20 février 2015

Petite histoire du bouton (1) – des origines au début du XVIIIe siècle



Nous avons tous à la maison une boîte à boutons. Celle de Loïc Allio, Parisien originaire de Lamballe, riche de 3 693 boutons choisis un à un pour la qualité de leur exécution, leur beauté ou leur rareté, a été classée œuvre d'intérêt patrimonial majeur et vient d'entrer au musée. Les Arts décoratifs l'ont acquise en 2012 grâce au Fonds du patrimoine et au mécénat d'entreprise. Elle est présentée au public depuis le 10 février, jusqu'au 19 juillet 2015, lors d'une exposition intitulée Déboutonner la mode.

La passion de Loïc Allio pour le bouton a commencé lorsqu'il était jeune artiste-peintre ; sa mère, antiquaire, avait trouvé là le moyen de l'aider d'une façon délicate : «  Tiens, tu vendras ce bouton pour t'acheter des toiles. » Loïc Allio l'a éprouvé comme nous tous, qui nous intéressons à la couture et à la mode : un bouton, c'est attachant ! Le fibulanophile – c'est le nom savant du collectionneur de boutons – est devenu en trente ans un expert reconnu dans le monde entier.

Le bouton n'est certes pas une spécificité de la mode enfantine. Mais lequel d'entre nous, enfant, n'a pas plongé ses doigts avec curiosité et volupté dans la boîte à boutons de sa mère, de sa grand-mère ? Le prétexte est tout trouvé pour Les Petites Mains : voici une « petite histoire du bouton » (en plusieurs articles à suivre).

▲En ht : Cachet bouton à décor géométrique, terre cuite, Tepe Giyan, Iran, 4e millénaire av. J.-C.
En bas : Cachet bouton à décor en chevrons, pierre, Tepe Sialk, Iran, début du 4e millénaire av. J.-C.
Antiquités orientales, Musée du Louvre, Paris
sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

▲Paire de boutons à décor cloisonné orné de six bustes du Dieu Ahura Mazda dans un disque (et détail envers)
mobilier d'une tombe princière, cornaline, lapis-lazuli, or, turquoise, site de Suse, Perse, vers 350 av. J.-C.
Antiquités orientales, Musée du Louvre, Paris
sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

▲Boutons ornementaux en rosaces, argile, terre cuite, site Kavakli, Grèce, 330-300 av. J.-C.
Antiquités grecques, Musée du Louvre, Paris
sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

▲Boutons à tête d'Athéna trouvés dans une tombe d'enfant à Érétrie, Grèce, 300-250 av. J.-C.
Antiquités grecques, Musée du Louvre, Paris
sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

De quand date le premier bouton ?

Même Loïc Allio l'ignore. Le musée du Louvre conserve dans ses départements Antiquités orientales et Antiquités étrusques, grecques et romaines de nombreux boutons perforés en matériaux divers (pierre, bois, bronze, or, argile, terre cuite...), dont les plus anciens remontent au quatrième millénaire avant J.-C. Des boutons datant de 2000 ans avant J.-C., petits coquillages sculptés, triangulaires ou circulaires, percés de trous, ont été retrouvés lors de fouilles dans la vallée de l'Indus. Vers la même époque, la présence de boutons boulettes de tissu ligaturé, que l'on enfile dans un passant rapporté sur l'autre partie du vêtement est attestée en Chine. On suppose que ces boutons antiques étaient plutôt objets de parure que de fixation du vêtement. Certains, à décor géométrique ou figuratif, ont servi de sceau ou de cachet.

Selon le Trésor de la langue française, le mot bouton est dérivé du francique botan qui a donné le verbe bouter, pousser. Sa première reconnaissance littéraire est due à Chrétien de Troyes en 1160, « bouton » désigne une excroissance végétale qui pousse ; puis, en 1236 dans Le Roman de la Rose, il désigne une fleur juste avant son épanouissement. C'est encore Chrétien de Troyes qui l'emploie vers 1170 dans Cligès, cette fois au sens d'une « petite pièce souvent circulaire servant à fermer un vêtement », par analogie avec le bourgeon de la fleur, puis dans la Chanson de Roland, où le bouton est cité comme une petite chose sans valeur : « …conseil d’orgueil nez vaut ni un boton… ».

Le mot bouton n'est cependant pas encore usuel ; au Moyen Âge, on nomme aussi ces petites attaches à queues noiel, noyel, nuel, nuiel ou nouyau, par analogie avec le noyau des fruits. Ainsi, en 1250, le chroniqueur Jean de Joinville décrit une robe à « grant foison de noiaus touz d’or », offerte par le sultan Al-Salih Ayyoub d'Égypte à son royal prisonnier, Saint-Louis.

