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6 octobre 2014

Les uniformes de fantaisie pour les enfants


▲Portrait d'enfant en costume « à la hongroise », Pierre Subleyras, vers 1740-1749, sur Wikimedia Commons

Les images représentant des enfants au XVIIIe siècle (dessins, peintures) montrent de façon récurrente un costume de garçonnet, dit « à la hongroise », curieuse tenue qui ne manque pas d'interroger l'histoire de la mode enfantine. Entre uniforme, panoplie et travestissement, il est constitué d'un dolman à brandebourgs et d'un bonnet à pompon retombant sur le côté, type bonnet de police. Cette tradition du port d'un uniforme de fantaisie se perpétue dans la première moitié du XIXe siècle. La panoplie de soldat reste un déguisement de garçonnet apprécié jusqu'à la Première Guerre mondiale. Que nous révèlent de l'histoire de l'enfance ces petits militaires de fantaisie ? Quelle influence ont-ils eue sur la mode enfantine ?

▲Les bosquets du Théâtre d'Eau dans les jardins de Versailles au début du XVIIIe siècle (détail)
La scène montre en son centre un jeune page portant la traîne d'une dame ;
il semble porter un costume « à la hongroise ».
École française, Château de Versailles et de Trianon sur Agence photo RMN Grand Palais

▲à g. : Le jeune comte de Lau, portant les armes devant le logis de son père,
faisant ses premières armes dans son régiment, Louis Carrogis, dit Carmontelle, vers 1777-1780
Musée Condé, Chantilly sur Agence photo RMN Grand Palais
à dr. : Uniforme de Timothée Bécays-Lacaussade, officier du régiment de Neustrie, réglementation de 1786
Timothée commence sa formation militaire à l'âge de 10 ans, en 1770, dans le régiment de Neustrie ;
quand il démissionne en 1792, il est capitaine dans ce même régiment.
Cet uniforme est parmi les plus anciens conservés par le Musée de l'Armée, Paris.

▲Louis XV chassant le cerf dans la forêt de Saint-Germain (détail), Jean-Baptiste Oudry, 1730
Musée des Augustins, Toulouse
Cerf aux abois dans les rochers de Franchard, forêt de Fontainebleau (détail), Jean-Baptiste Oudry, 1738
Musée du château de Fontainebleau
Les participants à la chasse royale portent l'habit en drap bleu orné de galons or et argent
et la culotte écarlate imposés par l'étiquette pour la chasse au cerf
– sur Agence photo RMN Grand Palais

▲à g. : Vue du château de Choisy le Roy du côté du jardin, 1750
à dr. : Habit de drap galonné à la financière avec un galon large
dessin Le Clerc, graveur Dupin, Galerie des Modes, 20e cahier, 1778
La légende précise : «  C'est ce qu'on appelle un Habit à la Choisi ; ainsi nommé parce qu'il est d'étiquette
lorsque la Cour se rend au château de Choisi. Cette même étiquette veut qu'il soit de couleur verte.
Il doit être d'une autre couleur, lorsque la Cour va à Marli, à St. Hubert, à la Muette. »
La garde-robe royale de Louis XV lui fait livrer 4 habits, 5 vestes (gilets) et 2 culottes
pour la résidence de Choisy, pendant l'année 1772.
– sur Gallica, BnF, Paris

▲Les Gentishommes du duc d'Orléans dans l'habit de Saint-Cloud,
Félix Philippoteaux d'après une gouache de Louis Carrogis, dit Carmontelle
L'image figure six gentishommes vêtus de la redingote rouge et bas noir
de l'habit de campagne de la maison d'Orléans
Les Arts décoratifs, Musée Nissim de Camondo, Paris

Le costume de fantaisie « à la hongroise » des enfants du XVIIIe siècle

Dans la société d'Ancien Régime, la tradition veut que le garçonnet de la noblesse débute son éducation intellectuelle lorsqu'il quitte la robe, vers quatre à six ans. Parallèlement, il apprend à monter à cheval et à manier l'épée avec un maître d'armes. Vers douze ans, quinze pour Versailles, il peut devenir page ou enfant d'honneur. Être reçu comme page dans la maisonnée d'un roi ou d'un prince est une faveur recherchée. Elle permet à l'enfant d'apprendre les règles de la cour, d'établir des contacts précieux pour son avenir. Il peut par exemple intégrer un régiment comme cadet.

Toute la légitimité de la noblesse d'Ancien Régime est basée sur cette tradition guerrière au service du roi, elle est même à l'origine de la mode aristocratique du «corps redressé» en vigueur pendant plusieurs siècles – l'expression est de Georges Vigarello [Lire sur Les Petites Mains, Sous l'Égide de Mars, costume militaire - costume civil]. Pour entrer comme page dans la grande et la petite écurie de Versailles, la famille doit prouver une noblesse militaire ou « d'épée » – par opposition à la noblesse dite « de robe » – antérieure à 1550. Le jeune garçon est le plus souvent présenté à la Cour lors d'une chasse. La couleur de l'habit exigé change selon le gibier chassé, habit en drap bleu orné de galons or et argent et culotte écarlate pour le cerf, drap vert galonné d'or pour le daim... – Louis XIV y a vu un moyen supplémentaire d'imposer un nouveau critère de distinction, la permission de le porter est très recherchée par les courtisans. Selon ses quartiers de noblesse, le jeune garçon peut être admis à résider dans les résidences princières ou royales. Il porte alors, comme les adultes, l'habit spécial dédié à la résidence. Par exemple, l'habit de résidence pour les séjours à Choisy, très prisés par Louis XV, imposent l'uniforme bleu-vert galonné d'or ; celui de Trianon est rouge brodé d'or...

Au service de son prince, le jeune page porte la livrée. Si au XVIIe siècle, les livrées d'honneur, qui distinguent les personnes de corps, et les livrées de servitude, qui concernent les domestiques, sont comparables (couleur des tissus, broderies et passements, boutons...seule la largeur des galons distingue grande, moyenne et petite livrée), au XVIIIe siècle, la livrée tend à montrer un état subalterne. Elle reste cependant un objet de prestige. Les obligations qui découlent du port de la livrée ou de l'uniforme d'une grande famille sont particulièrement valorisées. Manquer de respect pour pour le porteur de la livrée royale équivaut à une atteinte à la personne du roi, qui lui-même porte un uniforme parce qu'il est au service de l'État. L'uniforme symbolise « l'honneur et la fierté de servir ».

