27 septembre 2012

L'Impressionnisme et la mode enfantine


J'ai lu un jour quelque part des propos qu'aurait tenu un conservateur de musée : « Si vous êtes en mal d'inspiration et que vous voulez que votre expo cartonne, prenez n'importe quel thème et reliez-le aux impressionnistes... » L'impressionnisme revisité du point de vue de la mode : c'est le carton assuré pour la nouvelle exposition L'Impressionnisme et la mode du Musée d'Orsay à Paris. Des articles de presse critiquent la mise en scène de l'exposition qui selon eux sacrifie les oeuvres au divertissement. Dans Le Monde, Philippe Dagen parle de « l'impressionnisme, cette machine à cash flow »... Quant à moi, j'ai décidé de ne pas bouder mon plaisir.

▲Affiche de l'exposition L'Impressionnisme et la mode
Musée d'Orsay, Paris, jusqu'au 20 janvier 2013
Jeune dame, ou La femme au perroquet, par Édouard Manet, 1886
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲La petite Parisienne, Alfred von Keller, 1883, sur wikimedia
La bourgeoisie parisienne triomphante affiche sa réussite sociale et impose sa mode.
Du déshabillé du matin à la robe du soir, les femmes élégantes changent de toilette six à huit fois par jour.
Nouvelles techniques, publications de mode et grands magasins démocratisent la mode.
C'est l'apparition de « la Parisienne », grande bourgeoise, demi-mondaine, vendeuse ou cousette...
Le mythe fait rêver le monde entier.

Avec l'invention de la peinture en tubes, les peintres parisiens sortent de leurs ateliers. Influencés par le réalisme de Gustave Courbet, par la photographie – la première exposition « impressionniste » a lieu en avril 1874 dans l'atelier de leur ami Nadar – ils choisissent de témoigner des scènes de la vie quotidienne de leur temps, profondément bouleversée par la révolution industrielle du Second Empire et des débuts de la Troisième République.

Pour les peintres impressionnistes, la mode française alors très foisonnante, qui voit la naissance de la haute couture et du mythe de la Parisienne, est ressentie comme un attribut de la modernité. Ils ne cherchent pas à représenter scrupuleusement le vêtement, plutôt saisir l'instantané des modes et des attitudes de leurs contemporains.

En partenariat avec le Musée d'Orsay, Arte diffuse dimanche prochain 30 septembre, à 14 heures 40, L'Impressionnisme, éloge de la mode, un film documentaire de Anne Andreu et Émerance Dubas. À ne pas manquer. En voici ci-dessous un extrait, d'autres sont visibles sur le site de l'exposition (Le défilé des peintres, La Parisienne, Du croquis de mode au défilé, Les dessous...).


▲À voir et revoir en intégralité (jusqu'au 7 octobre) sur Vidéos Arte TV
Voir aussi sur Dailymotion la vidéo Les Impressionnistes s'emparent de la mode, de Élise Menand pour AFP-TV

▲La musique aux Tuileries, Édouard Manet, 1862
National Gallery, Londres, sur Wikipedia

▲Portrait de la marquise et du marquis de Miramon et leurs enfants, James Tissot, 1865
Musée d'Orsay, Paris, sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : Jean Monet dans son berceau, Claude Monet, 1867
National Gallery of Art, Washington sur galerie de photopoésie sur Flickr
Le Berceau, Berthe Morisot, 1872
Musée d'Orsay, Paris, sur Agence photographique de la RMN

▲La pâtisserie Gloppe avenue des Champs-Élysées, Jean Béraud, 1889
Musée Carnavalet, Paris sur Agence photographique de la RMN

Les impressionnistes se font aussi les témoins de la vie de famille et de la place nouvelle de l'enfant dans la vie sociale du XIXe siècle. L'enfant est le coeur de la famille instituée par le Code civil, constituée des parents et des enfants. Il est l'objet d'attentions nouvelles, entouré d'affection et de tendresse, le tutoiement progresse, les sanctions corporelles régressent.

On lui réserve un espace individuel dans la maison, les chambres d'enfants, encore très rares, font leur apparition. Les marchands de jouets, les éditeurs s'intéressent désormais à lui. C'est l'aboutissement de l'enfance telle que Victor Hugo précurseur la décrit dans L'Art d'être grand-père.

Cela concerne bien sûr l'enfant des milieux privilégiés et des classes moyennes. La révolution industrielle ne fait pas le bonheur des enfants des milieux ouvriers, même si l'État défend les intérêts de l'enfant en instaurant peu à peu les lois en faveur de l'enfance, instaure l'école laïque gratuite obligatoire, lutte contre la mortalité infantile, etc.