Si on parle depuis le XIIe siècle d'habit « botonné », il faut attendre le XIVe siècle pour construire, dans le Dictionnaire françois-alemand de Hulsius, un verbe boutonner dans le sens de « fixer un habit par des boutons ». Quant à la boutonnière, elle n'apparaît dans le langage qu'en 1595 dans le sens de « fente faite à un vêtement pour y passer un bouton ». Le langage est le témoin de la réalité de son temps, toutes ces considérations ne sont pas sans rapport avec le développement pratique du bouton.

▲Boutons à queue en métal, entre IX et XIIIe siècle sur Pinterest

▲Moules à bouton en pierre, entre 1100 et 1499
On y verse le métal en fusion, généralement du plomb ou de l'étain
sur futuremuseum.co.uk

▲Trois boutons à cinq pétales et granulations en argent doré, première moitié du XIVe siècle,
provenant du Trésor de Colmar, Musée de Cluny - musée national du Moyen Âge, Paris
sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

▲à g. : Jean de Vaudetar offre sa bible au roi Charles V, Hennequin de Bruges, vers 1372
Musée Meermanno, La Haye sur Wikipédia
à dr. : Pourpoint de Charles de Blois, vers 1360-1370,
Le vêtement est si ajusté au corps que l'ouverture, devenue nécessaire, est assurée par 32 boutons
sur le devant (dont 15 bombés, les autres plats) et 20 le long des manches dites « à grandes assiettes ».
Musée historique des Tissus, Lyon sur Base Joconde

▲à g. : Pourpoint de Charles VI le Bien-Aimé, lampas de soie pourpre, lin, bourré de coton, vers 1370-138
Ce pourpoint de très petite taille (enfant d'environ 10 ans) aurait été porté par Charles encore dauphin.
Musée des Beaux-Arts, Chartres
à dr. : Guenièvre et Bohort l'Essillié, Lancelot du Lac, compilation, Pavie ou Milan
Maître du Lancelot (enlumineur), Albertolus de Porcelis (copiste), vers 1380-1385
Manuscrits occidentaux français, Bibliothèque nationale de France, Paris

Le bouton et la naissance de la mode en Occident

Selon les travaux de Albert Parent et Julien Hayem, historiens rapporteurs des Expositions Universelles de Paris en 1889 et 1900, l'objet bouton serait arrivé en France avec les croisés de retour du Moyen-Orient (entre le XIe et le XIIIe siècle), très impressionnés par les casaques boutonnées jusqu'aux pieds que portent les Turcs. C'est au XIIIe siècle que l'usage du bouton commence à se répandre. Au Livre des métiers rédigé vers 1268 par Étienne Boileau, prévôt de Paris sous le règne de Saint-Louis, premier grand recueil de règlements sur les métiers parisiens, figure la corporation des « boutonniers et deyciers d'archal, de quoivre et de laiton » ; ils fabriquent des boutons en archal (souple fil de laiton), cuivre ou laiton, et des dés à coudre. Mais il faudra attendre l'apparition d'une toute nouvelle mode, au XIVe siècle, pour que le bouton prenne peu à peu sa place dans l'habillement quotidien.

Vers 1340-1350, l'Europe entre dans une ère nouvelle, considérée comme la naissance de la mode, du latin « modus », manière ou façon nouvelle de s'habiller – qui donnera le terme anglais fashion. On abandonne le principe vestimentaire commun aux deux sexes et les vêtements amples, drapés loin du corps, hérités de l'Antiquité. Le vêtement, long pour la femme, court pour l'homme, se divise en une partie haute et une partie basse, les changements de style de la vêture s'accélèrent. Ajusté et étroit, le vêtement montre le corps et met en valeur la silhouette, comme jamais auparavant. Les chausses masculines (deux tubes de toiles qui montent jusqu'en haut des cuisses) s'attachent au bas du pourpoint à l'aide d'aiguillettes, cordonnets ou rubans passant dans des oeillets. Le pourpoint, une veste courte matelassée, inspirée du vêtement porté sous l'armure pour protéger le corps se porte boutonné sur toute la hauteur du buste, et à la manche, parfois jusqu'au-dessus du coude. Ses emmanchures, élargies « en assiette », gomment tout pli, toute couture ou démarcation entre l'épaule et le corps ; elles témoignent de l'habileté des tailleurs, qui va s'améliorant.

