Affichage des articles dont le libellé est blanc. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est blanc. Afficher tous les articles

14 juin 2012

Mode enfantine et luxe (4) – La layette


Les travaux de Philippe Ariés et des historiens spécialisés qui lui ont succédé montrent que l'enfance fut longtemps une notion floue, même si l'enfant tenait un rôle social essentiel. Il a fallu plus de deux siècles, de Jean-Jacques Rousseau à Françoise Dolto, pour arriver à l'idée que « l'enfant est une personne ».

▲Les enfants de Charles Ier d'Angleterre, par Anton Van Dyck, 1637 sur le blog altesses.eu

▲à g. : Charles-Philippe de France, comte d'Artois (petit-fils de Louis XVI, futur Charles X)
et sa sœur Madame Clotilde, par François-Hubert Drouais, vers 1760
Musée du Louvre, Paris sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Tablier d'enfant en dentelle de Milan, Musées royaux d'Art et d'Histoire, Bruxelles


Avant la fin du XVIIe siècle, voire le XVIIIe siècle, on ne considère guère que l'enfant ait besoin d'une garde-robe spécifique. Dès que possible, au plus tard à sept ans, considéré comme « l'âge de raison », on l'habille comme un adulte en miniature, il subit les mêmes conventions vestimentaires dictées par la mode. Lorsqu'il a un rôle de représentation – c'est le cas dans toutes les cours européennes, où le jeu des alliances implique des mariages précoces – son vestiaire, signe social de sa haute naissance, est aussi somptueux que celui de ses parents.

La spécificité du vêtement d'enfant ne s'applique donc de fait qu'à deux classes d'âge : le nourrisson en maillot et layette et le petit enfant, fille ou garçon, qui porte la robe. Ce sont les thèmes de cet article et d'un prochain à venir. Je me limiterai essentiellement aux périodes des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles.

►Luxe et raffinement d'une layette qui se féminise

Les caractéristiques propres aux pièces de layette remontent au Moyen Âge, l'habillement des nourrissons ne varie guère jusqu'à la fin du XIXe siècle.

▲Portrait de Cornelia Burch à l'âge de deux mois, École flamande, 1581
Hull Museum Collections, Kingston upon Hull

▲Le prince Federigo d'Urbino dans son berceau, par Federico Barocci, 1605, Galerie Palatine, Florence

▲Châle de baptême en soie brodée d'argent, Italie, 1620-1650, Victoria and Albert Museum, Londres

▲à g. : Châle de baptême, satin de soie brodé de fils d'or et d'argent,
Angleterre, vers 1650-1675, Victoria and Albert Museum, Londres
à dr. : Le prince Léopold de Médicis bébé, par Tiberio Titi, 1607
Galerie Palatine, Florence, sur le blog altesses.eu

▲à g. : Louis XIV bébé représenté en maillot dans les bras de sa nourrice, Marie de Longuet de la Giraudière,
Musée des Châteaux de Versailles et du Trianon sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Bande de maillot, 1600-1625, Victoria and Albert Museum, Londres

▲à g. : Ensemble de baptême en dentelle, Belgique, deuxième moitié du XVIIe siècle
Victoria and Albert Museum, Londres
à dr. : Nouveau-né de la famille Faucigny-Lucinge, atelier des Frères Beaubrun, XVIIe siècle
Fondation Yannick et Ben Jakober, Alciuda

▲à g. : Portrait de bébé, par Mary Beale,1690-1730, Victoria and Albert Museum, Londres
à dr. : Madame Privat de Molières et ses filles (détail), par Antoine Raspal, vers 1775-1780, Museon Arlaton, Arles

▲L'emmaillotement présenté par 38 mannequins de poupons à l'Exposition universelle de 1889,
à g. à la manière des Ardennes, à dr. à la manière du Vaucluse
MuCEM, Marseille sur L'Histoire par l'image


L'emmaillotement du nourrisson est pratiqué depuis l'Antiquité. Le but est de le tenir au chaud et d'éviter que ses jambes ne se déforment. Le temps d'emmaillotage serré se raccourcit peu à peu, la planche en bois qui maintient les jambes droites est abandonnée à la fin du XVIIIe siècle, les bandelettes qui entourent tout le corps du bébé ne concernent plus que les jambes. Contrairement aux Anglais qui cessent d'emmailloter les bébés au bout de quelques semaines dès les années 1820, et malgré le « retour à la nature » prôné par Jean-Jacques Rousseau en 1762, les bébés français sont tenus serrés dans leurs langes au moins jusqu'en 1914, et même les années 1950 dans les milieux ruraux [Lire sur Les Petites Mains, Tricentenaire Jean-Jacques Rousseau, L'influence de l'Émile sur l'habillement des enfants].

