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13 novembre 2010

Histoire du tricot (2) - Du XIVe au début du XVIIe siècle



Guildes et corporations se structurent autour du travail de la bonneterie

Lorsque les guildes et corporations commencent à apparaître, la technique du tricot est probablement maîtrisée, le tricot devient rapidement une activité artisanale et commerciale, dont les bonnets et les chausses sont le produit principal. A Paris, des artisans regroupés en corporation fabriquent principalement des bonnets, d’où le nom bonneterie [on prononce bon’tri] qui qualifie l’ensemble de la production de tricot. On trouve trace d'un « chappelier » qui vend aussi des chausses « faictes à l'aiguille » en 1387. Le Petit Robert mentionne les origines du mot en 1449 – la langue française est la seule à lier l'art du tricot au bonnet.

▲Marchands de bas, vers 1560, Musée national allemand, Nuremberg
(Il s’agit d’une caricature sur le crédit et les mauvais payeurs.)

Les bonnetiers forment l’un des sept grands corps de métiers médiévaux. Les archives témoignent d’une organisation à Paris dès 1268, lorsque le prévôt Etienne Boileau réunit dans le Livre des métiers tous les règlements de police qui régissent l'industrie et le commerce à Paris. Mais cela reste exceptionnel, l'apparition des guildes en Europe occidentale date plutôt du XVe et du début du XVIe siècle, qui correspondent à l’essor du tricot : celle de Troyes, future capitale de la bonneterie, date de 1505. L'Angleterre voit naître ses premières corporations au cours du XVIe siècle, l'Alsace et l'Allemagne, ainsi que d'autres villes françaises, enregistrent des guildes au début du XVIe, celles de Vienne, Dresde, Prague au début du XVIIe.

Gants, bas de chausses, bonnets et chapeaux tricotés en maille endroit

Pour des raisons de confort et de parfaite adaptation du tricot à certaines parties anatomiques, les articles réalisés sont d’abord les gants, les chausses et les bonnets ou chapeaux. Le tricot va aussi répondre à la nouvelle mode près du corps qui apparaît à partir des années 1350.

▲à g. : Gant pontifical en soie tricotée de Pierre de Courpalay
premier quart du XVe siècle, Musée National du Moyen Âge Thermes de Cluny
à dr. : Saint Augustin, père de l'Eglise (détail), par Pedro Berruguete Juste de Gand, vers 1460-1480
Musée du Louvre, Paris sur culture. fr

▲Gants liturgiques en soie tricotée, Europe, vers 1550-1600
Museum of Fine Arts, Boston 

▲à g. : Saint Grégoire, par Francisco de Zurbarán, 1626
Musée des Beaux Arts, Séville
à dr. : Gants liturgiques en soie rouge tricotée et à crispins, vers 1600-1625
The Metropolitan Museum of Art, New York

Les gants tricotés se répandent dès le bas Moyen Âge, pas seulement pour le vêtement liturgique. [Lire Histoire du Tricot (1), les origines]. La tradition du port du gant qui représente l’autorité – le gant, objet de prestige, symbolise la main et le pouvoir de celui qui le revêt, remonte à la Gaule, l’Église l’a reprise à son compte pour asseoir son influence. Le gant de prélat n’est jamais en peau, matériau « impur » d’origine animale, on le tricote en fil de soie, parfois d’une seule pièce – en rappel de la tunique du Christ (Saint Jean mentionne cette tunique que le Christ porte pendant la cruxifixion, il précise qu’elle est faite d’une seule pièce, sans couture, les soldats ne se la partagent pas mais la tirent au sort entre eux). En 1070 le pape autorise tous les abbés à porter des gants de soie brodés d’une croix. La couleur indique la fonction : gant blanc pour le pape, rouge pour le cardinal, violet pour l’évêque.

▲Portrait de Galeazzo Maria Sforza, duc de Milan, par Piero del Pollaiuolo, vers 1471
Galerie des Offices, Florence sur Wikimedia Commons 

▲Jan van Wassenaer, vicomte de Leyde et gouverneur de la Frise, par Jan Mostaert, vers 1520-1522
Musée du Louvre sur Wikimedia Commons

▲à g. : Portrait de Henry Saville, secrétaire latin de la reine Elizabeth Ière
par Sylvester Harding, British Museum
à dr. : Paire de gants de soie tricotés, probablement espagnols
Museum of Fine Arts, Boston

Jusqu’au XIVe siècle, le gant de parure est le plus souvent en fil de soie et brodé. C’est un gant fin tricoté à cinq doigts. À la Renaissance, les doigts s’arrondissent, le gant se pare de larges manchettes de tissu de soie façonné ou brodé, qu’on appelle crispins. On rebrode parfois le dos de la main, et même les doigts. Dans Le Roman de la Rose, la Dame porte des gants de fil blanc, qui symbolisent ses mains blanches et propres et signifient son appartenance sociale (cela durera jusque dans les années 1960 ; on verra même, au XIXe siècle, les enfants de la bonne société jouer dans les bacs à sable, gantés de blanc).