[Lire aussi sur Les Petites Mains : Sous l'Égide de Mars - costume militaire vs costume civil qui raconte l'influence du costume militaire sur le costume civil, notamment au XIVe siècle]

▲Détails de manches, d'aiguillettes, de boutonnage du vêtement masculin, XVe siècle
à g. : Retable de Saint Jean (détail), Hans Memling, 1474-1479, Musée Memling, Bruges
au centre : Cycle des héros et héroïnes (détail), fresque du château de la Manta, Cueno, vers 1420
à dr. : Exhumation de Saint-Hubert (détail), Rogier van der Weyden, 1430
National Gallery, London

▲Détails de manches, d'aiguillettes, de boutons décoratifs du vêtement féminin, XVe siècle
De g. à dr. : - Le jugement dernier (détail), Hans Memling, 1467-1473
Musée national, Gdansk sur Wikipédia
- La levée de la croix (détail), triptyque de la famille Starck, Maître du retale de Starck, vers 1480-1490
National Gallery of Art, Washington
- Détail d'une manche, Anonyme, Musées royaux de Belgique, Bruxelles sur Pinterest
- Madeleine de Bourgogne présentée par Marie-Madeleine, Jen Hey, Maître de Moulins, 1490-1495
Musée du Louvre, Paris

▲Vierge et l'Enfant, sculpture en marbre provenant probablement du château d'Écouen, vers 1530
Ce détail montre les boutons qui contiennent la largeur de la manche du costume de la Vierge.
Musée du Louvre, Paris sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

▲Boutons à queue en métal, en haut : entre 1475 et 1600
sur le site Portable Antiquities Scheme, base d'objets de fouilles faites en Angleterre,
qui a pour objectif d'encourager les « inventeurs » à répertorier leurs découvertes
en bas : vers 1590-1596, Rijksmuseum, Amsterdam▼

Au Moyen Âge, les manches de la cotte et du pourpoint sont le plus souvent amovibles, on doit les attacher le matin au corps de l'habit en les « recousant » ou par un lacet. La mode des vêtements ajustés du milieu du XIVe siècle va rendre nécessaire l'emploi du bouton qui facilite le déshabillage. Son essor est dopé par la baisse du coût du cuivre. Deux types de boutons ferment le vêtement : le premier, sphérique, est constitué d'un noyau en bois ou en bourre, recouvert de la même étoffe que le vêtement ; le second type est un noyau solide en forme de disque ou d'ovale, auquel est fixé un anneau, c'est un bouton à queue. Les boutons sont soit cousus en bordure du vêtement, boutonnés par des brides, soit plus en retrait du bord, avec des boutonnières, ce dernier est le plus usité car plus solide. Les boutons à queue sont le plus souvent métalliques (plomb, étain, bronze, argent, or, etc.).

Le boutonnage ne concerne d'abord que le vêtement masculin – sans doute craint-on qu'un déshabillage facilité ne soit préjudiciable à la vertu des femmes ! Ces dernières lui préfèrent le lacet qui ajuste le corps baleiné ; il a l'avantage de s'adapter aux transformations du corps, notamment pendant les grossesses. Pour arranger le corsage, le fichu et la coiffe, elles utilisent des épingles. Le bouton féminin est avant tout un bouton-bijou. Le bouton utilitaire ne s'étend à la mode féminine qu'à la fin du XVIIIe siècle ; il ne se généralise vraiment qu'au milieu du XIXe siècle.

La tradition, toujours en vigueur aujourd'hui, du boutonnage du vêtement masculin bouton à droite, boutonnière à gauche, inversé pour le vêtement féminin, remonte au XVe siècle. À la cour, à la guerre, les hommes s'habillent en général seuls. Dans leur majorité droitiers, ils trouvent le boutonnage de droite à gauche plus pratique ; de plus, ils doivent pouvoir saisir rapidement leur épée, qu'ils portent à gauche – même avec le vêtement civil, à partir du règne de François 1er. Les femmes qui ont les moyens de s'offrir des vêtements à boutons, alors coûteux, sont servies par leurs femmes de chambre, elles aussi le plus souvent droitières. Les tailleurs ont adopté et perpétué ces pratiques.

