11 novembre 2018

Histoire du tablier d'écolier (1) 1882-1930



▲École d'Hellemmes (Nord), classe filles, classe de garçons,
photographe non spécifié, Archives départementales du Nord
Lire l'analyse : Le développement des écoles primaires à la fin du XIXe siècle sur L'Histoire par l'image

►1882 voit l'instauration de l'école de la République, laïque, gratuite et obligatoire

Entre la Révolution française et l'avènement de la Troisième République en 1870, partisans d'une école nationale laïque et partisans de l'école catholique privée s'affrontent, mais tous sont d'accord sur la nécessité de l'éducation populaire de masse. L’enseignement élémentaire populaire se fait par l'intermédiaire des « petites écoles », écoles paroissiales tenues par l'Église et écoles communales laïques de la République, qui se multiplient au XIXe siècle.

La loi Guizot de 1833 pose les bases de l’enseignement primaire en France. Mais il faut attendre les années 1880 et la série de lois mises en place par Jules Ferry, ministre de l'Instruction publique, pour que chaque village de France ait son école, laïque, gratuite et obligatoire pour tous les enfants de la République, garçons et filles de 6 à 13 ans.

▲École du Bosc, près de Saint-Antonin (Tarn-et-Garonne), Amélie Galup, 1898,
Les écoliers portent leur repas de midi dans un panier.
Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine, Charenton-le-Pont sur Agence photo RMN Grand Palais

Cette fréquentation obligatoire de l'école ne se fait pas sans réticences dans certaines régions et certains milieux les plus modestes. Certes la scolarité est gratuite, mais avoir un enfant qui travaille améliore l’ordinaire. Les familles rurales envoient leurs enfants à l'école l'hiver, mais à la reprise des travaux des champs à la belle saison, certaines sacrifient le travail scolaire des enfants pour l'aide aux travaux agricoles et les tâches domestiques – nous devons nos longues grandes vacances d'aujourd'hui à la nécessaire présence des adolescents scolarisés pour les moissons et les vendanges. L'absentéisme scolaire est important jusqu'à la veille de la Première Guerre mondiale.


▲Photographie de classe dans une école du 3e arrondissement de Paris, 1865,
Musée national de l'Éducation, Rouen

▲La Morale par l'exemple, De l'instruction naît la grandeur des nations, Affiche de remise de prix n°6.
Le Bon Écolier, Liberté, Égalité, Fraternité. J.-B. Lecerf et L. Demoulin, 1901,
Estampes et Photographies, BnF Paris

►La République n'impose pas de tenue aux élèves des écoles

Comme l'ont mis en évidence les travaux de l'historien Philippe Perrot, au XIXe siècle, le vêtement est au cœur des débats de société sur la richesse et la pauvreté. On connaît en détail les garde-robes des ouvriers européens du XIXe siècle grâce à Frédéric Le Play, pionnier de la sociologie française naissante, et ses monographies (consultables sur Gallica : Les Ouvriers des deux mondes, Frédéric Le Play et Urbain Guérin (dir.)]. Il y a une grande disparité dans la hiérarchie des ouvriers parisiens, par exemple du charpentier « dont l'habit est semblable à ceux de la petite bourgeoisie », et du conducteur (ouvrier non spécialisé). Mais le budget des familles ouvrières est serré, bien des foyers vivent dans la précarité.

Certains parents – de bonne foi ou pas – mettent en avant leur extrême pauvreté pour justifier les absences scolaires de leurs enfants, affirmant ne pas vouloir infliger à ceux-ci une humiliation face à leurs camarades mieux lotis en vêtements et chaussures – on crée la caisse des écoles pour y remédier.

Il n'est donc pas question d'imposer à ces familles modestes le coût d'un uniforme scolaire, d'autant que cela n'a jamais été la tradition dans les « petites écoles », qu'elles fussent paroissiales ou communales [Lire sur Les Petites Mains : Histoire de l'uniforme scolaire en France]. Les enfants portent leur vêtement quotidien habituel.