Ces gants de tricot fin bien ajustés protègent efficacement les mains du froid et arrivent à concurrencer la nouvelle mode des gants de peau, le plus souvent en chevreau, qu’on parfume à partir de 1533 – arrivée à la cour avec Catherine de Médicis. Ce ne sont pas les mêmes confréries qui confectionnent les gants de peau et les gants tricotés. Dans les inventaires des biens et dans les statuts des corporations de tricoteurs, on trouve aussi la trace de gants d’hommes et de femmes et d’enfants de meilleur marché, en laine ou en soie, à un seul doigt.

▲à g. et à dr. : Chausses tricotées, XIVe siècle
Bayerisches Nationalmuseum, Münich
au centre : Examen d’un patient, extrait du
Liber notabilium Philippi Septimi, francorum regis, a libris Galieni extractus
Guy de Pavie, 1345, École italienne, XIVe siècle, Musée Condé, Chantilly

▲à g. : Le Triomphe de Mardochée (détail), gravé par Lucas van Leyden, 1515
sur Calisphere University of California
à dr. : Boulevart en laine tricotée, XVe siècle
Staatliche Kunstsammlungen Historisches Museum, Dresde
Le boulevart est un court haut de chausses rattaché à la ceinture,
il couvre seulement l’enfourchure et le haut des cuisses ;
porté pendant la seconde moitié du XVe, sa mention dans les textes et les exemples sont rares.
Celui-ci, en tricot, qui s’inspire de la mode des crevés est d’autant plus une curiosité.

L’autre production des artisans tricoteurs, ce sont les bas tricotés, qui entrent en revanche en usage assez tard. On appelle encore chausses ces vêtements du bas du corps, ancêtre des chaussettes et bas. Vers le VIIe siècle, elles sont courtes et couvrent juste le pied et la jambe. Avec la mode du XIVe siècle, qui voit le costume masculin considérablement raccourcir, elles forment deux tubes de toile parfois séparés, parfois fermés et cousus – pour répondre aux virulentes critiques de « déshonnesteté ». Elles remontent jusqu’au haut des cuisses et même à la taille, et s’attachent au bas du pourpoint à l’aide d’aiguillettes. Au XVIe siècle elles se divisent en hauts et bas de chausses : à partir de cette époque le terme chausses désigne le haut de chausses – qui se transformera bien plus tard en culotte, puis en pantalon ; le bas de chausses deviendra juste le bas.

▲à g. : Portrait présumé de Henri IV enfant, École française, vers 1555
Musée de Pau sur Agence photographique de la RMN 
à dr. : Bas de soie tricotée pour enfant, fin du XVIe siècle
sur Deutsches Strumpfmuseum 

▲à g. : Le Jardin de la noblesse française, Gentilhomme tirant l'épée
gravé par Abraham Bosse d'après Jean de Saint-Igny, 1629
sur Expositions BnF
à dr. : Bas de chausses tricotés, à porter dans les bottes, Angleterre, 1640
Victoria & Albert Museum, Londres

▲Bas en lin écru pour homme, Angleterre, vers 1660-1670
Victoria & Albert Museum, Londres
Ce bas n’est pas tricoté mais tissé et cousu, bien que les bas tricotés
soient déjà couramment portés à cette époque ;
on trouve que la coupe en biais sur mesure galbe mieux la jambe.

▲Bas et chaussettes tricotés en coton et soie rebrodés pour enfants,
Museum of Fine Arts, Boston

Les chausses de toile ou de drap de laine doivent être collantes et bien tirées, aussi sont-elles confectionnées sur mesure ; pour ceux qui n’en ont pas les moyens, elles sont formées de bandes de tissu enroulées autour de la jambe qu’on maintient comme on peut. Même taillées en biais dans le tissu c’est nettement moins adaptable que les articles en tricot de laine ou de soie, pourtant ce n’est qu’au cours du XVe et du XVIe siècles, que les chausses tricotées vont remplacer le tissu, au moins dans les classes sociales supérieures. Jusqu’au XVIIe siècle, on tricote à la main, aux aiguilles, en coton, en laine, et même dans des mélanges, de grandes quantités de bas pour hommes, femmes et enfants, unicolores ou façonnés.