▲Portrait de Renaud de Brederode, maire d'Utrecht (et détail), Jan van Scorel, 1545
Rijksmuseum, Amsterdam

▲à g. : Portrait de Philippe II d'Espagne, Antonio Moro, 1549-1550
Musée des Beaux-Arts, Bilbao
à dr. : Portrait de Marguerite d'Autriche, duchesse de Parme, Antonio Moro, vers 1562
Gemäldegalerie, Berlin – sur Wikipédia

▲Portrait d'un chevalier de l'ordre de Calatrava, probablement Sorias de Sorel (et détail)
Frans Pourbus, XVIe siècle, Rijksmuseum, Amsterdam

▲à g. : Portrait de Pierre Forget, seigneur de Fresnes, François Clouet, 1559
Musée du Louvre, Paris sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais
à dr. : Bouton en verre noir ou en jais, queue métal, vers 1590-1596
Rijksmuseum, Amsterdam

▲Portrait de Sir Walter Raleigh (et détail), Federico Zuccari, 1588
National Portrait Gallery, Londres

▲Fragment de boutons fermant une veste - et bouton tissé en fil, vers 1590-1596
Rijksmuseum, Amsterdam

▲Pourpoint en soie, fil métallique et laiton, Europe, vers 1580
On peut voir le détail des boutons et boutonnières, ainsi que des rubans qui portent encore leurs ferrets.
The Metropolitan Museum of Art, New York▼

▲Portrait de six représentants de la guilde des drapiers de Amsterdam (détail)
Pieter Pietersz, 1599, Rijksmuseum, Amsterdam
Les boutons coniques de l'image sont semblables à ceux dits « high tops »,
fabriqués en fil à Dorset, en Angleterre, aux XVIIe et XVIIe siècles ;
ils sont particulièrement proches du « bouton floral » à l'origine du mot « bouton ».
Lire la page dédiée aux boutons Dorset sur le site Internet du magazine Bead & Button (en anglais)

▲à g. : Bouton à queue en métal, vers 1590-1596
à dr. : Portrait de Jean-François Le Petit, Christoffel van Sichem (détail), 1601
Rijksmuseum, Amsterdam

▲Chemise en soie rayée et lin, ruban de soie, fil lin et argent, boutons en fil recouverts d'argent (et détail)
vers 1605-1620, Angleterre, Victoria & Albert Museum, Londres

▲Pourpoint en soie brodé (détail des boutons), France, vers 1620
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲Pourpoint en lin brodé de lin (et détail), Angleterre, 1635-1640
Victoria & Albert Museum, Londres

▲Boutons à décor floral ; ces types de boutons sont très fréquents aux XVIe et XVIIe siècles.
en ht sur Le Fouilleur ; en bas sur Silviage

▲Bouton en faïence peinte émaillée, vers 1651
Victoria & Albert Museum, Londres

Le bouton ornement, marqueur social de celui qui le porte

Comme avant lui le lacet, la broche (ou fibule) ou l'épingle, le bouton est un élément utilitaire du vêtement. Mais il devient rapidement ornement ; sa forme arrondie, pour mieux s'enfiler dans la boutonnière, est inspirée de la fibule. La sobriété et l'austère élégance de la mode espagnole qui influence la mode européenne au début du XVIe siècle, ses coloris sombres, ont pour effet de rehausser l'éclat des boutons bijoux du costume d'apparat, masculin et féminin. Les boutons peuvent être à la fois décoratifs et fonctionnels, ou juste des détails ornementaux des vestes, des gilets, des robes – broches et boutons se confondent. En or, ornés de pierres fines, ils sont si dispendieux qu'ils figurent aux lois somptuaires, pour en limiter le nombre et l'usage. Leur valeur dépasse parfois celle de l'habit, elle témoigne du rang social de celui qui les porte.

▲Portrait de Henri VIII, roi d'Angleterre, Hans Holbein le Jeune, 1536-1537
Palais Barberini, Rome sur Wikipédia

▲Portrait d'Élisabeth de France (et détail), Juan Pantoja de la Cruz, 1565
Musée national du Prado, Madrid

▲à g. : Portrait de Marie Anne Christine de Bavière, dauphine de France, d'après François de Troy, 1683
Châteaux de Versailles et Trianon sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais
à dr. : Bouton en cristal de roche taillé en rose serti dans de l'argent, entre 1650 et 1700
(la notice du musée précise que la transformation du bouton en broche est ultérieure à sa fabrication)
Victoria & Albert Museum, Londres

▲Louis XIV reçoit Méhémet Raza-Bey, ambassadeur extraordinaire du Shah de Perse Tahmasp II,
dans la Galerie des Glaces de Versailles, le 19 février 1715, Antoine Coypel
Les couleurs des habits du Roi et de la famille royale ne concordent pas
entre la représentation de Coypel et le récit de Saint-Simon dans ses Mémoires !
Châteaux de Versailles et Trianon sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

