21 septembre 2012

Cheveux chéris – les bijoux en cheveux


Depuis le 18 septembre, jusqu'au 14 juillet 2013, a lieu au Musée du quai Branly à Paris une curieuse exposition « Cheveux chéris ; frivolités et trophées », sur le thème universel des cheveux, au croisement de l'anthropologie, de l'histoire de l'art, de la mode et des moeurs. [Voir le reportage de FranceTVInfo]

▲Affiche de l'exposition Cheveux chéris ; frivolités et trophées

▲Métisse Tagalo-chinoise, photographe anonyme
Musée du quai Branly, Paris

▲à g. : Collier alterné de vertèbres (peut-être de requin) et de longs cheveux, Océanie
à dr. : Ornements en petites plumes de toucan rouges et jaunes et longues mèches de cheveux noirs, Équateur
Photographies Claude Germain, Musée du quai Branly, Paris
Ces objets et photographies présentés dans l'exposition sont visibles dans un diaporama de 28 photographies
sur le site Huffington Post

La force, la longévité et l'exceptionnelle résistance des cheveux face au temps expliquent qu'ils soient devenus dans toutes les civilisations des reliques, des talismans, des supports de mémoire, des symboles du temps qui passe... Ils sont aussi un symbole du statut social – les perruques de l'aristocratie d'Ancien Régime – et un atout de séduction évident, de toutes les époques. À mi-chemin entre ces deux pôles, à la fois support de la mémoire et objet de mode, je veux évoquer ici les bijoux réalisés en cheveux, qui étonnent tant aujourd'hui ceux qui les découvrent.

▲à g. : Broche en or émaillé, cheveux et cristal de roche, vers 1700
Le défunt, aux initiales IC, mort le 6 juillet (année non précisée), avait trois ans et huit mois
à dr. : Broche en or émaillé, inclusion de cheveux et fils d'or, textile et cristal de roche, vers 1700
Victoria and Albert Museum, Londres

▲Pendentif en vermeil, cheveux tressés, verre, fil d'or et or émaillé, 1703
Victoria and Albert Museum, Londres

▲Louis-Charles de France, duc de Normandie, dauphin en 1789
médaillon miniature sur ivoire, orné de perles baroques ;
au verso, une mèche de cheveux du Dauphin est collée sur un cœur de nacre.
Châteaux de Versailles et de Trianon sur Agence photographique de la RMN

▲à g. : Pendentif aux breloques de pierres précieuses aux couleurs différentes formant acrostiche, fin XVIIIe siècle
sur Art of Mourning [L'Art du deuil], un site spécialisé dans la vente de bijoux sentimentaux et bijoux de deuil
à dr. : Pendentif en or contenant une mèche de cheveux de la reine Marie-Antoinette
donnée à Lady Abercrombie en 1790
Bijou monté fin XVIIIe, British Museum, Londres

▲à g. : Médaillon de parure en or avec composition en cheveux,
métal et semis de perles sur opaline aquarellée, Angleterre, 1775-1800
au centre : Médaillon de bracelet en or gravé, contenant des cheveux, Angleterre, 1785-1786
à dr. : Médaillon pendentif en or et cheveux tressés, diamants sur verre bleu, semis de perles 1796, Angleterre
Victoria and Albert Museum, Londres

▲à g. et au centre : Broche en or émaillé, rubis et diamant, fermoir argent,
contenant des cheveux tressés, 1754, Angleterre
à dr. : Broche en or gravé et ivoire aquarellé, 1780-1820
Le saule est réalisé avec des cheveux coupés.
Victoria and Albert Museum, Londres

▲à g. : Portrait de la reine Victoria et de la princesse Béatrice de Battenberg, anonyme, vers 1870
National Portrait Gallery, Londres
à dr. : médaillon pendentif en or, onyx et diamants, contenant des cheveux
Victoria and Albert Museum, Londres
Les bijoux de deuil en onyx, pierre précieuse de couleur noire, sont très prisés de la haute société.
En 1861, la reine Victoria en a fait des commandes importantes,
en mars, à la mort de sa mère Victoria, duchesse de Kent, en décembre, à la mort du prince Albert.