▲à g. : Portrait de Matthäus Schwarz à l’âge de cinq ans quatre mois ; il apprend l’alphabet.
Banquier d’Augsbourg né en 1497, Matthäus Schwarz fait exécuter à vingt-trois ans
une série de vignettes le représentant dans tous ses costumes, à tous les âges de sa vie.
Ils sont regroupés dans le Livre des costumes (Trachtenbuch) conservé à la BnF, Paris
à dr. : Bonnets en laine tricotée, XVIIe siècle, Rijksmuseum, Amsterdam
Ils sont plus tardifs que l’image de Matthäus Schwarz, mais les modèles ont peu évolué en un ou deux siècles.

▲à g. : Portrait de Nikolaus Kratzer, par Hans Holbein le Jeune, 1528
Musée du Louvre sur Wikimedia Commons
à dr. : Chapeau en laine tricotée et feutrée, Angleterre
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲à g. : Le Mariage paysan (détail), par Pieter Bruegel vers 1568

Kunsthistorisches Museum, Vienne
à dr. : Chapeau en laine tricotée et feutrée rouge pour jeune garçon, Londres
entre 1500 et 1550, Victoria & Albert Museum, Londres
La couleur est passée avec le temps.

Les « coiffures » tricotées sont nombreuses et de formes variées. On trouve bien sûr des bonnets basiques qui se répandent dans toute l’Europe, plus ou moins semblables à ceux d’aujourd’hui, on les porte la nuit ou sous une autre coiffure, heaume ou capuchon. On dit parfois que le béret est inventé en France au cours du XIIIe siècle. Irena Turnau, spécialiste de l’histoire de la bonneterie européenne, regrette qu’il n’existe aucune étude historique sur le chapeau tricoté.

▲à g. : L’Homme au chapeau rouge, par Le Titien, 1516
Musée du Louvre sur Wikipédia
à dr. : Chapeau en laine tricotée et feutrée, Angleterre, XVe siècle
Victoria & Albert Museum, Londres

▲à g. : Portrait de Erasme de Rotterdam, par Hans Holbein le Jeune, 1523
Kunst Museum, Basle (Allemagne) sur Wikimedia Commons
à dr. : Chapeau en laine tricotée et feutrée, Londres, entre 1500 et 1550
Victoria & Albert Museum, Londres

▲à g. et à dr. : Portraits de Sir Thomas Southwell, par Hans Holbein le Jeune, 1536 et 1537
sur Wikimedia Commons
au centre : Chapeau en laine tricotée et et feutrée, Londres, entre 1500 et 1550
Victoria & Albert Museum, Londres

▲à g. : Portrait d’un écolier de douze ans, par Jan van Scorel, 1531

Musée Boijmans Van Beuningen Rotterdam sur Wikimedia Commons
à dr. : Chapeau de jeune garçon en laine rouge tricotée et feutrée, Museum of London, Londres.
La couleur est passée avec le temps, sa bordure ajourée
est destinée à accueillir des passementeries et décorations.

▲à g. : Chapeau en laine tricotée, XVIe siècle, Rijksmuseum, Amsterdam
à dr. : Portrait d’un inconnu, par Nicholas Hilliard, 1588
National Gallery, Londres sur Wikimedia Commons 

▲à g. : Les joies du patinage, par Hendrick Avercamp, vers 1630-1634
Rijksmuseum, Amsterdam
à dr. : Chapeau en laine tricotée, acheté en Hollande par le tsar Pierre Ier de Russie,
Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg

Certaines formes de ces bonnets sont très élaborées et forment de véritables chapeaux, comme on peut en voir sur les portraits de Dürer, de Cranach ou de Holbein le Jeune. On les fabrique, au XVIe et au XVIIe siècle, à Strasbourg et autres villes d’Alsace et d’Allemagne méridionale, et aussi en Hollande. On les tricote en fil de laine, car cette matière « prend » particulièrement bien la couleur – souvent rouge ou noire, mais ils peuvent être aussi bleus ou verts, on les foule pour imiter le velours, on les feutre pour les rendre plus raides sur les bords et résistants à l’eau, la technique est répandue. [On peut lire sur Le manteau de ma grand-mère, par Sabine, l’essentiel des techniques de travail de la laine]. Les élégants les agrémentent de passementerie, de plumes ou de broches.

