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8 février 2013

Il était une fois Cosette...


Mercredi prochain 13 février sort au cinéma une énième version des inusables Misérables, personnages créés par Victor Hugo ; c'est une comédie musicale d'après celle adaptée par Schönberg et Boublil en 1980, puis par Mackintosh en 1985. Cent cinquante ans que le succès ne se dément pas, au cinéma, en bande dessinée, en spectacles divers... Parmi les archétypes créés par Hugo, qui habitent notre mémoire collective, Cosette est devenue un mythe universel, le symbole de la misère faite aux enfants. Jolie opportunité que m'offre l'actualité pour un « zoom » sur le personnage à partir du contexte historique, social et symbolique...

▲Jean Valjean (Hugh Jackman) et Cosette (Isabelle Allen) dans Les Misérables
comédie musicale, réalisation Tom Hooper
photographie Annie Leibovitz pour Vogue Magazine, novembre-décembre 2012

►En 1862, paraissent Les Misérables, de Victor Hugo

Il y a cent cinquante ans, en 1862, paraissait à Bruxelles et à Paris, en trois publications échelonnées entre mars et juin, Les Misérables. Victor Hugo, opposant à « Napoléon le Petit », exilé à Guernesey, déjà considéré comme l'un des écrivains majeurs de son temps, n'a rien écrit depuis 1852. C'est un gigantesque succès de librairie, mené non sans tapage publicitaire ; des extraits paraissent dans des journaux et périodiques ; il est immédiatement traduit en anglais, allemand, italien, espagnol, hollandais, polonais, hongrois et portugais. Les premières éditions sont accessibles aux bourses modestes des classes populaires, qui s'arrachent le livre. On pourrait le comparer au récent phénomène Harry Potter – sauf qu'alors c'était en français et que l'intention se voulait plus politique et sociale que commerciale.

▲à g. : Portrait de Victor Hugo à Hauteville House, Guernesey
photographie Edmond Bacot, 1862, sur le blog pauledel.blog.lemonde.fr
à dr. : Les Misérables, première page du manuscrit sur Gallica, BnF, Paris
L'annotation, de la main de Victor Hugo, dit :
« Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l'enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles » 1er janvier 1862, Hauteville House

▲À partir de 1862, Victor Hugo reçoit dans sa salle à manger de Hauteville House,
tous les quinze jours, puis toutes les semaines, 8, 15, 24, et jusqu'à 40 enfants pauvres
de Guernesey, à qui il fait servir le même déjeuner que la famille.
« Tous les mardis, je donne à dîner à quinze petits enfants pauvres, choisis parmi les plus indigents de l’île,
et ma famille et moi, nous les servons ; je tâche, par là, de faire comprendre l’égalité et la fraternité. »
(Actes et paroles, Avant l’exil)
à g. : Victor Hugo et sa famille au dîner des enfants pauvres à Hauteville House, 1862
photographie Edmond Bacot, Maison de Victor Hugo sur Base Joconde
à dr. : Les enfants d'un autre de ces dîners sur hautevillehouse.com

Victor Hugo utilise la presse pour donner à cette pratique de la fraternité une portée militante :
d'autres dîners hebdomadaires d'enfants pauvres sont organisés en Angleterre, en Suisse, et surtout en Amérique.
à g. : Le dîner des enfants pauvres, gravure d'H. Vogel
à dr. : Le dîner des enfants de Veules, gravure de Gilbert, 1882
Musée Victor Hugo, Villequier▼

En fait, il apparaît bien vite que Les Misérables est d'abord un acte politique et social que chacun interprète selon ses idées. Lamartine lui reproche « de faire espérer aux peuples, fanatisés d'espérance, le renversement à leur profit des inégalités organiques créées par la FORCE DES CHOSES, et maintenues par la nature elle-même sous peine de mort ». « Pourquoi fanatiser le peuple, en style admirable, pour des misères inévitables ? » Il juge le livre pernicieux, « non seulement parce qu'il fait trop craindre aux heureux, mais parce qu'il fait trop espérer aux malheureux. » Lamartine croit au progrès social, mais lui-même propriétaire terrien, il voit avec inquiétude grossir ce prolétariat urbain misérable.

▲Ce qu'on appelle le vagabondage, Alfred Stevens, 1855, Musée d'Orsay, Paris
[Lire Répression de la misère sur L'Histoire par l'image]

▲Scène de cabaret : l'ivrogne, Charles Corneille Auguste de Groux, 1855-1857
Musée d'Orsay, Paris sur Agence photographique de la RMN
La fillette est habillée comme la Cosette des toutes premières illustrations, par Gustave Brion.

▲La Charité, Léon Lucien Goupil, 1864
Château de Compiègne, sur Agence photographique de la RMN
[Lire Le bonapartisme social et humanitaire sur L'Histoire par l'image]

▲Enfants du peuple sous le Second Empire
collection Georges Sirot, Gallica, BnF Paris

Les Misérables est en effet un plaidoyer social, qui pousse à réfléchir sur les raisons du mal et à s'indigner : « si les infortunés et les infâmes se mêlent […] de qui est-ce la faute ? » interroge Victor Hugo. Il dénonce l'indifférence sociale et le système répressif impitoyable (incarné par Javert) de la France de la bourgeoisie triomphante du Second Empire qui s'industrialise. La mécanisation du travail jette les artisans et les paysans dans les centres industriels des villes où se constitue ce qu'on appellera bientôt le prolétariat. Les prix augmentent plus vite que les salaires. Auparavant les différentes classes sociales cohabitaient dans les immeubles, mais les travaux de rénovation de la capitale par Haussmann et la spéculation mettent fin à la mixité sociale et refoulent les ouvriers dans les faubourgs insalubres. La misère, l'oppression sociale et morale poussent les pauvres (comme Fantine) dans la déchéance.

