18 octobre 2010

Histoire du tricot (1) - Les origines




Peut-être l’aurez-vous déjà remarqué dans la page de liens ci-contre, Les Petites Mains ne peuvent que soutenir un concept comme Golden Hook, qui lie mode, tradition d’un savoir faire de qualité et relation intergénérationnelle. Ce site, lancé il y a deux ans par Jérémy Emsellem, propose en effet de faire tricoter vos bonnets et écharpes par des grands-mères. Pour ceux qui veulent se lancer eux-mêmes dans le tricotage, les grands-mères de Golden Hook donnent des cours particuliers jusqu’au 23 octobre au BHV Rivoli à Paris. Mais Les Petites Mains, c’est à la fois la tête et les mains ! Aussi, pour vous cultiver en tricotant – ou tricoter en vous cultivant, voici une Petite Histoire du Tricot en plusieurs épisodes.

Je dédie cette série d’articles à deux des lectrices tricoteuses de la première heure des Petites Mains, Marie-Françoise et Marie-Pierre.

Nålbinding ou tricot ?

Il n’est vraiment pas facile de se lancer dans une histoire du tricot. Peu de livres ou de publications existent sur le sujet. Les fragments et éléments anciens des musées, extrêmement fragiles, sont moins nombreux que ceux du tissage, qui lui sont antérieurs ; si la pointe aiguë de l’aiguille à coudre ne laisse guère de doute quant à son usage, il n’en est pas de même pour l’aiguille à tricoter – appelée petite trique ou tricot au XVIe siècle, d’où le nom donné à la technique, l’aiguille est alors en bois. On constate aussi que si des légendes existent de déesses et héroïnes antiques qui comme Arachné ou Pénélope tissent, on n’en connaît aucune qui tricote. La Bible rapporte une robe tricotée du Christ et il existe d’autres mentions écrites de vêtements tricotés, on dira donc avec prudence que les premiers tricots datent du début de notre ère. Car les historiens eux-mêmes s’interrogent sur ce qu’il convient d’appeler « tricot » ou non !

▲Paire de chaussettes de laine (nålbinding), vers 300-500, Égypte, Victoria & Albert Museum Londres
Séparant les orteils, elles devaient être portées avec des sandales.

▲Chaussette viking (nålbinding) des fouilles de Coppergate, York Archeological Truste, York [en viking : Jorvik]

En effet, les trouvailles archéologiques les plus anciennes auraient été faussement considérées comme du tricot, alors qu’elles sont réalisées en nålbinding. Ce nom viking désigne un tissu structuré en spirale, dont l’élasticité ou la rigidité dépend du point et de la largeur du matériel utilisé. La technique du nålbinding est pratiquée par les Romains, les Égyptiens et divers peuples des pays d’Europe du Nord et de l’Est aux environs du IVe siècle. Certains historiens du textile le considèrent comme l’ancêtre du crochet et du tricot. [En anglais, il est traduit par : knotless netting, needle looping ou encore single needle knitting]. Cette technique permet la formation de boucles entrelacées, le plus souvent torses, à l'aide d'une aiguille à chas et d'un fil ; en général, le travail est circulaire.

La naissance du tricot

Comme la technique du tissage s’est développée sur le modèle de la vannerie et du tressage, le tricot prend modèle de la maille des filets, connue au moins vers 1500 avant notre ère. On parle alors de technique sprang – qui permet de fabriquer une sorte de filet avec des fils tendus sur un cadre à tisser rudimentaire et torsadés entre eux ; le chaînon exécuté d’un fil continu passe verticalement alors que dans la technique du tricot il est horizontal. Les historiens ont aussi confondu son résultat avec la dentelle résille ou le tricot.

Selon l’historienne Irena Turnau, on suppose que la technique de transition entre la technique sprang et le tricot est la fabrication de textiles sur châssis pratiquée par les nomades de l’Afrique du Nord. Une des sectes coptes transforme ces châssis en aiguilles mobiles. Plus tard on découvre le même processus au Pérou. Il faut en effet trouver une solution et entrecroiser les techniques pour réaliser certains articles, par exemple pour protéger les doigts du froid.