Le tricot, une technique à la fois artisanale et domestique

Les pièces conservées montrent que les tricoteurs médiévaux, qui tricotent en rond, ne pratiquent que la maille endroit, le point jersey envers commence à être utilisé au cours du XVIe siècle, mais uniquement en décoration. On tricote à l’aiguille, jusqu’à quatre et cinq pour les formes compliquées, c’est la qualité des aiguilles autant que la dextérité de l’exécutant qui déterminent un tricot de qualité. En France et en Angleterre on utilise le plus souvent des aiguilles en bois ou en os, en Espagne, de fines aiguilles métalliques. On travaille aussi au crochet. Le tricotage à la main au XVe et XVIe siècle a atteint un niveau élevé dans la plupart des pays européens, tant en termes de qualité que de variété des articles produits : gants, bas, vêtements d’enfants, chemises, caleçons, pantalons, gilets, capuchons…

▲à g. et à dr. : Devant et dos d’un gilet tricoté en laine pour enfant,
Museum of London, Londres
au centre : Jeux d’enfants, par Pieter Bruegel l’Ancien, vers 1560
Kunsthistorisches Museum, Vienne

▲Moufles pour enfant en laine, XVIe siècle, Museum of London, Londres
à dr. : Chaussette en laine tricotée, vers 1650-1700
Rijksmuseum, Amsterdam
Ce type d’article populaire est rarement conservé dans les musées.

Outre ces productions artisanales des tricoteurs de métier, souvent de grande qualité, et réservées à la soie, tricoter à la main des vêtements utilitaires est une pratique courante à la campagne, où on a facilement accès à la laine. Le tricot devient au XVIe siècle, dans certaines régions, une activité non négligeable de revenu complémentaire pour les familles pauvres. En production dite domestique, les petites pièces d’usage courant pour bébés et enfants sont fréquentes, faciles et rapides à réaliser, mais les musées conservent peu de ces pièces modestes, portées jusqu’à l’usure.

Les tapis tricotés et autres chefs-d’œuvre d’ouvriers tricoteurs

▲Tapis en laine tricoté à la main, Strasbourg, 1761
Victoria & Albert Museum, Londres
Celui-ci est tardif puisqu’il date du XVIIIe siècle, mais de tels tapis
sont cités dans les statuts de 1607 des tricoteurs de Strasbourg.

On conserve dans certains musées – plutôt des pays de l’Europe centrale, on suppose que la technique est née en Italie, des pièces de tricot façonné très décoratives, qui rappellent les tapis. Moins coûteux qu’une tapisserie qu’ils remplacent, on les utilise aussi comme dessus de lit ou de table. Ils exigent une grande habileté technique de la part du tricoteur, au point que leur exécution figure une sorte d’examen de passage pour entrer dans certaines corporations.

▲Tunique tricotée à la main, en fil de soie et fil d’argent,
Italie ou Angleterre, vers 1600-1625, Victoria & Albert Museum, Londres

▲Veste tricotée à la main, en fil de soie et fil d’argent, bordure en lin,
vers 1625-1650, Victoria & Albert Museum, Londres

▲à g. : Veste pour femme tricotée à la main, en fil de soie et fil d’argent, non montée, envers et endroit,
Italie ou Angleterre, vers 1600-1625, Victoria & Albert Museum, Londres
à dr. : Portrait de jeune femme, par Lucas Cranach l’Ancien,
Galerie des Offices, Florence sur Artrenewal
Le tricot, qui n’est porté qu’en vêtement d’intérieur,
reprend les couleurs et les motifs de la mode.

Ainsi les tricoteurs à façon qui désirent entrer dans la guilde de Strasbourg doivent-ils produire un chapeau, une veste de laine, une paire de gants à doigts et un tapis tricoté à motif floral. On peut considérer ces pièces comme des chefs-d’œuvre de compagnons. Dans la réalité, une seule personne tricote rarement une pièce dans sa totalité, les différents morceaux sont confiés à plusieurs tricoteurs selon leur habileté, qui répètent chacun le même morceau, sous la direction du maître.

La mécanisation du tricot des bas et chaussettes du XVIIe siècle

▲à g. : Machine à tricoter de William Lee, fin XVIe, début XVIIe siècle
à dr. : Planche « Bonnetier » de L’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert, 1751-1772
sur Wikipédia 

Le rendement trop faible du tricotage à la main pour répondre à la demande croissante va imposer la mécanisation. William Lee, un vicaire de Calverton, près de Nottinghamshire, invente en 1589 la machine à tricoter les bas et chaussettes. On raconte que l’idée lui est venue pour aider son épouse, qui pratique le tricotage professionnel à la main. D’un seul coup de main, on peut tricoter un bien plus grand nombre de mailles. Lee a du mal à imposer sa machine, qui n’est brevetée qu’en 1599, ne trouve son succès que via la France de Henri IV – elle sera pourtant à la base du développement considérable des premières manufactures de bonneterie anglaises. Celles-ci défendent jalousement leurs savoir-faire et technique, jusqu’à ce que Jean Hindret s’en empare, sur ordre de Colbert, pour fonder en 1656 la première manufacture de bas de soie au métier de France, au Château de Madrid à Neuilly-sur-Seine ; elle compte soixante-dix-neuf compagnons en 1672.