L'oeuvre est si universelle qu'elle a traversé le temps, régulièrement rééditée, adaptée dans le monde entier par le cinéma, puis la bande dessinée et la comédie musicale. La crise économique lui donne une nouvelle dimension. « La Fantine moderne est grecque et surendettée » titre L'Humanité Dimanche dans un article daté d'août 2012. Dans un article du Nouvel Observateur de novembre 2012, à propos de la loi française bafouée par la non scolarisation des enfants roms, la directrice d'une école primaire de Bobigny dit : « nous fabriquons des Cosette, des Gavroche, et cela nous coûtera. » Hugo n'a jamais été un homme de pouvoir, mais son influence politique a été réelle, exprimée à travers des discours, des interventions sur le terrain et par le biais de son œuvre littéraire. Du 14 mars au 25 août 2013, une exposition est programmée sur ce thème à la maison de Victor Hugo à Paris : Hugo politique.

▲Cosette, gravure de Paul Perrichon d'après Gustave Brion, 1865
Musée Victor Hugo, Paris sur Agence photographique de la RMN

▲Cosette, fusain de Émile Antoine Bayard, 1866
Musée Victor Hugo, Paris sur Agence photographique de la RMN

►Cosette, archétype de l'enfance maltraitée

Parmi les personnages des Misérables, qui sont devenus des archétypes, figure Cosette. La première édition illustrée de l'oeuvre ne paraît qu'en 1865. Le premier portrait de Cosette, dessiné par Gustave Brion, va servir de modèle à toutes les représentations, jusqu'à nos jours. Il montre Cosette debout, revêtue des habits d'une servante d'auberge, qui porte un énorme seau. Sa tenue modeste est assez typique du costume de la fille du peuple ou de la domestique des années 1850. Elle porte une coiffe, un fichu croisé sur son corsage, un tablier sur sa jupe ; elle est chaussée de sabots. Cette version est certainement plus réaliste que celle de 1866, misérabiliste et souffreteuse, de Émile-Antoine Bayard, illustrateur de nombreuses publications de Louis Hachette, notamment la Bibliothèque rose. Celle-ci est pieds nus, en haillons, son seau gigantesque, débordant, impossible à porter. [Voir L'Enfance maltraitée sur L'Histoire par l'image].

L'image illustre parfaitement le propos de Hugo qui, en montrant la réalité misérable, accuse la société entière de dévoyer l'enfance populaire. Les mères, obligées de travailler, confient leurs enfants à des gardiennes ou des soigneuses, ou à un meneur qui les place à la campagne. Les conditions de vie sont souvent insalubres, les enfants exploités, parfois livrés à la prostitution et poussés à la délinquance. La Cosette créée par Brion va traverser les époques, les modes et les supports. Toutes les Cosette, jusqu'à aujourd'hui, seront représentées dans la même situation, les mêmes vêtements, les mêmes accessoires.

▲à g. : Cosette, photographie Edmond Bacot, 1862
à dr. : Angèle Henri dans Cosette, photographie de L. Vasseur, 1900
Maison de Victor Hugo, Paris
au centre : Cécile Daubray dans Cosette, photographie Étienne Carjat, 1877 sur le blog servatius

▲à g. : Cosette et Jean Valjean, Jean Geoffroy, fin XIXe siècle
au centre : Cosette, François Pompon, 1888
Musée Victor Hugo, Paris sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Les Misérables, affiche de L. Galice, vers 1900 sur drouot.com

▲Jocelyne Gael est Cosette dans Les Misérables, film de Raymond Bernard, 1933
Noter la représentation de la « bonne petite fille » qui tricote
[Lire sur Les Petites Mains, La représentation artistique de la tricoteuse]▼

▲Victor Hugo et la jeune République, Adolphe-Léon Willette, 1893
Lithographie parue dans La Plume du 15 juillet 1893, avec la légende :
« Comme Jean Valjean aidait Cosette / Victor Hugo a aidé la jeune Marianne ».
Musée Victor Hugo, Paris sur Agence photographique de la RMN

▲Les Misérables, comédie musicale de Claude-Michel Schönberg, Alain Boublil
et Jean-Marc Natel (paroles en français), et Herbert Kretzmer (paroles en anglais)
adaptée de l'oeuvre de Victor Hugo
à l'affiche de l'Imperial Theater, Broadway, New York, 2000

►Les enfants du XIXe siècle, de la fabrique à l'école

Au XIXe siècle, parfois dès l'âge de six ans, les enfants travaillent dans les fabriques, dans les mines, dans les forges, pendant douze à quinze heures par jour, pour un salaire misérable. Dans les filatures, leur petite taille et leur souplesse sont utilisées pour rattacher les fils brisés, nettoyer les bobines, ramasser les fils sous les machines en marche. Les accidents ne sont pas rares – comme une chevelure entraînée par les rouages des machines qui emportent le scalp. Dans les mines, ils peuvent se glisser dans les galeries les plus étroites et poussent les wagonnets chargés de charbon. Pour le même travail, ils sont payés trois à quatre fois moins qu'un adulte.