▲à g. : Médaillon de deuil orné de jais, vers 1880 sur Art of Mourning
il a une ouverture pour glisser une mèche ou une photographie
à dr. : La jeune veuve, par Édouard Johnson, 1877
Victoria and Albert Museum, Londres

La mèche de cheveu, symbole de vie et de souvenir éternel

La tradition veut qu'une mère garde une boucle des premiers cheveux coupés de son enfant, qu'une jeune fille offre une mèche à son fiancé en gage d'amour – toutes ne sacrifient pas la chevelure en son entier, comme George Sand pour Musset en 1834 ! La coutume de conserver une mèche des cheveux d'un défunt, qui perpétue le lien au-delà de la mort, touche toutes les époques et toutes les cultures. Ainsi Napoléon, quelques jours avant sa mort en 1821, dicte dans son testament : « Marchand [exécuteur testamentaire] conservera mes cheveux et en fera faire un bracelet avec un petit cadenas en or pour être envoyé à l'Impératrice Marie-Louise, à ma mère et à chacun de mes frères et sœurs, neveux, nièces, au cardinal [Fesch, son oncle] et un plus considérable pour mon fils ».

Le même Napoléon, si l'on en croit les Mémoires de son valet de chambre Constant, avait reçu d'une certaine Marie [sans doute Marie Walewska] « une bague en or autour de laquelle elle avait roulé de ses beaux cheveux blonds. L'intérieur de l'anneau portait ces mots gravés : quand tu cesseras de m'aimer, n'oublie pas que je t'aime ». Il a aussi conservé jusqu'à sa mort une chaîne faite des cheveux coupés de l'impératrice Marie-Louise, qu'il demande de remettre à son fils lorsqu'il aura seize ans.

Cette mode de conserver les cheveux remonte loin dans le temps. Les collections des musées en témoignent, ce genre de bijoux existe depuis la fin du XVIIe siècle en Europe. L'article 58 des statuts accordés aux barbiers-perruquiers en 1674, leur attribue le monopole exclusif des « ouvrages en cheveux tant pour hommes que pour femmes ». Au XVIIIe siècle, ils sont installés comme les autres métiers de la mode et du costume autour du Palais Royal, centre du commerce et des plaisirs de la capitale.

La production de ce type de bijoux est accentuée par le sentimentalisme qui se développe à partir du XVIIIe siècle, porté à son paroxysme pendant la période romantique des années 1820-1840. En réaction au classicisme, on « privilégie le cœur au détriment de la raison », selon la formule consacrée. Les sentiments sont exacerbés, on cultive la nostalgie et le goût du pittoresque. Cette révolution esthétique profonde touche tous les arts, littérature, architecture, arts décoratifs... Son influence sur la bijouterie est considérable sous la Restauration et la Monarchie de Juillet. Elle se prolonge sous le second Empire par la mode des bijoux de deuil venue d'Angleterre, incarnée par la reine Victoria après la mort de son bien-aimé prince Albert en 1861. L'origine du courant du bijou sentimental qui dure tout le XIXe siècle est certainement à chercher dans ces chefs d'oeuvre de la bijouterie joaillerie parisienne.

▲à g. : Mèche de cheveux de Marie d'Orléans, duchesse de Wurtemberg
à dr. : Mèche de cheveux de Louis-Antoine-Henri de Bourdon-Condé, duc d'Enghien
dans des médaillons d'ivoire aquarellés
Musée Condé, Chantilly sur Agence photographique de la RMN

▲Boucles de cheveux de Emma, collection Jean-Jacques Lebel
Musée du quai Branly, Paris

▲Médaillon broche en argent, contenant une photographie d'enfant, une boucle de cheveux,
un ruban et un anneau d'argent, XIXe siècle, sur le site Morning Glory Antique & Jewelry
Morning Glory Antiques & Jewelry est un site spécialisé dans la vente de bijoux anciens
Les bijoux en cheveux présentés ici sont magnifiques, la mise en page agréable,
les légendes plutôt bien faites ; une visite s'impose.

▲à g. : Femme portant une broche contenant des cheveux, photographe anonyme, vers 1870-1880
à dr. : Broche en or contenant trois nœuds en cheveux, 1880
sur le site Morning Glory Antique & Jewelry
Il s'agit peut-être des cheveux d'une mère et ses enfants,
ou des trois enfants d'une fratrie, dont des jumeaux...