Comme l'adulte, le premier vêtement porté par l'enfant est la chemise, croisée dans le dos, qu'on taille de préférence dans une toile ou un linge usé, plus doux et plus souple. On le revêt ensuite d'un corset, constitué d'une bande en flanelle taillée en biais, puis à trois mois de toile renforcée. Sur la chemise et le corset, il porte des camisoles et des brassières superposées, à manches longues, en toile ou en flanelle. Puis on le serre dans deux séries de langes maintenus par une longue bande de toile de lin, elle-même recouverte d'un troisième lange et d'une couverture de chanvre ou de laine (Le substantif « lange » vient de l'ancien adjectif lange, « de laine » ; il désigne la pièce d'étoffe qui enveloppe le bas du corps du nourrisson). Là se limite l'habillement du bébé de milieu pauvre. Les riches superposent des bandelettes de dentelle et langes d'apparat réalisés dans des matières précieuses, brodées et ornées de dentelles.

▲Le dauphin François (détail), fils de François Ier et de Claude de France, né en 1518
par Jean Clouet, vers 1520-1525, Musée royal des Beaux-Arts, Anvers

▲à g. : Portrait de Marc Etienne Quatremère et sa famille (détail)
par Nicolas Bernard Lépicié, 1780, Musée du Louvre, Paris sur Agence photographique de la RMN
à dr. : chemises et linges de bébé, XVIIIe siècle, Livrustkammaren, Stockholm
sur Flickr par Johanni

▲à g. : Brassières de bébé, XVIIIe siècle, sur Flickr par Johanni
à dr. : Portrait de Louis-Antoine de Bourbon, duc d'Angoulême (fils de Charles X alors comte d'Artois),
École française, 1776, Musée Cognacq-Jay sur Agence photographique de la RMN

▲Brassière de bébé en toile de coton blanche travaillée au boutis, vers 1750-1760
Museon Arlaten, Arles sur Base Joconde

▲Brassières en coton blanc boutissées, 1750-1760, Museon Arlaten, Arles sur Base Joconde

▲à g. : Napoléon-François, roi de Rome, âgé de 4 ans, par François Pascal Simon, baron Gérard, vers 1812
Châteaux de Versailles et de Trianon sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Brassière du roi de Rome en batiste, brodée, ornée de dentelle, 1811
Château de Fontainebleau sur Agence photographique de la RMN

▲Brassière du roi de Rome en batiste, brodée, ornée de dentelle, 1811
Château de Fontainebleau sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : Brassière du roi de Rome en batiste, brodée, ornée de dentelle de type Maline, 1811
à dr. : Pointe de cou du roi de Rome en batiste, brodée, vers 1811
Château de Fontainebleau sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : Robe de sortie en linon brodé, vers 1820-1830
catalogue d'exposition La Mode et l'Enfant 1780... 2000 [Lire sur Les Petites Mains : Mes sources]
au centre : Henri Charles Ferdinand d'Artois, duc de Bordeaux, représenté au berceau
et sa sœur Louise Marie Thérèse d'Artois, « Mademoiselle d'Artois, aux Tuileries, par Louis Hersent, 1821
Châteaux de Versailles et de Trianon sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Robe de bébé, Angleterre, 1810-1820, Victoria and Albert Museum, Londres


Au XVe siècle, les toiles se font si fines et blanches qu'elles se plissent et se froncent avec raffinement, la chemise devient un signe de distinction sociale. La mode est au décolleté carré qui laisse apparaître le haut de la chemise, garnie au col d’une cordelette parfois resserrée – c’est l’ébauche de la fraise qui va apparaître dans la seconde moitié du siècle [Lire sur Les Petites Mains, L'histoire de la fraise en 6 épisodes].

