9 septembre 2014

Sauvagement tendance, l'imprimé animalier



Desert boot pour enfant, Clarks Original sur Sarenza
Sarenza, entreprise française numéro 1 de la vente de chaussures sur Internet,
présente en vidéo sa leçon de mode : « Leo is the new black »,
et une sélection de chaussures tendance léopard

▲à g. : Sweat et jupe, Petit par Sophie Schnoor, hiver 2014
à dr. : Sweat à capuche, Monnalisa, hiver 2014

▲à g. : Manteau en fausse fourrure léopard, Diesel, hiver 2014
à dr. : Publicité Alexandalexa, hiver 2014

▲à g. : Pull et jupe Little Remix, hiver 2014
à dr. : Robe How to kiss a frog, hiver 2014

▲à g. : Gigoteuse pour bébé, Anatology, par Delphine Miquel, hiver 2014
à dr. : Chaussons pour bébés, Petit Nord, hiver 2014

Tous ces visuels sont issus du blog bien informé smudgetikka de Linda McLean,
qui a un regard professionnel sur la mode enfantine.
« The best kids fashion in the world by one who knows. »

Depuis quelques saisons, l'imprimé animalier ne quitte plus les podiums ni les magazines de mode. Il est si présent dans les collections que certaines rédactrices parlent de « nouveau noir ». Le phénomène s'étend à la mode enfantine. Les collections enfant automne-hiver 2014-2015 et printemps-été 2015 proposent à leur tour de très nombreux modèles.

Au point que le zoo anglais de Chessington interdit l'entrée aux visiteurs habillés d'imprimés peau de bêtes, ils font peur aux animaux ou leur donne envie de communiquer ! [Lire sur Libération] C'est l'occasion, pour Les Petites Mains, toujours à l'affût des phénomènes de modes, de s'interroger sur les relations entre l'imprimé animalier et l'histoire de la mode.

▲La princesse Néfertiabet devant son repas funéraire, 2590-2565 av. J.-C.,
règne de Khéops, quatrième 4e dynastie, Musée du Louvre, Paris sur Agence Photo RMN Grand Palais

Aux origines, le léopard, attribut traditionnel des chefs africains

Si l'on admet que les hommes et femmes de la préhistoire portaient des peaux de bêtes pour se protéger du froid, la peau de panthère ou de léopard ne devait pas être l'apanage de n'importe qui. En français on parle traditionnellement de « peau de panthère » ou de « motif panthère », même si l'expression change sous l'influence de l'anglais « leopard skin » ou « leopard print » – c'est en effet le même animal.

À la vue de femmes habillées d'une robe asymétrique moulante en peau de panthère, comme sur la stèle de la princesse Néfertiabet conservée au Musée du Louvre, on peut imaginer qu'une mode sensuelle s'est épanouie dans l'Égypte antique. Mais la pardalide – c'est le nom de la robe – est un attribut du costume de prêtre-sem ; il a notamment pour tâche, lors de la cérémonie funéraire de l'ouverture de la bouche, de rendre à la momie l'usage de ses sens pour qu'elle puisse regagner l'au-delà. Les taches de la robe de panthère symboliseraient les étoiles.

On ne s'étonne pas que le léopard, superbe animal solitaire, prédateur au corps d'athlète et à la démarche royale, grimpeur agile, bon coureur, bon nageur, bon grimpeur, devienne le symbole du pouvoir, sa peau l'attribut des chefs, rois et empereurs dans les sociétés traditionnelles tribales africaines. Ils portent des coiffures ou des vêtements en peau de panthère, ils en recouvrent leur trône. Revêtir la peau de l'animal confère, ne serait-ce que symboliquement, certains de ses pouvoirs à celui qui la porte. Dans certaines légendes africaines, le léopard a la réputation d'être si rusé qu'il est capable d'effacer ses traces avec sa queue. Le léopard est le symbole national de plusieurs pays africains, comme le Bénin, le Congo, la Somalie.

Le « chef à peau de léopard » de la tribu Nuer du Nord-Soudan est un médiateur qui n'a en temps ordinaire aucun pouvoir judiciaire ni ne jouit d'un prestige particulier. Il revêt la peau de léopard pour résoudre les conflits, et même les crimes de sang, de manière à ce qu'aucune des parties ne sente sa fierté offensée.

