d'aquarelle, vers 1694
Châteaux de Versailles et Trianon sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

▲à g. : Boutons en métal doré ciselé à culot bois ou os, début XVIIIe siècle
catalogue de la vente du 28 juin 2014 à Fains Veel, Étude Cappelaere-Prunaux, Bar-le-Duc
à dr. : Portrait de jeune homme, Nicolas de Largillière, 1704
Musée national de Catalogne, Barcelone sur Wikipédia

▲à g. : Portrait du peintre Jean-Baptiste Forest, Nicolas de Largillière, 1704
Musée des Beaux-Arts, Lille sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais
à dr. : Boutons en or massif 17 carats époque Louis XIV et début du XVIIIe siècle
catalogue de la vente du 28 juin 2014 à Fains Veel, Étude Cappelaere-Prunaux, Bar-le-Duc

▲Gilet en soie brodé de fils métal, et bouton (détails), Angleterre, vers 1742
The Metropolitan Museum of Art, New York

Boutons et boutonnières du costume masculin du XVIe et XVIIe siècles s'insèrent dans une débauche d'ornements de galons, broderies, passementeries, dentelles, rosettes et cocardes de rubans, terminés par des ferrets ciselés. L'habillement masculin se simplifie à la fin du règne de Louis XIV. Les hommes portent le justaucorps qui prend le nom d'habit, une veste [gilet] et une culotte courte collante. Justaucorps et veste descendent au-dessous des genoux ; ils sont boutonnés de haut en bas par des boutons très rapprochés à brandebourgs, passementerie entourant les boutonnières qu'on appelle alors des queues de boutons.

Les boutons détrônent définitivement aiguillettes, rubans et galants [touffes de rubans]. Un habit affiche une série d'une trentaine de boutons luxueux, pièces d'orfèvrerie, recouverts ou brodés ; la garniture de bouton se fait de soie jaune, aurore ou blanche, pour imiter l'or et l'argent ; les boutonnières sont brodées du même fil. Les poches sont aussi ornées de brandebourgs et de boutons. Le XVIIIe siècle naissant s'engage dans une mode nouvelle qui verra la folie des boutons.

(À suivre : Au XVIIIe siècle, la folie des boutons)


13 juillet 2013

Cocarde



Plusieurs articles des Petites Mains ont déjà abordé cette coutume qui nous étonne tant aujourd'hui, d'habiller en robe les jeunes enfants, garçons et filles. Cette tradition méconnue – je vois très souvent des légendes manifestement erronées d'images de garçonnets décrits comme des fillettes – dure pourtant pendant tout l'Ancien Régime et bien au-delà. Jusqu'à la Première Guerre mondiale, on peut affirmer que tous les garçons passent par cette étape de la robe à un moment de leur petite enfance, de huit mois environ à l'âge de deux à quatre ans.

Il nous est difficile aujourd'hui de distinguer les fillettes des garçonnets qui comme leurs sœurs, portent aussi souvent de longs cheveux bouclés. Leurs tenues semblent quasiment identiques. Pourtant, l'oeil exercé de leurs contemporains savait à peu près reconnaître les garçons des filles, grâce à d'infimes signes et détails.

L'un de ces signes distinctifs est la cocarde portée au chapeau ou au bonnet. Le moment, veille de notre Fête nationale, me semble tout indiqué pour vous raconter cette histoire.

▲Portrait de Don Juan d'Autriche et détail, Juan Pantoja de la Cruz, vers 1570
Musée national du Prado, Madrid
Don Juan d'Autriche, fils illégitime de Charles Quint,
fait une carrière militaire dans les armées de son demi-frère et roi Philippe II.
Il est le commandant de la flotte européenne de la bataille de Lépante,
qui voit la victoire décisive des Européens contre l'Empire ottoman.
Il arbore ici à son bras une cocarde rouge, symbole de l'armée espagnole.