▲Costumes blouses, Modes Hiver 1877-1878, La Belle Jardinière, catalogue commercial,
Bibliothèques spécialisées de la Ville de Paris
Un futur savant (détail), Henri Jean Jules Geoffroy, 1880, Musée national de l'Éducation, Rouen

▲Devant Le Rêve, Paul Legrand, 1897, Musée d'Art, Nantes sur Agence photo RMN Grand Palais
À la sortie de l'école, devant un kiosque à journaux, des écoliers commentent une gravure en couleur
d'après Le Rêve, œuvre emblématique du nationalisme revanchard des années 1880-1890,
peinte en 1888 par Édouard Detaille
On peut lire l'analyse de cette image sur le site de l'Académie de Nantes
[Lire aussi sur Les Petites Mains : Histoire de l'uniforme scolaire en France, Les bataillons scolaires de la République]

▲La Morale par l'exemple n°7, Les Enfants : Aime tes camarades, tu en seras aimé (détail),
La Morale par l'exemple n°2, Les Enfants : La famille est l'école où l'on apprend la pratique de tous les devoirs (détail),
tableaux muraux, J.-B. Lecerf et L. Demoulin, 1900, Musée national de l'Éducation, Rouen

▲Leçon de morale, la lutte anti-alcoolique dans une école du Pas-de-Calais, ph. anonyme, vers 1900,
Musée national de l'Éducation, Rouen

▲Écolier, photographie de presse, Agence Rol, 1912, Gallica BnF, Paris
Ce jeune écolier porte ses livres, ses cahiers, son plumier ans un sac gibecière.
Dans le petit panier pendu au poignet gauche se trouve son déjeuner.

Les images de la fin du XIXe et du début du XXe siècle montrent sur le chemin de l'école des garçonnets habillés d'une veste ou d'une sorte de tunique à ceinturon d'où dépasse une culotte courte à mi-mollets, parfois serrée au-dessous du genou, plus rarement un pantalon long. Ils sont chaussés de bottines montantes sur des chaussettes tombantes, plus rarement de sabots, sauf à la campagne. La tête est couverte d'une casquette ou d'un béret. Le canotier est réservé aux enfants de bourgeois. Un sac gibecière porté en bandoulière contient les livres et cahiers de classe. [Lire sur Les Petites Mains : Histoire de l'uniforme scolaire en France]

▲La Sortie de l'école, Journal La Famille, 24 octobre 1886, collection particulière
Certaines fillettes portent le tablier par-dessus la robe,
elles tiennent à la main paniers, livres d'école, la plus jeune une poupée.

Les écolières portent une robe, parfois préservée par un tablier à bretelles très couvrant, uniquement pour les plus jeunes d'entre elles. Les tabliers prennent parfois des allures de robe, mais pour les contemporains, certains détails perceptibles des tabliers et robes ne prêtent sans doute pas à confusion.


▲Photographie de classe, école de Torigni-sur-Vire (Manche), vers 1910,
Musée national de l'Éducation, Rouen

▲Écoliers arrivant à l'école, photographies de presse, Agence Rol, 1912, Gallica BnF, Paris

►Les origines stylistiques du tablier d'écolier

D'autres représentations, aussi fréquentes que le costume que nous venons de citer, montrent des écoliers en blouse ou tablier. Ce vêtement semble s'adresser aux plus jeunes enfants, bien que la limite d'âge pour porter tel ou tel vêtement soit assez floue, tout comme les tranches et catégories d'âges qui se diversifient et se complexifient tout au long du XIXe siècle.

Trois termes désignent ce vêtement (qui n'est pas réservé aux écoliers), dont il est parfois difficile de distinguer les différentes nuances de sens : la blouse, le sarrau et le tablier. La constante est de protéger les vêtements des enfants.

▲Blouse de travail, toile de coton rayée, fin XIXe siècle, Palais Galliera, Paris sur Paris Musées
Portrait de Louis Dodier, Louis Adolphe Humbert de Molard, vers 1845,
Musée d'Orsay, Paris sur Agence photo RMN Grand Palais

▲Une petite école, Joseph Beaume, vers 1830, Musée national de l'Éducation, Rouen

▲Les Écoliers, Henry Bonaventure Monnier, 1838, Musée du Louvre, Paris sur Agence photo RMN Grand Palais

▲Le maître d'école (détail), Nicolas Toussaint Charlet, vers 1840,
Musée du Louvre, Paris sur Agence photo RMN Grand Palais
L'Aumône de l'ouvrière (détail), Eugène Henry Régnier, vers 1850, Musée national de l'Éducation, Rouen

La blouse de travail dite sarrau, confectionnée le plus souvent en toile bleue, parfois avec une broderie blanche sur l'épaule gauche, est le vêtement ouvrier le plus emblématique du XIXe siècle. Alain Faure, enseignant chercheur spécialiste de l'histoire sociale des XIXe et XXe siècles, précise que la blouse ouvrière apparaît pour la première fois dans les représentations ou écrits lors des barricades de juillet 1830. Cette « invention » de la blouse ouvrière est suivie par une « extraordinaire inflation » du mot en 1848, au point de devenir un symbole, « une façon de parler de l'antagonisme des classes » face à l'habit des bourgeois. [On peut lire en ligne cette passionnante analyse, La blouse ouvrière au XIXe siècle. Les normes de la dignité, parue dans Modes pratiques n°1, septembre 2015].