▲à g. : Bonnet taillé dans une peau de léopard, bordé de fibres végétales tressées,
retenu par une large mentonnière en même peau, Congo, vers 1900
collectio Radenne, Musée de l'ethnographie de l'université de Bordeaux
à dr. : Chef de tribu de l'ex-Congo belge,
carte postale ancienne, première moitié du XXe siècle sur Delcampe

▲Guerriers du Cameroun, photographie René Pauleau, vers 1950, sur Delcampe

▲à g. : Patrice Lumumba, vers 1960
sur le site African History - Histoire africaine
à dr. : Mobutu, surnommé « le léopard de Kinshasa », 1983 sur Wikipédia

▲à g. : Portrait de Chaka kaSenzangakhonat, fondateur de la puissance zouloue,
dessin attribué à James King, 1824
dans Travels and Adventures, Nathanial Isaacs in Eastern Africa, publié en 1836, sur Wikipédia
à dr. : Chef de village zoulou sur le site Kwekudee - Trip Down Memory Lane

▲à g. : Jeune guerrier zoulou, détail d'une photographie carte de visite, vers 1870
photographie Gray Brothers, Diamond Fields sur le blog Art Blart
à dr. : Zoulou en costume de léopard, 1853
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲à g. : Guerriers zoulous, vers 1880
page perso de Mr Moore, enseignant, sur la guerre anglo-zouloue de 1879
à dr. : Guerriers zoulous, photographe Caney B. W.,1917
sur le site African History - Histoire africaine

▲Goodwill Zwelithini kaBhekuzulu, descendant de Shaka, est l'actuel souverain zoulou,
sous la clause des directions traditionnelles de la constitution d'Afrique du Sud.
Il a été sacré roi, huitième monarque des Zoulous en 1971.
Il porte la coiffure [umqhele in isiZulu] et l'habit traditionnel zoulou [isikhumba sengwe] en peau de léopard.
sur Wikipédia

▲Enfants zoulous dansant, sur le site Kwekudee - Trip Down Memory Lane
En raison de son prix, et sous la pression des associations de protection de la nature,
le léopard étant une espèce protégée, la peau de léopard est de plus en plus souvent
remplacée par une imitation ou un imprimé
[Lire l'article « Les Zoulous se mettent aux peaux de léopard synthétiques » sur L'Express Tendances]

Pour les tribus bantoues du Congo-Kinshasa, la peau du léopard est sacrée. Les bantous attribuent à cet animal les qualités requises à un chef. La toque de léopard coiffe la tête des chefs coutumiers, qui telle une couronne est l'emblème de leur pouvoir. Après l'indépendance de leurs pays, de nombreux hommes politiques africains ont compris ce qu'elle représente dans les coutumes et la symbolique bantoues et l'ont arborée pour asseoir leur pouvoir. Patrice Lumumba, « héros national » de la République démocratique du Congo a été le premier à porter un bonnet ou toque en léopard, ou une lanière autour du cou. Après la chute de Mobutu Sese Seko, surnommé « le léopard de Kinshasa », la toque de léopard reprend au Congo son statut originel d'ornement ancestral symbolisant la royauté et le pouvoir des chefs traditionnels – même si des chefs rebelles les exhibent toujours en les ornant de plumes d'oiseaux rares.

Dans la culture zouloue d'Afrique du Sud, la peau de léopard est en principe traditionnellement réservée aux notables et personnes hommes de haut rang social, comme les chefs. Cette tradition vaut toujours : d'après le Daily Sun, la famille royale zouloue aurait été en froid avec le rappeur Snoop Lion qui, sans avoir jamais été honoré par elle, aurait arboré la tenue traditionnelle lors d'un concert à Durban en 2013.

Quant à la légende africaine des « hommes-léopards », empreinte de magie, elle n'est pas sans rappeler celles des loups-garous en Europe. La société secrète des hommes-léopards Aniota, entre secte et société criminelle servant les intérêts de chefs et de notables, aurait réellement existé. Ses membres initiés, capables de projeter leur conscience dans le corps d'un léopard, dont ils revêtent la peau, auraient pratiqué l'assassinat rituel en simulant une attaque de léopard, laissant à penser que le crime est celui d'un fauve. L'administration coloniale belge et les missionnaires, qui ont sans doute exagéré le nombre des crimes, ont combattu ces pratiques et poursuivi ses auteurs. Les faits, nourris du mythe de l'indigène sauvage, amplifiés par la rumeur, ont fortement impressionné la société coloniale des années 1930. Ils ont notamment inspiré la bande dessinée Tintin au Congo de Hergé, en 1931, et le film Tarzan et la Femme léopard de Kurt Neumann, avec Johnny Weissmuller en 1946.