Au XVIIIe siècle, l'utilisation du coton blanc, en toile et en piqué, transforme la layette en facilitant son entretien. La chemise des bébés se borde d'un petit volant ou d'une collerette qui se rabat sur une brassière en laine, protégeant ainsi leur menton. Le piqué de coton est largement utilisé pour les vêtements et langes de bébés. Les familles aristocratiques du sud de la France profitent des importations de coton par Marseille pour faire réaliser des pièces de layette en boutis, un travail d'aiguille virtuose typiquement provençal, dont le Museon Arlaten d'Arles conserve des modèles magnifiques. Quelques pièces comme les jupons et les camisoles sont en flanelle, certaines brassières en laine tricotée.

▲à g. : Hélène-Louise de Mecklembourg-Schwerin, duchesse d'Orléans
tenant son fils Louis-Philippe-Albert, comte de Paris (petit-fils de Louis-Philippe), 1838
par Franz Xaver Winterhalter, Château de Versailles et de Trianon sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Robe longue en coton et soie, France, 1840-1860, The Metropolitan Museum of Art, New York

▲à g. : La reine Victoria avec le prince Arthur, par Franz Xaver Winterhalter, 1850, sur Commons Wikimedia
à dr. : Robe cache-maillot en mousseline, Angleterre, Victoria and Albert Museum, Londres

▲à g. : L'impératrice Eugénie et le prince impérial, par Joseph Constant Brochart, 1856
à dr. : Robe de maillot du prince impérial, vers 1856
Château de Compiègne sur Agence photographique de la RMN

▲en ht à g. : trousseau de bébé, La Mode illustrée, 2 décembre 1868
boutique Au Fil du Temps sur e-bay
en bas à g. : pièces de layette, La Mode illustrée, 30 avril 1899
à dr. : Portrait de bébé, vers 1900 sur Femmes en 1900

▲à g. : Nourrices et enfants, 1883 sur Femmes en 1900
à dr. : Deux bébés avec leurs nourrices, fin XIXe siècle, Fonds Eiffel,
Musée d'Orsay, Paris sur Agence photographique de la RMN

▲à g. et au centre : Cape longue pour bébé en soie, ornée de dentelle et brodée, 1887
Angleterre, Victoria and Albert Museum, Londres
à dr. : Manteau pour bébé, La Mode illustrée, 5 mai 1895
boutique Au Fil du Temps sur e-bay


Le travail de layette relève de la corporation des lingères. Elles fournissent le linge de corps plus ou moins brodé et orné de passement [dentelle] de toute la famille, ainsi que les layettes et les linges des bébés, au nom générique de maillot. Il s'agit d'un grand nombre de langes et de couches, carrés ou rectangles d'étoffes qui enveloppent l'enfant serré dans un couvre-lange.

Les véritables vêtements sont les brassières, les fichus de cou croisés sur la poitrine qui maintiennent droite la tête du bébé et tiennent lieu de bavoir, les bavoirs – qui apparaissent dans les années 1830-1840, parfois tricotés en fil de coton, sous le second Empire ils ont une forme de corselet – les guimpes ornées de dentelles et de broderies, les béguins et les bonnets [Lire sur Les Petites Mains : les chapeaux d'enfants].

À partir du premier Empire et sous la Restauration, la mode délaisse le couvre-lange en soie – il s'agit parfois d'un luxeux châle en cachemire, pièce de choix du trousseau de mariage de sa mère – pour la robe blanche qui recouvre le maillot, c'est le début de la féminisation de la layette.

Toutes les pièces du trousseau d'un bébé prestigieux, comme le roi de Rome, fils de Napoléon et de Marie-Louise, sont réalisées dans des batistes, des mousselines et des satins, ornées de broderies et de dentelles raffinées. Les vêtements de dessus, comme le manteau et la cape, puis le le burnous, se développent à partir de 1830.

À la Belle Époque, le vestiaire du bébé est aussi varié et abondant que celui de la femme : chemises de jour, corsets, jupons que l'on superpose, brassières, guimpes, fichus, bavettes [bavoirs], robes, bas, camisoles, chemises de nuit... La féminisation de la layette ne se renversera que dans les années 1920.

▲Ensemble de baptême, vers 1898, cape du soir pour femme, Redfern, vers 1902
Cette photographie, extraite du catalogue d'exposition La Mode et l'Enfant 1780... 2000
[Lire sur Les Petites Mains : Mes sources],
montre la similitude des décors et matériaux des modes féminines et de la layette,
qui s'est féminisée pendant tout le XIXe siècle.