▲Photographie de groupe dans une école, Paris 3e (détail), 1865, Musée national de l'Éducation, Rouen

▲La classe, Jean Paul Louis Martin des Amoignes, 1886, vente Bonhams 2009

▲École publique de garçons, Chastel-Nouvel, vers 1930, Musée national de l'Éducation, Rouen

La blouse des ouvriers, née avec le XIXe siècle, peut-être inspirée de la blouse paysanne – appelée sarrau dans certaines régions – est inconstestablement le vêtement du peuple. Il n'est donc pas étonnant de la retrouver à l'école paroissiale ou communale sur les enfants des ouvriers. C'est une blouse ample, froncée à l'encolure et aux épaules, boutonnée dans le dos pour les enfants.

Dans les années 1880 qui voient l'instauration de l'école laïque, gratuite et obligatoire, la blouse de travail a été complètement abandonnée par les ouvriers hors leur lieu de travail, remplacée par des vêtements de confection bon marché, parfois achetés à crédit. Mais la blouse continue sa carrière à l'école bien au-delà de ces années. Elle y a le même rôle que la blouse des ouvriers : protéger les vêtements portés dessous, qui restent chers et pèsent dans les budgets modestes jusque dans les années 1960.

▲Tabliers pour petites filles, La Mode illustrée, 7 avril 1862, collection particulière

▲La famille Bellelli, Edgar Degas, 1860-1862, Musée d'Orsay, Paris sur Agence photo RMN Grand Palais

▲Le livre d'images, Fritz von Uhde, 1889, Kunsthalle, Hambourg sur Agence photo RMN Grand Palais
La Dictée, Demetrio Cosola, 1890, Galerie civique d'Art moderne et contemporain, Turin

La presse de mode et les catalogues de vente par correspondance utilisent le mot blouse ou tablier. On n'y mentionne jamais le sarrau, trop rustique. Dans l'esprit des rédactrices de modes, il y a un monde entre le tablier, article de mode, et la blouse des ouvriers. Le tablier à bretelles qu'elles décrivent, certes vêtement de protection pour les fillettes, serait plutôt à rattacher au tablier de lingerie bordé de dentelle de l'Ancien Régime, dont la fonction était aussi décorative.

En 1870, le Journal des jeunes filles le recommande : « très gracieux, il devient un ornement et un complément à la mise d'intérieur », mais le déconseille au-delà de l'âge de douze ou quatorze ans. Il est confectionné dans des toiles aux coloris clairs, faciles à lessiver. Il arrive que les fillettes en portent une version élégante lors des « goûters priés » inspirés des thés mondains fréquentés par leurs mères.

▲Tablier à plis, Demi-manche en coton noir, catalogue Modes, Hiver 1877-1878, La Belle Jardinière,
Bibliothèques spécialisées de la Ville de Paris
Un futur savant, Henri Jean Jules Geoffroy, 1880, Musée national de l'Éducation, Rouen

▲Costumes de gymnastique, La Mode illustrée, 9 juillet 1876, collection particulière

▲Costumes de gymnastique ou de pension, La Mode illustrée, 19 mai 1878, collection particulière

▲Tabliers d'école ou de maison, La Mode illustrée, 7 novembre 1886, collection particulière

▲Photographie de classe, Pierre Petit, vers 1890, Musée national de l'Éducation, Rouen

La Mode illustrée, journal de la famille, qui s'adresse à une clientèle de la petite bourgeoisie, ne présente que des blouses, des tabliers-blouses, et surtout des tabliers. L'appellation varie selon les époques, l'une chassant l'autre, et inversement – la mode se veut perpétuel changement, cela vaut aussi pour le vocabulaire. Les détails des modèles suivent la mode : collerettes, empiècements, volants ornés de dentelle, de broderie anglaise, plus ou moins amples pour suivre la mode des manches...