▲La loge d'une panthère en 1739 à la Ménagerie royale de Versailles
Scène reconstituée dans Histoire des ménageries de l'antiquité à nos jours, de Gustave Loisel,
d'après un tableau de Oudry
[Lire La ménagerie royale de Versailles sur le site pédagogique et plaisant Nicolas Le Floch]

▲en ht à g. : Portrait de Louis XV, atelier de Jean Baptiste Van Loo, vers 1720-1730
Musée des Beaux-Arts, Château de Blois sur Agence Photo RMN Grand Palais
à dr. : Portrait de Jean Victor de Rochechouart, duc de Mortemart portant l'Ordre de Saint-Louis,
Jean Marc Nattier, 1756, passé en vente chez Sotheby's en 2012 sur Wikipédia
en bas à g. : Le dauphin Louis de France, en costume d'officier des dragons, Alexandre Roslin,
vers 1760, The National Gallery, Londres
à dr. : Casque du régiment de dragon, version officier, orné de fourrure de panthère, 1786-1791
Musée de l'Armée, Paris
Sous l'Ancien Régime, porter de la fourrure est le signe d'une haute distinction sociale.▼

La colonisation diffuse le motif panthère en Europe

En France, entre le XIVe et le XVIIe siècle, porter de la fourrure a peu à peu pris une signification sociale. Elle est l'objet de plusieurs lois somptuaires et restera dans l'imaginaire collectif un symbole de pouvoir, de richesse, de luxe et de prestige. À la fin du XVIIe siècle, des expéditions commerciales et coloniales sont menées, notamment par la Compagnie des Indes orientales. On découvre de nouvelles espèces animales, qu'on rapporte pour la Ménagerie royale de Versailles, dont Louis XIV est très fier.

Sous le règne de Louis XV, après le tournant des années 1760-1770 qui voit le rééquilibrage des territoires coloniaux après la Guerre de Sept Ans, peu favorable à la France, une vague de nouvelles expéditions a lieu, surtout vers le Pacifique. Des savants y participent. Ils recueillent de nombreux nouveaux spécimen de plantes et d'animaux, qu'ils tentent désormais de classer – le système de nomenclature initié par Linné ne date que de 1753 pour les plantes, 1758 pour les animaux. Les voyages de Bougainville, de Sonnerat, et d'autres, font l'objet de récits qui suscitent un énorme engouement public et influencent l'évolution des idées, au point de s'interroger sur la place de l'homme dans le règne animal.

▲à g : Brocart de soie France, vers 1760, Victoria and Albert Museum, Londres
à dr. : L'Union heureuse, Sigmund Freudenberger dessinateur, Louis Osse imprimeur, vers 1776 sur Tumblr

▲à g. : Madame de Moracin, Louis Carrogis dit Carmontelle, 1776
Musée Condé, Chantilly sur Agence Photo RMN Grand Palais
à dr. : Lampas à fond satin, attribué à Philippe de Lasalle, 1775-1780
Les Arts décoratifs, Paris

▲à g. : Tissu de robe en soie, Spitafields, Angleterre, 1768-1770
Victoria and Albert Museum, Londres
à dr. : Portrait de dame à sa couture, Daniel Nikolaus Chodowiecki, fin XVIIIe siècle
Fondation Ailsa Mellon Bruce, National Gallery, Washington

▲à g. : Détail d'une robe à la française en soie, vers 1770
The Metropolitan Museum of Art, New York, New York
à dr. : Robe à l'anglaise à « mouches », Magasin des Modes nouvelles françaises et anglaises, février 1788,
sur Gallica, BnF, Paris

▲à g. : Scène d'intérieur en élégante compagnie (et détail), Venceslao Verlin, 1765-1780
sur Pinterest
à dr. : Lord -, ou le macaroni au bouquet, dessin satirique représentant George Mason-Villiers, comte Grandison, 1773
« Macaroni » est le nom donné en Angleterre aux excentriques
habillés à l'italienne ou à la française, qu'on n'appelle pas encore fashion victims.
The Macaroni and Theatrical Magazine, Monthly Register of the Fashions and Diversions of the Times
The Lewis Walpole Library, Yale University