►La layette, premières touches d'élégance et de prestige

Au XIXe siècle, dans les classes aisées, on possède plusieurs robes blanches cache-maillot, brodées et ornées de dentelles et d'entre-deux, puis de broderies anglaises, qui peuvent atteindre quatre-vingts centimètres dans la deuxième moitié du XIXe siècle. On confond aujourd'hui ces robes blanches « de circonstances » ou « de sortie » avec les robes de baptême. Tout au long du siècle, les robes de cérémonies font l'objet d'une surenchère de longueur, qui dépasse le mètre. Cette pratique, qui mêle protection et ostentation, prend fin dans les années 1880 avec l'invention du landau.

▲à g. : Robe de baptême, Angleterre, 1700
au centre : Robe de baptême, Angleterre, 1730-1770
à dr. : Robe de baptême, Angleterre, 1740
Victoria and Albert Museum, Londres

▲à g. : Robe de sortie en damas appliqué de fleurs brodées, 1730, et bonnet, Musée Galliéra
au centre : L'empereur François Ier d'Autriche et l'impératrice Marie-Thérèse
représentés à Schönbrunn entourés de leurs douze enfants (détail), atelier de Martin Van Mytens, 1756,
Château de Versailles et Trianon sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Robe de baptême en soie brodée, 1780, Münchner Staatsmuseum, Münich
Images de g. et de dr. extraites du catalogue d'exposition La Mode et l'Enfant 1780... 2000
[Lire sur Les Petites Mains : Mes sources]

▲Robe d'apparat de Napoléon-François, roi de Rome, vers 1811
catalogue d'exposition La Mode et l'Enfant 1780... 2000 [Lire sur Les Petites Mains : Mes sources]

▲Robe de baptême en lin, vers 1896
Victoria and Albert Museum, Londres

▲à g. et au centre : Robe de baptême en lin, vers 1900, Victoria and Albert Museum, Londres
à dr. : Madame Knox et son bébé, photographie Harris & Ewing, 1908, sur Wikimedia Commons


Les robes de baptême sont apparues vers 1750, souvent blanches, en symbole de pureté [Lire sur Les Petites Mains, couleur : blanc]. Dans les familles aristocrates ou bourgeoises, le baptême est l'occasion d'un déploiement de luxe et d'élégance. Au début du XIXe, le nourrisson porte une somptueuse robe blanche, on l'enroule dans le voile de mariée de sa mère ou dans un châle cachemire. Vers la fin du siècle il est revêtu d'un manteau qui recouvre le maillot, coiffé d'un béguin (conservé dans les familles car « sacré » par les huiles saintes) et d'un bonnet [Lire sur Les Petites Mains : les chapeaux d'enfants].

Les robes de baptême s'inspireront longtemps du style vestimentaire du XVIIIe siècle, avec notamment des corsages travaillés en pointe. Sous le premier Empire, on les aime en mousseline avec des semis brodés ; sous la Restauration, des volants agrémentent et amplifient les manches ballonnées ; sous le second Empire on apprécie la superposition de volants sur le devant de la robe, les ornements en soutache appliquée et les entre-deux en ligne. Dans les familles fortunées, elles sont le plus souvent réalisées en dentelle de Valenciennes.

Le lit portatif, qui respecte le confort du bébé et le soutient, est très apprécié lors du baptême ou autres cérémonies. Il est en quelque sorte un héritage du XVIIe siècle : avant la découverte de « l'enfant chéri » du XVIIIe siècle, les relations entre parents et enfants, et encore plus les nourrissons, sont distantes. Les nourrices et les bonnes d'enfants ont l'habitude de présenter le bébé dans ce lit portatif, sorte de porte-bébé constitué d'un sac prolongé d'un oreiller, en soie ou en organdi. On y glisse l'enfant revêtu d'une brassière et d'un bonnet assortis, brodés et ornés de dentelles et de rubans.

▲à g. : La naissance de Louis de France, duc de Bourgogne (petit-fils de Louis XIV),
le 6 août 1682, par Antoine Dieu, Châteaux de Versailles et Trianon sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Le baptême de Wilhelm V, prince d'Orange-Nassau, 1748, Rijksmuseum, Amsterdam
Les nouveaux-nés sont présentés sur un lit portatif.