▲à g. : Mère confiant son jeune fils à un marchand d'étoffes
dessin J. Martin Usteri, gravure A. Legrand, vers 1815
à dr. : Les petits ramoneurs, Louis Léopold Boilly, 1824
sur Base Mnémosyne CNDP-CRDP
Le thème du « charmant » petit ramoneur savoyard, très à la mode dans la peinture et la littérature
du XVIIe au XIXe siècle, cache une réalité bien plus pénible.

▲« Enfant de fabrique », enfants ouvriers, César Auguste Hébert, vers 1840
sur Base Mnémosyne CNDP-CRDP

▲Série : Les enfants malheureux, à g. : les petits chiffonniers ; à dr. : la mécanicienne
dessin Gérard Seguin, gravure P. Comte, L'année illustrée, 1868
sur Base Mnémosyne CNDP-CRDP

▲à g. : Jeune rouleur, mines de Carvin, 1902
à dr. : Jeunes galibots, vers 1910 sur le blog de André de Marles
Le galibot est un jeune manœuvre employé au service des voies dans les houillères.
« Un galibot ch'est un infant qui étot imbauché à l'fosse.
Comme il étot tiot, i pouvot aler dins des galeries d'ù ches adultes i pouvottent pon aler. »
(wikipedia en langue picarde)

▲Livret obligatoire pour l'embauche des enfants de moins de dix-huit ans
rendu obligatoire par les lois des 2 novembre 1892 et 30 mars 1900
sur Base Mnémosyne CNDP-CRDP▼

▲Comme Victor Hugo en son temps, le photographe américain Lewis Hine (1874-1940)
dénonce le travail des enfants dans l'Amérique du début du XXe siècle.
Ces six photographies ont été prises dans les champs de coton, les filatures
et les usines de confection entre 1900 et 1913.
Voir le diaporama sur le site ombredor.com▼

Les premières lois interdisant le travail des enfants de moins de huit, puis neuf ans, datent de 1833 et 1841. Mais patrons et parents trop pauvres mentent sur l'âge des enfants. Personne ne se soucie de vérifier que la loi est appliquée, elles restent inefficaces.

Inlassablement, par ses pamphlets aussi bien que par ses poèmes, Victor Hugo dénonce la misère et le travail des enfants, comme en 1856, six ans avant les Misérables, dans Mélancholia des Contemplations :

« Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs, que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?
Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules ;
Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement.
Accroupis sous les dents d'une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.
Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.
[...]
Ô servitude infâme imposée à l'enfant !
Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
Défait ce qu'a fait Dieu ; qui tue, oeuvre insensée,
La beauté sur les fronts, dans les coeurs la pensée,
Et qui ferait – c'est là son fruit le plus crétin ! –
D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !
Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre,
Qui produit la richesse en créant la misère,
Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil. »

▲La salle d'asile d'Angers, d'après une gravure du Magasin pittoresque, 1835
Musée national de l'Éducation, Rouen
En 1826, Adélaïde de Pastoret et ses comités de dames créent les « salles d'asile » ;
elles recueillent les enfants de moins de six ans dont les parents pauvres travaillent.
Les salles d'asile sont à l'origine des crèches et écoles maternelles.

▲École chrétienne à Versailles, Antoinette Asselineau, 1839
sur le blog histoirelocale.arenval.com

▲L'enlèvement des crucifix dans les écoles de la ville de Paris,
La Presse illustrée, 20 février 1881 sur le blog histoirelocale.arenval.com

▲En classe, le travail des petits, Henri Jules Jean Geoffroy dit Geo, 1889
Ministère de l'Éducation nationale, Paris
[Lire Un modèle de l'Instruction républicaine sur L'Histoire par l'image]

▲Classe de garçons, classe de filles▼
école d'Hellemmes (Nord), fin XIXe-début XXe siècle
Archives départementales du Nord
[Lire Le développement des écoles primaires sur L'Histoire par l'image]

On finit par comprendre que la lutte contre le travail des enfants est liée à d'autres facteurs sociaux. Les salaires des parents doivent être suffisants pour nourrir la famille. Il faut occuper les enfants pendant que leurs parents travaillent. On crée des crèches et des écoles... qui doivent être gratuites si on veut que les parents y placent leurs enfants.

La première crèche est créée en 1844 par Firmin Marbeau, adjoint au maire du 1er arrondissement de Paris. D'autres suivent, au nombre de soixante-six à Paris, trente-neuf en banlieue en 1902, la plupart sont des œuvres de bienfaisance. À partir de 1826 les «salles d'asile», reconnues en écoles maternelles en 1881, accueillent les enfants de moins de trois ans. En 1833, la loi Guizot organise l'enseignement primaire élémentaire jusqu'à douze ans. Chaque commune de plus de 500 habitants a l'obligation d'ouvrir une école publique pour les garçons. L'obligation est étendue aux filles en 1850, par la loi Falloux, pour les communes de plus de 800 habitants, mais ce sont le plus souvent les congrégations religieuses qui assurent l'éducation des filles. La loi Duruy de 1867 abaissera le seuil à 500 habitants et garantira par ailleurs un traitement minimum aux institutrices. Entre 1833 et 1850, le nombre d'enfants scolarisés passe de 1,4 à 3,5 millions. En 1882, grâce à la réforme de Jules Ferry, l'école devient gratuite et obligatoire jusqu'à l'âge de treize ans.