▲à g. : Monsieur Melin, riche notaire de Paris et le jeune des Gravières, son petit-fils, 1759
à dr. : Madame de la Haye, fermière générale et son fils, 1760
Les deux garçonnets portent un uniforme de fantaisie « à la hongroise »
Louis Carrogis, dit Carmontelle, Musée Condé, Chantilly sur Agence photo RMN Grand Palais

▲à g. : Portrait de femme avec enfant (détail), Louis Carrogis, dit Carmontelle, XVIIIe siècle
collection privée, vente 2012 étude J.J. Mathias - Baron Ribeyre & Associés - E. Ferrando
à dr. : Les deux petits frères (détail), fils du fermier général de Neuville,
Louis Carrogis, dit Carmontelle, 1767, collection privée, vente 1992 Christie's

▲Bonnet de police d'officier supérieur en drap de laine brodé, régiment des hussards de Bercheny, vers 1776-1786
Le premier régiment de hussards est levé en 1721 en Turquie par Ladislas Bercheny,
noble hongrois passé au service de la France de la Régence,
après l’échec de l’insurrection du prince Rakoczy contre l’Autriche.
Musée de l'Armée, Paris

▲à g . : Marie-Josèphe de Saxe et son fils Louis, duc de Bourgogne (détail), Maurice Quentin de La Tour, 1761
(Le duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XV, fils aîné du dauphin Louis-Ferdinand, meurt à 10 ans en 1761)
Musée Antoine Lécuyer, Saint-Quentin sur WikiArt
à dr. : La famille Devin, Louis-Michel Van Loo, 1767, collection particulière sur Wikimedia Commons

▲à g . : Charles-Philippe, comte d'Artois (futur Charles X) et sa sœur Marie-Clothilde
François Hubert Drouais, 1763
(Petits-enfants de Louis XV, ils sont les enfants du dauphin Louis-Ferdinand et de Marie-Josèphe de Saxe)
à dr. : Habit et culotte à la hongroise pour petit garçon, en soie cannelée bleue, vers 1760
Palais Galliéra, Musée de la mode de la Ville de Paris
photographie de presse Agence Rol, 1920, sur Gallica

▲à g. : La famille Sagredo (détail), Pietro Longhi, 1768, Pinacothèque Querini Stampalia, Venise
En plus de son uniforme de fantaisie, le petit garçon porte un sabre.
à dr. : Portrait de famille (détail), Pietro Longhi, vers 1752, Ca'Rezzonico, musée du XVIIIe siècle, Venise
– sur WikiArt

Dans un tel contexte, on imagine que les garçonnets de la noblesse, pressés de grandir, apprécient de porter un uniforme ; sa fantaisie rappelle qu'ils ne sont encore que des enfants. Ce costume est porté dans le cadre du cercle familial ou à la Cour. Le style s'inspire des uniformes des régiments étrangers, jugés plus exotiques, plus chatoyants. En 1763, à la fin de la guerre de Sept Ans, la renommée du corps d'élite impérial des hussards de Marie-Thérèse d'Autriche diffuse dans toutes les cours d'Europe le costume dit « à la hongroise », constitué d'un dolman à brandebourgs et d'un bonnet à pompon, type bonnet de police, retombant sur le côté. Les représentations de garçons portant ce costume sont très nombreuses, la plus célèbre est celle du fils du dauphin Louis-Ferdinand et Marie-Josèphe de Saxe, futur Charles X, avec sa sœur Clothilde, par François-Hubert Drouais.

▲à g. : Garçonnet en uniforme de fantaisie inspiré de celui des hussards, vers 1814
Pierre de La Mésangère, Journal des Dames et des Modes,
Bibliothèque municipale, Rouen
à dr. : Ensemble trois pièces à la hussard en toile de coton et habit dégagé, vers 1810
photographie Karin Maucotel, catalogue de l'exposition La Mode et l'enfant 1780... 2000, Musée Galliéra, 2001
Palais Galliéra, musée de la mode de la Ville de Paris

▲à g. : Costume en laine et soie porté par le « roi de Rome », fils de Napoléon Ier, vers 1814-1815
(Les mensurations du vêtement indiquent une taille 3-4 ans)
à dr. : Garçonnet en costume de toile et spencer à double boutonnage, vers 1814
Pierre de La Mésangère, Journal des Dames et des Modes,
Bibliothèque municipale, Rouen

▲à g. : Joachim Murat en uniforme de hussard, baron François Pascal Simon Gérard, 1801
Château de Versailles et de Trianon sur Agence photo RMN Grand Palais
à dr. : Portrait d'un garçonnet en costume de hussard, attribué à Léon Cogniet, vers 1818
collection particulière, exposition Des Hommes et des Jouets, 2011-2012, Grand Palais sur Tout pour les femmes.com

▲à g. : Garçonnet en uniforme de fantaisie et chapeau inspiré du shako des hussards, vers 1814
Pierre de La Mésangère, Journal des Dames et des Modes, Bibliothèque municipale, Rouen
à dr. : Portrait de José Costa y Bonnells dit Pépito, Francisco de Goya, vers 1810-1814
Par son chapeau et ses broderies dorées, le costume de Pépito s'inspire des casaques militaires
des soldats de la guerre d'indépendance d'Espagne ;
l'analogie militaire est renforcée par la présence du tambour et des jouets guerriers.
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲à g. : Costume marin du prince Albert Edouard, 1846, National Maritime Museum, Greenwich
à dr. : Portrait d'Albert Edouard, prince de Galles, par François Xavier Winterhalter, 1846, Royal Collection Trust
Albert Édouard est ici représenté vers quatre ou cinq ans en costume de simple matelot,
inspiré des uniformes de la Royal Navy,
blouse et pantalon à pont blancs, marinière à grand col bleu et chapeau en toile cirée à ruban noué ;
il lance la mode du costume marin, qui gagne toute l'Europe et dure plus d'un siècle.

Les uniformes de fantaisie des enfants au XIXe siècle

Le XIXe siècle poursuit la tradition d'Ancien Régime d'habiller les garçonnets dans des uniformes de fantaisie. Cette mode ne concerne plus seulement les garçonnets des familles princières ou régnantes, elle s'adapte aux enfants des classes aisées. Sous l'Empire et la glorification des conquêtes napoléoniennes, le goût marqué de l'uniforme influence la mode enfantine au quotidien. La chute de l'Empire et la présence de nombreux militaires étrangers à Paris après 1814 laissent des traces sur la mode, en particulier les chapeaux. On copie les casques militaires et leurs plumets ; une bride jugulaire passe sous le menton. À partir de 1804 et jusque dans les années 1820, on adapte pour les garçonnets les uniformes militaires d'apparat des soldats. L'été, on les habille de costumes de hussards en toile légère.