▲Poupée Daisy et son lit portatif, 1890-1894, Victoria and Albert Museum, Londres

▲Lits portatifs, La Mode illustrée, 1897, 1900 et 1904
boutique Au Fil du Temps sur e-bay

▲Coffre à layette du dauphin, 1781, Château de Versailles et Trianon
On peut voir d'autres photos avec tous les détails des allégories et sujets mythologiques,
bergeries et scènes de réjouissance populaire sur le site de
l'Agence photographique de la RMN : suivez ce lien


En fine batiste, de lin [linon] puis de coton, les pièces de layette, réalisées à la main, peuvent être d'un raffinement extrême. Elles sont gardées dans un petit coffre ou layette de bois ou d'osier – par glissement, le contenant a donné son nom au contenu. Ce petit meuble peut faire l'objet d'un cadeau prestigieux lors de la naissance d'un enfant, comme celui offert par la Ville de Paris en 1781 à Louis XVI et Marie-Antoinette pour la naissance du premier dauphin Louis-Joseph le 22 octobre.

En 1638, la Gazette de France, premier hebdomadaire français, décrit le somptueux présent offert par le pape Urbain VIII dans trois layettes de velours rouge brodé d'argent, pour célébrer la naissance du Dauphin de France, futur Louis XIV. L'une d'elle contient « un grand lange de toile d'argent en broderie d'or, relevée et parsemée de fleurs au naturel, doublée d'une autre toile d'argent à fleurs d'or. Une grande mante ou couverture de toile d'argent à fleurons et broderies d'or, avec les armes et les chiffres de Sa Sainteté et de Sa Majesté ».

►De la lingère à la maison de couture

La confection des trousseaux, des layettes et des robes de baptêmes relève du travail des lingères, parfois des couturières. Jusqu'au XVIIe siècle, la couturière est une exécutante à la solde des tailleurs et des lingères ; la différence entre lingères et couturières s'estompe lorsque la couture n'est plus l'apanage des hommes, suite aux arrêtés royaux de 1675, puis de 1782.

▲Nicolas de Larmessin, graveur, Costumes grotesques, la lingère, fin XVIIe siècle, BnF, Paris
Ces planches sont tirées d'un célèbre recueil de costumes « grotesques »,
qui constitue un témoignage aussi décoratif que documentaire sur les accessoires de chaque métier. 
On peut aussi y voir le bonnetier, le couturier, le fourreur, le fripier, le mercier, le plumassier,
la rubanière, le tailleur, le tisserand… et le laÿettier qui présente ses petits coffres.

Les lingères des cours royales sont connues. Madame Payen livre Marie-Antoinette. Mademoiselle Minette, lingère des cours de France entre 1800 et 1850, fournit une partie de la layette du roi de Rome (fils de Napoléon et Marie-Louise), puis du duc de Bordeaux (fils de la duchesse de Berry, petit-fils de Charles X), elle ouvrira ensuite sa propre maison de couture pour femme « À la Perle », rue des Petits-Champs. Madame Félicié reçoit la commande de la layette du prince impérial (fils de Napoléon III et de l'impératrice Eugénie).

Dans la seconde partie du XIXe siècle, les maisons de haute couture auront la même approche commerciale que les lingères-couturières. Elles captent la cliente en fournissant le trousseau et la tenue de la jeune mariée, lorsque celle-ci devient mère, elles habillent aussi les enfants. C'est le cas de la maison Doucet, par ailleurs spécialiste de la chemise masculine, qui propose des trousseaux depuis 1817, et remporte une médaille de bronze à l'Exposition universelle de 1867 pour ses modèles bébés.

(à suivre : Mode enfantine et luxe (5) – Le petit enfant en robe)

2 septembre 2011

Le lin, une vieille fibre d’avenir


Le 24e Festival international de l'image institutionnelle et corporate du Creusot a décerné le 17 juin 2011 le Grand Prix Auguste Lumière au film « Be Linen » de la Confédération Européenne du Lin et du Chanvre (CELC Masters of Linen).