Parallèlement, la scolarisation a ouvert un marché aux éditeurs et a permis un essor rapide de la littérature jeunesse. Un nouveau héros est né au XIXe siècle : l’enfant, dont l'importance s'est affirmée depuis le début du siècle. Ceux qui écrivent « pour » les enfants écrivent « sur » les enfants afin que les jeunes lecteurs puissent s'identifier au héros.

Mais il faudra du temps pour que les mentalités changent. Des enfants de dix à douze ans continueront de travailler dans certaines fabriques jusqu'à la Première Guerre mondiale. Il faudra du temps aussi pour que les petits écoliers pauvres, mais proprement vêtus, peints par Henri Jules Jean Geoffroy à la fin du siècle, remplacent les Gavroche et Cosette en haillons.

▲Cosette et la poupée, dans Les Misérables, A. Quantin impr., Paris 4 tomes
édition illustrée par des gravures d'Adrien Marie et de Gustave Brion, 1880-1883

►Du conte de fées à la naissance d'un nouveau modèle : « la petite fille »

L'histoire de Cosette est un conte de fées. Elle tient de Chaperon rouge, du Petit Poucet et de Cendrillon : placée par sa mère très pauvre chez un couple d'aubergiste qui l'exploite, souffre-douleur d'une marâtre qui lui préfère ses deux filles et l'envoie de nuit puiser de l'eau, elle ne rencontre ni le loup, ni le prince, mais un ex-bagnard repenti, qui sera son sauveur et fera d'elle une demoiselle de la bonne société. Hugo joue évidemment à fond sur ce registre, et Brion avec lui, d'autant que paraît aussi en 1862 une nouvelle édition des Contes de Perrault, illustrée par les gravures de Gustave Doré.

Comme dans un conte, Cosette est l'image archétypale du dénuement matériel et moral absolu. Mais au cœur de cette misère qui nous touche, Hugo met en scène une figure de ce que le XIXe siècle considère comme une « nature » féminine. La scène de la poupée est à ce titre édifiante.

▲à g. : Sophie (Les Malheurs de Sophie, comtesse de Ségur), Horace Castelli, 1859
à dr. : Alice (Alice au pays des merveilles, Lewis Carroll), John Tenniel, 1865
sur wikimedia

▲Jeune mère et ses enfants dans un salon, Gustave Leonhard de Jonghe, vers 1850
Musée d'Orsay sur wikimedia

▲Petite fille tenant une poupée, photographie Achille Bonnuit, vers 1865
Musée d'Orsay sur Agence photographique de la RMN

▲Denise Zola, photographiée par son père, entre 1900 et 1902
Musée d'Orsay sur Arago, le portail de la photographie

Est-ce un hasard si les trois fillettes les plus emblématiques de notre littérature jeunesse sont nées en même temps ? Sophie, des Malheurs de Sophie de la comtesse de Ségur – située à l'exacte symétrie sociale de la condition de Cosette – paraît en 1859, Cosette, des Misérables de Victor Hugo en 1862, et Alice, de Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll en 1865. Est-ce un hasard aussi si la première bachelière française, Julie Daubié, est admise en 1862 ?

Certes la petite fille a toujours existé, dans la réalité et dans la littérature – on se rappelle le Petit Chaperon rouge de Perrault, qui semble n'être là que pour se faire croquer par le loup, et la Sophie, simple faire-valoir de Émile, de Jean-Jacques Rousseau... Sophie, Cosette et Alice sont des héroïnes, au même titre que les garçons des romans d'apprentissage. Au milieu du siècle, ce processus social nouveau et complexe qui reconnaît la spécificité de l'enfance, touche aussi la fillette, à la fois héroïne et destinataire du roman. Il en est de même des livres et des poupées.

Victor Hugo use du personnage de la petite fille pour révolter son lecteur. Doublement prisonnière de son sort, comme enfant et comme femme, Cosette est doublement victime de la société. Gavroche a au moins la liberté de prendre en charge son existence, si misérable soit-elle. Cosette est réduite à l'incapacité et à la passivité auxquelles la condamne son sexe. Le personnage montre d'autant mieux l'étendue des privations que la société lui impose : amour, éducation, santé, sécurité matérielle et morale... Parce qu'elle est l'archétype le plus absolu de ce que cette société peut produire de plus malheureux, Cosette incarne avec une force extraordinaire tous les droits que Victor Hugo revendique pour tous.

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Rappel : J'ai déjà parlé, sur Les Petites Mains, de la mode du Second Empire, à travers une série de six articles consacrés à la crinoline des petites filles.

▲à g. : Mademoiselle Ehrler, par Louis Antoine Léon Riesener, 1861
Musée du Petit Palais, Paris sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Robe de laine rose ornée de rubans, vers 1860-1875
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲à g. : Corsage à basque, Le Magasin des Demoiselles, 1856
à dr. : Corsage de fillette, vers 1859, Rijksmuseum, Amsterdam

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À lire aussi : Pauline, le portrait d'une petite fille « réinventée » sur Les Petites Mains.