Les Petites Mains ont plusieurs fois raconté comment la reine Victoria, en hommage à la marine nationale britannique, a mis à la mode, dans les années 1845-1850, le costume marin qui habille d'abord son fils, le prince Albert Édouard, puis tous les petits garçons occidentaux jusque dans les années 1930, parfois même au-delà. [Lire sur Les Petites Mains : La salopette marine du prince George et Histoire du costume marin]

▲à g. : L'impératrice et ses hôtes en tenue de vénerie à Compiègne, 30 octobre 1856
photographie comte Olympe Aguado
à dr. : Le prince impérial en tenue de vénérie au pied du « Caïn maudit » de Jouffroy
photographie Charles Hideux, 1863
– Château de Compiègne sur Arago, le portail de la photographie

▲à g. : Le prince impérial en tenue de vénerie, photographie Charles Hideux, vers 1863
à dr. : Costume de vénérie du prince impérial, Paule (tailleur), 1861
C'est un costume Louis XV de vénerie, tunique et gilet en drap vert doublé de drap rouge,
parements de velours rouge, culotte de peau, bottes, ceinturon et couteau de chasse et fouet (manque le tricorne).
– Château de Compiègne sur Agence photo RMN Grand Palais

▲à g. : Portrait du prince impérial en costume de grenadier et bonnet de police,
photographie André Adolphe Eugène Disdéri, vers 1859
à dr. : Veste et pantalon de petite tenue et bonnet de police
de caporal du premier régiment des grenadiers de la Garde impériale,
porté par le prince impérial, vers 1859-1860
(Le prince porte encore la robe des petits enfants)
– Château de Compiègne sur Agence photo RMN Grand Palais

▲Uniforme de zouave du prince impérial, vers 1861
Dolman en drap rouge à brandebourgs de soie noire et passepoil bleu, culotte bouffante en drap bleu,
burnous en drap rouge avec galons de soie noirs et fils d'or
Château de Compiègne sur Agence photo RMN Grand Palais

▲à g. : Le prince impérial revêtu de l'uniforme de caporal du premier régiment des grenadiers de la Garde,
photographie Léon Crémière, 1865-1866, Château de Compiègne sur Agence photo RMN Grand Palais
à dr. : Uniforme de caporal du premier régiment des grenadiers de la Garde, porté par le prince impérial
Musée de l'Empéri, Salon de Provence sur Agence photo RMN Grand Palais

▲à g. : Costume andalou du prince impérial en velours de soie, vers 1859
photographie Karin Maucotel, catalogue de l'exposition La Mode et l'enfant 1780... 2000, Musée Galliéra, 2001
Musée du Costume, Château-Chinon
à dr. : Veste en peau du costume mexicain du prince impérial, Godard tailleur Mexico, vers 1862
Château de Compiègne sur Agence photo RMN Grand Palais

En France, les cours royales ou impériales du XIXe siècle perpétuent la tradition d'Ancien Régime d'honorer des personnes invitées à suivre la chasse. Sous le Second Empire, les invités à Compiègne auxquels on a accordé « le bouton » reçoivent une lettre accompagnée d'une boîte contenant les boutons destinés à garnir leur habit de chasse, plus un pour le chapeau. Ces couleurs et boutons sont distinctifs du rallye, nom que prennent les équipages depuis que Louis-Philippe, non chasseur, a supprimé la Vénerie royale et mis en location les forêts de la couronne en 1830 – de cette tradition est issu l'emploi actuel du mot rallye dans la « haute société », pour désigner les rencontres de jeunes gens dans les propriétés familiales. Dès 1852, Napoléon III réorganise la vénerie sur le modèle de la vénerie royale. L'uniforme est un habit de drap vert en velours galonné d'argent et d'or et culotte blanche. Le château de Compiègne conserve un costume de vénerie et plusieurs photographies du prince impérial Louis Napoléon dans cette tenue.

Outre ses tenues de vénerie, le prince impérial possède toute une série d'uniformes de fantaisie : comme le prince Albert d'Angleterre, un costume marin aux couleurs du yacht impérial Reine Hortense, remplacé par L'Aigle en 1859 ; un uniforme de spahi, d'officier d'armée d'Afrique... À trois ans, alors qu'il porte encore la robe, il est représenté en costume de grenadier de la garde impériale, le préféré de son grand-oncle, Napoléon Ier. Le musée de Compiègne conserve aussi un superbe costume en peau en souvenir de l'expédition du Mexique, un costume andalou et un costume écossais d'apparat.

▲à g. : Albert Édouard, prince de Galles et le prince Alfred, fils de la reine Victoria,
François-Xavier Winterhalter, 1849, Royal Collection Trust
à dr. : Panoplie écossaise du prince impérial, vers 1859
Château de Compiègne sur Agence photo RMN Grand Palais

▲à g. : Tablier de la panoplie écossaise du prince impérial, vers 1859
Château de Compiègne sur Agence photo RMN Grand Palais
à dr. : Le prince Alfred et la princesse Helena, enfants de la reine Victoria,
François-Xavier Winterhalter, 1849, Royal Collection Trust

▲à g. : La princesse Louise, le prince Arthur et le prince Léopold, enfants de la reine Victoria
François-Xavier Winterhalter, 1856, Royal Collection Trust
à dr. : Veste de la panoplie écossaise du prince impérial, vers 1859
Château de Compiègne sur Agence photo RMN Grand Palais

▲Costume écossais, Angleterre, vers 1860
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲Le prince George (futur George V), fils de Édouard VII, petit-fils de la reine Victoria,
en 1869 et en 1873, Royal Collection Trust

▲à g. : Costume écossais, Angleterre, vers 1900
Los Angeles County Museum of Art, Los Angeles
à dr. : Le prince Édouard (futur Édouard VIII) et le prince Henry, fils de George V à Balmoral, 1910
Royal Collection Trust

Le costume écossais des garçonnets et le kilt

Le costume écossais fait son entrée dans la mode enfantine selon le même processus que le costume marin, grâce aux enfants de la reine Victoria. Suite à l'échec des révoltes jacobites à la bataille de Culloden en 1746, qui marque la fin des espoirs de rétablir les Stuart sur le trône d'Écosse, le port du kilt et tout ce qui rappelle le mode de vie traditionnel des Highlanders, clan, tartan et même la cornemuse, sont interdits dans le royaume. Ils ne devront leur survie qu'à l'uniforme et aux traditions militaires des régiments des Highlands qui servent dans l'armée britannique. On doit le retour civil du costume écossais à Walter Scott et au formidable succès international du roman Ivanhoé, paru en 1819, qui donne une image romantique de l'Écosse. Considéré comme comme un prince de la mode lorsqu'il vient à Londres dans les années 1820, reçu à la cour de George IV, il remet le kilt au goût du jour. Cette mode trouve sa place dans la vogue historiciste qui caractérise le début du XIXe siècle.

En 1848, la reine Victoria et le prince Albert louent pour la première fois le château de Balmoral en Écosse, dont ils vont ensuite acquérir la propriété. Des travaux d'agrandissement et d'embellissement ont lieu entre 1853 et 1856. Balmoral devient la résidence d'été des souverains britanniques. Lors des bals et réceptions à Balmoral, la famille royale porte le kilt et le tartan. Comme pour le costume marin, les photographies et représentations charmantes des enfants et petits-enfants de la reine Victoria en costume écossais, contribuent à diffuser cette mode dans toute l'Europe.