Les garçonnets présentés dans La Mode illustrée portent pour l'école des blouses à ceinture piquée, des tabliers noirs à plis. Certains détails, comme le nœud des cols, sont dérivés du costume marin, très à la mode à partir des années 1870.

Au fil du temps, des glissements se produisent dans le style et la dénomination des modèles. Il devient difficile de distinguer les nuances stylistiques entre « tabliers d'école ou de maison », « blouses et costumes-blouses », « blouses à plis », « costumes de pension », « costumes et toilettes de gymnastique » – qui se pratique désormais dans les écoles, y compris de filles. Tous ces usages se combinent pour aboutir à l'emblématique « tablier d'écolier », qui va devenir une sorte de référence.


▲Une salle de classe au travail, photographie de presse, Agence Rol, 16 octobre 1912, Gallica BnF, Paris

▲Blouse de coton noire, passepoil rouge, fin XIXe-déb. XXe siècle, Musée de Bretagne, Rennes
La rentrée des classes enfantines, carte postale ancienne (détail), éditions Dugas, Nantes, vers 1912,
Musée national de l'Éducation, Rouen

▲Enfant portant les paniers-repas au réfectoire, Maurice Louis Branger, 1909,
collection Roger-Viollet, Parisienne de photographie,
Cet écolier, qui porte la croix d'honneur, s'est vu confier la tâche de ranger au réfectoire
les paniers-repas du déjeuner de midi apportés par ses camarades.

▲Comme Papa ! la croix d'honneur, carte postale ancienne, vers 1915, Musée national de l'Éducation, Rouen
Sarrau d'écolier noir plissé, passepoil rouge, déb. XXe siècle, Musée de Bretagne, Rennes

▲Portrait de deux fillettes en tablier d'écolière, 1915-1916, Archives en ligne du département du Pas-de-Calais

▲Première nouvelle, André Kertész, avant 1936,
Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine, Charenton-le-Pont sur Agence photo RMN Grand Palais
Mon ami Ernest, Paris, André Kertész, 1931, Centre national d'art et de culture Georges-Pompidou, Paris

►De l' « uniformité » du tablier ou de la blouse d'écolier

L'ample tablier d'école noir ou de couleur sombre, froncé ou à larges plis, à ceinture piquée, à empiècement parfois souligné d'un biais contrasté rouge, devient un modèle de référence fin XIXe et pendant la première moitié du XXe siècle, au point de symboliser l'écolier. Il est en toile ou en sergé de coton, parfois rehaussé d'un col blanc en piqué de coton, et même en celluloïd, première forme de matière plastique inventée vers 1870. Il est boutonné devant, plus rarement derrière. Les tabliers plus clairs et le boutonnage dans le dos sont réservés aux plus jeunes et aux fillettes.

▲Visite de propreté, carte postale ancienne, vers 1906, collection particulière

▲Un jour de composition, Henri Jules Jean Geoffroy, 1892, Rehs Gallery, New York

▲Salle de classe dite « Jules Ferry », avant 1914, Musée national de l'Éducation, Rouen
Remplissage des encriers d'une salle de classe, 2 octobre 1941, ph. Touchard, LAPI, Roger Viollet

▲Écolier faisant des multiplications (à la plume Sergent-Major), vers 1930,
collection Roger-Viollet, Parisienne de photographie,
Page d'un cahier d'écolière (Marie-Louise Boutegour), 1939-1940,
Porte-plume avec plume, éd. Johann Faber, vers 1950 / Musée national de l'Éducation, Rouen

Les vêtements portés sous le tablier sont ainsi préservés des salissures, notamment des taches d'encre violette indélébile utilisée en classe pour l'écriture au porte-plume. Sans doute aussi, l'usage du tablier de coton, plus facile à laver que les vêtements en drap ou tricot de laine, simplifie-t-il la tâche des mères.

Les écoliers doivent en effet se conformer aux nouvelles préoccupations hygiéniques promues par l'instituteur ou l'institutrice concernant la propreté corporelle – chaque jour la tenue, les mains et les ongles des élèves sont vérifiés. Le parcours hygiénique lié à la conquête de l'eau dans les logements va être long. La propreté des enfants des familles modestes tient plus du débarbouillage que d'une véritable toilette, encore moins d'un bain – en 1954, seulement la moitié des logements français dispose de l’eau courante.