▲La bataille de Yorktown (1781) et détail, Auguste Couder, 1836
À gauche, le général français Rochambeau porte une cocarde blanche,
George Washington, à droite, une cocarde noire (à sa droite, La Fayette)
Galerie des Batailles, Château de Versailles sur wikimedia

▲Portrait du prince Charles Edouard Stuart, petit-fils de Jacques II d'Angleterre
William Mosman, vers 1750, National Galleries of Scotland, Édimbourg

▲à g. : Portrait du contre-amiral Charles Inglis, Henry Raeburn, vers 1783-1795
National Galleries of Scotland, Édimbourg
à dr. : Bicorne orné d'une cocarde, Angleterre ou France, Victoria and Albert Museum, Londres

▲à g. : Soldat du Régiment du Roy sous le règne de Louis XV (détail), auteur anonyme
à dr. : Un officier d'artillerie (détail), auteur anonyme, 1793
Musée de l'Armée, Paris

▲à g. : Groupe de conscrits sortant du conseil de révision, vers 1885
à dr. : Cocarde de conscrit, vers 1900,
Musée de l'Armée, Paris sur Agence photographique de la RMN

►Qu'est-ce qu'une cocarde ?

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la cocarde est une décoration réalisée en étoffe plissée en rond, ou en en rubans, une sorte de rosette, qu'on porte comme un badge, le plus souvent sur le retroussis du chapeau, bicorne ou tricorne. Elle est faite de laine pour les pauvres, de fine étoffe ou de satin de soie pour les riches.

Cet ornement est principalement utilisé comme insigne militaire, porté par les soldats de l'Ancien Régime pour identifier leur corps d'appartenance, à tel point que l'expression « prendre la cocarde » signifie « partir à l'armée ». Selon les sources de l'Assemblée nationale, « la cocarde est à l’origine une touffe de plumes de coq portée par les soldats d’un régiment de Louis XIV. »

Les bataillons arborent des cocardes distinctives. Sous le règne de Louis XVI, la cocarde verte caractérise les gens du comte d'Artois, la cocarde rouge et bleue, ceux du duc d'Orléans (futur Philippe-Égalité). En Amérique, les insurgés de la Guerre d'Indépendance (1775-1783) menée contre les Anglais portent une cocarde noire ; lorsque les Français et le marquis de La Fayette viennent les aider, certains adoptent leur cocarde blanche ; les Français adoptent en retour la cocarde noire des insurgés ; si bien qu'une cocarde bicolore noire et blanche naît de ces échanges ! Pendant la même guerre, pour parer au manque d'uniformes, George Washington donne l'ordre aux combattants de porter des cocardes de couleurs différentes, vertes, roses, bleues ou jaunes, afin de discerner le rang des officiers et soldats.

Avant que la plus célèbre d'entre elles, la cocarde tricolore, ne devienne symbole patriotique de la Révolution française, les citoyens partisans révolutionnaires ont arboré la cocarde verte « couleur d'espoir », inspirée par Camille Desmoulins, qui en haranguant la foule dans les jardins du Palais-Royal, cueille les feuilles des arbres et les porte à la boutonnière en signe d'insurrection. La cocarde bleue et rouge est alors réservée aux membres de la milice bourgeoise de la ville de Paris.

« Soldat libre, au léger bagage,
J'ai mis ma pipe à mon chapeau,
Car la malice où je m'engage,
N'a ni cocarde ni drapeau. »

écrit dans ses Dernières Chansons, Louis-Hyacinthe Bouilhet, ami de Flaubert, en 1869.

Lorsqu'elle n'est pas militaire, la cocarde témoigne d'un engagement, d'une allégeance. Comme de telles activités sont plutôt déconseillées pour une femme « honnête et vertueuse », la cocarde est donc longtemps un signe majoritairement masculin.

▲à g. : Cocardes révolutionnaires
à dr. : Vendeuse de cocardes, Jean-Baptiste Lesueur (1749-1826), vers 1790
Musée Carnavalet, Paris

Citoyen qu'on arrête pour l'obliger à mettre une cocarde nationale,
(sur la droite, petite marchande de cocardes)
Jean-Baptiste Lesueur, vers 1790, Musée Carnavalet, Paris

▲à g. : Famille allant à la guinguette,
Jean-Baptiste Lesueur, vers 1790, Musée Carnavalet, Paris
à dr. : Cocarde portée par un régiment en Italie, 1789-1815
Musée de l'Armée, Paris sur Agence photographique de la RMN