▲Parure de rubis, atelier de Johann Melchior Dinglinger, dit Gouers
Daniel Govaers (maître orfèvre), Johann Heinrich Köhler (orfèvre), entre 1719 et 1733
La parure est composée de boucles de chapeau, boucles de chaussures, boucles de genoux,
boutons de gilet, boutons de chemise, boutons de veste, boutons de manchette, boucles d'oreille,
décoration de l'ordre polonais de l'Aigle blanc, ornements de l'ordre de la Toison d'Or,
agrafe de chapeau, épée et fourreau, canne et tabatière.
Le détail à droite montre 28 boutons de justaucorps et une sélection de boutons de veste.
Grünes Gewölbe - Staatliche Kustsammlung, Dresde
sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

Les comptes des souverains français témoignent d'exemples restés fameux. En 1520, François Ier commande à son joaillier 13 400 boutons destinés à orner un habit de velours noir qu'il compte porter lors de sa rencontre dite du camp du Drap d'Or près de Calais avec le roi Henri VIII d'Angleterre, dans le but de l'impressionner. Le 19 février 1715, Louis XIV reçoit en grande pompe à Versailles l'ambassadeur de Perse Mehemet Raza-Bey. Il est vêtu, pour l'occasion, d'une tenue noir et or sur laquelle sont cousus pour 12 500 000 livres de boutons en diamants, une somme fabuleuse – les autres membres de la famille royale ne sont pas en reste, même les enfants comme le dauphin, le duc du Maine et le comte de Toulouse, fils légitimés du roi, portent des garnitures de diamants, de perles et de pierres précieuses. Dans ses Mémoires, Saint-Simon raconte que le roi, qui ploie sous le poids de son habit, s'est empressé d'aller se changer après le dîner [Lire l'extrait des Mémoires de Saint-Simon, Tome XII, chapitre 1 sur Wikisource].

▲à g. : Portrait d'homme, probablement Jean Deutz, Michael Sweerts, vers 1650
The Wallace Collection, Londres
à dr. : Portrait de Jan Six, Rembrandt van Rijn, 1654
collection de la famille Six, Rijksmuseum, Amsterdam

▲à g. : Habit dit de François de Sales (détail), 1660-1675
Palais Galliera, musée de la mode de la ville de Paris sur Mairie de Paris
à dr. : Boutons de l'époque Louis XIV, début XVIIIe siècle
catalogue de la vente du 28 juin 2014 à Fains Veel, Étude Cappelaere-Prunaux, Bar-le-Duc

▲à g. : Boutons en bois et os, début XVIIIe siècle
catalogue de la vente du 28 juin 2014 à Fains Veel, Étude Cappelaere-Prunaux, Bar-le-Duc
à dr. : Louis XIV, estampe rehaussée d'aquarelle, vers 1694
Châteaux de Versailles et Trianon sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais

▲à g. : Boutons en métal doré ciselé à culot bois ou os, début XVIIIe siècle
catalogue de la vente du 28 juin 2014 à Fains Veel, Étude Cappelaere-Prunaux, Bar-le-Duc
à dr. : Portrait de jeune homme, Nicolas de Largillière, 1704
Musée national de Catalogne, Barcelone sur Wikipédia

▲à g. : Portrait du peintre Jean-Baptiste Forest, Nicolas de Largillière, 1704
Musée des Beaux-Arts, Lille sur Agence photo de la réunion des Musées nationaux et du Grand Palais
à dr. : Boutons en or massif 17 carats époque Louis XIV et début du XVIIIe siècle
catalogue de la vente du 28 juin 2014 à Fains Veel, Étude Cappelaere-Prunaux, Bar-le-Duc

▲Gilet en soie brodé de fils métal, et bouton (détails), Angleterre, vers 1742
The Metropolitan Museum of Art, New York

Boutons et boutonnières du costume masculin du XVIe et XVIIe siècles s'insèrent dans une débauche d'ornements de galons, broderies, passementeries, dentelles, rosettes et cocardes de rubans, terminés par des ferrets ciselés. L'habillement masculin se simplifie à la fin du règne de Louis XIV. Les hommes portent le justaucorps qui prend le nom d'habit, une veste [gilet] et une culotte courte collante. Justaucorps et veste descendent au-dessous des genoux ; ils sont boutonnés de haut en bas par des boutons très rapprochés à brandebourgs, passementerie entourant les boutonnières qu'on appelle alors des queues de boutons.

Les boutons détrônent définitivement aiguillettes, rubans et galants [touffes de rubans]. Un habit affiche une série d'une trentaine de boutons luxueux, pièces d'orfèvrerie, recouverts ou brodés ; la garniture de bouton se fait de soie jaune, aurore ou blanche, pour imiter l'or et l'argent ; les boutonnières sont brodées du même fil. Les poches sont aussi ornées de brandebourgs et de boutons. Le XVIIIe siècle naissant s'engage dans une mode nouvelle qui verra la folie des boutons.