▲Portrait de fillette par Charles David Winter, vers 1870
Musée des Beaux-Arts de Strasbourg sur Base Joconde

6 décembre 2010

Histoire du tricot (3) - Les « ouvrages de dames » des XVIIIe et XIXe siècles



►Le tricot : une occupation féminine convenable

▲à g. : Portrait de Elisabeth de la Vallée de la Roche, par Michel-Pierre Hubert Descours, vers 1771
Bowes Museum, Barnard Castle
à dr. : Sac à ouvrage pour dame, vers 1790, Angleterre
dans Sacs à main, A. Johnson, Editions Könemann

▲à g. : Coussin à aiguilles en soie, tricoté main, XVIIIe siècle
Victoria & Albert Museum, Londres
à dr. : Femme tricotant, par Francoise Duparc, vers 1750-1760
Musée des Beaux Arts de Marseille sur leparisaquasistain

▲à g. : Coussin à aiguilles tricoté, aux initiales « MM », Angleterre
entre 1730 et 1769 Victoria & Albert Museum, Londres
au centre : Portrait de Madame Lepage, par Guillaume Dominique Jacques Doncre, 1797
sur wikigallery
à dr. : Paire de gants longs tricotés, Amérique, fin XVIIIe début XIXe siècle
Musée des Beaux Arts, Boston

▲à g. : La Tricoteuse endormie, par Jean-Baptiste Greuze, 1759
Huntington Library, San Marino
à dr. : Chaussette tricotée main ayant appartenu au Dauphin Louis-Charles
sur Musée Louis XVII

Au XVIIIe siècle, le tricot à la main est très à la mode, quand il devient l’occupation convenable des femmes de l’aristocratie. A Trianon, Marie-Antoinette ne joue pas seulement à la bergère, elle tricote. Plus tard, au Temple, elle fera chercher aux Tuileries, par la fille de son geôlier Tison, des aiguilles à tricoter en ivoire – certaines sont passées en vente publique en 2003, 30 670 euros la paire ! Le raffinement des accessoires de tricot et des sacs à ouvrage à base sculptée et au corps volumineux, le plus souvent en soie, reflète le statut social de la « dame de qualité » qui les possède.

▲à g. : Ecole anglaise de « bienfaisance » pour filles, vers 1795
Bristol City Museum and Art Gallery, Bristol
à dr. : Bas tricotés en coton, France, XVIIIe siècle, Musée des Beaux Arts, Boston

Avec la « découverte » de l’enfance via notamment de l’Emile de Jean-Jacques Rousseau [Lire Les Petites Mains : Mode adulte - mode enfant (2) : la robe blanche ], on commence à se préoccuper de l’« éducation » des filles, qui ont bien sûr « naturellement » le goût des travaux d’aiguilles, qui « conviennent » à leur « fragilité physique ». Mais, dans les pensionnats et les couvents, ces apprentissages varient selon que la jeune fille est « bien née » ou qu’elle devra « gagner honnêtement sa vie ». Pour la première, il s’agit surtout de se constituer un trousseau et d’occuper la vacuité de son temps libre à autre chose que de « mauvaises lectures » – on nommera cela bien plus tard le bovarysme. Pour la seconde, un enseignement trop léger l’assignerait à des ouvrages ordinaires, moins monnayables sur le marché de la mode, secteur économique en plein essor, en demande croissante de petites mains habiles.

▲Les Tricoteuses jacobines, par Pierre-Etienne Lesueur, entre 1789 et 1799
Musée Carnavalet , Paris

Le tricot est une activité traditionnellement dévolue aux femmes, qu’elles exercent en privé, dans l’intimité de leur foyer. C’est précisément cette image conventionnelle de la femme qui nourrit le mythe contre-révolutionnaire des « féroces et vulgaires poissardes » tricoteuses jacobines de l’An II. Représentées des aiguilles et un tricot à la main, elles troublent l’ordre « naturel » des choses en exerçant leur activité en public, en se mêlant de plus des délibérations de la Convention, activité politique réservée aux seuls hommes. Pour ceux qui veulent en savoir plus sur ce passionnant sujet d’histoire féminine, je vous renvoie à l’analyse de cette image sur le site L’Histoire par l’image, et à l’article de l’historienne Dominique Godineau sur le site Révolution française.

▲à g. : Servante à son ouvrage, par Jean Baptiste Siméon Chardin, vers 1760
National Museum, Stockholm
à dr. : Bonnet tricoté main, doublé, en laine, vers 1740-1760
Rijksmuseum, Amsterdam

▲La Classe manuelle, école des petites filles (Finistère), par Richard Hall, 1889
Musée des Beaux Arts, Rennes sur sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : La Classe manuelle, école des petites filles (détail), par Richard Hall, 1889
Musée des Beaux Arts, Rennes
à dr. : La Leçon de tricot, par Joseph Gabriel Tourny, 1889
Musée du Louvre sur Agence photographique de la RMN

Le tricot a des vertus qui dépassent les autres travaux d’aiguilles, car on peut l’interrompre pour le reprendre à tout moment. Il permet donc à la femme de tirer parti de tous ces «temps perdus» que l’on ne doit pas gaspiller en conversation, ou pire encore en lectures frivoles. A ce titre, il sera largement enseigné dans les institutions et les écoles aussi bien religieuses que laïques pendant tout le XIXe siècle. Un siècle plus tard, en 1948, alors que De Gaulle accorde enfin le droit de vote aux femmes françaises et qu’on lui pose la question « Allez-vous en prendre au gouvernement ? », il répond : « Oui, à un sous-secrétariat d’État au tricot ». On ne s’étonne donc pas, devant cette survalorisation du tricot et ses conséquences sur l’assujettissement des femmes, que le tricot soit longtemps honni des mouvements féministes.