▲Médaillon en or émaillé portant l'inscription Merry Christmas [Joyeux Noël]
contenant sous verre des boucles de cheveux ornés d'un semis de perles, vers 1890
sur le site Morning Glory Antique & Jewelry

Bijou de deuil, bijou sentimental et bijou en cheveux

On imagine que les mèches des enfants, des amants et des chers défunts se sont tout d'abord retrouvées enserrées dans des médaillons montés en broche ou en pendentif. L'art de les disposer élégamment a abouti à de multiples variations : tressé, tissé, cousu, noué, entortillé, le cheveu est décliné en toutes sortes de formes et de motifs.

Les convenances règlementent le port des vêtements du deuil, qui en Europe dure un an pour une veuve. Pendant la première période de « grand deuil », elle ne porte que du noir, les bijoux sont en principe proscrits ; seuls les « bijoux du mort », puis ceux de couleurs sombres en bois, en acier, en verre teinté ou en jais sont admis. On comprend mieux le succès de tels objets dans une société où la toilette et le bijou sont aussi affaire de prestige social.

Aux XVIIIe et XIXe siècle, les cheveux que l'on coupe sont toujours conservés. On leur accorde une valeur, pas seulement sentimentale. Des femmes récupèrent les cheveux laissés dans leurs brosses. Elles réutilisent leurs cheveux pour se confectionner des postiches. Les petites filles s'échangent des boucles pour sceller leur amitié. Les mèches de cheveux, témoignages d'affection et de fidélité, se donnent aux amis, ceux qui par exemple doivent émigrer à la Révolution, aux soldats, aux voyageurs. Quand on est un personnage illustre, c'est un gage de reconnaissance. Ainsi, la veille de son transfert au Temple, Marie-Antoinette remet des mèches de ses cheveux à des amies intimes comme la princesse de Lamballe et Lady Abercrombie. La reine Victoria en donne plusieurs fois à la baronne Louise Litsen, sa dame de compagnie. Le cheveu est utilisé pour les ex-votos, par exemple lors d'une guérison, et pour la fabrication des arbres généalogiques. L'échange des mèches de cheveux entre les amants est un grand classique – quand ce n'est pas une version plus polissonne entre libertins ! À la différence d'aujourd'hui, le cheveu coupé ne provoque aucun dégoût. On vend jusqu'au XXe siècle des cartes postales portraits agrémentées de vrais cheveux.

▲à g. : Portrait de Aimée Zoé Rue Lizinska, Madame de Mirbel (peintre miniaturiste), vers 1825
par Charles-Émile Callande de Champ-Martin
Musée des Châteaux de Versailles et de Trianon sur Agence photographique de la RMN
à dr. : Trois bracelets de cheveux tressés, de haut en bas : avec fermoir or, vers 1822 ;
orné d'un médaillon de pierres ornementales, vers 1830 ;
décoré de feuilles de vigne, avec monogramme, Second Empire
Musée des Arts décoratifs, Paris

▲Bracelet en cheveux tressés, fermoir à décor de feuillage et chien couché, vers 1830
Musée des Arts décoratifs, Paris

▲Bracelet en cheveux tressés et or ciselé à décor monogramme, second Empire
Musée des Arts décoratifs, Paris

▲à g. : Bracelet en cheveux blonds tressés à triple brins en cylindre,
médaillon ovale en argent, nacre er cheveux en treille, aux chiffres CD en or,
décoré de feuilles de vigne en argent doré et fruits en grenat, second Empire
sur le site de la maison de vente Rouillac
à dr. : Planche des Costumes Parisiens (détail), 1830

▲à g. : Bracelet de cheveux tressés, fermoir plaqué or, XIXe siècle
sur le site Morning Glory Antique & Jewelry
à dr. : Bracelet en cylindre de cheveux, XIXe siècle, sur le site Art of Mourning
Les tresses et les cylindres des bracelets proviennent de chevelures différentes,
peut-être les enfants d'une même fratrie, les membres d'une même famille.

▲Bracelet en argent, doré et émaillé, orné d'émaux et d'opale
par François-Désiré Froment-Meurice, d'après James Pradier, peintre et sculpteur, 1841
Château de Compiègne sur L'Histoire par l'image, étude sur le Bijou romantique
Le petit coffret est destiné à recevoir une mèche de cheveux.