On va désormais marquer la différence entre les produits manufacturés et les « ouvrages de dames », même si les modèles des uns et des autres restent longtemps très proches. Dans les prochains articles, je délaisserai les premiers – dont les conséquences économiques et sociales vont pourtant influencer la mode, pour ne m’intéresser qu’aux seconds. A suivre, donc…

(à suivre : Histoire du tricot (3) - Les « ouvrages de dames » des XVIIIe et XIXe siècles)

À lire aussi sur Les Petites Mains :

Histoire du tricot (1)Les origines
→Des chaussettes coptes de l'Antiquité égyptienne des origines, en passant par les gants liturgiques de l'Église chrétienne, le tricot se diffuse peu à peu dans toute l'Europe.

Histoire du tricot (3)Les « ouvrages de dames » des XVIIIe et XIXe siècles
→Sous l'Ancien Régime, le tricot est une occupation féminine convenable, la tricoteuse une figure exemplaire de vertu féminine ; premiers recueils de modèles, progrès techniques et modes hygiénistes diffusent la mode du tricot.

Histoire du tricot (4)Le tricot au XXe siècle, 1900-1930
→Des fins dessous tricotés 1900 au sportswear des années 1920, le tricot devient la « maille », signe de modernité, il passe des dessous aux dessus ; au tricot utile des années de guerre succède le tricot de loisir.

Histoire du tricot (5)Le tricot au XXe siècle, 1930-1980
→Dans la seconde moitié du XXe siècle, le tricot suit les tendances de modes : débrouille des années 40, sophistication des années 50, dynamisme rayé et coloré des années 70, la presse féminine diffuse les modèles.

Histoire du tricot (6)La layette et le tricot pour enfants
→Depuis toujours, le tricot habille l'enfant, parce qu'il le tient au chaud ; en rose ou en bleu, tricoter la layette de son bébé est considéré comme la meilleure des occupations pour une jeune mère.



29 septembre 2009

La culotte des garçons



▲à g. : Une partie de la bande du Petit Nicolas
film de Laurent Tirard, sortie le 30 septembre 2009
à dr. : Le Petit Parisien, par Willy Ronis, 1952

Après vous avoir raconté l'histoire de la robe à smocks des filles, puis de la layette bleue et rose des bébés, il aurait été désobligeant de ma part de ne pas évoquer les garçons de la même époque. Cela me donne le prétexte de vous montrer cette merveilleuse photo de Petit Parisien en hommage à Willy Ronis qui vient de nous quitter, et d'évoquer la sortie du film Le Petit Nicolas, qui nous renvoie à ces images de garçonnets des années 1950. Si cela pouvait relancer la mode des carreaux, des jacquards, des bretelles ! – et surtout des culottes courtes sur des cuisses potelées et des genoux qui se disent bonjour, personnellement je trouve cela trop chou.

▲ Ce doit être aussi l'avis de Marie, journaliste, vu son article
dans le dernier numéro de Milk Magazine n° 25 (p.52).

Cependant, je voudrais essayer de replacer cette culotte courte dans l'histoire de la mode et du costume des garçonnets, particulièrement complexe.

La robe des petits garçons

Du XVIIe siècle à la Première Guerre mondiale, on peut affirmer que tous les petits garçons passent par l'intermédiaire de la robe. Le style de cette robe évolue bien sûr au fil des siècles. Grosso modo jusqu'en 1830 c'est une sorte de robe chemise - on dit que les garçons sont à la bavette ; puis une robe à plis plus ou moins longue dure une cinquantaine d'années ; enfin apparaît la robe baby évasée de 1880. Il serait évidemment intéressant d'approfondir ce sujet, et d'étudier les différences entre la robe des garçons et celle des filles, mais ce n'est pas notre propos d'aujourd'hui. Les garçonnets cessent de porter la robe entre trois et six ans.

▲Portrait du duc de Berry, futur Louis XVI (à droite) et du comte de Provence, futur Louis XVIII,
par François Hubert Drouais, 1756, Musée d'Art, Sao Paulo
L'aîné a deux ans, le cadet un an, tous deux portent la robe.