►Les premiers recueils de modèles

▲à g. : Instructions on Needlework and Knitting (Instructions pour les travaux de couture et de tricot)
Pupils of the National Model Female, 1838, Victoria & Albert Museum, Londres
A l’intérieur, on a trouvé une lettre envoyée par une certaine Miss M.A. Smith
qui envoie le livre à son institutrice pour la remercier de ses enseignements.
à dr. : Recueil de modèle pour apprentissage, Instruction book
The National Society's Instructions on Needlework and Cutting Out, National Model Female School, Dublin, Ireland
1835, Victoria & Albert Museum, Londres

▲à g. : Industrie, par Charles Baxter, 1867
Victoria & Albert Museum, Londres
à dr. : Page de couverture d’une méthode scolaire de travail manuel, France, XIXe siècle
collection privée, Archives Charmet sur The Bridgeman Art Library, Londres

Au XIXe siècle, le tricot est, avec la broderie, l’une des principales activités des institutions de charité, hôpitaux, prisons, on y tricote principalement des bas et des vêtements pour enfants. Le premier recueil de modèles publié en Angleterre est Instructions on Needlework and Knitting [Instructions pour les travaux de couture et de tricot] de la National Society, qui le destine à l’apprentissage du tricot dans les écoles de charité de l’Église anglicane. Il date de 1838.

On peut le considérer, lui et ses semblables, comme l’ancêtre de nos recueils de modèles, même si l’absence d’information sur la taille des aiguilles, la tension du fil ou autres notations standardisées rend la réalisation des modèles extrêmement difficile pour une tricoteuse non experte. On y voit le modèle final miniaturisé. De semblables recueils ont certainement circulé dans de nombreuses institutions d’Europe occidentale.

▲Echantillons de modèles, XVIIIe siècle, probablement Allemagne
Musée des Beaux Arts , Boston

▲Page du livre d’échantillons de Elizabeth Hume, entre 1846 et 1875
Victoria & Albert Museum, Londres

Il est évident que certaines tricoteuses se font leurs propres recueils d’échantillons, répertoire de points et de motifs, avant que n'existent les manuels et les fascicules de modèles de grilles. Jane Gaugain est la première Anglaise à publier, en 1846, ses «recettes de tricot», comme on les appelle alors en Angleterre, référence à une autre activité féminine, la cuisine. Elle est la première à utiliser des abréviations pour décrire les points employés.

Les publications mentionnant des ouvrages à réaliser soi-même commencent à se répandre dans les années 1810, surtout en Allemagne, pour la confection de bourses en tricot rebrodé de perles de verre ou d’acier. Les instructions sont imprimées sur papier millimétré. En France, les publications de mode se développent surtout sous la Restauration – comme le Journal des Demoiselles à partir de 1833.

▲Pages de La Mode illustrée
à g. du 6 novembre 1864, à dr. du 27 mars 1864
Au Fil du temps sur e-bay

Ces publications prennent un caractère plus bourgeois sous le second Empire et se diffusent en province. Elles fournissent des patrons et des explications détaillées pour des ouvrages à réaliser patiemment, en couture, tricot, crochet, dentelle et broderie. Ainsi, La Mode illustrée et son supplément, journal familial créé en 1859, qui trouve son lectorat dans la petite bourgeoisie, compte 40 000 abonnées en 1866, et bien plus de lectrices, car les journaux circulent.

▲Modèles proposés par La Mode illustrée, journal de la famille, entre 1860 et 1865
Au Fil du Temps sur e-bay

▲à g. : Portrait de Mary Isabella Grant, par Francis Grant, vers 1845 sur wikigallery
à dr. : Modèle de châle paru dans La Mode illustrée, 1861
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▲à g. : Jeune fille tricotant, par Alexandre Dubourg, vers 1860-1865
Musée Eugène Boudin, Honfleur
à dr. : Modèle de chausson pour enfant paru dans La Mode illustrée, 1865
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Répertorier les modèles dont les journaux offrent les grilles et les modèles est impossible, tant ils sont divers. Le choix est vaste : vêtements pour toute la famille – du bébé à la «dame âgée», en passant par les vêtements de chasse du maître de maison, et divers accessoires du costume et articles de décoration utiles à la maison ; il varie des basiques domestiques aux modèles « de luxe » – on se plaint déjà de l’uniformisation des produits manufacturés ! Ce serait une erreur de croire que les premiers sont exécutés par les tricoteuses modestes, les seconds par les plus aisées ; un ouvrage exceptionnel est mieux payé pour les unes, quant aux autres elles tricotent aussi pour les ventes de charité qu’elles patronnent et les indigents qu’elles secourent.