▲à g. : Le prince impérial Louis-Napoléon à Fontainebleau, photographie Pierre-Louis Pierson, août 1860
Le prince a quatre ans, il porte un ensemble jupe et boléro.
à dr. : Panoplie écossaise du prince impérial, kilt et bas, vers 1859
Le kilt, vêtement masculin, est apprécié pour les garçonnets qui portent encore la robe.
– Château de Compiègne sur Agence photo RMN Grand Palais

▲à g. : Costume écossais pour garçon, vers 1880
label « Best & Company Liliputian Bazaar, 315 Sixth Avenue New York », The Charleston Museum
au centre : Costume écossais pour petit garçon de 3 à 5 ans, La Mode illustrée, 2 novembre 1890
à dr. : Costume écossais pour petit garçon de 3 à 5 ans, La Mode illustrée, 29 décembre 1901

▲Costume écossais, vers 1909, The Metropolitan Museum of Art, New York▼


Dans les années 1850-1870, les petits garçons portent la robe jusqu'à l'âge de quatre à six ans [Lire sur Les Petites Mains, Mode enfantine et luxe, Le petit enfant en robe et La Vêture des Enfants trouvés, Les enfants en robe]. L'élégance d'origine anglaise, indiscutée, du kilt, vêtement masculin, en fait un succès durable du vestiaire enfantin, il s'étendra la mode des fillettes.

À mi-chemin entre « vrais » vêtements et uniformes pour « faire semblant » – le terme anglais pretend uniforms est explicite – ces costumes et uniformes de fantaisie entretiennent le goût naturel des enfants à se travestir. Certains d'entre eux influencent durablement la mode enfantine au quotidien. Pendant la Première Guerre mondiale, l'uniforme exprimera le patriotisme exacerbé qui touche aussi les jeunes enfants. Jeux de rôles, scénettes et « tableaux vivants » glorieux ou pathétiques sont mis en scène par le biais des costumes. En France, les garçonnets reçoivent des panoplies de « poilus », de tirailleurs... les fillettes des tenues d'infirmières [Lire sur Les Petites Mains : La rentrée scolaire 1914].

▲à g. : Garçonnet revêtu d'une panoplie de cuirassier, début XXe siècle sur Delcampe
à dr. : Panoplie de cuirassier, vers 1910
Salle Calvin, Couvent des Augustins, Musées de Bourges sur webmuseo.com

▲à g. : Uniforme d'infanterie pour enfant et photographie de l'enfant qui l'a porté, début de la Guerre 14-18
photographie Yazid Medmoun, Historial de la Grande Guerre, Péronne
à dr. : Panoplie de tirailleur algérien de l'armée d'Afrique pour enfant, vers 1900
Le gilet porte une étiquette Galeries Lafayette.
photographie Yannick Marques Musée de la Grande Guerre du Pays de Meaux, Meaux

▲à g. : Panoplie bleu horizon de soldat d'infanterie pour enfant, 1914-1918
Historial de la Grande Guerre, Péronne, publié par Mounette_Girl sur Pages 14-18 Forum
au centre : Garçonnet portant un casque Adrian (à sa taille), un fusil et une médaille,
publié par Guy François sur Pages 14-18 Forum
à dr. : Vareuse et pantalon bleu horizon de lieutenant du 2e Régiment d'infanterie pour enfant, vers 1925-1930
confectionné par La Samaritaine, Musée de l'Armée, Paris
[On peut lire la notice complète et circonstanciée sur le site du musée]

▲Pendant la Première Guerre mondiale, les enfants d'une famille rapatriés à la campagne
se distraient en montrant de « pathétiques » tableaux vivants :
infirmières, soldat à shako, officier, et même une petite cantinière entourent le héros blessé.
sur le site de la famille Berne


6 juin 2013

La vêture des Enfants trouvés (3) – Au XVIIIe siècle, le coton et l'arrivée des indiennes



Cet article est le troisième d'une série initiée par une rencontre avec MuB, auxiliaire puéricultrice dans une pouponnière – elle préfère que j'utilise son pseudo – auteure du blog Pouponniere's Blog [Lire sur Les Petites Mains, La vêture des Enfants trouvés (1)]. Il fait suite au second article qui traite des tissus de laine, de chanvre et de lin, avant que l'incroyable succès des indiennes et autres tissus de coton ne vienne bouleverser l'industrie textile, à l'aube de la révolution industrielle. C'est le thème de ce troisième article.

▲à g. : Entrée du port de Marseille, par Joseph Vernet, XVIIIe siècle, Musée du Louvre, Paris
au centre et à dr. : Intérieur du port de Marseille, par Joseph Vernet, 1754, Musée de la Marine, Paris
Sur les détails à droite, on voit le contrôle et le marquage des ballots de tissu.
En 1720, la cargaison de cotonnades « du Levant » infestées de puces du navire Grand Saint-Antoine
est à l'origine de la grande peste qui ravage la région Provence pendant trois ans.
sur Agence photographique de la RMN, Paris

▲à g. : Arçonnage et filage du coton à Constantinople
à dr. : Préparation de la fibre de coton et de la teinture à la garance :
moulin à nettoyer le coton (1), cardeuse (2), arçonnage (3 et 4),
moulin pour la garance (5), atelier pour la teinture (6 à 13), dévidage (14 à 16)
dans Observation sur le commerce et sur les arts d'une partie de l'Europe, de l'Asie,
de l'Afrique et même des Indes orientales
, Jean-Claude Flachat, Lyon, 1766
sur Google Books

▲à g. : Planche II, Économie rustique, Culture et arçonnage du coton (détail)
Encyclopédie de d'Alembert, 1751, sur Encyclopédie de Diderot et d'Alembert
Après séparation des graines de la « laine » de coton, l'arçonnage, pratiqué en Inde, permet de battre le coton.
Aux Antilles, on mouline le coton dans des rouleaux actionnés par une pédale.
Puis on le carde et on l'épure des corps étrangers.▼

▲à g. : Indigotier, planche botanique, Georg Dionysus Ehret, XVIIIe siècle,
Bibliothèque du Museum d'Histoire naturelle, Paris, sur Agence photographique de la RMN, Paris
à dr. : L'Indigoterie, Sébastien Leclerc, 1667-1671
dans Histoire générale des Antilles habitées par les Français, sur Gallica BnF, Paris

▲à g : Échantillons de cotons teints en rouge, 1748
Archives départementales de la Seine-Maritime, Rouen
à dr. : Portraits de Ulrich et Salomé Bräker, Joseph Reinhart, 1793
Musée d'Histoire, Berne sur Zeno.org
Salomé Bräker tient sous le bras gauche des écheveaux de fils de coton.