La durée de l'enfance

Entre le XVIe et le XVIIIe siècles, on a coutume de diviser la vie humaine en cinq classes d'âge, dont deux pour l'enfance : le temps du jeu et celui de l'école. Cela ne facilite pas la tâche de l'historien du costume, qui pendant le même temps doit étudier les articulations entre trois costumes du garçonnet : le maillot, la robe, la soutane qu'on nomme jaquette au XVIIe. Pour l'historien du costume, la coupure la plus significative est celle où le garçon abandonne la robe pour revêtir l'habit masculin - parfois avec quelques variantes ou aménagements - généralement vers l'âge de cinq-six ans.

▲Les enfants Habert de Montmor, par Philippe de Champaigne, 1649,
Musée des Beaux-Arts de Reims sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN
A gauche, l'aîné Henri-Louis, dix ans, est vêtu comme un adulte,
son frère Jean-Balthazar, sept ans et six mois porte le même vêtement ;
à droite, les jumeaux Louis et Jean-Paul, quatre ans et neuf mois, portent la jaquette ;
les deux autres garçons, François, vingt-trois mois, à gauche et Jean-Louis, huit mois à droite,
portent la robe et le tablier, comme leur soeur Anne-Louise, trois ans six mois, au centre.

Mais ce moment charnière, où le garçon revêt l'habit d'homme, se brouille au fur et à mesure que la société modifie sa perception et sa notion de l'enfance, ce qui entraîne une série de transformations fondamentales du costume enfantin. Il est d'ailleurs significatif de noter que cela concerne en priorité le vestiaire du garçon.

La première de ces transformations est le remplacement de la jaquette par le costume à la matelot qui fait des garçonnets les premiers "sans-culottes". Cette mode du pantalon pour les garçonnets représente la solution intermédiaire idéale entre la robe du bébé et l'habit masculin [la culotte et des bas]. Le costume à la matelot apparaît vers 1780, il devient la tenue classique d'une enfance aristocrate entre 1790 et 1830.

▲à g. : Costume à la matelot, vers 1770, Tidens Toj, Nationalmuseet, Copenhague
à dr. : Les enfants Cavendish, par Sir Thomas Lawrence, 1790,
Städel Museum, Frankfurter-am-Main.
L'aîné, William a sept-huit ans, il porte l'habit dégagé avec la culotte, très proche de celui des hommes ;
le benjamin, George, a cinq-six ans, il porte le costume à la matelot avec pantalon ;
le bébé, Anne, est une fille, elle a trois ans et porte la robe blanche,
qui habille aussi les petits garçons de son âge.

▲à g. : Portrait de famille (détail), par Joseph-Marcellin Combette, 1801,
Musée des Beaux-Arts, Tours sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN
à dr. : Costume à la matelot en nankin (toile de coton), début XIXe,
Angleterre, Victoria & Albert Museum, Londres

Plus avant dans le siècle, vers 1860, l'invention, selon le terme de l'historien Jean-Luc Noël, de la "seconde enfance" entre la période de sevrage et l'âge de raison, va contribuer à la diversification du vestiaire. Le costume marin a la même fonction d'entre-deux que son ancêtre le costume à la matelot ; il permet au garçonnet de porter la culotte courte, et même en grandissant la culotte longue qu'on se garde bien de nommer pantalon. Je ne m'étends pas plus sur ces thèmes que j'ai déjà longuement traités ; je vous invite à piocher dans le nuage de liens ci-contre pour lire ou relire ces sujets.

▲à g. : Garçons en costume marin, vers 1875, Pool Vintage Kids sur Flickr
à dr. : Groupe d'enfants, vers 1890 : l'aîné porte le complet veston, le plus jeune le costume marin.
(Remarquer la robe à smocks de style Réforme de l'aînée)
Pool Vintage Kids sur Flickr

La diversification des catégories d'âge bénéficie aussi au vestiaire du grand garçon : entre 1820 et 1845, il porte le spencer plutôt que l'habit ou la redingote, qui est une sorte de redingote dont on ne garde que la partie supérieure. De 1866 à 1868, la culotte bouffante serrée à mi-mollet - qu'on appelle knickerbocker - connaît un grand succès. Les plus grands, à partir d'au moins dix ans, suivent la mode des adultes, généralement le complet trois pièces. Dans les grands magasins du XIXe siècle, on établit la taille maximum pour les garçons à dix-huit ans. Cette habitude commerciale dure jusqu'en 1950. Aujourd'hui les modèles enfants vont en général jusqu'à la taille seize ans.