▲Portrait de John Smyth of Heath Hall (et détail), Pompeo Batoni, 1733
The York Museum Trust, Yorkshire

▲à g. : Portrait de John Cambell, baron Cawdor, Joshua Reynolds, 1778
collection de la comtesse de Cawdor, Château de Cawdor sur Pinterest
à dr. : « Habit et veste [gilet] en velours de printemps, fond citron, à raies vertes & à mouches lilas »
Cabinet des Modes, ou Les Modes nouvelles, 15 mai 1786
sur Gallica, BnF, Paris

▲à g. : L'élégant au rendez-vous du Palais Royal, 1779-1780, sur Gallica, BnF, Paris
à dr. : Habit en velours de soie moucheté (détail), France, 1785-1790
Victoria and Albert Museum, Londres

Les arts et la mode n'échappent pas à ces idées nouvelles, qui suscitent une émulation. Artistes et dessinateurs d'étoffes s'inspirent des peaux d'animaux sauvages exotiques et les intègrent à leurs créations. Les motifs animaliers s'introduisent dans l'ameublement et la mode vestimentaire, par les tissus de soie, puis de coton lorsque l'interdiction des indiennes sera levée en 1760. Les effets graphiques sont variés, ils se combinent à d'autres motifs, rayés ou floraux.

Le motif panthère connaît un grand succès. Il s'accorde au rendu flou et nuancé du chiné à la branche, une technique artisanale d'impression textile lente et coûteuse, spécialité des soyeux lyonnais. Déjà, l'imprimé panthère comble les goûts extravagants de certains élégants et élégantes excentriques, qui le portent en total look.

▲à g. : Tapis en laine motif panthère de la tente de campagne de Napoléon
(notamment pendant la campagne de Russie en 1812)
Musée de l'Armée, Paris sur Agence Photo RMN Grand Palais
à dr. : Chabraque d'Eugène de Beauharnais en fourrure de panthère,
Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg

▲à g. : Un lieutenant d'infanterie, photographie Félix Jacques Antoine Moulin, vers 1856
Musée de l'Armée, Paris sur Agence Photo RMN Grand Palais
à dr. : Modèle de nu masculin, photographie Eugène Durieu, 1854
extrait d'un album de 32 études de modèles pour la plupart posés pour Eugène Delacroix
Bibliothèque nationale de France (BnF), Paris

▲à g. : « Retour de la chasse au léopard »
à dr. : « Chasse à la panthère chez les Tambaggos »
Cartes postales anciennes de la première moitié du XXe siècle, sur Delcampe

▲Lady Hamilton en bacchante, Henri Bone, d'après Élisabeth Louise Vigée Lebrun, 1803
The Wallace Collection, Londres

▲La Bacchante, Félix Trutat, 1844
Musée des Beaux-Arts, Dijon, sur sur Wikipédia

▲Nu féminin, photographie Vincenzo Galdi, vers 1900
Archives Alinari sur Agence Photo RMN Grand Palais

▲La favorite du sultan, photographie stéréoscopique George W. Griffith, Griffith & Griffith, 1901
galerie depthhandtime sur Flickr

▲à g. : Les Stangannelly, leveurs de poids
à dr. : William Bankier, dit Apollo (Écossais), leveur de poids,
photographies du fonds Gustave Soury (1884-1966)
Gustave Soury est un peintre animalier passionné du cirque et de la fête foraine ;
il a rassemblé une documentation considérable sur ce sujet aujourd'hui conservée au
Musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (MuCEM), Marseille

Au XIXe siècle, l'expédition d'Égypte de Bonaparte et les conquêtes colonialistes vont stimuler la diffusion de la peau de panthère dans une Europe à la fois fascinée et révulsée par un exotisme sensuel, « sauvage », venu d'Afrique ou d'Orient.

Les hommes européens de la haute société se vantent d'exploits de chasse réels ou prétendus, prennent la pose le pied sur les bêtes, dont ils rapportent en trophée toisons et têtes naturalisées, objet ostentatoire de richesse et de pouvoir. Plus que nulle autre, tant l'animal est sublime, la peau de panthère symbolise le triomphe viril du mâle dominateur européen qui a conquis la terre, l'indigène, l'animal et par extension la femme. En peinture, le thème classique de la bacchante glisse vers une scène de type « orientaliste » d'une femme alanguie sur une peau de panthère. La décoration intérieure, très chargée au XIXe siècle, abonde en tapis et fourrures jetées sur les fauteuils et le sol.