▲Chaussette XIIe siècle, probablement trouvée à Fustat, Egypte
Textile Museum, Washington

▲Chaussette d’enfant, période musulmane incertaine entre XIe et XVe siècles,
probablement trouvée à Fustat, Égypte, Textile Museum, Washington
On peut trouver les explications détaillées (en anglais) pour réaliser une copie de ces chaussettes
sur le site de Anahita al-Qurtubiyya Visitez aussi sa page Medieval Muslim Knitting

Pour certains historiens, les plus anciens vestiges de pièces de tricot, au sens propre du terme – c’est-à-dire le résultat d’un même fil enroulé sur lui-même en boucles, appelées mailles, à l’aide de plusieurs aiguilles et qui donne un tissu extensible – se composent de chaussettes, ou plus exactement de fragments de chaussettes coptes trouvées en Égypte, entre le XIe et le XIIIe siècles. Ce sont des pièces fines, le plus souvent dans des tons de coton blanc et indigo, peut-être « tricotées » à l’aide de plusieurs aiguilles, peut-être à l’aide d'une aiguille et des doigts de la main gauche, il est en effet difficile de savoir si elles ont été réalisés à plat ou en rond. Selon Irena Turnau, on ne peut pas affirmer qu'elles ont été tricotées sur plusieurs aiguilles, le même résultat pouvant être obtenu au moyen du nålbinding. Il faudrait une trouvaille archéologique associant articles tricotés et aiguilles pour le prouver.

Si c’est du tricot, vu la qualité du travail réalisé, la variété et la complexité des motifs décoratifs, on se dit que la technique pourrait être en effet plus ancienne, vraisemblablement aux premiers siècles de notre ère. La provenance exacte et la difficulté de datation de ces chaussettes à un ou deux siècles près, comme d’ailleurs tout ce qui concerne l’art copte est le fait du manque de rigueur des fouilles archéologiques à l’origine de leur découverte.

Le tricot se diffuse en Europe

La technique du tricot, due donc probablement aux Coptes, gagne les pays du monde islamique via les conquêtes des Arabes : la Syrie en 632, Jérusalem en 635 – ce qui va provoquer les Croisades, l'Égypte en 640, le Maghreb en 647 ; ils montent ensuite vers le Portugal et l'Espagne en 711, la Sicile en 720, la France où comme chacun sait ils sont arrêtés à Poitiers en 732, les Maures restent en Espagne jusqu'en 1492.

▲à g : Gants liturgiques épiscopaux dits de Saint Rémy, en soie blanche tricotée ;
ils comportent une plaque circulaire d'argent ciselé et doré cousue en son centre,
abbaye basilique Saint-Sernin sur Culture.fr
à dr. : Gant liturgique, en soie, or et cuir, cathédrale de Rodez, XVIe siècle - début XVIIe,
photographie Musée Fenaille - Société des lettres, sciences et arts de l'Aveyron sur Musées de Midi-Pyrénées

▲Paire de gants liturgiques épiscopaux, en soie et bande d’argent, tricotés main,
Espagne, XVIe siècle, Victoria & Albert Museum, Londres

On admet qu’au Xe siècle, le tricot s’est répandu dans toute l'Europe. Toujours selon Irène Turnau, l’unification culturelle des pays chrétiens va participer à sa diffusion dans les pays européens. Religieuses et artisans tricotent pour les églises. Le développement du tricot est accéléré par des prescriptions liturgiques qui apparaissent en 785. Elles imposent aux évêques et prêtres de porter, pendant la consécration du pain et du vin pendant la messe, des gants non cousus, bien ajustés aux doigts. Ils sont d’abord tricotés en soie naturelle ou blanche, puis colorée, souvent en rouge, jamais en noir. Les premières mentions de gants liturgiques spécifiques datent du Xe siècle ; les plus anciens qui nous sont parvenus en France sont conservés à la basilique Saint-Sernin à Toulouse, ils datent du XIIIe siècle et témoignent du haut niveau technique de tricotage à la main de l’artisan bonnetier qui les a réalisés.