Le coton, une fibre exotique qui arrive « des Indes »

Le coton est connu en Europe occidentale depuis le XVIe siècle, acheminé par les routes de l'Orient. Les relations entre l'Occident et l'Orient s'intensifient pendant le XVIIe siècle, avec la création des Compagnies des Indes orientale et occidentale, basées à Marseille et à Lorient, qui débarquent le coton des Indes. Les compagnies n'ont aucun mal à écouler les étoffes d'abord embarquées comme lest, puis en fret de plus en plus important, sous forme de cotonnades blanches, mousselines, cotonnades teintes en bleu, et cotonnades « peintes » ou indiennes.

On importe aussi le coton par balles, sous forme brute dite « en laine », parfois en filés blancs, bleus et rouges – du moins aussi longtemps que la technique européenne ne permet pas de réaliser un fil suffisamment solide. Au XVIIIe siècle, le coton « des isles d'Amérique », surtout des Antilles et du Brésil portugais, peu à peu supplante le coton d'Orient ; une grande partie de l'économie des Amériques repose sur sa culture, liée au trafic des esclaves.

Dans la région de Marseille, dès le XVIIe siècle, tout le monde porte des cotonnades. Ainsi, le Livre des hardes qu'on donne aux nourrisses des enfants naturels de l'Hôtel-Dieu St Esprit et St Jacques de Galice de cette ville de Marseille […], commencé en août 1673, témoigne que les chemises des enfants sont confectionnées en escamitte – une sorte de toile de coton fabriquée dans la région de Constantinople.

Dès le XVIIe, on met au point les techniques de base de la filature et du tissage du coton – notamment d'étoffes mixtes dites métis à chaîne de laine (futaines) ou de lin (basins et siamoises) et trames coton.

▲Peintres au calame sur toile à Madras, brahmane Svami, 1780
dans Moeurs et usages des Indiens, album 69, BnF, Paris

La fabuleuse histoire des indiennes

Indiennes est le terme générique qui désigne à la fois les cotonnades indiennes imprimées et leurs imitations européennes, en référence aux lointaines « Indes » dont elles proviennent, dès le XVIe siècle. Ces toiles de coton sont peintes ou imprimées à la planche de bois puis pinçeautées. On les appelle parfois perses quand elles viennent d'Iran. Grâce aux Compagnies des Indes, les échanges s'intensifient entre l'Europe et l'Asie durant le XVIIe siècle. Alors que l'Europe ne connaît que les tissages de chanvre, de lin et de laine pour les classes populaires [Lire sur Les Petites Mains, La vêture des Enfants trouvés (2) – jusqu'au XVIIIe siècle, des tissus de laine, de chanvre et de lin], les façonnés, lourds brocards et autres soieries tissées pour les classes supérieures, l'enthousiasme est immédiat.

▲Un atelier de couturières en Arles (et détails▼), Antoine Raspal, vers 1785
Musée Réattu, Arles
Caraco à l'anglaise en indienne, milieu du XVIIIe siècle, Musée du Vieux Marseille
dans le catalogue d'exposition Les Belles de Mai, sur Google Books

▲Caraco en indienne, vers 1785, Musée Galliéra, Paris sur Mairie de Paris
Intérieur de cuisine, Antoine Raspal, vers 1776-1780, Musée Réattu, Arles

Les femmes de condition modeste de la région de Marseille sont les premières à porter ces étoffes importées. Les classes fortunées les utilisent d'abord dans le décor intérieur – en panneaux fleuris ou palempores – puis en linge de maison imprimé à leurs armoiries et en tenues d'intérieur pour hommes et femmes. Rappelez-vous la robe d'intérieur de Monsieur Jourdain, le Bourgeois gentilhomme de Molière : «Je me suis fait faire cette indienne-ci [...]. Mon tailleur m'a dit que les gens de qualité étaient comme cela le matin.» [Si vous voulez en savoir plus sur cette pièce maîtresse de la mode masculine des XVIIe et XVIIIe siècles, je vous renvoie à cet excellent article de Anne de Thoisy-Dallem, La robe de chambre d'Oberkampf, paru dans La Revue des Musées de France, mis en ligne par l'association des Amis du musée de la Toile de Jouy]. La mode s'empare des indiennes à partir de 1660. Madame de Sévigné en aurait rapportées d'un voyage en Provence en 1672.

On adore ces étoffes légères, douces, aux décors variés, aux couleurs fraîches et éclatantes qui résistent à la lumière et aux lavages. Les indiennes répondent au besoin de consommer des produits nouveaux et à l'envie d'exotisme et de « turqueries » de la société française du XVIIe siècle, notamment après la visite des ambassadeurs de Siam [actuelle Thaïlande] à Versailles en 1684 et 1686. Jamais une importation n'a connu un tel succès, d'autant que les artisans indiens savent adapter leurs décors aux goûts européens.

En 1648, en période de pénurie due à divers troubles de l'Empire ottoman et en Méditerranée, les Arméniens de Marseille, qui connaissent les techniques complexes d’apprêtage de la toile, des bains successifs et de l’application des mordants, initient des artisans fabricants de cartes à jouer à la technique et ouvrent le premier atelier de fabrication d’indiennes. La région de Marseille – déclaré port franc par Colbert en 1669 – est le grand centre d'importation et de consommation de cotonnades et d'indiennes. Les Européens essaient de comprendre et d'adapter les savoir-faire indiens.

À peine née, cette industrie fait l'objet d'interdictions, sous la pression des puissantes corporations de soyeux et de drapiers. Louvois, successeur de Colbert, décide de la prohibition qui frappe l'importation, le commerce, la fabrication et le port d'indiennes. Les peines encourues s'échelonnent entre amendes pour les femmes qui portent ces étoffes, à trois ans de galères ou à la peine de mort pour ceux qui les fabriquent ou en font commerce. Les archives attestent de nombreuses anecdotes de répression et condamnations à payer des amendes pour port de vêtement en toiles peintes ou indiennes sur la voie publique, les femmes de condition modeste plus exposées et sanctionnées que celles de la haute société. Mais malgré deux édits royaux et quatre-vingts arrêts du Conseil d'État décrétés entre 1686 et 1759, la loi est systématiquement enfreinte, les mesures n'ont aucun effet sur la mode des cotonnades.

▲Vue imaginée des magasins de la Compagnie des Indes à Pondichéry, XVIIIe siècle
(telle qu'on se la représente idéalement en France)
Musée de la Compagnie des Indes, Lorient
La Compagnie des Indes détient sur la côte indienne cinq circonscriptions et huit loges ou comptoirs,
dont Pondichéry, Karikal (côte du Coromandel), Chandernagor (delta du Gange), Yanaon (côte d'Orissa)
et Mahé (côte de Malabar), et parmi les loges, Dacca, Masulipatam, Calicut et Surat.
Cette possession des factoreries est due aux guerres entre les puissances européennes.