Le bijou en cheveux ou réalisé autour d'une mèche de cheveux, masculin ou féminin, évolue au XIXe siècle en un phénomène de mode à part entière, avec les tendances et les goûts du moment. Les pièces précieuses s'adressent d'abord à une élite sociale, la mode touche vite les milieux populaires, avec des modèles plus simples. Le cheveu, messager du sentiment, marque les évènements de la vie affective et familiale, naissance, fiançailles, mariage, décès, amitié, il n'est plus seulement lié aux défunts. Il joue sur la métaphore de la chaîne, lien tressé censé défier le temps. Orné de prénoms, de dates, d'initiales, de dédicaces, d'acrostiches, réalisé soi-même ou par un « artiste en cheveux », le bijou en cheveu s'adresse aux parents, aux enfants, au fiancé ou au mari, aux frères et sœurs, aux amis... Nombreuses sont les familles qui font réaliser des chaînes des cheveux de tous leurs membres, symbole d'amour et d'unité.

Autour du travail du cheveu lui-même, le bijou est orné de motifs symboliques comme la colombe et la tourterelle, les mains croisées, le cadenas, le myosotis et le lierre, le serpent, la croix, le cœur... De somptueuses parures sentimentales naissent de la créativité exhubérante des artistes bijoutiers, dont le meilleur représentant est l'orfèvre François-Désiré Froment-Meurice. Il obtient entre 1839 à 1849 une pluie de médailles aux expositions ; il triomphe à Londres et dans toute l'Europe. La maison sera reprise par son fils Émile à partir de 1859.

▲à g. et en bas à dr. : Les deux sœurs (filles du peintre), par Théodore Chassériau, 1843
Musée du Louvre, Paris sur Parures et Bijoux de Malmaison et palais de Compiègne

Les musées napoléoniens de Malmaison, Compiègne, Ajaccio et l'île d'Aix
présentent sur ce site leurs collections de parures et bijoux, dont des bijoux en cheveux
ayant appartenu à la famille de Joséphine et de la reine Hortense.
Claudette Joannis, conservateur en chef du patrimoine, auteure des textes de présentation
et notices fait ici un travail remarquable et passionnant.
en ht à dr. : Bracelet en cylindres de cheveux à cadenas cœur, second Empire
Musée des Arts décoratifs, Paris

▲à g. et en bas à dr. : Portrait de Madame Duvaucey, par Jean Auguste Dominique Ingres, 1807
Musée Condé, Chantilly sur Agence photographique de la RMN
en ht à dr. : Médaillon et chaîne en cheveux de la Maréchale, duchesse d'Istrie, 2 juin 1840
Château de Malmaison sur Parures et Bijoux de Malmaison et palais de Compiègne

▲Colliers en cheveux de la reine Hortense, début XIXe siècle
Fermoirs et anneaux sont en or
Château de Malmaison sur Parures et Bijoux de Malmaison et palais de Compiègne

▲Portrait de Mademoiselle Jeanne Suzanne Catherine Gonin,
par Jean Auguste Dominique Ingres, 1821
Collection privée sur wikipaintings
Mademoiselle Gonin porte une chaîne semblable à celle de la reine Hortense.

▲à g. : Bracelet serpentiforme en cheveux tressés de la reine Hortense (et détail du fermoir)
à dr. : Bracelet de la reine Hortense en cheveux tressés, or et turquoise, début XIXe siècle
Château de Malmaison sur Parures et Bijoux de Malmaison et palais de Compiègne

▲Bracelet de montre de poche en cheveux tressés, XIXe siècle
collection du musée Chappuis-Fähndrich, Develier (Suisse)
Lire l'article de Nathalie Zürcher : Cheveux d'anges, tableaux étranges ;
Ou l'art de garder la mémoire du disparu grâce à ses cheveux.

▲en ht à g. : Bague en or percé et cheveux encastrés, gravé d'initiales, XIXe siècle
sur le site Morning Glory Antique & Jewelry
en ht à dr. : Bague en or émaillé à chaton central serti de cheveux tressés, vers 1840-1860
en bas à g. : Bague en or contenant une mèche de cheveux, entre 1850 et 1900, Rijksmuseum, Amsterdam
en bas à dr. : Bague dite « collier de chien » en or et cheveux tressés
Château de Malmaison sur Parures et Bijoux de Malmaison et palais de Compiègne

▲Portrait de Alexandrine de Bleschamps, princesse de Canino, par François Xavier Fabre,
Alexandrine de Bleschamps, seconde épouse de Lucien Bonaparte, porte une ceinture en cheveux tressés.
Musée Fesch, Ajaccio sur Parures et Bijoux de Malmaison et palais de Compiègne

Un artisanat spécialisé se développe

Les bijoux les plus fréquents, après les médaillons, sont les bagues, les chaînes de colliers, les bracelets. La mode des cheveux concerne aussi les accessoires du costume : ceintures, bourses, chaînes de montre, boutons, éventails, travaillés à la mode du temps.