« Be Linen », réalisé par Benoit Millot, produit par Goodideas, a été financé dans le cadre du programme européen pour la promotion de la culture et du travail du lin, fibre 100% européenne, programme auquel contribuent l’Union européenne et l’État français. Très «fleur bleue», Les Petites Mains se font volontiers le relais de ce beau film sur la filière textile de l’après-pétrole, qui montre des travailleurs hautement qualifiés, amoureux de leur métier.

source : bmillotsur dailymotion [15 mn 33]

►Le lin, plus vieux textile du monde

▲Travaux dans les champs, tombe de Sennedjem, XIXe dynastie,
règnes de Séthi Ier (1294-1279 av. J.-C) et de Ramsès II (1279-1213 av. J.-C)
sur bubastis.be Sur la troisième bande, on peut voir la culture du lin.

▲à g. : Tombe de Neferrenpet : Neferrenpet et son épouse Moutemounia, XIXe dynastie,
règnes de (1294-1279 av. J.-C) et de Ramsès II (1279-1213 av. J.-C) sur Passion égyptienne
à dr. : Tunique en lin plissé, 2033-1710 av. J.-C, Musée du Louvre
Pour conserver les plis des pagnes et des tuniques sans qu'ils ne se froissent, les Égyptiens trempaient
les vêtements dans un liquide spécial et les laissaient sécher au soleil sur un moule à plis.

▲à g. : Serviette ou essuie-main, damas de Pérouse, XVe siècle
Musée national du Moyen Âge - Thermes de Cluny, Paris sur Agence photographique de la RMN
Ce type de linge en lin, originaire d’Italie, est utilisé au XVe siècle à la fois à usage ecclésiastique,
comme revêtement d’autel et serviette de sacristie, et à usage domestique en linge de table.
à dr. : La Cène, par Marco d'Oggiono, d’après Léonard de Vinci, XVIe siècle
Musée du Louvre sur Agence photographique de la RMN

Les origines du lin sont lointaines, les historiens les situent en Haute Asie, vers 8 000 ans avant J.C. Le lin se propage en Inde, en Chine et vers l´ouest en Égypte (le coton n’y est introduit qu’au Ve siècle), et bien plus tard en Europe. Des représentations datant de 5 000 ans av. J.C. montrent les cérémonies de la récolte et de la transformation du lin en Égypte : semage, fauchage, rouissage, teillage, etc. Dans la mythologie égyptienne, Isis crée le lin pour confectionner les vêtements mortuaires d’Osiris. À partir du lin, les Égyptiens confectionnent des vêtements, des tissus et bandages funéraires, des voiles, cordages et filets pour les bateaux. Les graines sont utilisées en alimentation.

Les Hébreux perpétuent la tradition du lin en Israël. Dans la Génèse, Jacob offre une tunique de lin à son fils préféré Joseph le jour de ses 17 ans, qui va entraîner la jalousie de ses demi-frères, il sera vendu comme esclave en Égypte. Le Tabernacle hébreu est recouvert d’une grande toile de lin blanc et tendu de dix voiles de lin fin. Le Christianisme va reprendre cette symbolique : les autels sont recouverts de lin en souvenir du voile de lin dont s’est servi Sainte Véronique pour essuyer le visage du Christ.

►Le lin, symbole de pureté et d’hygiène

▲Momie de Nésy-Khonsou-pa-khéred, corps momifié ceint de bandelettes de lin,
approx. entre 1085 et 730 av. J.-C,
Museum d'Histoire Naturelle, Cherbourg sur Base Joconde

▲Codex Vindobonensis, series nova 2644 : Les vêtements de lin,
Tacuinum sanitatis (Tableau de santé), École italienne, 1370-1400
Bibliothèque nationale d’Autriche, Vienne sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : Portrait de femme, par Giovan Francesco Caroto, XVIe siècle
Musée du Louvre sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Blouse en lin rebrodé de soie pour femme, XVIe siècle
The Metropolitan Museum of Art, New York

La résistance de la tige du lin aux intempéries, la qualité quasi imputrescible de sa fibre épargnée par la vermine, et la couleur d´un blanc éclatant que l´on obtient du lin blanchi sont sans doute à l’origine de la symbolique de pureté divine que confèrent les Égyptiens au lin. Hérode observe que les Égyptiens « ne font pas entrer la laine à l’intérieur des lieux sacrés », ils n'en portent qu'en cas de froid. Même les perruques des femmes sont souvent faites de fils de lin teints et tressés. La toile de lin est le matériau des bandes qui enveloppent les momies, c’est aussi celui des vêtements de culte des prêtres.