▲Marques de toile, plombs et parchemin de la Compagnie des Indes, 1748
Musée de la Compagnie des Indes de Lorient / Port-Louis
Chaque pièce d'étoffe importée est contrôlée jusqu'à la vente,
elle fait l'objet d'une déclaration devant le lieutenant général de Police ou les intendants des villes.
Elle est marquée aux deux bouts d'un parchemin contresigné et cacheté par le représentant de la compagnie.
Le parchemin est attaché avec un plomb portant le sceau de la compagnie.

Pour en savoir plus sur la Compagnie des Indes et le port de Lorient au XVIIIe siècle,
visitez le site du Musée de la Compagnie des Indes de Lorient / Port-Louis
Le musée offre la possibilité de télécharger facilement via un fichier zippé
la base des œuvres du musée, soit plus de 1600 œuvres et leur notice explicative.
Quel formidable sens du partage ! Vive les Bretons !

De même, à Lorient – siège de la Compagnie des Indes orientales, créée par Colbert en 1664 pour concurrencer les compagnies anglaise et hollandaise – une partie de la population vit du trafic illicite des cotonnades. Les autorités tentent de contrôler les entrées des étoffes de coton que la Compagnie des Indes est autorisée à importer, sous réserve de revente à l'étranger. Malgré des mesures extrêmement contraignantes, entre contrebande et droit de « pacotille » des matelots et officiers, la fraude est considérable. Les navires sont abordés en pleine mer par les barques locales, avant l'arrivée au port. «On fait commerce public de marchandises prohibées» écrit le directeur des Fermes en 1757. «Elles sont toutes vendues à Lorient. On y tient boutiques ouvertes de toutes espèces et des mieux choisies».

▲à g. : Échantillons de la fabrique Cottin, BnF, Paris
(Établi à Paris dans l'enclos de l'Arsenal, c'est lui qui engagera
comme graveur, puis coloriste, Christophe-Philippe Oberkampf)
à dr. : Portrait de jeune fille en caraco indigo dit imprimé à la réserve
Pour contourner l'interdiction d'imprimer des indiennes, on teint « à la réserve ».
C'est la technique du batik : on protège des zones de tissu par l'appllication de cire
puis on trempe le tissu dans la teinture.

Il est vrai que l'attitude du pouvoir politique balance entre aide et interdiction. D'une part, la Compagnie des Indes, réunion de diverses compagnies maritimes, est une affaire d'État dont le roi et la famille royale détiennent un grand nombre d'actions – on peut à cet égard la considérer comme une étape vers le modèle capitaliste. D'autre part, l'engouement pour ces importations est tel qu'elles sont accusées de déstabiliser les économies occidentales. Les plaintes des fabricants de soieries, draps, lainages, les toiliers, les tapissiers, les merciers, les passementiers affluent ; ils dénoncent cette concurrence qui détourne la clientèle des productions locales ; à Rouen, une seule arrivée d'un vaisseau chargé d'indiennes prive des centaines d'ouvriers de travail. Enfin, les travaux de Edgar Depitre dans les années 1900 avancent l'idée que la prohibition des indiennes – industrie nouvelle non règlementée, qui peut être librement pratiquée par les « huguenots » – a l'habileté de masquer politiquement les conséquences néfastes de la révocation de l'Édit de Nantes (1685).

À tous points de vue, cet épisode de l'histoire des indiennes est un chapitre étonnant de l'histoire de la mode et de l'histoire sociale française, qu'on ne finira jamais de raconter, tant elle est riche et complexe. Les indiennes ont marqué les esprits, alors même que les importations de cotonnades étaient en majorité de la « marchandise blanche ».

▲La fabrique Wetter, Joseph Gabriel Maria Rossetti, 1765
Théâtre Antique & Musée d'Orange sur culturespaces
Jean-Rodolphe Wetter, industriel et courtier en toile suisse, obtient en 1744, en pleine prohibition,
le privilège d'établir à Marseille, port franc, une manufacture d'indiennes destinées à l'exportation.
En 1755, il fait faillite, sans doute à la suite d'une sècheresse,
l'indiennage est en effet grand consommateur en eau. Wetter se réimplante en 1757 à Orange.
Sa manufacture compte 500 ouvriers, dont 85 imprimeurs, 85 tireurs, 94 hommes de prés,
196 pinceauteuses, 4 dessinateurs formés à l'Académie de Peinture de Marseille,
14 graveurs, 9 employés aux calandres, 12 lisseurs, 6 foulons.
On peut voir aujourd'hui les cinq peintures sur la vie de la fabrique Wetter,
commandées en 1764 par Monsieur Pinet, directeur de l'établissement,
au Musée municipal d'Art et d'Histoire d'Orange.
C'est un magnifique témoignage sur la technique et les métiers des toiles peintes au XVIIIe siècle.

La fabrique Wetter (détail) : l'atelier d'impression▼

Après 1759, les centres d'indiennage se développent en France

À la fin de la prohibition, en 1759, d'importants centres d'indiennage se développent en France autour de cinq pôles de production : Nantes, Paris – avec la célèbre manufacture royale de Jouy-en-Josas fondée en 1760 – Marseille et la Provence, Lyon, Bolbec et les environs de Rouen, et Mulhouse, enclave républicaine protestante pas encore rattachée au royaume de France (1798), qui a échappé aux lois de la prohibition et pris une avance considérable ; son industrie florissante de l'imprimé haut de gamme durera tout le XIXe siècle.

À partir des années 1770 en Angleterre, 1780 en France, 1800 en Suisse et en Allemagne, l'industrie cotonnière européenne connaît une révolution à la fois technique et économique. Des ateliers artisanaux côtoient des manufactures qui peuvent regrouper plus de mille employés. En même temps que l'émergence de la classe moyenne, l'indiennage entre dans l'aventure industrielle.

L'éventail de plus en plus large des cotonnades proposées sur le marché étend le coton à une utilisation quotidienne. Les gilets de coton à fond clair rebrodés sont très appréciés par les hommes en été, ainsi que le velours de coton pour les culottes et les habits. À la fin du siècle, des mouvements de mode vont mettre en avant le goût des percales et des mousselines blanches de coton ou de lin pour les femmes et les enfants. J'ai déjà raconté sur Les Petites Mains, l'histoire de cette robe blanche très à la mode à la fin du XVIIIe siècle, et bien au-delà.

▲à g : La manufacture de Jouy, Jean-Baptiste Huet, 1806
à dr. : Christophe-Philippe Oberkampf, d'après Félix Philippoteaux, après 1833
Musée de la Toile de Jouy, Jouy-en-Josas

Né d'une famille d'une teinturiers, formé en Suisse par des indienneurs,
Christophe-Philippe Oberkampf fonde en 1760 la Manufacture royale de toiles imprimées de Jouy-en-Josas.
Il emploie les meilleurs ouvriers, les meilleurs produits (toile, garance et autres matières premières),
pour arriver à produire des toiles d'une qualité exceptionnelle à l'immense renommée.
Très attentif au progrès technique, il perfectionne constamment les procédés.
Il passe de l'impression à la planche de bois gravée à la machine à imprimer à la planche de cuivre.
Il est le premier à monter une machine à imprimer au rouleau de cuivre gravé en 1797
qui permet d'imprimer 5 000 mètres par jour. C'est le début de la mécanisation.
De 3 600 pièces d'étoffes en 1761, la production passe à 85 350 en 1805, apogée de la manufacture.
En 1806, la manufacture est la deuxième entreprise française, avec 1 327 ouvriers.
Elle sera reprise par son fils Émile, puis par Juste Barbet de Jouy en 1822, mais fait faillite en 1843.