Je prends prétexte de cette exposition pour présenter ici quelques images d'enfants par des peintres impressionnistes, qu'on ne se lasse pas d'admirer. C'est aussi pour moi l'occasion de rappeler les thèmes phares de la mode enfantine du XIXe siècle, plusieurs fois traités, sous divers points de vue, sur Les Petites Mains.

▲Scène de plage, Edgar Degas, vers 1869-1870
The National Gallery, Londres

▲Sur la plage à Trouville, Claude Monet, 1870
Musée Marmottan, Paris, sur galerie de photopoésie sur Flickr

Des couleurs vives et des rayures

Sous le Second Empire, le chemin de fer met la côte normande à seulement quelques heures de Paris. On découvre les bains de mer. Parallèlement, grâce aux progrès techniques de la teinture chimique des étoffes, les « grands magasins » mettent à disposition de leur clientèle un assortiment de vêtements dans des coloris nouveaux, très vifs, qui vont changer l'échelle de la perception des couleurs. On découvre le fuschia, le violet, le bleu vif, le rouge sang, le vert cru, mais aussi les tons pastel mauve, bleu, rose qui réinterprètent le blanc. La plage fusionne la rayure exotique transgressive des marins, la rayure hygiénique du bon air de la mer et la rayure ludique des enfants.

[Pour en savoir plus, lire sur Les Petites Mains, La marinière et l'histoire des tissus rayés]

▲La famille Manet dans leur jardin à Argenteuil, Édouard Manet, 1874
The Metropolitan Museum of Art, New York▼

▲à g. : Portrait de Fernand Halphen enfant, Auguste Renoir, 1880
Musée d'Orsay, Paris, sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Portrait de Henri Bernstein enfant, Édouard Manet, 1881
collection particulière sur wikimedia

▲Jeune garçon sur la plage de Yport, Auguste Renoir, 1883
Barnes Foundation sur wikimedia

▲L'après-midi des enfants à Wargemont, Auguste Renoir, 1884
L'enfant de droite, sans doute une fille, est identifiable à la poupée ; il pourrait être un petit garçon en robe
Nationalgalerie, Berlin sur Agence photographique de la RMN

Le costume marin

Dans la foulée de cette mode balnéaire, le costume marin entre dans la garde-robe enfantine. C'est le tout premier vêtement créé spécifiquement pour les enfants. Issu à la fois du costume en matelot [en anglais : skeleton suit] de la fin du XVIIIe siècle et du goût pour les uniformes de fantaisie [en anglais : pretend uniforms], il apparaît en Angleterre dans les années 1850. Les enfants et petits-enfants de Victoria sont les premiers à les porter, suivis par toute l'aristocratie européenne. La mode s'étend à toutes les classes sociales, au point de devenir jusqu'au début du XXe siècle l'uniforme symbole de l'enfance. En lainage marine en hiver, en coton uni ou rayé blanc et bleu en été, il est adapté pour les fillettes dans les années 1880.

[Pour en savoir plus, lire sur Les Petites Mains, Le costume marin, une série de 9 articles]

▲Jean Monet (à 5 ans) sur son cheval de bois, Claude Monet, 1872
The Metropolitan Museum of Art, New York

▲La famille Chapple Gill de Lower Lea Woolton, James Tissot, 1877
À gauche, dans les bras de sa mère, le garçon, à droite la fille
National Museums and Galleries on Merseyside▼

▲Madame Georges Charpentier et ses enfants Georgette Berthe et Paul Émile Charles
Lequel est le garçon ? Laquelle est la fille ?
Auguste Renoir, 1878, The Metropolitan Museum of Art, New York▼

La robe des garçons

Au XIXe siècle, et jusqu'à la Première Guerre mondiale, avant de revêtir le costume marin, tous les garçonnets portent la robe jusqu'à deux à quatre ans. Dans les années 1880, il est parfois difficile de distinguer les fillettes des garçonnets, qui ont les cheveux longs bouclés et des tenues assorties à celles de leurs sœurs.

La robe des garçons et le costume marin, puis l'étape du port de la culotte posent la question de la durée de l'enfance, qui varie selon les époques.