La mode des magnifiques bijoux sentimentaux de la période romantique inspire pendant tout le siècle des « artistes et dessinateurs spécialisés en cheveux » comme ils se nomment eux-mêmes, aux créations plus modestes, qui s'adressent à tous. On édite des catalogues de modèles et des ouvrages techniques. Les articles sont parfois réalisés dans des cheveux du commerce. Certaines clientes craignent qu'à sous-traiter le travail, on n'utilise des cheveux de substitution, voire qu'on ne les détourne pour jeter des sorts ! Des artistes en cheveux professionnels croient devoir préciser dans leurs publicités : « On travaille devant les personnages qui le demandent. Les cheveux confiés font l'objet d'une religieuse attention ».

▲Le marchand de cheveux sur les foires du Morbihan,
cartes postales anciennes, vers 1900, sur Delcampe

▲à g. : Jeune fille à longue chevelure sur le site Rapunzel's Delight relayé par Le Divan Fumoir bohémien
à dr. : Publicité pour un « grand magasin de cheveux »
provenance anonyme, Musée des Arts décoratifs, Paris

Les marchands de cheveux, dont la voiture est surmontée d'un drapeau tricolore et d'une mèche de cheveux, sillonnent les campagnes des régions pauvres, les cheveux des Bretonnes sont les plus prisés. Ces marchands officient les jours de foire, de marché ou de pardon. Les paysannes troquent leur chevelure contre des foulards, des châles, une pièce de tissu, des rubans, ou quelques sous. La littérature foisonne de ces malheureuses comme la Fantine des Misérables de Victor Hugo, qui espère tirer dix francs de ses cheveux pour habiller sa fille Cosette. Le marchand revend sa marchandise à des marchands de gros. Tous ces cheveux ne sont pas destinés à la confection de bijoux, plutôt aux perruques et postiches.

▲Technique du tissage de cheveux avec fuseaux, vers 1900
à dr. : Carreau de dentelle à cheveux, technique de la dentelle aux fuseaux
Bibliothèque Forney dans Les Ouvrages en cheveux, Andrée Chanlot, Éditions de l'Amateur, 1986

▲à g. : Broche en or contenant des boucles de cheveux retenus par un semis de rubis
sur le site Victorian Hair Artists
à dr. : Album de « dessins en cheveux » de Florentin, XIXe siècle
Le Journal des Coiffeurs sur Gallica, BnF, Paris

▲Publicité de Lemonnier, dessins et bijoux en cheveux, 1854 et 1880 sur Gallica, BnF, Paris

▲en ht à g. : Bracelet en cheveux tressés, argent et nacre, vers 1875-1900
Musée de la Vie Bourguignonne Perrin du Puycousin, Dijon sur le portail Joconde
en bas à g. : planche du catalogue A. Bernhard & Co, 1870
sur le site Morning Glory Antique & Jewelry
La consultation des pages du catalogue A. Bernhard & Co,
importateur de bijoux allemands en cheveux à New York,
montre combien les modèles peuvent être déclinés à l'infini.
à dr. : Planche du Petit Courrier des Dames, 1829

▲à g. et en bas à dr. : Collier en cylindres et pendants d'oreilles en cheveux d'une parure, 1819-1838
Musée des Arts décoratifs, Paris
au centre : planche du catalogue A. Bernhard & Co, 1870
sur le site Morning Glory Antique & Jewelry
en ht à dr. : Pendants d'oreilles en cheveux, XIXe, MucEM, Marseille

▲en ht : Bracelet en cheveux tressés à fermoir en or émaillé, XIXe siècle, sur le site Art of Mourning
au centre : planche du catalogue A. Bernhard & Co, 1870
sur le site Morning Glory Antique & Jewelry
en bas : Bracelet en double tresse de cheveux blonds, fermoir en argent ciselé et ajouré, 1825-1850
Ce bijou (comme les pendants d'oreilles de l'image précédente) faisait partie de la collection
du regretté Musée national des arts et traditions populaires de Paris, fermé en 2005
Ses collections ont été transférées au Musée des civilisations d'Europe et de la Méditerranée - MucEM
qui ouvrira à Marseille en 2013