Dans les foires et dans les cirques, les lutteurs accaparent ces codes de puissance virile et s'habillent d'un slip ou d'un justaucorps aux motifs panthère.

▲à g. : Marian Nixon promenant sa panthère à Hollywood, 1925, photo Bettman, Corbis
à dr. : Joan Blondell, 1930
sur Pinterest

▲Bettie Page, photographie Bunny Yeager, série Jungle Bettie, 1954
sur Center for Visual Communication

Années 1925-1950, Hollywood dompte le motif panthère au profit des femmes

Ce sont précisément ces codes virils et machistes qu'Hollywood détourne, à partir des années 1925, et plus encore dans les années 1950, à l'avantage des femmes.

L'actrice américaine Marian Nixon fait sensation en se promenant en 1925, sur Hollywood Boulevard à Los Angeles, une panthère en laisse, assortie à son manteau de fourrure. Elle fera des émules.

L'incarnation de ce « style jungle » est la pin-up Bettie Page, dans la série de photos Jungle Bettie, réalisée par la photographe Bunny Yeager, en 1954, avec deux félins, au parc Africa USA en Floride. Bettie Page a confectionné elle-même sa tenue en peau de léopard. La série de photos sera publiée dans le magazine Playboy fondé en 1953 par Hugh Hefner.

▲à g. : Cyd Charisse - à dr. : Rita Hayworth

▲Ava Garner

▲à g. : Jayne Mansfield
à dr. : Maillot de bain Reard of California, Louis Réard, 1952
Les Arts décoratifs, Paris

▲à g. : Liz Taylor, 1954 - à dr. : Nathalie Wood

▲Stars et starlettes « à dompter » sur une photographie parue dans Life Magazine, 1953

Images de stars des années 1950 glanées sur Pinterest, pas toujours correctement légendées

Ce nouveau mythe de femme libre, subversif – Bettie Page a dû comparaître en 1957 devant une commission d'enquête du Sénat contre la pornographie, et choisit de disparaître de toute vie publique – profite aux actrices, grandes séductrices et femmes fatales du cinéma hollywoodien comme Jayne Mansfield, Ava Gardner, Elizabeth Taylor... La sexualité libérée assumée et le sex-appeal « sauvage » de ces femmes en font les égales des hommes, dont elles excitent le désir. Contrairement à la panthère qui se sert de ses taches pour disparaître dans la jungle, la femme panthère s'habille pour être vue.

Cette provocation au caractère outrancier, entre séduction et vulgarité, n'est pas toujours facile à assumer par les femmes, même en période de libéralisation sexuelle, d'où l'idée longtemps connotée que le motif panthère s'adresse aux femmes de petite vertu ou demi-mondaines, ou simplement vulgaires...

▲à g. : Robe du soir en crêpe imprimé panthère, Busvine, vers 1936
Victoria and Albert Museum, Londres
à dr. : Robe fourreau imprimée panthère, présentée le 12 février 1947
lors de la toute première collection Christian Dior sur le site Dior
L'imprimé panthère est bien sûr présent dans la mode avant la création de la maison Dior,
mais c'est Christian Dior qui va lui donner ses lettres de noblesse.

▲Robe à tournure de Jacques Doucet, soie et coton, vers 1880
The Metropolitan Museum of Art, New York, New York

▲Les Femmes d'artistes (et détails), James Tissot, 1883-1885
Chrysler Museum, Norfolk sur le blog Histoire de l'Art

▲à g. : Robe Christian Dior en velours vert, à parements de manches en panthère, 1947
The Kyoto Costume Institute, Kyoto
à dr. : La même robe, photographie Savitry, Getty Images sur Pinterest

Bureau de Jean Cocteau dans sa maison de Milly-la-Forêt, ouverte à la visite

Et Dior crée, en 1950, la femme panthère élégante et chic...

Lorsque Christian Dior présente sa première collection dite « New Look », le 12 février 1947, y figure déjà le fourreau « Jungle » imprimé au motif panthère. On connaît le goût de Christian Dior pour le faste façon Second Empire, mais il ne s'agit pas ici d'exotisme qu'il déteste, du moins dans la mode. Il n'apprécie pas non plus ni le tapage, ni la provocation – Schiaparelli, qui domine alors, est le seul des grands noms de la couture sur lequel le courtois Dior s'est permis des remarques acides.