▲Sarrau d'écolier écossais vert et rouge, début XXe siècle, Musée de Bretagne, Rennes
Jeune écolier, Henri Roger, vers 1900, collection Roger-Viollet, Parisienne de photographie

▲École de plein air de Faïdoli, la salle de classe, date non précisée, Le Chambon-sur-Lignon,
Musée national de l'Éducation, Rouen
Tablier d'écolier écossais bleu, début XXe siècle, Musée de Bretagne, Rennes

▲École de garçons, Le Merlerault, carte postale ancienne, vers 1920, Musée national de l'Éducation, Rouen

▲Classe unique d'une école de campagne, Beynes (Seine & Oise), 1925,
collection Roger-Viollet, Parisienne de photographie

▲Classe de garçons de l'école publique, Saint-Jacques des Arrêts (Rhône), 1930,
collection particulière Robert Sangouard

Dans la première moitié du XXe siècle, les modèles de tabliers et blouses évoluent assez peu, surtout dans les classes des faubourgs ouvriers ou des campagnes. Les photographies de classe en noir et blanc accentuent l'effet d'uniforme, mais peut-on qualifier ces tabliers d'« uniforme scolaire » ?

Une observation attentive de ces photographies, croisée avec les descriptions et échantillons qui illustrent les tabliers en vente sur les catalogues, montre qu'ils sont certes proposés en coton noir, sergé ou toile, mais aussi dans des cotonnades à carreaux de couleurs, qui s'adressent indifféremment aux filles et aux garçons.

De plus, à y regarder de près, les tabliers sont plus ou moins longs et amples, cintrés à la taille ou taille basse, à fronces ou à plis... L'effet visuel dans la réalité des cours d'école est certainement plus contrasté et plus coloré qu'il n'y paraît sur les photographies.

▲En classe, le travail des petits, Henri Jules Jean Geoffroy, 1889,
Ministère de l'Éducation nationale, Paris sur Agence Photo RMN Grand Palais
En plus des tabliers, on remarquera le matériel scolaire : ardoises, règles, crayons, livres et cahiers.
Lire l'analyse sur L'Histoire par l'image

Henri Jean Jules Geoffroy (dit Géo) est un peintre célèbre pour ses peintures d'enfants du peuple et écoliers. Nommé en 1893 membre de la Commission de l'imagerie scolaire, il reçoit une commande de cinq grands tableaux par le ministère de l'Éducation nationale. Son témoignage de « peintre officiel de l'école républicaine » est donc particulièrement crédible et intéressant.

Dans le tableau En classe, le travail des petits, tous les modèles de tabliers vendus sur le marché sont montrés : fermés dans le dos ou boutonnés devant, à empiècement, à col haut ou à large col rond... Chacun des écoliers est caractérisé individuellement, on ne ressent pas une uniformité, une classe d'où aucune tête ne dépasserait. Mais le tablier porté par tous, en nivelant les différences d'origine sociale, devient en quelque sorte le signe, le symbole de la méritocratie républicaine : le plus modeste de ces écoliers, qu'on ne distingue pas des autres, a toutes ses chances, grâce à l'école républicaine, de s'élever dans la société.

▲École de garçons, Saint-Aubin-Celloville, carte postale ancienne, 1909,
Musée national de l'Éducation, Rouen

▲Écoliers de Trosly-sur-Loire, 1921, Musée franco-américain, château de Blérancourt

▲Classe de garçons de l'école publique, Saint-Jacques des Arrêts (Rhône), 1937,
collection particulière Robert Sangouard

Les représentations idéalisées de l'école républicaine montrent des enfants en tablier, mais la réalité des salles et des cours d'école est autre. Quelle que soit l'époque, les photos de classe et les photographies prises dans le cadre de l'école montrent que les écoliers d'une classe ou d'une école ne portent pas tous le tablier ou la blouse. Certaines écoles, la plupart privées, imposent de fait le tablier noir comme uniforme, mais ce n'est pas le cas dans les écoles publiques, le choix vestimentaire des élèves revient aux familles.