(À suivre : Au XVIIIe siècle, la folie des boutons)


26 novembre 2014

De la mode et des interdits bibliques


Comment douter, face à cette affiche de la Grande Braderie de la Mode 2014, des racines judéo-chrétiennes de notre culture ? Réalisons-nous combien ses interdits structurent aujourd'hui encore notre inconscient ? Je sais, le terme « judéo-chrétien », qui aurait été inventé par des théologiens du XIXe siècle, est aujourd'hui contesté par les uns, mis au pinacle et accolé à « l'identité nationale » par les autres... Aussi, je tiens à dire clairement les choses : je suis de ceux qui défendent l'idée que le métissage culturel est une richesse.

▲à g. : Adam et Ève, Lucas Cranach l'Ancien, 1528, Galerie des Offices, Florence
à dr. : Adam et Ève chassés du Paradis, Masaccio, fresque de la chapelle Brancacci, 1425-1428
– sur Wikimedia Commons

De la honte d'être nu

Par tradition, toutes les histoires de la mode commencent par évoquer les sources bibliques de la Genèse, notamment l'épisode où Adam et Ève sont chassés du jardin d'Éden après avoir désobéi à Dieu et goûté au fruit de l'arbre de la connaissance. Avant la faute originelle, « l'homme et la femme étaient tous deux nus, et ils n'en avaient point honte » (Genèse 2, 25) ; après la faute, « les yeux de l'un et de l'autre s'ouvrirent, ils connurent qu'ils étaient nus, et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s'en firent des pagnes » (Genèse 3, 7) ; ils ont désormais honte de leur nudité : « j'ai entendu ta voix dans le jardin, et j'ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché » dit Adam à Dieu qui l'appelle (Genèse 3, 10).

La honte ressentie par Adam et Ève, rendus vulnérables par leur faute, est à l'origine de la notion de pudeur qui imprègne notre culture. La nudité est honteuse car elle résulte de la faute originelle. La solution, c'est de se couvrir, de porter des vêtements. Le premier vêtement de l'homme est un pagne de feuilles de figuier, confectionné par Adam.

Mais il est dit aussi que « l'Éternel Dieu fit à Adam et à sa femme des habits de peau, et il les en revêtit » (Genèse 3, 21). En cela, le vêtement donné par Dieu est le signe que l'homme peut retrouver sa dignité. Le vêtement, à la fois, rend évidente la faute originelle en cachant la nudité, et il est la marque de la sollicitude de Dieu envers sa créature, expulsée dans un monde devenu hostile, où le vêtement devient protection. Cette ambivalence explique l'omniprésence de l'étoffe, citée dans la Bible à toutes les étapes de la vie des hommes, des langes au linceul.

Le vêtement est le symbole de la misère humaine. Pour autant, quel que soit le groupe social, il est évident que tous les hommes ne se retrouvent pas dans le même « dénuement ». Cette différence de statut social justifie toutes les lois somptuaires et ordonnances vestimentaires de l'Ancien Régime, dont le but est de maintenir visibles les degrés de la hiérarchie sociale – que chacun reste à la place où Dieu l'a mis.

▲Le Christ devant Caïphe qui déchire ses habits, Giotto di Bondone, 1304-1306
Fresque de la Chapelle Scrovegni (l’Arena), Padoue
sur CEDIDOCA - Centre diocésain de documentation catéchétique

De la transgression d'un vêtement déchiré

Dans son cours de l'École du Louvre sur les « scandales et transgressions vestimentaires », que j'ai le plaisir de suivre, Denis Bruna, historien spécialiste des représentations du corps et des usages vestimentaires, apporte un élément distinctif supplémentaire dans son analyse de l'affiche, à propos des déchirures. Certains épisodes de la Bible montrent des scènes où des personnages, en proie à leurs émotions ou leurs colères, déchirent leurs vêtements. La première fois qu’est citée cette pratique, c’est à propos de Ruben, fils aîné de Jacob et à ce titre responsable de ses frères, qui, de retour au puits où il devait retrouver Joseph, déchire ses vêtements et dit : « L’enfant a disparu ! Et moi, où faut-il donc que j’aille ? » (Genèse 37, 29) Quand on fait croire à Jacob que son fils préféré, Joseph, a été tué par une bête sauvage, il déchire de même son vêtement : «  Et il déchira ses vêtements, il mit un sac sur ses reins, et il porta longtemps le deuil de son fils » (Genèse 37, 34). On peut voir dans ces scènes l'origine du rite funéraire juif contemporain de faire une entaille à son vêtement le jour des obsèques pour marquer le deuil d'un proche.