►Réticules et autres bourses du XIXe siècle

▲à g. : Portrait des deux soeurs Harvey, par Jean Auguste Dominique Ingres, vers 1804
Musée du Louvre sur L’Histoire par l’image
au centre : Réticule en soie et coton, tricoté main, Angleterre, vers 1800-1825
The Metropolitan Museum of Art , New York
à dr. : Modèle de bourse réticule paru dans le Journal des Demoiselles, 1855
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▲à g. : Bourse tricotée en fil de soie, doublée soie, vers 1800-1849
Victoria & Albert Museum, Londres
en médaillon : Modèle de bourse ananas paru dans La Mode illustrée, 1864
Le modèle « ananas » a dû avoir un gros succès pendant plusieurs années,
tous les musées du monde en conservent.

▲à g. et au centre : Réticule ananas tricoté porté avec une robe de taffetas de soie jaune
et châle de tulle de soie noire
Angleterre, vers 1803, Kyoto Costume Institute, Kyoto
à dr. : Réticule ananas, vers 1800-1829, Victoria & Albert Museum, Londres

▲Sac en fil de soie tricoté, XIXe siècle
Victoria & Albert Museum, Londres
en médaillon : Modèle paru dans La Mode illustrée, 1861
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Au début du XIXe siècle, les petites bourses et autres réticules font fureur dans la mode. Elles sont nées des poches nouées autour de la taille, portées sous les paniers pendant l’Ancien Régime ; à la Révolution, on jette les paniers avec le vêtement de l’Ancien Régime, les poches restent, externes. Les gazettes se moquent de ces « ridicules », mais en 1805, toutes les femmes en portent : ce sont les débuts du sac à main des filles.

▲à g. et à dr. : Modèles de bourses à deux coulants parus dans La Mode Illustrée, 1862
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au centre : Bourses à deux coulants, Angleterre, XIXe siècle
Victoria & Albert Museum, Londres

▲à g. et à dr. : Modèles de bourses à deux coulants parus dans La Mode Illustrée, 1862
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au centre : Bourse à deux coulants, XIXe siècle
The Metropolitan Museum of Art, New York
Le motif de la palmette persane est à la mode depuis la fin du XVIIIe siècle.

Un autre succès, plus tardif, au second Empire sont les bourses à deux coulants. Cette mode prend son origine dans la coutume médiévale de conserver ses pièces d’or dans une chaussette [en anglais : stocking purse]. Au XIXe siècle, hommes et femmes suspendent ces bourses à leur ceinture. Une minuscule fente dissimulée laisse difficilement échapper son contenu, d’où leur autre nom de bourses d’avare [en anglais : misery purse].

▲à g. : Bourse tricotée, XIXe siècle, The Metropolitan Museum of Art, New York
au centre : Modèle de bourse paru dans La Mode illustrée, 1860
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à dr. : Sac tricoté, Europe, 1880
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲à g. : Réticule tricoté, Allemagne, vers 1810-1830
The Metropolitan Museum of Art, New York
à dr. : Modèle paru dans La Mode illustrée, 1864
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On peut voir un grand nombre de ces sacs et bourses sur les sites du Victoria & Albert Museum de Londres, du Museum of Fine Arts de Boston, et du Metropolitan Museum of Art de New York [Mots clefs : bag, purse, reticule, pouch]. J'en profite pour dire qu'en suivant les liens sous les images des Petites Mains, on aboutit souvent à des informations plus précises sur l'objet montré. A découvrir aussi sur le blog History Knits One More Stitch des réalisations faites à partir de modèles anciens. Sur la boutique Au Fil du temps e-bay, que je cite très souvent sur Les Petites Mains, on peut acheter des patrons et grilles de modèles.

►Les progrès de la teinture et la vogue des « lainages sanitaires »

▲à g. : Trousse d’aiguilles à tricoter de la marque Sunflower de Bassat Powell, tailles 11 à 19, en acier
vers 1870-1890, Victoria & Albert Museum, Londres
au centre : Photographie de jeune fille tricotant, auteur anonyme, vers 1880
Musée national de l'Éducation – INRP , Rouen
à dr. : Fils de laine teints chimiquement, Angleterre, vers 1850-1899
Victoria & Albert Museum, Londres

A partir des années 1850, les premiers fils de laine teints chimiquement offrent aux tricoteuses du second Empire un plus large choix de couleurs, plus vives et plus chatoyantes. Le fil de laine absorbe particulièrement bien la couleur, le rouge profond et le mauve sont les préférés.