Quant aux écoliers qui portent la blouse, il nous paraît aujourd'hui que tous se ressemblent. Mais cette uniformité apparente, d'ailleurs toute relative, est trompeuse. Pour les enfants d'alors, elle ne masque pas les codes et signes de la richesse ou de la pauvreté des parents : la différence est nette entre celui ou celle qui porte un tablier neuf acheté en magasin pour l'occasion de la rentrée des classes, celui ou celle dont le tablier a été confectionné par la mère, dans un coupon neuf, mais parfois dans un tissu récupéré, celui ou celle qui hérite du tablier d'un grand frère ou d'une grande sœur, trop long ou trop court, usé, délavé, parfois raccommodé, rapiécé ou même taché... sans compter les accessoires, comme les chaussures ou les sabots. L'école est le reflet de la société et sa promesse égalitaire se heurte aux réalités sociales de son temps.


▲Sur le chemin de l'école, Julius August Friedrich Theodor von Ehren, 1899,
Kunsthalle, Hambourg sur Agence photo RMN Grand Palais

▲Cantine scolaire, début du XXe siècle, collection particulière, source : blog de Chris Trelon

▲École de filles, Corbeil-Essonnes, vers 1900,collection Roger-Viollet, Parisienne de photographie
Notez les grandes collerettes de lingerie en broderie anglaise ou point d'Irlande,
typiques des tabliers de fillettes des années 1900-1910.
L'enfant en tablier à carreaux et cheveux courts à la droite de l'image nous paraît être un garçon,
ce qui est inhabituel dans une école de filles. Hypothèse probable :
c'est bien une fille, dont la tête aurait été rasée en raison de présence de poux...▼

▲Blouse fillette, coton, broderie anglaise, vers 1905, Musée de la Mode et du textile, Cholet
Couture dans le jardin, Institution Couderc, Villiers-le-Bel, carte postale, vers 1900,
Musée national de l'Éducation, Rouen

▲Tablier d'enfant, toile de coton blanc, entre 1900 et 1909
Prix d'honneur de l'école maternelle, vers 1910
/ Musée national de l'Éducation, Rouen

▲Blouse d'écolier, vers 1900-1910, Musée du Textile et de la Mode, Cholet
École de filles, Orbigny, vers 1910, Musée national de l'Éducation, Rouen

▲Tabliers pour enfants, La Mode illustrée, 9 juillet 1916, collection particulière
La rédactrice recommande le port du tablier, « indispensable complément du
trousseau de vacances des enfants », qui en villégiature peut remplacer la robe.
Tablier pour enfant, début du XXe siècle, Musée de Bretagne, Rennes

▲Photographie de classe, Laeken (Belgique), 1918,
source : L'école en guerre, reportage RTBF Radio Télévision Belge Francophone

▲Petite fille en blouse d'écolière avec un poussin, Anne Morgan, 1919,
Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine, Charenton-le-Pont sur Agence Photo RMN Grand Palais

À la Toile d'Avion, collection de vichy, dépliant publicitaire, vers 1930,
Bibliothèque Forney, Paris sur Bibliothèques spécialisées de la Ville de Paris
À la fin de la Première Guerre mondiale, Marcel Boussac a l'idée de reconvertir
les stocks de toile d'avion pour en faire des chemises, des pyjamas et des blouses.
En 1935, il crée ses propres magasins, « À la Toile d'avion », principal organe de vente du
Comptoir de l'Industrie cotonnière, futur groupe textile Boussac. Après la Seconde Guerre mondiale,
le « roi du coton », classé parmi les six hommes les plus riches du monde,
financera la jeune maison de couture Christian Dior.

▲Écolière à sa table, André Kertész, avant 1936,
Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine, Charenton-le-Pont sur Agence Photo RMN Grand Palais
Blouse d'écolière, coton noir, col Claudine, empiècement bordé de croquet rose, XXe siècle,
Musée de Vendôme sur Base Joconde

►Le tablier d'écolier suit la mode

Notre attention a tendance à se focaliser sur le tablier d'écolier type de la fin du XIXe siècle et du début du XXe – de couleur sombre ou à carreaux, froncé ou à larges plis, à ceinture piquée, à empiècement – qui poursuit sa carrière dans l'entre-deux-guerres, et nous semble immuable.

Mais le tablier suit la mode. C'est manifeste pour celui des filles, qui se permet plus de fantaisie dans la coupe et les détails. Ainsi les larges manches des tabliers des années 1895 s'apparentent à la mode féminine des volumineuses manches gigot. En prenant des manches, le tablier garde sa forme d'origine, à bretelles, avec un empiècement de poitrine, en V, assez marqué. Dans les années 1900, cet empiècement s'orne d'un large volant de dentelle ou de broderie, comme le corsage des femmes. Dans les années 1920, le style s'épure et la taille descend sur les hanches pour s'adapter à la nouvelle silhouette androgyne de la « garçonne ».