Un autre exemple, raconté par l'évangéliste Matthieu (26, 59 à 66) montre comment, lors du procès de Jésus, le Grand Prêtre Caïphe déchire ses vêtements en signe d'indignation, car il pense que Jésus a blasphémé le nom de Dieu. Le geste de déchirer son vêtement, signe de chagrin lors de la mort d'un proche, ou signe de colère et d'indignation, est l'expression de la déraison ; il est d'ailleurs interdit aux prêtres, qui se doivent de garder contenance en toutes circonstances.

Porter des vêtements déchirés est toujours en Occident un geste de transgression ou de provocation, même si la mode les reprend à son compte et les assimile. L'exemple des punks apparus dans l'Angleterre des années 1970 est à ce titre édifiant [Lire sur Les Petites Mains : les vêtements déchirés des punks].

Le bel ange tentateur de l'affiche ne semble pas avoir été précipité du haut du ciel, malgré sa robe transgressive aux déchirures certes esthétisantes, mais bien réelles ; voyez cette épaule dénudée et ces espaces de peau sur le sein, à la taille et à la cuisse. Les femmes nues des plateaux de la balance du jugement dernier, qui nous symbolisent vous et moi, sont sûrement marquées par la faute. Mais le texte est limpide : nos dépenses seront pardonnées ! Dépenser c'est faire une bonne action ! Dieu a pitié de nous, fashionistas, comme il a eu pitié d'Ève. À elle, il a donné la fourrure, à nous la Grande Braderie de la Mode. Mes frères et sœurs, courons-y, à Paris les 5, 6 et 7 décembre, à Marseille les 11, 12 et 13 décembre, puisque d'avance il nous est dit que nos excès seront absous !


19 novembre 2014

Mon beau miroir (2) – Crevés Renaissance vs Déchirés punks



Cet article est le deuxième de la série « Mon beau miroir » qui illustre le mythe de la mode qui serait un éternel retour [Lire sur Les Petites Mains, Mon beau miroir (1)]

▲à g. : Portrait de Jean-Frédéric Ier de Saxe, dit le Magnanime, Lucas Cranach l'Ancien, 1509
National Gallery, Londres
à dr. : Les débuts de la mode punk, par Vivienne Westwood
Magazine inconnu sur sur le site Seditionaries
Seditionaries est l'un des noms donnés à la boutique de Malcolm Mc Laren des Sex Pistols
et de sa compagne Vivienne Westwood ;
située à 430 King's Road à Londres, elle est le haut lieu de la mode punk entre 1974 et 1980.

▲Le Combat des lansquenets, Niklas Stör, vers 1525 Staatliche Graphische Sammlung, Münich

Les crevés envahissent la mode européenne du XVIe siècle

Les crevés, dits aussi chiquetades, sont de petites ouvertures faites dans le biais de l'étoffe des pourpoints, des manches, qui laissent voir la doublure du vêtement de couleur et d'étoffe différentes, ou la chemise. Les très petits crevés sont appelés mouchetures.

Cette mode qui envahit l'Allemagne, la France et l'Angleterre à la toute fin du XVe siècle, viendrait des lansquenets suisses, via les mercenaires allemands. À l'origine, après la bataille de Grandson en 1476 contre la Bourgogne – Charles le Téméraire y perd son trésor, aujourd'hui présenté au Musée historique de Berne – ces lansquenets auraient rapiécé leurs pourpoints et chausses troués avec les couteux tissus (soie, damas, brocarts) arrachés aux vêtements des cadavres de leurs ennemis. Cette version est sérieusement mise en doute par les travaux récents des historiens, comme le dit Christine Aribaud dans l'une des rares publications consacrée au sujet.

Il est donc bien difficile aujourd'hui de séparer ce qui tient de la légende et ce qui est réalité historique. Mais la « taillade » figure en quelque sorte une blessure emblématique, elle a l'avantage symbolique de glorifier les faits d'armes qui fondent la légitimité sociale de la noblesse – à un moment où les valeurs féodales s'estompent et où la guerre devient affaire de professionnels. La mode des crevés aurait été introduite à la cour de France par les ducs de Guise, de descendance à moitié allemande.

Hors période de guerre, les crevés qui ont valorisé les combattants devenus vagabonds, qui parfois pillent pour survivre, stigmatisent désormais ceux qui les portent. Taillader les vêtements est jugé comme immoral par l'Église. Imiter l'habit du pauvre, hisser la guenille en principe esthétique, fragiliser et abîmer des étoffes coûteuses est considéré comme une transgression.