Peut-être faut-il classer le motif animalier de Dior dans ces « imprimés d'hiver » qui s'inspirent des réseaux du bois, des écorces, des méandres de la moire... – comme un traitement « impressionniste » de vagues motifs naturalistes. Sans doute Christian Dior voit-il aussi dans l'imprimé panthère l'expression d'une grâce féline et d'une ultra féminité, une référence au luxe suprême de la fourrure.

Christian Dior – « ce génie propre à notre temps dont le nom magique comporte ceux de Dieu et or » aurait dit Jean Cocteau, qui lui aussi s'enflamme pour le motif panthère au point d'en faire le décor du bureau de sa maison de Milly-la-Forêt – n'invente certes pas l'imprimé panthère. Mais il en fait une matière « chic ». En fondant sa maison, qui travaille dans la meilleure tradition de la couture artisanale française, Christian Dior s'adresse à une clientèle de femmes très élégantes. Il déclare lui-même que l'imprimé panthère ne convient qu'à une femme sophistiquée.

▲Germaine [Mitzah] Bricard, photographie Cecil Beaton, vers 1950, sur Styleite

La petite histoire raconte que l'imprimé panthère lui aurait été inspiré par Germaine [Mitzah] Bricard, l'une de ses collaboratrices, qui porte une pièce de mousseline de ce même imprimé au poignet, pour cacher une cicatrice. Germaine Bricard est une personne vraiment étonnante. Il se murmure qu'elle aurait eu une liaison avec le Kronprinz ; elle ne se cache pas d'avoir été une demi-mondaine et aurait dit : « Les femmes du monde ont gâché le métier. Elles couchent pour un café crème ». Elle s'efforce à maintenir un mode de vie personnel très Belle Époque, où la « toilette » est au centre des préoccupations. Sa sophistication, ses attitudes, ses outrances, ses tenues et ses bijoux piquent la puissance créative de Christian Dior, qui lui a confié la création des chapeaux.

▲« Impressions de fourrure » pour trois robes de Christian Dior, 1952
Les tissus sont des soieries exclusives de Bianchini-Férier pour la maison Dior.
L'Officiel de la Mode n°368-368, octobre 1952 sur le site des Éditions Jalou,
qui mettent à gratuitement à disposition les archives de L'Officiel de la Mode,
L'Art et la Mode, et d'autres publications de magazines plus récents.
Feuilleter ces magazines garantit un « effet madeleine » proustien !
Merci aux Éditions Jalou pour ce généreux partage.▼

▲Modèles de Christian Dior, tissus exclusifs Bianchini-Férier, 1952
L'Officiel de la Mode n°367-68, 1952
sur le site des Éditions Jalou

▲à g. : Chaussures René Vivier pour Christian Dior, photographie Paul Schutzer
pour Life Magazine, vers 1950
à dr. : Chaussures René Vivier pour la maison Dior, 1959
The Metropolitan Museum of Art, New York
Roger Vivier est le seul créateur à avoir eu le privilège de co-signer ses modèles avec Christian Dior.

▲Affiche publicitaire pour le parfum Miss Dior, dessin René Gruau sur le site Dior

▲à g. : Modèles de Pierre Balmain en imprimé panthère, 1950, sur bestfan.com
à dr. : Robe de Hubert de Givenchy en dentelle de léopard, L'Officiel de la Mode, 1955
sur le site des Éditions Jalou

Les collections Dior déclinent l'imprimé panthère pendant toutes les années 1950. D'autres couturiers comme Balmain et Givenchy emboîtent le pas. L'imprimé panthère connaît un succès fou, au point de devenir l'un des codes de la maison Dior. Des « icônes de style » comme Jackie Kennedy, Grace Kelly, Audrey Hepburn, Brigitte Bardot... l'adoptent. Copié, imité, perverti jusqu'à l'extrême vulgarité, il devient produit de masse dans les années 1960. Certains y voient déjà une caricature du modèle bourgeois bientôt honni. En 1966, Bob Dylan sort la chanson « Leopard-skin Pill Box Hat » [Ta toque en peau de léopard], qui vise le caractère changeant et superficiel de la mode et des apparences sociales. C'est la fin d'un monde.