Par ailleurs, les « hommes de science » et les hygiénistes de la fin du XIXe siècle, dans un esprit de « réforme » de la mode qui touche surtout les pays anglo-saxons [Lire Les Petites Mains : la robe de réforme], préconisent le port de tissus bruts, sans fibres végétales, à même le corps. Ils redécouvrent les vertus de la laine. Le Docteur Gustave Jaeger de l’Université de Stuttgart publie en 1878 un ouvrage qui décrit tout le bien apporté par le port de sous-vêtements de laine à son propre organisme. En Angleterre, le « Sanitary Woollen System » est créé la même année, qui propose ses « lainages sanitaires ». Dès 1877, le docteur Rasurel, en France, invente un mélange de laine et de ouate de tourbe, bien entendu « encore plus performant », qui préfigure déjà le Thermolactyl de Damart (il ne sera inventé qu’en 1953). Marcel Proust, asthmatique, en porte ; plus tard, l’Armée française en fournira à ses soldats dans les tranchées…

▲à g. : Publicité pour les sous-vêtements du Docteur Rasurel, vers 1890 sur 1.stdibs.com
au centre et à dr. : Modèles de dessous en laine tricotée
parus dans le Journal des Demoiselles, 1894 (ceinture) et 1901 (jupon)

On recommande donc dans toute l’Europe de porter des « lainages sanitaires » sous les vêtements : jupons et pantalons pour les femmes, gilet pour les hommes. Tout cela contribue à mettre la laine à la mode. On achète le plus souvent ces dessous, mais on les tricote aussi soi-même, les journaux fournissent toutes sortes de modèles.

►La représentation artistique de la tricoteuse

▲à g. : La Cour, par William Sidney Mount, 1836
Nelson Atkins Museum of Art, Kansas City
à dr. : La Tricoteuse, par Auguste Georges Blondel, vers 1849
Musée des Beaux Arts, Rennes

▲à g. : La Dame en noir, par Carolus Duran, 1859
Palais des Beaux Arts, Lille
à dr. : Tricoteuse bretonne, par Eugène Boudin, 1865
Musée Boudin, Honfleur

▲à g. : Bergère tricotant dans la campagne de Barbizon, par Jean-François Millet, 1860-1862
Musée des Beaux Arts, Boston
à dr. : La Leçon de tricot, par Jean-François Millet, vers 1860
Art Museum, Saint Louis

Par sa vocation exemplaire d'édification pour les filles, la tricoteuse représente parfaitement les enjeux et conventions de la vie quotidienne des femmes et jeunes filles du XIXe siècle. Qu’elles soient riches ou pauvres, jeunes ou plus âgées, le tricot est d’une certaine manière le révélateur de leurs devoirs et qualités de femmes douces et attentives à leur foyer, de maîtresses de maison au paraître efficace sans ostentation, de chrétiennes humbles et travailleuses, soucieuses d’économie domestique.

▲à g. : Le Tricot, par Francis Grant, fin des années 1860
à dr. : La petite Tricoteuse, par Albert Anker, 1891
Musée Oskar Reinhart am Stadtgarten, Winterthur

▲à g. : Les filles de l’artiste, par Fritz von Uhde, 1896
à dr. : Fillette tricotant, par Julian Alden Weir, 1908

▲à g. : Jeune fille tricotant, par Albert Anker, 1884
à dr. : La Leçon de tricot, par Lee William Hankee, 1914
Musée d’Orsay, Paris

Peindre une tricoteuse, c’est peindre la féminité idéale : les mères attentives, les fillettes obéissantes et leurs grandes soeurs, les grands-mères respectées, l’intimité des foyers, les jolies bergères et vachères qui emploient leur « temps perdu » dans un idyllique décor pastoral, le balbutiement amoureux du promis qui tient pour sa promise l’écheveau de laine qu’elle roule en pelote...

▲à g. : Jeune femme au tricot, par Berthe Morisot, vers 1883
à dr. : A la plage, par Auguste Renoir, 1883
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲à g. : Clotilde, par Paul Louis Dessar, vers 1893
Musée franco-américain du château de Blérancourt
à dr. : Les Tricoteuses, par Henri Martin, 1913
Musée d’Orsay, Paris
sources : Agence photographique de la RMN et WikiGallery

C’est donc bien en icône que la figurent les peintres à travers les innombrables représentations de La Tricoteuse ou La Leçon de tricot qui traversent le siècle – jusqu’à ce que la Première Guerre mondiale transforme à la fois cette vision et la pratique du tricot.

(A suivre : Histoire du tricot (4) - Le Tricot au XXe siècle, 1900-1930)

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À lire aussi sur Les Petites Mains :

Histoire du tricot (1) – Les origines
→Des chaussettes coptes de l'Antiquité égyptienne des origines, en passant par les gants liturgiques de l'Église chrétienne, le tricot se diffuse peu à peu dans toute l'Europe.

Histoire du tricot (2) – Du XIVe au début du XVIIe siècle
→Le tricot du Moyen Âge ne concerne que les gants, les bas, les bonnets et chapeaux ; guildes et corporations se structurent autour du travail de la « bonneterie » qui se mécanise.

Histoire du tricot (4) – Le tricot au XXe siècle, 1900-1930
→Des fins dessous tricotés 1900 au sportswear des années 1920, le tricot devient la « maille », signe de modernité, il passe des dessous aux dessus ; au tricot utile des années de guerre succède le tricot de loisir.

Histoire du tricot (5) – Le tricot au XXe siècle, 1930-1980
→Dans la seconde moitié du XXe siècle, le tricot suit les tendances de modes : débrouille des années 40, sophistication des années 50, dynamisme rayé et coloré des années 70, la presse féminine diffuse les modèles.

Histoire du tricot (6) – La layette et le tricot pour enfants
→Depuis toujours, le tricot habille l'enfant, parce qu'il le tient au chaud ; en rose ou en bleu, tricoter la layette de son bébé est considéré comme la meilleure des occupations pour une jeune mère.