▲à g. : Lord Randolph Henry Spencer Churchill, photographie A. Ken, 1862,
National Portrait Gallery, Londres
à dr. : Knickerbockers en velours, Davis & Goddman, Angleterre,
vers 1865, Victoria & Albert Museum, Londres

▲à g. : Portrait de Sir Arthur Strachey enfant, photographie Surrey Photo, 1866
National Portrait Gallery, Londres
à dr. : Pantalon de laine, Angleterre, 1856,
Victoria & Albert Museum, Londres

▲à g. : Trevor, Richard et John Grant, et Andrew John Wedderburn Colvile,
photographie James Ross, vers 1867, National Portrait Gallery, Londres.
Andrew, né en 1859, à droite, a huit ans, c'est aussi à peu près l'âge des autres garçonnets,
ils portent la culotte courte ou le knickerbocker
à dr. : Les enfants de la famille Strachey : Arthur, Dolly, Elinor, Kitty, Charlie, Dick,
photographe inconnu, septembre 1870, National Portrait Gallery, Londres.
A gauche, Arthur, né en 1858, douze ans, porte le pantalon long ;
à droite Charles (Charlie) et Richard (Dick), cousins nés tous les deux en 1862, huit ans,
portent l'un le knickerbocker, l'autre la culotte courte ;
les trois portent la veste dite à la zouave [zouave jacket]
réputée facile à assortir à toutes les tenues en raison de sa simplicité.

Du costume enfant au costume adulte, un rite de passage

Quelle que soit l'époque, depuis la fin du XVIe siècle, le moment où le petit garçon quitte la robe ou la culotte courte pour l'habit masculin, culotte ou pantalon, est vécu comme un rite de passage, dont l'enfant est le plus souvent très fier. Sous l'Ancien régime, cela se passe généralement vers cinq-six ans. On note que, dans les sociétés musulmanes, c'est aussi le moment où le garçonnet quitte le harem.

Dans le journal de l’enfance de Louis XIII que son médecin Jean Heroard tient au jour le jour, on sent bien la portée symbolique et affective de ce rituel, dont les étapes ne se franchissent d'ailleurs pas en un jour : à quatre ans, on lui met des chausses sous sa robe, à cinq on remplace son bonnet d'enfant par un chapeau d'homme, mais quelques jours plus tard, la Reine lui fait remettre le bonnet. A six ans, il exprime sa hâte à porter des chausses. Le 6 juin 1608, Louis a sept ans huit mois, Jean Heroard écrit non sans solennité, et on le devine, une certaine émotion : "Il est vêtu d’un pourpoint et de chausses, quitte l’habillement d’enfance, prend le manteau et l’épée". Mais il arrive qu'on lui remette la robe, comme on lui a remis le bonnet, ce qu'il n'apprécie guère. Quand il a des chausses et un pourpoint, "il est extrêmement content et joyeux, ne veut point mettre sa robe".

▲à g. : Portrait de Marie de Médicis avec son fils Louis (détail), par Charles Martin, 1603,
Musée des Beaux-Arts, Blois (Louis, né en septembre 1601, a deux ans).
à dr. : Louis XIII jeune roi (il a dix ans), par Frans Pourbus le Jeune, 1611
Palais Pitti, Florence sur Wikimedia Commons

Au XIXe siècle, dès le premier Empire, le passage du garçon au monde masculin se fait le plus souvent par le biais du port de l'uniforme, habit coupé par le tailleur, dès que le garçonnet entre à l'école. Entre 1900 et 1920 on prolonge très tard chez le jeune adolescent les particularités du costume des enfants. Philippe Ariès (1914-1984), qui fut le premier historien français à s'intéresser à l'enfance, se rappelle non sans humour qu'il a porté lui aussi les culottes courtes, "insigne bientôt honteux d’une enfance retardée. Dans ma génération, on quittait les culottes courtes à la fin de la seconde, à la suite d’ailleurs d’une pression sur des parents récalcitrants : on me prêchait la patience en citant le cas d’un oncle général qui s’était présenté à Polytechnique en culotte courte !"

▲Portrait des enfants de l'architecte Pontremoli avec leur mère,
photographie François Antoine Vizzavona, début XXe,
fonds Druet-Vizzavona, Paris sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN

La longueur de la culotte anglaise, le plus souvent au genou, se pose comme un repère de l'enfance des garçons, on comprend que les aînés soient pressés de la quitter. L'adulte est le modèle à suivre. Porter un pantalon pour la première fois est un rite qui se perpétue jusque dans les années 1960. La culotte courte est si ancrée à l'image de l'enfance, qu'en 1969, un film publicitaire pour la marque de fromage Kiri évoque les "gastronomes en culottes courtes", le slogan n'est abandonné qu'à l'orée des années 1990.