▲Chausses et souliers dits de Saint Germain, abbé de Moutiers-Grandval,
près de Délémont (Suisse), photo Musée jurassien, Délémont,
dans Histoire du Costume de François Boucher p. 159.

Ces gants liturgiques sont conservés dans les trésors des églises et des cathédrales du bas Moyen Âge, ils sont mentionnés dans les textes dès le IXe siècle. On y trouve aussi de nombreuses bourses et petits sacs tricotés en rond et en jacquard avec des fils de soie pour déplacer et accueillir les reliques de saints. En Suisse sont conservés des bas et jambières tricotés entre le VIIe et le IXe siècle.

▲Housse de coussin mortuaire de Fernando de la Cerda (1255-1275)
monastère Santa María la Real de Huelgas, près de Burgos (Espagne), vers 1275 sur L'Ost du Dauphin
On peut voir une reconstitution de ce motif sur le site de Susanna von Schweissguth

On ne manque pas de citer aussi les housses de coussins tricotées, datant des XIIe et XIIIe siècles, provenant des tombes royales du monastère Santa María la Real de Huelgas, fondé par le roi Alphonse VI de León et de Castille pour abriter le mausolée de sa famille. Le plus ancien, pourpre, or et blanc, entièrement tricoté au fil de soie et point jersey très serré (80 mailles pour 10 centimètres carrés), placé sous la tête du prince Fernando de la Cerda, mort à vingt ans en 1275 est intact. Les motifs en jacquard à fils tirés représentent des fleurs de lys et des aigles encastrés dans des losanges sur une face, des châteaux à trois tours (ceux qui ont donné leur nom à la Castille) et des rosettes dans des octogones sur l'autre face. Il est bordé de glands verts un peu abîmés aux quatre coins et d’une lisière où se répète le mot barakah [en arabe : bénédiction], cette inscription atteste l’origine arabe de ces coussins.

▲Vierge tricotant une petite robe pour l’enfant Jésus avec quatre aiguilles,
par le Maître Bertam von Minden,
volet droit du retable de l’autel de la Sainte Vierge à l’église de Buxtehude (Allemagne)
vers 1400-1410, sur Wikimedia Commons
Tricoter avec quatre aiguilles n’est pas courant en Allemagne à cette époque,
Maître Bertam a séjourné en Italie avant de réaliser ce retable,
il y a vraisemblablement découvert cette méthode.

Dès le XIVe siècle, la technique du tricot s’est fortement répandue en Europe du Sud et dans certaines villes allemandes autour de la Baltique. La peinture la montre avec précision en représentant des madones dites « au tricot ». Le tricot se fait en rond, sur un jeu de quatre ou cinq aiguilles, probablement métalliques, non crochetées, tenues par les paumes, le fil dans la main droite. De fait les tricoteurs utilisent alors de deux à cinq aiguilles pour tricoter des fils de coton, de soie ou de laine, ils pratiquent déjà le jacquard.

Parallèlement à cette évolution de la technique dans l’Europe méridionale, vers le Xe siècle, colportée par les envahisseurs normands, l’usage de tricots en grosse laine, exécutés au crochet ou sur de grosses aiguilles en os ou en bois, s’est introduit dans le Nord de l’Europe : Norvège, Finlande, Islande, îles anglo-normandes et plus généralement toutes les régions de culture celte. Des fouilles archéologiques en Lettonie, Pologne et certains pays scandinaves l’attestent.