[Pour en savoir plus, lire sur Les Petites Mains, Le petit enfant en robe et La culotte des garçons]

▲Portrait de Mademoiselle Bonnet, Claude Monet, 1873
Barnes Foundation, Merion, galerie de photopoésie sur Flickr

▲En plein soleil, James Tissot, vers 1881
The Metropolitan Museum of Art, New York▼

▲Le Banc de jardin, James Tissot, vers 1882, collection privée▼

▲à g. : Portrait de Marthe Bérard, Auguste Renoir, 1879
à dr. : Rose, bleu ou Portrait de Mesdemoiselles Cahen d'Anvers, Auguste Renoir, 1881
Musée d'Art de Sao Paulo sur wikimedia

▲Portrait de Julie Manet, dit aussi L'Enfant au chat, Auguste Renoir, 1887
Musée d'Orsay, Paris, sur Agence photographique de la RMN

▲Sur un banc au Bois de Boulogne, Berthe Morisot, 1894
Musée d'Orsay, Paris, sur Agence photographique de la RMN

La robe des filles, crinolines, tournures et smocks

Sous le Second Empire, comme leurs mères, les fillettes portent la crinoline, puis à partir de 1869 un pouf ou semblant de tournure qui n'a rien à voir avec le fameux « cul de Paris » de la mode féminine. Peu à peu leurs robes raccourcissent, la tournure est remplacée par une large ceinture taille basse agrémentée d'un énorme nœud.

À partir des années 1890, sous l'influence anglaise, la robe à empiècement smocké est adoptée en France, d'abord pour les très jeunes enfants, puis pour les fillettes et les jeunes filles. Elle peine à concurrencer les robes sous influence féminine. Cette robe à empiècement smocké, qui est un avatar de la « robe de réforme » anglosaxonne, est l'ancêtre de la très classique robe à smocks portée encore aujourd'hui.

[Pour en savoir plus, lire sur Les Petites Mains, Histoire de la crinoline en 6 épisodes et La robe à smocks]

▲La famille Bellelli, Edgar Degas, 1867
Musée d'Orsay, Paris, sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : Les deux sœurs, dit aussi portraits dans un parc, James Tissot, 1863
Musée d'Orsay, Paris, sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Femme et enfant au balcon, Berthe Morisot, 1872
collection particulière sur wikipedia

▲Le Chemin de fer, Édouard Manet, 1872
National Gallery, Washington sur wikipedia
Reconnaissez-vous dans la mère le modèle Victorine Meurent, qui pose pour
La femme au perroquet de l'affiche, et les célèbres Olympia et Déjeuner sur l'herbe ?

La robe-tablier

Pour ne pas salir son vêtement lorsqu'elle est chez elle, la petite fille porte un tablier de protection à bavette, le plus souvent blanc ou peu salissant. En 1870, une rédactrice du Journal des jeunes filles le recommande : « Très gracieux, il devient un ornement et un complément à la mise d'intérieur », mais elle le déconseille au-delà de l'âge de douze ou quatorze ans. Cette mode va aboutir à la fin du siècle à un nouvel élément de la garde-robe des fillettes, la robe-tablier.


2 commentaires:

  1. Drôle ! Je n'avais pas lu votre article avant d'aller visiter l'exposition du musée d'Orsay ce matin, qui fut pour nous un véritable enchantement ! Mais mon mari, fidèle lecteur du Monde, m'a lu l'article du triste sieur Dagen et ses sarcasmes aux relents post-soixantehuitards. J'y fais allusion dans ma chronique à paraître demain matin. J'ai surtout apprécié la mise en valeur de peintres mondains - et néanmoins tout à fait intéressants - comme James Tissot, Gervex ou Alfred Stevens ... Le tableau "Les deux Soeurs", du premier cité, que vous reproduisez, très prérapaëlite, ne trouvez-vous pas ? L'influence anglaise, n'est-il pas ?

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    1. L'article du Monde n'est pas le seul à faire cette critique. On peut en effet comprendre le malaise de certains à voir réduire des œuvres majeures de l'histoire de l'art au rôle d'images ou de gravures de mode. Je vous concède que Philippe Dagen est particulièrement condescendant et sûr du bien-fondé de son jugement – « post-soixante-huitard » ?

      Il mélange tout. Il voudrait qu'on parle d'art, de critique sociale... Sous prétexte que Degas « ne se souciait pas de chez qui Madame Théodore Gobillard s'habillait » en 1869 ou que « Zola n'a pas écrit Au bonheur des dames pour faire l'apologie béate du grand magasin »... ce monsieur n'accepte pas qu'on mette sur le même plan des « œuvres admira[â]bles » et « les tableaux des artistes les moins intéressants [comme] James Tissot », Gervex, Stevens, que comme vous j'apprécie car ils savent peindre la finesse et la beauté des toilettes féminines de leur époque. Que ce monsieur lise simplement le titre de l'expo pourtant explicite : « L'Impressionnisme et la mode ».

      À ces personnes à la culture sans doute délimitée par leurs oeillères, on ne rappellera jamais assez que la mode est loin d'être aussi futile qu'on veut parfois le laisser croire. Elle ne se limite certainement pas aux exubérances de ses défilés, tout comme une exposition ne se limite pas non plus aux artifices de sa mise en scène.

      Merci Marie-Pierre, pour ce commentaire. Peut-être ouvrez-vous ici une tribune ?

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