Grecs et Romains adoptent le lin. Dans les Métamorphoses d’Ovide, la déesse Isis est dénommée « dea linigera » [déesse du lin] ; les « linigeri » sont les prêtres du culte d’Isis dans la Rome antique, origine qui aboutira au mot « linge ». C’est grâce aux Phéniciens qui l’achètent en Égypte pour le revendre que le lin arrive en Irlande, en Angleterre et en Bretagne.

Au XIe siècle on redécouvre au lin des vertus hygiéniques. On s’aperçoit que son utilisation favorise la guérison des lésions de la peau, notamment la lèpre. À la Renaissance, dans les classe favorisées, se développe avec la notion d’hygiène un mode de vie plus raffiné. On donne plus d’importance à son linge et à sa toilette – le mot dérive de « thieulette », un lin léger utilisé pour confectionner les draps et les chemises.

►La culture et l’artisanat du lin en France et en Europe

▲Tapisserie de Bayeux : à la bataille d’Hastings, le 14 octobre 1066,
Guillaume le Conquérant défait son compétiteur Harold, les Anglais fuient devant les Normands.
toile de lin brodée, XIe siècle, sur Wikimedia Commons

▲Mois grotesques ou arabesques, le mois de novembre, Diane (détail),
tapisserie de la Manufacture des Gobelins d’après Romano Giulio, 1687-1688
Musée national du château de Pau sur Agence photographique de la RMN
Après l’arrachage et le rouissage (pourrissage et séchage au soleil) du lin, ce détail montre
le teillage du lin : le broyage casse et écrase les tiges pour séparer le bois des fibres,
puis le battage nettoie les fibres longues (filasses) des déchets de bois (anas)
et des fibres courtes (étoupes). La filasse sera transformée en fil.
On voit ici la braye, on utilise aussi pour le teillage la planche à pesseler et les peignes.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, cette étape est mécanisée dans des moulins à teillage.

Des textes, notamment ceux, très précis et détaillés de Pline l’Ancien (Ier siècle av. J.-C), attestent de la culture du lin en Gaule, mais c’est Charlemagne qui encourage le travail domestique du lin dans les maisons. À partir du XIe siècle l’artisanat du lin en Europe se généralise, la tapisserie de Bayeux en est l’illustration la plus célèbre. Au XIIIe siècle, la culture du lin se développe dans les Flandres, la Bretagne et l’Anjou.

Il existe plusieurs qualités de tissus de lin : le gros lin au toucher rêche du linge de maison ; la grosse toile de coutil à trame serrée des chemises de travail, qu’on double de laine pour qu’elles ne grattent pas ; le fin cainsil des chemises élégantes et les voiles féminins. C'est au début du XIIIe siècle que Baptiste Cambray, un tisserand de la ville de Cambrai (alors petite principauté ecclésiastique du Saint-Empire romain germanique), met au point un procédé permettant de tisser une toile très fine, la batiste [en anglais : cambric].

Le succès des toiles du Cambrésis atteint l’Italie, l'Espagne, la Flandre, les Pays-Bas, l'Angleterre et la France. À la fin du XVIe siècle, Henri IV, qui tente de limiter la consommation d’articles de luxe par des lois somptuaires, autorise l'entrée en France de dix mille « toilettes de Cambray » par an. Au XVIIe siècle, Colbert fait venir de Flandre des tisserands spécialisés et favorise la création de filatures et de manufactures françaises de toile fine et de dentelles.

La toile de lin est un objet de commerce conséquent, de grande valeur, qui entre dans la fabrication des toiles fines de Cambrai, des toiles à voiles d'Abbeville, des toiles dites «Bretagne superfine», des toiles blanches ou imprimées d'Alsace, des dentelles comme celles au point d’Alençon, des blouses et mouchoirs, des fils à coudre de Lille... tout est en lin. Lorsqu’aucune précision n’est apportée, le mot « toile » désigne toujours la toile de lin ou de chanvre.