Ce sont donc l’expansion de l’Islam, les invasions normandes, les Croisades, le commerce et les conquêtes qui permettent la diffusion de la technique du tricot. On raconte que les marins espagnols de l’Invincible Armada, naufragés sur les côtes des Îles Orcades et des Îles Shetland en 1588, auraient enseigné l'art du tricot aux pêcheurs autochtones. On dit aussi que les Conquistadores auraient appris à tricoter à l'Amérique du Sud, hypothèse aujourd’hui remise en question. L’histoire du tricot se construit au fur et à mesure des trouvailles et solutions techniques individuelles et locales, elle se prête mal aux généralisations. A chaque fois, le tricot s’enrichit des cultures et des traditions des peuples qui le découvrent.

(à suivre : Histoire du tricot (2) - Du XIVe au début du XVIIe siècle)

À lire aussi sur Les Petites Mains :

Histoire du tricot (1)Les origines
→Des chaussettes coptes de l'Antiquité égyptienne des origines, en passant par les gants liturgiques de l'Église chrétienne, le tricot se diffuse peu à peu dans toute l'Europe.

Histoire du tricot (2)Du XIVe au début du XVIIe siècle
→Le tricot du Moyen Âge ne concerne que les gants, les bas, les bonnets et chapeaux ; guildes et corporations se structurent autour du travail de la « bonneterie » qui se mécanise.

Histoire du tricot (3)Les « ouvrages de dames » des XVIIIe et XIXe siècles
→Sous l'Ancien Régime, le tricot est une occupation féminine convenable, la tricoteuse une figure exemplaire de vertu féminine ; premiers recueils de modèles, progrès techniques et modes hygiénistes diffusent la mode du tricot.

Histoire du tricot (4)Le tricot au XXe siècle, 1900-1930
→Des fins dessous tricotés 1900 au sportswear des années 1920, le tricot devient la « maille », signe de modernité, il passe des dessous aux dessus ; au tricot utile des années de guerre succède le tricot de loisir.

Histoire du tricot (5)Le tricot au XXe siècle, 1930-1980
→Dans la seconde moitié du XXe siècle, le tricot suit les tendances de modes : débrouille des années 40, sophistication des années 50, dynamisme rayé et coloré des années 70, la presse féminine diffuse les modèles.

Histoire du tricot (6)La layette et le tricot pour enfants
→Depuis toujours, le tricot habille l'enfant, parce qu'il le tient au chaud ; en rose ou en bleu, tricoter la layette de son bébé est considéré comme la meilleure des occupations pour une jeune mère.



11 commentaires:

  1. Comme toujours passionnant ! On attend la suite...et merci pour la dédicace !

    RépondreSupprimer
  2. Je ne pouvais manquer de saluer ainsi vos encouragements constants et chaleureux et vos talents de tricoteuse !

    RépondreSupprimer
  3. Cet article est un vrai trésor !!!! merci !

    RépondreSupprimer
  4. tout comme gazouillis, je vous remercie pour ce superbe article passionnant

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci à vous, et tous mes encouragements aussi pour Peace & Laine.

      Supprimer
  5. l'article a été intéressant , super

    RépondreSupprimer
  6. Bonjour et merci pour ce précieux article. J'aimerais cependant savoir si vous aviez des sources à partager sur ce sujet. Merci d'avance

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Vous pouvez aller plus loin dans le sujet en suivant les liens de l'article et ceux des légendes des images. Je cite aussi dans le texte les travaux de l'historienne Irena Turnau.
      Merci pour votre message.

      Supprimer
  7. Suite à une journée médiévale où on m'a soutenu que le tricot n'existait pas en l'an mil, je suis plus que ravie qu'ils avaient totalement tord. Votre historique est magnifiquement réalisé. J'avais déjà étudié le textile copte et là vous m'avez donné encore plus d'infos. Merci. Grand Merci.

    RépondreSupprimer
  8. Bonjour
    C'est un article vraiment passionnant, bravo pour toutes vos recherches.
    Bien amicalement
    Béatrice

    RépondreSupprimer
  9. Merci beaucoup pour ce partage. Je suis bibliothécaire et votre travail m'a beaucoup aidé pour monter une expo
    Bravo
    Lavandine

    RépondreSupprimer