▲Planche du catalogue A. Bernhard & Co, 1870
en ht : Pendants d'oreilles en or et cheveux en forme de glands, XIXe siècle
au centre : pendentif bourse en or et cheveux, vers 1880
en bas : broche, travail de tissage de deux couleurs de cheveux, XIXe siècle
sur le site Morning Glory Antique & Jewelry

▲Planche du catalogue A. Bernhard & Co, 1870
sur le site Morning Glory Antique & Jewelry
à dr. : Chaîne de montre en cheveux tressés, MucEM, Marseille

▲Médaillon en cheveux tissés parquetés contenant une miniature
représentant les enfants Audifreddi, petits-cousins de l'impératrice Joséphine, début XIXe siècle
sur Parures et Bijoux de Malmaison et palais de Compiègne

▲Échantillons de dentelle à l'aiguille faite de cheveux, entre 1625 et 1680
Victoria and Albert Museum, Londres
Winston Churchill reçut pendant la Seconde Guerre mondiale, de jeunes filles d'un pensionnat,
des mouchoirs brodés avec leurs cheveux.
Le cheveu s'utilise comme un fil de soie.

Après brossage, lavage et assouplissement, les cheveux sont travaillés aux fuseaux pour monter les mèches, et au métier ou au carreau de dentellière. Selon les passes des fuseaux qui font varier les points de base, on obtient des cordons ronds, carrés, cannelés, à bouillons, à festons, etc., simples ou élastiques. L'élasticité est appréciable pour, par exemple, maintenir en place un bracelet large. Moules, mandrins et fils de fer sont utilisés pour réaliser les colliers à boules, les broches souples, les pendants d'oreilles... Pour les longues chaînes et les ceintures, un procédé permet, sans point de colle, de rallonger sans fin les tresses. On termine toujours par plonger l'ouvrage dans l'eau bouillante afin d'obtenir la rigidité nécessaire au maintien de sa forme. Les ceintures et les bracelets larges, qu'on porte ajustés, sont travaillés par nattage, à la main ou au métier, de plusieurs cordons et tresses.

Enfin vient la pose de coulants, anneaux, fermoirs, boucles en or ou en argent, de diverses breloques qui terminent le bijou ou l'accessoire de mode. Ils peuvent être ornés de perles, de pierres précieuses ou semi-précieuses, d'émaux... Le cheveu peut aussi se transformer en broderie délicate et raffinée, en fleurs artificielles. Collé sur un fond de carton, d'ivoire, de verre, de nacre, il permet d'exécuter des décors variés en forme de chiffres, de fleurs, de paysage... pour des bijoux ou des tableaux et tableautins. La diversité, la complexité et l'abondance des modèles étonnent. Si vous voulez en savoir plus sur ce sujet, je vous renvoie au livre de Andrée Chanlot, experte collectionneuse, auteure de Les Ouvrages en cheveux ; leurs secrets qui révèle la méthode que Louis Montaut, artiste en cheveux, a écrite entre 1816 et 1822.

Tous les bijoux ne sont pas fabriqués par les artistes en cheveux professionnels. Des manuels pratiques et des magazines expliquent à leurs lectrices comment on peut en réaliser soi-même. Ceux-là sont bien sûr moins sophistiqués. Le plus simple est l'enroulement d'une mèche à enserrer sous une vitre dans un médaillon. Ce sont aussi des cordons et des chaînes tressés en entrelacs. Les débutantes s'exercent au crin de cheval. Les cheveux sont réunis en mèches, coupées à la même longueur. Elles sont trempées dans un mélange d'eau et de bicarbonate de soude pour enlever odeurs et salissures. On les sèche près d'une source de chaleur, on les divise en mèches de vingt à trente cheveux, on les pend à nouveau avec un petits poids pour les rendre lisses. Puis on les enduit de cire jaune ou de gomme avant de les tisser. On confie le travail terminé à son bijoutier qui pose les fermoirs et attaches.

▲à g. : Femme portant un médaillon contenant une photographie et un collier en cheveux tressés
photographie carte de visite Robertson & Brooks, XIXe siècle
à dr. : broche médaillon contenant une photographie
sur le site Morning Glory Antique & Jewelry

Sous le second Empire, on commence remplacer le bijou de cheveux par de petites photographies, ou à mêler les deux techniques. La mode passe. Ne restent que les médaillons commémoratifs, le plus souvent mortuaires, la Grande Guerre fournit assez d'occasions. On finit par trouver ces articles morbides et macabres, ce qui est toujours le sentiment le plus répandu aujourd'hui. Le dernier bijou en cheveux de bijoutier joaillier est fabriqué pour l'Exposition universelle de 1925.