▲à g. : « À la rencontre des tissus nouveaux », L'Officiel de la Mode n°485-486, 1962
à dr. : Combinaison short Lanvin, 1971, L'Officiel de la Mode n°583
sur le site des Éditions Jalou

▲à g. : Veruschka von Lehndorf, photographie Horst P. Horst, 1965
à dr. : Twiggy, Vogue, 1970
sur Pinterest

▲Saint Laurent Rive Gauche, L'Officiel de la Mode n°723, 1986
sur le site des Éditions Jalou

À partir des années 1970, l'imprimé panthère, une mode qui fait tache

La mode, déterminée par une élite sociale jusqu'en 1960, voit son système créatif renversé sous l'influence de la rue et du prêt-à-porter, grâce à l'émergence d'une jeunesse aux codes et comportements vestimentaires spécifiques. Le postmodernisme des années 1970, avec l'explosion d'une culture de masse où le populaire « vaut » l'élitaire, manie avec ironie citations, pastiches et parodies. En mode, il va instaurer un éclectisme vestimentaire foisonnant. Parce qu'il transgresse les concepts de classe sociale, de race, de genre... l'imprimé léopard – sous l'effet de la globalisation, on tend de plus à plus à employer l'expression anglaise – trouvera chaque décennie un écho opportun.

Tour à tour, parfois simultanément, symbole de puissance, de pouvoir, de luxe, de sensualité, d'extravagance, de mauvais goût – qu'on ne qualifie pas encore de bling-bling – le caractère jamais banal, parfois outrancier, toujours « indompté » de l'imprimé panthère lui confère, par nature, une image de subversion. Il n'est pas étonnant que, vingt ans après son intronisation par Dior, une jeunesse « rebelle » le détourne et le retourne pour se distinguer et exprimer sa révolte.

▲à g. : Iggy Pop, 1972
à dr. : Rod Steward dans le magazine Rolling Stones, 1973
sur Tumblr

▲à g. : Keith Richards, des Rolling Stones, photographie Graham Wiltshire, Getty, 1974
à dr. : Keith Richards, photographie Anton Corbijn, 1993
sur Pinterest

▲à g. : Nina Hagen, vers 1980
à dr. : Lady Gaga, 2010
sur Tumblr

▲à g. : Sid Vicious, des Sex Pistols, 1978
à dr. : Gilet imprimé panthère, vers 1978 sur le site Seditionaries

▲à g. : Tenue punk des années 1977-1980
à dr. : T-shirt « destroy » à lambeau de fausse fourrure, vers 1977-1980
sur le site Seditionaries
Seditionaries est l'un des noms donnés à la boutique de MalcolmMc Laren des Sex Pistols
et de sa compagne Vivienne Westwood ;
situé à 430 King's Road à Londres, il est le haut lieu de la mode punk entre 1974 et 1981.

Pour les stars du rock des années 1970, l'imprimé léopard a l'avantage d'évoquer à la fois la transgression, l'extravagance et la sensualité qu'on appelle désormais glamour.

Dans un esprit de rébellion, d'inculture revendiquée et de vandalisme gratuit, les punks de la fin des années 1970 se saisissent à leur tour de cet archétype du luxe bourgeois. Ils le détournent et s'emparent de la sexualité agressive et vulgaire qu'il dégage pour l'intégrer dans leur système « esthétique » du mauvais goût, épinglé par exemple à une Barbie décapitée, à côté de l'écossais et du lamé clinquant. En 1976, dans la boutique Seditionaries, temple du monde punk, Vivienne Westwood démontre que le sexe a partie liée avec la mode.

▲« Deux stars à Paris », reportage de mode, L'Officiel de la Mode n°599, 1973
sur le site des Éditions Jalou

▲à g. : Catherine Deneuve portant un trench Yves Saint Laurent Rive Gauche, vers 1980, sur Flickr
à dr. : Carla Bruni, photographie Marc Hispard, 1989
sur la page Tumblr Crossing Island Collection

▲John Galliano pour Dior, automne-hiver 2008-2009

▲Diane de Furstenberg et sa fameuse robe portefeuille [wrap dress], photographie Tim Boxer, 1972
Getty Images sur Paris Match

▲à g. : Burberry, automne-hiver 2013-2014 ; à dr. : Ralph Lauren, 2013

▲à g. : Jackie et Joan Collins, photographie Annie Leibowitz, vers 1980
telegraph.uk sur Pinterest
à dr. : Collection Kardashian pour Sears, photographie Annie Leibovitz, 2011
sur nitrolicious.com