La culotte des garçons au XXe siècle, entre mode et tradition

Suivre l'évolution de la culotte des garçons aux XIXe et XXe siècles équivaut à suivre l'évolution de l'organisation de la production de l'habillement. Réalisée d'abord par les tailleurs, on l'achète ensuite en confection dans les grands magasins, puis dans les maisons spécialisées. C'est aussi l'un des articles que les femmes abandonnent vite en production domestique, sans doute en raison de sa réalisation très technique, et du résultat somme toute peu gratifiant du point de vue stylistique.

▲à g. : Costume pour la classe, La Mode illustrée, mars 1914,
boutique Au Fil du temps sur e-bay
à dr. : Culotte de garçon en tweed de laine, vers 1915, Wisconsin Historical Society, Madison

Au début du XXe siècle, les garçons doivent attendre l'âge de quinze ans environ pour prétendre porter le pantalon des hommes. Ils sont vêtus du knickerbocker ou knicker court déjà porté depuis la moitié du XIXe, qui s'allonge progressivement pour atteindre la cheville en 1939, copiant le pantalon de golf des hommes. Ils portent aussi le complet veston-culotte anglaise - qu'on nomme bermuda à partir de 1962.

▲à g. : Aldous Huxley et son fils Matthew, photographie Dorothy Wilding, 1932,
National Portrait Gallery, Londres
à dr. : Knickerbocker en laine, vers 1920, The Metropolitan Museum of Art, New York

▲à g. : Portrait du jeune peintre Marcel Lavallard (né 1896),
photographie François Antoine Vizzavona, vers 1910 sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN
à dr. : Enfants regardant une vitrine de libraire,
photographie Roger Viollet, Paris, 1943, Paris en images

▲à g. : Costume pour garçon à culotte courte, Harrods, 1930-1939, Victoria & Albert Museum, Londres
à dr. : Lady Sybil Laurence et ses fils, photographie Bassano, 1929, National Portrait Gallery, Londres

Dans les années 1920, même la culotte des garçons suit la libéralisation ambiante de la mode. Pour la première fois, les enfants, garçons et filles, montrent leurs cuisses ; quand il fait trop froid ils portent des guêtres moulantes. Pour mieux s'adapter à leurs mouvements, les chemises se boutonnent souvent aux culottes.

▲à g. : Culotte courte à bretelles, La Mode illustrée, mars 1922, boutique Au Fil du temps sur e-bay
au centre : Culotte boutonnée en piqué de coton blanc, vers 1920, Wisconsin Historical Society, Madison
à dr. : Portrait de Rauf Mansel (détail), photographie Bassano & Vandyk Studios, 1921
National Portrait Gallery, Londres

▲à g. : Guêtres en coton, intérieur molletonné, vers 1925 Victoria & Albert Museum, Londres
à dr. : Enfant portant une culotte courte et des guêtres, La Mode illustrée, février 1920,
boutique Au Fil du temps sur e-bay

La culotte courte des années 1930 s'accompagne d'un pull-over sur chemise ouverte, qu'on porte de manière plus décontractée que la veste.

▲à g. : Culotte en velours côtelé et chemise rayée en coton, vers 1930-1939, Wisconsin Historical Society, Madison
à dr. : Enfants devant le bassin du jardin du Luxembourg à Paris,
photographie Brassaï, 1930, collection particulière sur Agence photo de la Réunion des musées nationaux RMN

Après la Seconde Guerre mondiale apparaît le short américain, court, parfois à revers, plutôt réservé aux vacances et aux activités sportives. Les filles commencent aussi à le porter, c'est le début de la mode unisexe, accentuée par l'arrivée du jean vers 1950. A la lumière de cet article, on peut mesurer combien son style libre et novateur a pu plaire à la jeunesse ! Le pantalon des enfants n'échappe pas non plus à la mode des années 1970 : les enfants aussi portent le pattes d'éph'.

▲à g. : 1953 Culotte courte en coton, chemise en polyester brodée d'un canard, 1953
Wisconsin Historical Society, Madison
à dr. : Le Petit Parisien, photographie Willy Ronis, 1952

▲à g. : Garçon vêtu d'un jean portant sa petite soeur, vers 1950, Pool Vintage Kids sur Flickr
à dr. : Pantalon de garçon style blue jeans, 1969, Wisconsin Historical Society, Madison

▲à g. : Garçons en pantalon large style "pattes d'éph", 1978, Pool Vintage Kids sur Flickr
à dr. : Pantalon large style pattes d'éph, marque Falmers, vers 1971, Victoria & Albert Museum, Londres