▲Les travaux de la manufacture et détails, dessin de Jean-Baptiste Huet, 1783-1784
Musée de la Toile de Jouy, Jouy-en-Josas
de ht en bas et de g. à dr., les différentes étapes de fabrication des indiennes :
le dessinateur (J.B. Huet s'est lui-même représenté avec C.P. Oberkampf) ; le lavage et le battage des toiles ;
le passage à la calandre pour lisser la toile ; l'impression par application des mordants ;
le bain de bouse et le lavage ; le bain de teinture ; l'étendage pour blanchiment du fond ;
le pinçeautage ; apprêt à la calandre et lissage à la bille d'agathe ou de cristal ;
on peut appliquer le « chef de pièce » pour attester la provenance et la qualité de la toile.▼

▲à g. : Planche à imprimer en bois ; au centre g. : planche à imprimer en métal
On applique une planche par couleur.
au centre dr. : outils de graveur ; à dr. : cylindre à imprimer
Musée de la Toile de Jouy, Jouy-en-Josas sur le blog tweedlandthegentlemansclub

La mécanisation va permettre de baisser les coûts et de proposer une plus grande variété de tissus et de coloris, à la portée des bourses des classes populaires. On est à l'aube de la révolution industrielle qui va bouleverser le XIXe siècle.

La fabrication des indiennes et cotonnades profite des progrès techniques et cela touche aussi les procédés de teinture. En même temps que ce changement des matières apparaissent des teintes plus vives. Via les images de nos livres d'histoire qui montrent le Tiers État de l'assemblée des États généraux de 1789 dans un costume sombre, on se fait une idée fausse du vêtement populaire. Les députés du Tiers État sont plutôt issus de la bourgeoisie, leur habit préfigure la tenue masculine du bourgeois du XIXe siècle. Les costumes populaires, via les costumes régionaux, sont colorés.

▲Catalogue d'échantillons d'indiennes Charles Benner, Darnétal, Alsace, 1838-1842 sur Base Joconde

En 1846, dans Le Peuple, l'écrivain et historien Jules Michelet écrit : « la grande et capitale révolution » qu'a été l'indienne dans le développement économique de la France : « Il a fallu l'effort combiné de la science et de l'art pour forcer un tissu rebelle, ingrat, le coton, à subir chaque jour tant de transformations brillantes, puis transformé ainsi, le répandre partout, le mettre à la portée des pauvres. Toute femme portait jadis une robe bleue ou noire qu'elle gardait dix ans sans la laver, de peur qu'elle ne s'en allât en lambeaux. Aujourd'hui, son mari, pauvre ouvrier, la couvre d'un vêtement de fleurs. »

▲Affiche de l'exposition Indiennes sublimes, Jouy-en-Josas
Lire le dossier de presse

→Je vous renvoie à l'exposition Indiennes sublimes actuellement présentée au Musée de la Toile de Jouy, à Jouy-en-Josas, jusqu'au 23 juin 2013.

→Je vous conseille aussi la lecture passionnante du catalogue d'exposition Le Coton et la Mode ; 1000 ans d'aventures qui a eu lieu du 10 novembre 2000 au 11 mars 2001 au Musée Galliera, sous le commissariat de Pascale Gorguet-Ballesteros, éminente spécialiste du XVIIIe siècle.

▲à g. : Le cotonnier, « arbre porte-laine », Jean de Mandeville, Le Livre des merveilles […], vers 1523
Bibliothèque Sainte-Geneviève, Paris
à dr. : Fragment de futaine imprimée, serge en chaîne de lin et trame de coton, XVIIe siècle
Museu Tèxtil i d'Indumentària, Barcelone

Futaine, basin, piqué, siamoise, cretonne : les tissus en coton du vêtement populaire

La futaine désigne un très vieux tissu de coton, qui vient du latin médiéval fustaneum [tissu fait à partir d'un arbre – fustis veut dire fût]. On s'est en effet étonné de voir pousser de « la laine dans les arbres » – ce dont témoigne aujourd'hui encore la langue allemande : Baumwolle [coton] se traduit littéralement par « laine d'arbre ». La futaine est une étoffe croisée, chaîne en fil trame de coton, pelucheuse, qui sert à faire des jupons, des doublures, des camisoles. Blanche ou noire, elle est utilisée pour le vêtement des domestiques.

De même, le basin est au départ un tissu croisé, chaîne fil de lin ou de chanvre, trame coton. Le mot vient de bombasin, issu de l'italien bambagie, qui désigne la ouate de coton ; à l'usage, il se francise en « bon basin », puis basin tout court. D'étoffe très ordinaire, jaunâtre et très côtelée, utilisée en literie, en doublure et en pièces de lingeries solides, le basin évolue tout au long du XVIIIe siècle en un coton fin blanc. Il devient à la mode à la fin du siècle, très prisé pour les gilets masculins d'été rebrodés de soie et de paillettes. Ce beau basin est d'abord importé d'Angleterre, en particulier de la région très innovante de Manchester, qui tente d'en protéger farouchement le secret de fabrication. En 1799, en France, Joseph Lenoir-Dufresne importe la fameuse machine à filer mule-jenny ou jeannette, considérée comme le point de départ de la révolution industrielle du XIXe siècle ; il fonde une « manufacture de basins et piqués » qui en fait une production massive, à la portée des budgets populaires. Ainsi selon, l'époque, sous la même appellation, trouve-t-on des qualités de tissu bien différentes. Le basin des enfants trouvés est sans doute une étoffe robuste ordinaire, métissée de lin ou chanvre et de coton.

Le piqué est un textile le plus souvent blanc, avec des motifs en relief (losanges, carrés, points alignés), composé d'un fil de trame et deux fils de chaîne, un pour le fond, le deuxième pour la matelassure ; on joue sur la tension pour former le relief.