▲à g. : Versace Homme, 1994 ; à dr. : Dior, 2008

▲à g. : Collection Azzedine Alaïa, imprimés léopard, automne-hiver 1991-1992
sur Shrimpton Couture
à dr. : Un modèle de cette collection Azzedine Alaïa, automne-hiver 1991-1992,
porté par Claudia Schiffer

▲à g. : Scarlett Johansson, photographie Annie Leibowitz, 2004
à dr. : Robe Valentino Couture, L'Officiel de la Mode n°848, 2000
sur le site des Éditions Jalou

▲à g. : Versace, Kate Moss, 1996 ; à dr. : Dolce & Gabbana, 1997

▲à g. : John Galliano pour la maison Dior, prêt-à-porter printemps-été 2008
à dr. : Naomi Campbell porte une robe John Galliano pour la maison Dior,
haute couture automne-hiver 2007-2008

▲à g. : Kate Moss, photographe Patrick Demarchelier, Vogue UK, septembre 2010
à dr. : Campagne Balmain, photographe Mario Sorrenti, automne-hiver 2014-2015
sur le site Balmain

▲à g. : Imprimés animaliers façon Op Art, Rudi Gernreich, 1966
à dr. : Ensemble en synthétique imprimé girafe façon Op Art, Rudi Gernreich, 1966
The Metropolitan Museum of Art, New York, New York

▲à g. : Pages mode sur l'imprimé léopard, Elle magazine, 7 septembre 1992 sur le blog Doucement le matin

▲à g. : Campagne Dior, Gisèle Bündchen, photographe Nick Knight, automne-hiver 2004-2005

▲à g. et à dr. : John Galliano pour Dior, prêt-à-porter automne-hiver 2004-2005

▲à g. : Lanvin, Vogue, printemps-été 2009
à dr. : Marc by Marc Jacobs, 2014

▲à g. et à dr. : John Galliano pour Dior, prêt-à-porter printemps-été 2011

▲à g. : Campagne Roccobarocco, photographie Ellen von Unwerth, printemps-été 2013
à dr. : Philipp Plein, 2013

▲à g. : Robe du soir Pierre Balmain, automne-hiver 1953-1954
Palais Galliéra, Musée de la Mode de la ville de Paris
à dr. : Robe Jean Paul Gaultier, haute couture automne-hiver 1997-1998
Ultraluxe pour ces deux robes léopard en trompe-l'oeil : elles sont entièrement réalisées en perles !

▲« Impressions fortes », L'Officiel de la Mode n°812, 1997
sur le site des Éditions Jalou

▲à g. : John Galliano pour Dior, haute couture printemps-été 2004
à dr. : Vogue Russie, août 2012

▲à g. : Coiffure Jean Paul Gaultier, photographie Lea Colombo, haute couture automne-hiver 2013-2014
à dr. : John Galliano pour Dior, haute couture printemps-été 2008

▲à g. : John Galliano pour Dior, haute couture printemps-été 2002
à dr. : John Galliano pour Dior, automne-hiver 2004-2005

Les images non légendées des collections John Galliano pour Dior
viennent de la page Tumblr Les Incroyables qui lui est dédiée.

Les images dont les sources ne sont pas précisées ont été glanées sur Pinterest.

Des éléments stylistiques de l'histoire de la mode réapparaissent ainsi sous forme de « citations », au fur et à mesure du renouvellement, par strates successives, des modes vestimentaires et comportementales. À ce jeu, l'imprimé léopard, graphique, stylisé, colorisé, s'avère jusqu'aujourd'hui particulièrement vivace.

▲Les tendances de la mode enfantine de l'été 2015 vues par Design-Option sur Fashion Vignette

À quoi se réfèrent les familles qui habillent leur enfant d'un imprimé animalier ? – il n'y a pas que le léopard, mais aussi le zèbre, la girafe, le tigre, le serpent...  Ne sont-elles que des fashion victims ou doit-on chercher ailleurs un écho à cette mode ? L'imprimé animalier s'est si bien installé dans notre imaginaire que le moment est venu de se demander si la boucle ne se serait finalement pas bouclée d'elle-même : l'imprimé animalier évoque à nouveau la savane, la jungle... Bref, dans un monde global et métissé, saturé d'images, sensible à l'environnement, l'imprimé panthère ou imprimé léopard serait devenu aussi simplement une référence à la nature sauvage en voie de disparition.