▲Louis XVI, roi constitutionnel, Jean-Baptiste Carteaux, 1791
Roi des Français et non plus roi de France, il porte la cocarde tricolore.
Château de Versailles sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : Femme portant un « bonnet aux trois ordres réunis »
à dr. : Costume féminin avec un chapeau à cocarde,
dessin Jean-Florentin Defraine, graveur Duhamel
Magasin des modes nouvelles françaises et anglaises..., 1789, BnF, Paris

▲à g. : Mule à cocarde, 1789
Musée international de la chaussure, Romans sur Base Joconde des musées de France
à dr. : Robe à rayures tricolores,
dessin Jean-Florentin Defraine, graveur Duhamel
Magasin des modes nouvelles françaises et anglaises..., 1789, BnF, Paris

Petite histoire de la cocarde tricolore révolutionnaire française

En France, peu de temps après la prise de la Bastille, la cocarde tricolore révolutionnaire devient le symbole du patriotisme. C'est le général La Fayette qui aurait eu l'idée de mélanger le bleu et le rouge, couleurs de la ville de Paris, et le blanc, couleur du roi. Le bleu symbolise la justice, le blanc l'espérance, la pureté, l'innocence, le rouge la hardiesse et la vaillance. Arborer la cocarde tricolore témoigne d'un engagement politique, elle passe alors du militaire au civil. Le 8 juillet 1792, il devient obligatoire pour les hommes de la porter. L'obligation s'étend aux femmes, à partir du 21 septembre 1793. Certaines élégantes s'en donnent à cœur joie, la cocarde bleu-blanc-rouge devient un accessoire de mode.

Le refus de la porter rend la personne suspecte d'antipatriotisme, ce qui est passible de huit jours de prison. En Bretagne et en Vendée, les contre-révolutionnaires portent en signe de défi une cocarde blanche, couleur du roi, ils encourent ainsi la peine de mort.

Bien que théoriquement obligatoire jusqu'en 1796, la cocarde est de moins en moins arborée après la chute de Robespierre. Elle continuera d'être portée par les militaires, mais deviendra aussi un ornement désormais classique des bonnets, chapeaux et corsages féminins.

Pour en savoir plus sur l'histoire de la cocarde tricolore révolutionnaire française, on peut lire sur le site 1789-1815.com cet article paru en juillet 1989 dans Le Monde de la Révolution française (supplément du journal Le Monde à l'occasion du bicentenaire de la Révolution française).

▲à g. : Cocarde de ruban blanc et argent, trouvée sur un garçon admis
au Foundling Hospital de Londres le 6 avril 1751
à dr. : Cocarde blanche en satin, trouvée sur un garçon admis le 20 septembre 1758
Exposition Threads of feeling ; Fate, Hope and Charity, The Foundling Museum, Londres
[Pour en savoir plus, lire sur Les Petites Mains, La vêture des Enfants trouvés (2)]
À toutes ces cocardes correspondent un enfant trouvé de sexe masculin.▼

▲à g. : L'Atelier du peintre (détail), Jan Josef Horemans IAncien, vers 1730
sur wikimedia
à dr. : Cocarde en ruban de soie noire, trouvé sur la tête d'un garçonnet, Hanwell Helsden,
admis le 22 février 1745, décédé le 11 mars 1745
Exposition Threads of feeling ; Fate, Hope and Charity, The Foundling Museum, Londres

La Carrière d'un roué ; la prison [en anglais : A Rake's progress] et détail, William Hogarth, 1735
sur fragments ©, le blog de Michel Frontère
L'auteur, littéraire érudit, décrit en détail la scène en deux articles (ici et ici) ;
l'enfant portant une robe, il en déduit c'est une fillette... eh non !

La cocarde des petits garçons

Si vous avez regardé les images de l'exposition Threads of feeling ; Fate, Hope and Charity montrant les archives du Foundling Hospital de Londres, équivalent de l'Hôpital des Enfants-trouvés de Paris, peut-être aurez-vous remarqué les nombreuses cocardes conservées. [Lire sur Les Petites Mains, La vêture des Enfants trouvés (2)]. À chacune correspond un enfant trouvé de sexe masculin.

Ainsi, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, lorsqu'une cocarde orne le bonnet ou le chapeau d'un enfant en robe, on peut avancer sans guère se tromper qu'il s'agit d'un garçon.