La mode des crevés devient pourtant une folie au XVIe siècle, elle garnit les pourpoints, les chausses, les robes, les pantoufles... Ainsi Matthäus Schwarz, banquier d'Augsbourg, dans son Livre des costumes [Trachtenbuch] – une curieuse autobiographie vestimentaire illustrée qui présente ses costumes à différentes dates importantes de sa vie personnelle et professionnelle, de sa naissance à ses soixante-trois ans – montre, en 1523, un costume qui ne compte pas moins de 4 800 crevés à bouillonnés de velours blanc. Les crevés permettent de mettre en valeur la qualité du tissu de la chemise, qui devient de plus en plus fin et blanc au XVIe siècle, signe distinctif de richesse.

Au XVIIe siècle, les crevés se transforment en taillades, longues fentes formées le plus souvent par des bandes bordées et fixées seulement aux extrémités. En s'écartant, elles laissent voir la doublure ou la chemise.



▲à g. : Vivienne Westwood et Malcolm McLaren en 1977
à dr. : un de leurs T-shirts déchirés, popularisés par les Sex Pistols
sur le site Seditionaries

La mode punk naît et se propage dans l'Angleterre des années 1976-1980

L'expression et la mode punk sont associées aux années 1976-1980. Le punk – le mot anglais signifie « voyou » – veut incarner le refus du système. Dans un esprit de rébellion, d'inculture revendiquée et de vandalisme gratuit, il rejette tous les anciens codes, y compris et surtout ceux issus du mouvement hippie : les T-shirts et les jeans universels de la génération « Peace & Love » sont déchirés.

Du chaos à la culture – pour reprendre le titre d'une exposition du Metropolitan Museum of Arts de New York – le mouvement punk prend de l'ampleur. Il devient un phénomène de mode, nourri de la créativité de Vivienne Westwood, compagne de Malcolm McLaren, manager des Sex Pistols. Ils intègrent dans le système « esthétique » punk du mauvais goût, tous les codes réputés bourgeois : écossais, imprimé léopard, lamés clinquants... Ils vendent leurs créations dans leur boutique située au 430 King's Road à Londres, haut lieu de la mode punk, qui change plusieurs fois de nom : Let it rock en 1971, Too fast to live, too young to die en 1973, Sex en 1974 – en détournant les tabous sexuels et en montrant des visuels inspirés de la pornographie, Vivienne Westwood démontre que le sexe a partie liée avec la mode –, Seditionaries en 1977 – les créations de Vivienne Westwood commencent à faire la couverture des magazines – puis Worlds End en 1980, date à laquelle Malcolm Mc Laren et Vivienne Westwood se séparent et mettent un terme à leur collaboration.

La mode punk rencontre un succès très rapide dans l'Angleterre sinistrée des années Thatcher, en proie à la crise économique. Elle est facile à mettre en œuvre, bon marché, les vêtements sont récupérés en friperie ou en surplus militaire. Désormais, on n'hésitera plus à porter un vêtement usé et déchiré. L'industrie de la mode va s'en emparer et proposer des vêtements préalablement usés et vieillis.

▲Jean déchiré rapiécé façon « monstre de genou » pour enfant
Tutoriel sur le blog sew natural - Do it yourself !

Qu'ont donc en commun les déchirures des crevés de la Renaissance et celles des punks ? Les premiers figurent une blessure symbolique qui affiche et renforce la légitimité sociale du groupe qui en lance la mode, précisément à un moment où les valeurs féodales qui légitiment cette position s'estompent, au point que ces excentricités soient considérées comme une transgression des codes sociaux de leur époque. De même, les seconds transgressent les codes et les normes vestimentaires de la bienséance bourgeoise dominante ; ils expriment leur refus des valeurs morales d'un monde en crise, à la dérive, où la pauvreté est de plus en plus visible, les exclus de plus en plus nombreux.

Qu'ont en commun un moine bouddhiste qui déchire volontairement son kesa par signe d'humilité, et l'outrance d'un John Galliano qui met en scène des mannequins « SDF » pour la haute couture Dior 2000 ? La pauvreté est traditionnellement considérée comme une vertu. Aussi, quand on prétend habiller les personnes riches et célèbres comme des sans-abri, la transgression peut-elle apparaître comme un doigt d'honneur à ces valeurs. À moins qu'on y voie le signe nerveux d'une conscience coupable ; une autre collection signée Galliano pour Dior Haute Couture fait sensation en 2006 en mettant en scène des mannequins ensanglantés directement inspirés de la Révolution française...

La mode exprime par des ruptures parfois audacieuses les transformations lentes des sociétés. Mais elle assimile ses excès, en propose sans cesse de nouveaux, aux formes parfois approchantes. S'il y a ici « éternel retour », c'est celui de la transgression vestimentaire.