Aujourd'hui, la mode des extensions de cheveux, des tressages savants des bracelets brésiliens, du travail sculptural de la coiffure afro, les créations extravagantes en cheveux de stylistes comme Charlie Le Mindu – attention, ça décoiffe ! – remettent ces techniques et le cheveu au goût du jour, qui perd peu à peu sa connotation morbide.

▲Lady Gaga porte une robe en cheveux de la collection automne 2012 « Charl' de Jouy » de Charly Le Mindu.

▲Polly van der Glas propose sur Etsy des bijoux en cheveux modernes.
Les bagues de l'image de gauche sont en or ou en argent
d'après des moules réalisés à partir de cheveux tressés.

▲Souvenirs de Joseph (1768-1844) et Charlotte (1802-1839) Bonaparte, XIXe siècle
sur Parures et Bijoux de Malmaison et palais de Compiègne

Dans un monde nomade globalisé, de plus en plus nostalgique et individualiste, à la recherche de nouveaux rites funéraires – jusqu'à faire sertir les cendres du défunt dans un diamant – alors que les cimetières sont relégués tout en dehors des villes, gageons que le bijou de deuil en cheveux pourrait faire son retour.

À ceux d'entre vous qui trouvent cette mode carrément répugnante – si si, j'en connais – j'ai de la malice à raconter qu'en mangeant du pain, des pâtisseries et des pizzas, vous avez sans doute déjà ingurgité du cheveu : l'introduction dans la pâte des acides aminés des cheveux la rend en effet plus malléable. Allez, rassurez-vous, en France, c'est interdit depuis 2001 !

12 commentaires:

  1. Passionnant comme toujours.
    Un grand MERCI !

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    1. Merci.

      Et bravo pour le Divan fumoir dont j'aime la fantaisie.

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  2. un billet très complet et instructif..
    merci!

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  3. Bravo pour votre article passionnant.
    Je cherchais juste un article qui parlerait des bijoux réalisés avec des cheveux pour pouvoir offrir une mèche de cheveux à celui que j'aime.
    Merci

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    1. Je suis contente de voir que cette charmante tradition se perpétue. Merci pour votre commentaire.

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  4. de l'amour de ma vie, ne me reste que ses cheveux, tombés à cause de la chimio

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    1. « Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que j'entends dans tes cheveux !
      Mon âme voyage sur le parfum comme l'âme des autres hommes sur la musique. »

      Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris, Un hémisphère dans une chevelure, 1869

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  5. Un grand bravo pour votre passionnant article, richement documenté.
    Je me suis permis sur un des articles de mon blog : http://vieux-outils-art-populaire.blogspot.fr/2012/02/souvenir-en-cheveux-bijoux-de-deuil.html de mettre un lien sur votre article. Je suis disposé bien sur à le supprimer à votre demande.

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    1. Je ne vois aucun inconvénient à ce que vous relayiez cet article sur votre blog, bien au contraire. Nous partageons le même goût pour les objets quotidiens du passé.

      Merci de vos encouragements.

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  6. Étonnant et très beau. Merci. Comment ces objets peuvent-ils être si solides? Et comment ont-ils pu inventer des machines à faire du mini tricotin avec des petits bouts de cheveux, pour les bracelets en particulier?Les boucles d'oreilles ultra légères c'est l'avenir!

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    1. Je n'ai pas détaillé toute la préparation réalisée en amont par les artistes en cheveux. Mais, de toute façon, le cheveu est très solide.

      Cette mode est en effet très étonnante.

      Merci de votre commentaire.

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  7. Très intéressant et bien écrit, un plaisir. Si vous cherchez d'autres photos de bijoux en cheveux, vous trouverez sur le site www.coiffes.fr. Quelques suggestions: l'image de chien couché sur un bracelet de cheveux est censée symboliser la fidélité. Et le coffret sur le bracelet par Froment Meurice n'est pas pour conserver des cheveux mais est en effet une vinaigrette, dans lequel on plaçait un éponge trempé dans du vinaigre aromatisé, censé de protéger le porter des mauvaises odeurs dans les rues.

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