▲Bonnet dit de Charles Quint en lin brodé, vers 1550,
Musée de la Renaissance, Écouen sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : Nappe en lin damassé, France ou Belgique, vers 1625-1675
Victoria & Albert Museum, Londres
à dr. : Le déjeuner de chasse (détail), Jean François de Troy, 1737
Musée du Louvre, Paris sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : Portrait de Margaret ('Peg') Woffington, actrice, par Jean Baptiste Van Loo, vers 1738
Victoria & Albert Museum, Londres
à dr. : Engageantes en dentelle de lin, Europe, XVIIIe siècle,
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲Le même motif de dentelle réalisé en coton (haut gauche),
en lin (haut droite), en laine (bas gauche) et en soie (bas droite)
Echantillons réalisés par Isabelle Fliegler,
photographiés à la Cité internationale de la dentelle et de la mode, Calais
Isabelle Fliegler anime des ateliers dentelle main à la Cité de la Dentelle.

▲Pantalon de lingerie en batiste pour fillette, Angleterre, vers 1800
Victoria & Albert Museum, Londres

▲Chemise en toile de lin avec dentelle au col, XIXe siècle
Musée des Ursulines, Mâcon sur Base Joconde

En France, la culture et l’artisanat du lin atteignent leur apogée au XVIIe siècle. Les techniques de culture, le travail des fibres, le filage et parfois même le tissage se pratiquent toujours à la ferme, elles évoluent peu jusqu'au XVIIIe siècle. Les surfaces cultivées atteignent alors 300 000 hectares ; un hectare de lin donne 2500 kilos de paille et 625 kilos de fibre. Environ quatre millions d'ouvriers français vivent du lin.

Au XIXe siècle la filature et le tissage entrent dans l’ère de l’industrialisation. Le teillage du lin se fait mécaniquement dans des moulins à teillage. En 1801, Marie-Joseph Jacquard invente le métier à tisser semi-automatique qui porte son nom. En 1817, Philippe de Girard dépose un brevet pour la première machine à filer le lin. Les petites productions de lin des fermes ne conviennent plus aux manufactures, les surfaces de lin chutent sensiblement, car le travail est difficile et pénible. L’utilisation intensive du coton au cours du XIXe siècle, l’arrivée des textiles synthétiques au XXe siècle, l’augmentation constante du coût du travail manuel vont provoquer le déclin progressif du lin. Ni la mécanisation agricole, ni les nouvelles créations variétales de la plante, ni le perfectionnement du teillage ne vont ramener le lin à sa prospérité d’antan.

Pour en savoir plus sur ce déclin, on peut regarder sur le site de l’INA, Le dernier teilleur de lin, qui montre François Moullec, à Saint Laurent de Begard (Côtes d'Armor), reportage du 17 mai 1978 – 12 minutes 05.

▲Champs de lin, Vallée de la Durecler, Seine-Maritime, photographie René Jacques, 1955
Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine, Paris sur Agence photographique de la RMN

Mais la donne pourrait changer. Matière noble et naturelle, à la fois solide, brillante, légère et fraîche, le lin est apprécié pour les vêtements d’été. Il se froisse, certes, mais avec élégance. On l’utilise parfois en mélange avec d’autres fibres. Comme le coton, on peut le merceriser, le glacer, l’apprêter… C’est traditionnellement la matière du linge de table et de maison de belle qualité. Entièrement biodégradable et recyclable, le lin ne produit aucun déchet, toutes ses parties sont utilisables ou consommables.

Le lin est cultivé depuis l’Antiquité dans le Bassin méditerranéen, il fait partie de nos traditions et de notre patrimoine. L’Europe est le premier producteur de lin du monde, France en tête, avec deux tiers de la production mondiale. Le lin français, reconnu comme le meilleur au monde, est vendu dans toutes les zones de production, y compris en Chine, car sa transformation coûte cher. Le lin normand - soit 60 % de la production française, 45 % de la production européenne transformée, bénéficie d’une excellente renommée mondiale, du fait de sa longueur, sa finesse, sa résistance et sa couleur qui en font sa grande qualité. La filière linière est aujourd’hui à la pointe de l’innovation. Entre savoir-faire, héritage et modernité, on peut affirmer que le lin a toutes les qualités pour devenir la fibre de demain.

En ces dernières chaudes journées d’été, pas d’hésitation : vivez en lin !