▲Soissons, la bibliothèque, anonyme, 1920-1923, Fonds Anne Morgan,
Musée franco-américain, château de Blérancourt
Tablier d'écolier, vers 1920-1930, source Broc' en' Guche Antiquités Brocante

▲Photo de classe, non datée non légendée,
source Le Roi du Tablier spécialiste des vêtements professionnels (choix de tabliers et blouses scolaires)
À la différence des écoliers des villes qui portent surtout des chaussures de cuir,
de nombreux écoliers des classes rurales glissent des chaussons de feutre dans des sabots ;
ils retirent leurs sabots pour entrer dans la salle de classe.

▲Photographie de classe maternelle, carte postale, vers 1930
Musée national de l'Éducation, Rouen

▲Enfants à l'écoute dans une salle de classe, ph. Michel Graner, vers 1937,
Musée national de l'Éducation, Rouen

Dans l'entre-deux guerres les blouses prennent un caractère unisexe. C'est à partir de la fin des années 1930 que la blouse adopte la forme qu'on lui connaît aujourd'hui : assez épaulée pour être portée sur les autres vêtements, avec des manches, un boutonnage sur le devant, un col, la taille soulignée ou non par une ceinture. Le boutonnage devant sur le côté est dit à la russe, celui dont la référence est la coupe classique tailleur, avec col tailleur et ceinture, est dit trench-coat ou paletot. Le boutonnage dans le dos est plutôt réservé aux enfants des écoles maternelles, on a coutume de dire qu'il « fait bébé » ou qu'il « fait fille ».

▲Classe de M. et Mme Freissinet, École primaire de Bourg-Achard, vers 1930,
Musée national de l'Éducation, Rouen

▲Jeunes écolières, France, vers 1935, collection Roger-Viollet, Parisienne de photographie

▲Photographie de classe, Institution de Marie-Immaculée, Montluçon, 1938-1939
Musée national de l'Éducation, Rouen

▲Écoliers avec leur institutrice, vers 1930, collection Roger-Viollet, Parisienne de photographie
Col dur d'écolier, matériau et date non précisés, France ou Espagne, V&A Museum of Childhood, Londres

Lorsqu'on observe les photographies de classe, on note le plus souvent une différence entre les tabliers des écoliers de l'enseignement public et ceux des institutions religieuses, surtout en ville. Cela vaut pour les garçons, on a vu que les écoles et collèges privés imposent souvent l'uniforme. C'est plus sensible pour les filles. Si les premières portent les modèles aux étoffes – carreaux, vichys, rayures – et aux coupes très diversifiées proposées en confection, les secondes s'en tiennent le plus souvent au tablier strict noir ou bleu marine, souvent agrémenté d'un col Claudine blanc ; ce dernier peut être en piqué de coton, ou en plastique blanc, percé de deux trous, tenu par un nœud de couleur. Mais cela n'est pas systématique, surtout dans les écoles rurales.

À suivre : Histoire du tablier d'écolier (2) 1940-1970

5 commentaires:

  1. Née en 1946, je me souviens avoir porté au lycée une blouse de couleur écrue avec la broderie du nom et de la classe en mouliné rouge jusqu'en classe de 4ème … Et je me souviens aussi d'un voyage à Moscou, en 1962, où toutes les écolières étaient en uniforme : robe marron foncé, tablier à volants blanc et petit foulard rouge autour du cou ...

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    1. Jusqu'en 1970, dans mon lycée, c'était une blouse à carreaux bleus une semaine, en alternance avec des carreaux roses l'autre semaine, et gare à celles qui se trompaient de couleur ! Le nom de l'élève devait aussi être brodé ou cousu, pas forcément en rouge. Lorsque nous quittions le lycée, nous ne portions pas vraiment un uniforme, mais nous devions être impérativement en bleu marine.
      Merci pour ce commentaire.

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  2. La première photo (classe garçon / classe fille dans la même école) est impressionnante par la différence sur les murs : les garçons ont droit à plein d'affiche scientifiques, et les filles à rien du tout.

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    1. En effet, d'ailleurs les filles sont en train de coudre !
      Un très long chemin est encore à parcourir, mais c'est déjà un début que l'école soit enfin obligatoire pour les filles.

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  3. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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