▲Échantillons d'indiennes de Marseille, 1736
Échantillons d'étoffes et toiles des manufactures de France recueillis par le maréchal de Richelieu, tome 1
sur Gallica, BnF Paris

▲à g. : Fragment de coton imprimé fleuri
trouvé sur une fillette, Sarah Pagill, admise au Foundling Hospital le 4 octobre 1759, décédée le 16 octobre
à dr. : Fragment de toile de coton imprimée [en anglais : calico, de la ville indienne de Calicut]
trouvé sur un garçon admis le 20 juin 1759
Exposition Threads of feeling ; Fate, Hope and Charity, The Foundling Museum, Londres
[Pour en savoir plus, lire sur Les Petites Mains, La vêture des Enfants trouvés (2)]

▲à g. : Fragment de coton imprimé fleuri
à dr. : Fragment d'indienne imprimée [en anglais : flowered 'chince' – chintz]
trouvé sur une fillette admise le 27 août 1759, Sarah Eld, décédée de la rougeole en juillet 1765
Exposition Threads of feeling ; Fate, Hope and Charity, The Foundling Museum, Londres

▲à g. : Toile de coton ou de lin imprimée de fleurs et de pois,
trouvé sur une fillette admise le 18 octobre 1758
à dr. : Toile de coton ou de lin imprimée d'un motif feuille,
trouvé sur une fillette admise le 2 janvier 1760
Le petit mot joint dit : « Cette enfant est née et a été baptisée le 20 janvier, son nom est Sarah Harbeson.
Elle a été nourrie au sein, et on ose humblement espérer que cela va continuer
car elle ne pourrait sans doute pas vivre sans. »
Exposition Threads of feeling ; Fate, Hope and Charity, The Foundling Museum, Londres

▲à g. : Fragment de tissu de soie et coton rayé (peut-être une siamoise),
trouvé sur une fillette, Dorothy Stone, admise le 27 décembre 1759,
placée comme apprentie employée de maison chez William Hayes,
coupeur de futaine à Manchester (Lancashire), le 15 novembre 1769
à dr. : Fragment de coton imprimé fleuri
trouvé sur un garçon admis le 25 janvier 1759,
placé comme apprenti le 26 juillet 1769 chez Monsieur Maycock, fermier à Thornton, Cheshire
Exposition Threads of feeling ; Fate, Hope and Charity, The Foundling Museum, Londres

▲à g. : Étoffes et fil de coton, Manufactures de Rouen, 1737
Échantillons d'étoffes et toiles des manufactures de France recueillis par le maréchal de Richelieu
sur Gallica, BnF Paris
à dr. : Fragments de mousseline blanche et d'indienne, XVIIIe siècle
Archives départementales de la Somme

Apparaît aussi dans le texte de 1752 sur le trousseau des filles de 8 à 15 ans, un jupon de siamoise. Un sieur Delarue est à l'origine de cette production cotonnière de la région de Rouen au début du XVIIIe siècle. Il achète une grande quantité de balles de coton qu'il ne sait pas trop comment écouler ; il le fait tisser et teindre, et s'étonne de la qualité des couleurs. Il a l'idée d'imiter les fameuses siamoises (en soie et coton) offertes en 1686 par l'ambassadeur du Siam lors de sa visite à la Cour de Louis XIV. Mais la soie est rare et chère, le fil de coton trop fragile pour les mains des ouvriers inexpérimentés, il opte pour un fil de chaîne en lin. Ces siamoises bon marché, rayées, quadrillées et/ou brochées de laine, font la réputation des tisseurs de Bolbec et du pays de Caux, appelés les siamoisiers. Les siamoises robustes servent pour les tentures, les décors de lit, les siamoises fines pour les jupes, jupons, gilets, culottes et chemises. Une trame aux fils de lin irrégulièrement teints donnent à l'étoffe un aspect jaspé, la siamoise flambée. Ces siamoises bon marché sont idéales pour l'humble trousseau des enfants trouvés. La ville de Nantes, située au cœur du « commerce triangulaire » – euphémisme de bienséance pour ne pas parler de traite négrière, terrible conséquence du développement de l'industrie cotonnière en Europe – produit aussi des siamoises à fleurs exotiques, dont certaines peuvent être lavées et savonnées.

À la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, la mousseline de coton à la mode pour les robes blanches néoclassiques reste un article de grand prix, voire de luxe lorsqu'elle est très blanche et fine. Elle est citée en bordure du vêtement de l'enfant trouvé de Rouen, Marc Nollis, là où les plus riches cousent plutôt des dentelles : « une cornette de toile de coton garnie de mousseline, […] une pointe de fichu de mousseline rayé rouge autour. » [Martine Blankaert a publié en octobre-décembre 2002 dans la Revue généalogique normande, l'histoire de son lointain ancêtre Marc Nollis, né en 1826 à Rouen, de père et de mère inconnus. Elle décrit son trousseau et la vêture délivrée à chaque enfant en 1823 par l'hospice général de Rouen dans cet article accompagné d'une abondante bibliographie, sur le site de Daniel Lemoine]. Il semble donc que l'ornement ne soit pas toujours absent de la vêture des enfants trouvés.

Enfin, la cretonne est un tissu robuste de fils de chanvre ou de lin, puis de coton, à la contexture carrée – il a le même nombre de fils au centimètre en chaîne et en trame. La ville de Vimoutiers dans l'Eure revendique son invention par Paul Creton, en 1640.

▲Brassière de bébé en toile de coton blanche travaillée au boutis, vers 1750-1760
Museon Arlaten, Arles sur Base Joconde
La tradition des boutis vient du Moyen-Orient. On pique ensemble deux tissus en lignes régulières,
ou on passe un cordonnet entre deux épaisseurs de tissu pour former en relief un délicat décor.

▲Brassières de bébé en coton blanc boutissé, 1750-1760
Museon Arlaten, Arles sur Base Joconde

▲Brassière et bonnets en indienne de la Côte de Coromandel, XVIIIe siècle
Musée de la Compagnie des Indes, Lorient / Port-Louis

▲à g. : Empiècement en indienne de la Côte de Coromandel, vers 1710-1720
Victoria and Albert Museum, Londres
à dr. : Manches amovibles pour enfants en indienne, XVIIIe siècle
Rijksmuseum, Amsterdam

▲Brassière de bébé en indienne (devant et dos), 1750-1800
Nederlands Openluchtmuseum, Arnhem

▲Bonnet de garçon en toile rayée, chaîne lin trame coton, et toile de coton
peinte et teinte en Inde pour le marché européen, fin XVIIIe siècle
à dr. : Bonnet de bébé matelassé en indienne, XVIIIe siècle,
Nederlands Nederlands Openluchtmuseum, Arnhem

L'apparition et la diffusion du coton vont transformer le vestiaire enfantin. Confortable, absorbant, hygiénique car plus facile à laver, le coton est particulièrement adapté à l'habillement des enfants. Mais il ne remplacera au quotidien le lin des sous-vêtements et de la garde-robe enfantine que peu à peu, tout au long du XIXe siècle. Cela apparaît très nettement dans la description du trousseau des enfants trouvés dès le début du XIXe siècle – dont les vêtements n'ont bien entendu pas la qualité de ceux montrés ci-dessus.

(à suivre : La vêture des Enfants trouvés (4) – la layette)